‹ DuvalChapitre 11 sur 12 · SEPTIEME SOIREE · texte numérisé non relu

SEPTIEME SOIREE

Duval est appelé à la Cour.

Mes cliers enfants, dit IM. Dalberg en reprenant son récit , nous allons sui\ re notre ami Duval qui s'en retournait à l'ennitage. H revenait en se félicitant de Fliundjle condition dans laquelle le sort l'avait placé , et bien résolu à ne se laisser détourner dans aucun cas du droit chemin qu'il avait toujours suivi. 11 n'avait certainement pas le désir lui-même de briller à la cour , mais il s'affligea pour les autres hommes de les voir tels qu'ils étaient , et il détestait particulièrement tous les courtisans. Au moment où ilmontait dans

la barque pour traverser la rivière , il fut atteint par un domestique qui , d'un air mystérieux , lui mit dans la main deux louis d'or de la part du prince. Quelques jours après , Duval sut par hasard que c'étaient quatre louis qu'on lui avait envoyés , et que le misérable valet en avait retenu deux pour lui.

TOUS LES ENFANTS

Oh I c'est abominable I

M. DALBERG

C'est l'acte d'un véritable fripon. Duval n'en fut pas moins fort reconnaissant envers le prince , et employa aussitôt cet or à augmenter sa bibliothèque , et il continua ses études avec un zèle que cette aventure n'avait fait qu'augmenter.

Avant qu'une nouvelle année fût écoulée après ces événements , il atteignit l'âge de vingt-un ans. «L'an 1717, le 13 mai , je me trouvais , c'est ainsi que lui-même le rapporte , vers quatre heures du soir , avec mon troupeau , dans un bosquet situé au milieu d'une vallée , non loin de l'ermitage. Yétu d'un mauvais sarrau de toile , chaussé de lourds sabots , la tète couverte d'un vieux chapeau troué , portant sous le bras un atlas

grand in-folio intitulé Theatrum geographiœ veteris , et tenant à la main un volume de dissertations matliématiques , j'étais appuyé à un cliène dans l'attitude d'une profonde méditation , lorsqu'un lionîine très-ljien habillé quitta le sentier pour venir me demander si je ne connaissais pas im nid d'oiseaux: cela, ajouta-t-il, ferait grand plaisir au jeune prince qui prenait dans la foret le plaisir de la promenade. Comme je savais qu'il y avait mi nid à deux pas seulement du lieu où je me trouvais,je l'indiquai et je revins à la place que j'occupais auparavant. Apeine y étais-je de retour que le comte \ idampierre , premier chambellan et gouvernem' des princes de Lorraine , s'avança vers moi. Mon extérieur sembla l'étonner beaucoup ; il me considéra quelque temps, puis m'appelant auprès de lui , il me dit d'un ton sec :« Qu'avez-vous là? — 3Ionsieur , lui dis-je, ceci est un recueil de cartes de la géographie ancienne , et ce livre contient des dissertations matliématiques. »

Cette réponse semljla le dérider un peu. « JMais que faites-vous de semlilables objets dans votre position? me demanda- t-il ensuite.

— Ce volume de dissertations mathémati-

qiies contient des problèmes que je cherclie à résoudre , et les cartes me font voir la situation des pays qui ont tour à toui" été célèbres dans riiistoire.«

— C'est singulier : faites-moi voir vos cartes. »

Je les lui présentai ; il les déploya , et tomba par hasard sur une carte de l'xVttique, de la Béotie et d'une partie du Péloponèsc. Je répondis d'mie manière satisfaisante à toutes les questions qu'il m'adressa , de sorte qu'il fut fort étonné de rencontrer une espèce d'érudition sous mon sarrau de paysan. Il me remit alors mon atlas et se rendit auprès du jeune prince et de son instituteur , monsieur le baron de Pfutzscbner , qui se trouvaient alors sous l'ombrage d'un petit bois à côté de l'ermitage. Le récit qu'il leur fit de la rencontre qu'il venait de faire excita leiu* attention , et au bout de quelques instants, je me trouvai entouré de toute la société distinguée qui accompagnait le jeune prince.

J'eus à subir un interrogatoire en règle: monsieur de Pfutzscbner, surtout , semblait vouloir faire pénétrer jusqu'au fond de mon âme ses regards perçants ; enfin il me denian-

(la : (» Comment pouvez-vous vivre au milieu (les occupations {grossières que vous impose votre état et entoiué de gens incapaljles d'apl^récier vos connaissances? Etes-vous content de votre position actuelle? Xe consentiriezvous pas à la quitter si la Providence vous en offrait une meilleure?

— IL est vrai , répondis-je , que les ermites s'occupent tort peu de la science que je m'efforce d'acquérir , mais en revanche ils se distinguent par la manière pieuse et vertueuse avec laquelle ils suivent les règles de leur institution. Ils sont d'ailleurs LaLilcs et expérimentés dans l'agriculture qui les nourrit. ^ oilà cinq ans que je vis avec eux, et je suis tellement heureux de mon sort , ({ue , m'offrît-on une place chez un prince , je n'accepterais pas, à moins cependant que l'on me laissât libre de lire et d'étudier toute la journée; cette considération serait la seule cpii pût me déterminer à quitter ma solitude. »

Cette franchise leur sembla singuUère et les étonna tous , mais elle sendjla surtout produire une profonde impression sur le baron de Pfutzschner. Un des princes , s'amu-

saiit à feuilleter mes cartes avec vivacité , décliira le bord de l'une d'elles:» Monsieiu', m'écriai-jc malgré moi avec un peu de violence , voyez ce que vous faites , vous déchirez mes cartes ; au nom du ciel , faites plus attention aux auti'cs . » Le baron me tranquillisa, et m'assura qu'il me donnerait de quoi m'en procurer de meilleiues , et il tint en effet sa promesse.

Cependant le soleil s'inclinait , la société me quitta , et ce fut ainsi que se termina la plus importante journée de ma vie. Quand je fus de retour à la maison , les ermites me prophétisèrent de grandes choses ; le père Paul se présenta devant moi , et me dit adieu d'un air aussi grave et aussi sérieux que si j'avais dû le quitter à l'instant même ; il me recommanda en même temps de ne jamais oublier l'asile où la Providence m'avait fait rencontrer le bonheur.

Quatre jours après , un valet de la cour vint me trouver dans le jardin de l'ermitage , et me dit qu'un des seigneurs qui m'avaient entretenu quelques jours auparavant avait conçu beaucoup d'inclination pour moi , et qu'il voulait s'occuper de mon bonheur ; le

messager ajouta que si je voulais aller à la cour , je pouvais m'y rendre avec lui.

« Ce seigneur veut sans doute me prendre à son service, répondis-je ; s'il en est ainsi, je vous prierai , Monsieur , de vouloir jjicn vous en retourner tout seul , et lui dire que je suis bien reconnaissant de ses bonnes intentions , mais que je me contente de mon sort actuel.

— Vous vous trompez , et sa bonté s'étend plus loin que vous ne pensez ; il n'a pas d'autre désir que de vous laisser étudier à votre aise , et de vous fournir tous les livres dont vous aurez besoin.

■ — ■ S'il en est ainsi, je suis prêt à partir avec vous. «

Le baron de Pfutzclmcr liabitait une des ailes du château royal ; il reçut notre Duval avec beaucoup de Ijienvcillanee , confirma tout ce que le valet de cliandjre lui avait dit , et lui conseilla , s'il le jugeait convenal)le , d'aller prendre congé des bons ermites , tandis qu'il lui ferait préparer un logement à côté du sien.

Quand je fus de retour à mon cher ermitage , dit Duval eu continuant son récit , il ne

ine lalliit que hïcn peu (VinstaïUs pour emballer toute ma fortune. Je rendis la liberté à jnes chardonnerets et à un grand nombre d'autres animaux que j'avais dans ma cliamhre et que je prenais pour les vendre après les avoir dressés. Tous célébrèrent ce bienfait par de grands cris de joie , et aucun d'eux ne cbercliaà revenir dans sa cage. Un écureuil seulement rentra dans sa roue dont je l'avais fait sortir; le pauvre animal était trop habitué à l'esclavage pour apprécier le bonheur que je lui rendais ; je lui attachai un grelot au cou , et le lâchai dans le Jjois , où sans doute il aura fait l'étonncment de ses frères avec ce signe de la servitude. Je hiissai mes vieux habits pour mon successeur , et je distribuai un grand nombre d'autres petits objets aux bons et pieux émûtes. Je les remerciai avec émotion des soins qu'ils avaient eus pour moi et de la patience qu'ils m'avaient montrée pendant cinq aimées, et je les assurai que jamais je ne perdrais la niéanoire de t(mt ce que je h;ur devais. Je les embrassai en pleurant à ciiaudes larmes et me recommanda à h;m's prières ainsi qu'à leur s'.>uvei;ii-. l.e père Martiuien m'aceom-

pagna jusqu'à luoilic cliemiu de Lunéville ; au iiioniciit de nie quitter il me dit : « A ous allez , en paraissant à la eour, entrer sur un clieniin nouveau pour vous et bien plus périlleux que celui sur lequel vous avez niarclié jusqu'à présent ; vous vous enilDarquez sur une nier remplie d'éeueils et où l'on voit Ijîen des naufra(jes. Je prierai Dieu d'être votre pilote et de vous maintenir dans la voie de ses conunandements. Puissiez-vous ne pas regretter un jour , quand vous quitterez cette terre , d'avoir abandonné cette solitude où vous avez passé des jours si tranquilles et si heureux I" Il me serra la main , et prit congé de moi.

Aucun discours ne fit sur moi , dans tout le cours de ma vie , une inqiression aussi profonde que cette simple allocution. J'en fus énm jusqu'au fond de l'Ame , et sentant toute la foice et toute la vérité de ces paroles, je pris dès ce moment la résolution d'unir, autant que cela serait possible , l'esprit de la solitude avec l'existence dans la société.

Le nouveau protecteur de Duvai , que nous avons pu juger déjà coijujie un liDiuinc es-»

-r- 150 — timable , lui fit autant de bien qu'il lui fut possil^le. Le noJ^le baron cessa bientôt d'être son patron pour devenir son ami le plus dévoué , et il lui prouva que , même dans une cour corrompue , il peut y avoir des cœurs honnêtes qui ne se laissent pas gâter par le contact des autres. Les courtisans firent plus d'une plaisanterie sur le Ijaron qui protégeait si chaudement le petit patie , et le traitait d'égal à égal ; mais tout cela n'empêcha pas le baron d'apprécier le trésor contenu dans le cœiu- de Duval. Il dirigea ses études avec un. soin tout paternel , et l'instruisit autant que cela lui fut possible. Quoiqu'il eût peu de fortune et ne fut pas assez intrigant pour l'augmenter, il pourvut à tous les besoins de Duval.

Celui-ci apprenait tout ce qui faisait le sujet de ses études avec une étonnante rapidité, car il avait une soif insatiable de savoir; mais son protecteur, voyant qu'il travaillait outre mesure et qu'il avait une vie trop sédentaire , l'engagea à profiter d'une excellente occasion qui se présentait pour faire un voyage à Paris. Ce fut ainsi qu'il visita enfin cette ville qu'il avait aspiré à voir de si bonne lieme.

— loi —

Il y acquit une grande quantité d'idées nouvelles , et continuait à tout juger d'après la manière de voir qui lui était particulière. Il revint en Lorraine pour se consacrer encore pendant quelques années uniquement à l'aclièvement de son éducation. Il travaillait jour et nuit avec la plus grande assiduité , et attira l^ientôt sur lui , par sa modestie et son érudition, l'attention de tous les lionunes instruits. Il s'occupait particulièrement d'étudier l'histoire , la géographie et les antiquités. Au bout de deux ans, Icprince le nomma son bibliothécaire et professeur d'histoire à l'académie deLunéville. Dès cette époque , il était souvent appelé auprès du prince qui estimait la naive franchise que notre savant avait conservée même à la cour. Son com's d'histoire était suivi par une foule d'auditeurs enq^ressés, et sa renommée attira à Lunéville des étrangers et même des princes.

La libérale magnificence cpie quelques élèves riches montraient envers un professeur qu'ils adoraient , et la simplicité qu'il consen^a dans sa manière de vivre, le mirent bientôt en état de manifester sa reconnaissance envers

— 152 «ses bienfaiteurs les ermites de Ste-Anne. A la place de la maison en ruines où il avait été reçu, il fit élever un superbe bâtiment et une nouvelle cliapelle ; il fit aussi convertir beaucoup de cbamps qui ne rapportaient presque rien en magnifiques jardins et en riclies pépinières où croissaient les espèces d'arbres les plus belles et les plus rares. Tous ces travaux lui coûtèrent enscmljle plus de 25,000 francs. ÎMais aussi il voulut cpie ces améliorations eussent un grand ]>iit d'utilité , et que ses bienfaits s'étendissent l)ien au delà des bornes de l'ermitage. C'est pourquoi il imposa aux frères l'oJdigation de donner gratuitement de leurs plants à tous les babitants du pays à trois lieues à la ronde qui leur eu demanderaient, même aux plus pauvres paysans. En outre ils s'obligèrent encore à transporter eux-mêmes ces arbres, et à les planter dans l'endroit qu'on leur indiquerait , sans exiger aucune rétribution , pas même leur ]iourritnre. Ce fut ainsi que Duval sut en même temps se montrer reconnaissant envers ses anciens bienfaiteurs , et rendre un service éminent à toute la contrée.

Souvent il se rappelait avec délices son se-

jour clans l'ermitage, et il y avait conservé une petite cellule où il se rendait souvent en partie de promenade avec ses amis. Il fit aussi faire par un excellent peintie un tableau qui le représentait sous ses misérables vêtements, appuyé contre son cliène, au moment où le baron et les princes vinrent le tiouver , et il stispendit dans la bibliotlièque qui lui était confiée ce témoignage de sa reconnaissance envers ses bienfaiteurs.

Le prince de Lorraine étant mort en 1737, son fils François échangea son duché de Lorraine contre le duché de Toscane , en Italie. Duval accompagna le prince, passa plusieurs années à Florence , et fit un voyage à Rome et à Naples. Là, il s'attacha smtout à l'étude des médailles, et à tout ce qui a rapport à cette branche de la science. Il acquit en cette matière des connaissances si profondes, que François 1", alors empereirr d'Allemagne, l'appela en 1 748 à sa com' de Yiemie, et lui confia le soin de fonder et d'organiser le cabinet de numismatique, qm, aujourd'hui encore, est le premier de l'Europe.

Duval , qui venait de perdre à Florence son protecteur et sou ami le baron de Pfutzs-

cliner , accepta avec reconnaissance cette fonction honorai )le que lui offrait le prince qui l'avait autrefois recueilli dans la foret. François 1", duc de Toscane, avait été , en efïbt, élu empereur d'Autriche en 1745. Notre savant trouva à ^ ienne un logement que le monarque lui avait fait préparer par ses ordres exprès , dans le château impérial , et tout près de ses appartements. Il vivait ainsi dans la plus grande intimité avec la famille impériale , et n'usait de sa position que pour faire beaucoup de bien, au moyen de sa franchise et de sa piété, vertus qui approchent si rarement le trône.

L'empereur appréciait si bien les qualités de l'esprit et du cœur qiù brillaient chez Duval, qu'iln'hésita pas à lui offrir la direction de l'éducation de son fds le jeune archiduc, qui donnait déjà de belles espérances, et qui fut depuis adoré de toute l'Allemagne sm' laquelle il régna sous le nom de Joseph II. Cependant Duval ne voulut pas accepter cet honorable emploi, qu'il craignait de ne pas remplir convenablement, à cause de son âge avancé et du dépérissement de sa santé.

Pour remédier à l'épuisement de ses for-

If f oo —

CCS, il fit uii voya[;e en France . et vint à Paris chercher quelques distractions auprès de ses anciens amis et des savants avec lesquels il clait en {oncspondunce. A son retoui', il passa en Champagne, et visita Artonnay, lieu de sa naissance , où il se plut à se reporter par la pensée aux premières années de sa jeimesse. Déjà une fois il était venu de Lunéville voir sa mère , qui croyait son fils mort depuis dix ans. Il s'était réconcihé avec son impitoyaljle Ijeau-père ; il avait aljondammcnt pourvu à rexistence de ses parents. A ce dernier voyage , il apprit que tous les deux étaient morts ; il ne retrouva que sa sœur, à laquelle il fit bâtir une jolie maison fort commode, et lui assiua pour toute sa vie une honnête aisance. Ses bienfaits s'étendirent siu" tous les villages environnants ; il y fit creuser des puits, planter des aiJjres, et réparer les églises.

Il revint ensuite à Vienne, pour y terminer sa carrière. A l'âge de quatre-vingt-un ans , il fut violemment attaqué par la douleur de la pierre , et cette maladie lui enleva prompteinent ce qui lui restait de forces. Avant de mourir, il remplit tous les devoirs d'un bon

chrt'tion , et reçut les (lerniers sacrements de la religion catliolique qu'il a^ait toujours professée avec une {grande piété. Il mourut avec le calme d'un cluétieii qui s'était toute sa vie préparé à la mort par la probité, la piété et les bonnes œuvres qui avaient renqili toute son existence. Aucun de ceux qui l'avaient connu , ne put s'enq^'clier de regretter sa mort et de verser quelques larmes en sa mémoire. IMoi aussi , mes cliers enfants , je pleurai sa perte , et j'assistai à ses funérailles, qui eurent lieu le 3 novembre 1775. La sim- ])licitéde sa vie , son infatigaljle activité pour l'étude , son intégrité et sa piété seront toujours pour moi le plus parfait modèle que je puisse me proposer de suivre. »

Ici , M. Dalberg s'arrêta , et essuya une larme cpii sillonnait sa figure respectable. Il avait connu à A ienne le savant dont il venait de raconter l'intéressante liistoire , et il avait eu souvent l'occasion de se livrer avec lui à des conversations amicales et instructives.

Les enfants étaient aussi aflligés de cette inévitable lin d'un récit cpii les avait tant amusés ; ils éprouvaient tous une vive synqiatbic pour ce bon vieillard, et ils auraient voulu

recueillir encore un grand nonilne d'autres particularités sur sa vie. Ils adressèrent donc encore beaucoup de questions au bon curé , qui chercha dans ses souvenirs , et se rappela quelques nouveaux détails qui complétaient le portrait de son ancien ami. Je rapporterai ici les traits qui me sont restés dans la mémoire.

Duval était d'une constitution forte ; il avait la physionomie ouverte et loyale , les yeux vifs et pleins de feu , une expression de visage douce et réfléchie. Tout son extérieui' inspirait invinciblement de l'estime et de l'attachement ; son langage était pm* et poli ; ses manières , sans être élégantes comme celles d'un homme de la cour , n'avaient cependant rien de lourd et de disgracieux. Son habillement était en rapport avec la simplicité de ses habitudes ; un habit de drap noir, des bas noirs et des boucles d'acier, tel était toujours son costume, même à la cour brillante de îMarie Thérèse. On ne trouvait pas plus de luxe et de recherche dans ses meubles ; un simple matelas formait son lit , et il n'avait pas d'autre siège que des chaises de paille. Sou moljilier ne consistait

en outre qu'en quelques armoires garnies de rideaux et dans lesquelles il ramassait ses livres et ses papiers.

Il avait à son service un domestique qui vieillissait avec lui; mais les rapports qui existaient entre eux étaient moins ceux d'un maître et d'un valet qu'mie réciprocité de bons offices. Il ne se laissait aider que quand il ne pouvait faire autrement; souvent il préparait lui-même son repas du soir , à l'aide d'un trépied sous lequel il allumait de l'esprit de vin. Sa plus grande joie était de faire partager à un ami son simple repas ainsi préparé de ses mains , et il avait coutume de dire que rien ne lui rappelait mieux la misère de ses jeunes années.

Il se couchait tard et se levait de bonne heure ; son activité était inconcevable , et l'économie qui présidait à toute sa vie lui permit d'acquérir une fortmie considérable , si on la compare à ses revenus. C'est ce qui lui donna les moyens de soulager un si grand nombre de malheureux. Il laissa par son testament la plus grande partie de sa fortune à son meilleur ami qui devait lui succéder dans l'administration du cabinet des médailles ;

une autre partie à son fRlèle domestique ; une troisième enfin à une pauvre veuve qui lui avait rendu de grands services. Il ijestina aussi 25,000 francs qui Ini restaient encore à doter chaque année trois pauvres filles de A ienne.

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HUITïEMïï SOIREE.

Fuite (le hëà du roi Stanislas Leszczynski.

Le lendcinalu du jour où rexcellciit et pieux curé Dalljei'o avait aclievé l'iiisloire de Duval, leseufanls s'c'taiil réunis le soir autour de lui , coiuuie à l'iiabitude , le prièrent instauinient de leur faire encore quelque récit instructif et aj^réable. Connue leurs devoirs avaient été bien faits et leur conduite irréprochable , le bon père céda à leurs instances. Alors, je pris aussi la parole à mon tour , et je le priai de choisir un sujet assez

peu rteiitlii pour que sa narration pût être linic le jour mcnic , puisque je devais le quitter le lendemain. 3Ionsieur Dalberg, voulant, dans son extrême eomplaisance , satisfaire à la prière de ses élèves et à la mienne, réiléeliit pendant un instant, puis il eommença en ees termes :

« Une {grande partie de la vie de notre ami Duval s'est écoulée , comme vous l'avez vu , dans la l.elle province de Lorraine ; nous avons parlé de son état de prospérité ; nous avons même , en passant , mentionné quelques-ims de ses princes. Aujourd'hui je vais vous raconter un épisode de la vie d'iui de ses meilleurs souverains , dont la mémoire est encore adorée dans tout le pays. Je veux parler de Stanislas Leszczynski , roi de Pol()(jne,plus tard beau-père de Louis X\ , et duc de Lorraine et do Bar. C'était un lionnne plein de vertus et de piété; dans la petite partie de sa vie que je vais vous raconter, nous verrons de la manière la plus évidente que la providence divine n'alDandonne jamais ses lidèles serviteurs, même au milieu des plus [jiands dangers. Ses rares qualités lui avaient concilié en Pologne l'estime de ses conci-

toyens , à tel point qu'il fut élu roi , et élevé à ce rang suprême de la condition d'un simple citoyen ; cependant un autre parti polonais voulait voir sur le trône Auguste HT , électeur de Saxe. La France appuyait Stanislas , et la Russie accordait sa protection à Auguste. Pour mettre un terme à la lutte , cette dernière puissance fit entrer une armée en Pologne , et força le roi Stanislas à se retirer à Dantzick , ville polonaise très-bien fortifiée. Cependant cette retraite , au lieu de le soustraire à ses ennemis, le fit tomber dans un plus grand péril, caries Russes investirent la ville en 1734 , et en commencèrent le siège. Les Russes exigeaient l'extradition du roi Stanislas , et avaient mis sa tète à prix. Il se trouva donc placé dans la plus épouvantable perplexité , car les assiégeants s'étaient déjà emparés de plusieurs postes avancés , et il n'y avait de salut possible pour la ville que dans une capitulation. La fuite semblait impossible au roi ; car les ennemis avaient établi autour de la place le blocus le plus sévère et le plus vigilant ; comment donc écliapper à leurs lignes et à leurs patrouilles qui parcouraient sans cesse dans tous les sens les environs de

la ville ? Cependant le roi , voyant que toute autre issue lui était interdite , et comptant sur la providence de Dieu qui n'abandonne aucun de ses enfants, surtout ceux qui se montrent confiants et fidèles, résolut de tenter cette voie , s'en remettant à la protection du ciel.

Le marquis de IMonti, ambassadeur de France à Dantziklui conseilla aussi de risquer cette tentative et prit en conséquence les mesures convenables. La Providence , dans sa sagesse éternelle , veut que le fardeau que nous avons à porter dans cette vie soit toujours proportionné au rang que nous occupons dans la société ; plus notre poste est éminent , plus aussi ce fardeau est lourd et difficile à porter. Cela toutefois ne doit pas effrayer l'homme de bien , et le véritable cil rétien se repose toujours sur l'assistance divine , mcine dans la dernière extrémité. Ainsi agit Stanislas qui avait pu , simple particulier, mener une vie paisible et sans inquiétude , et qui , comme roi , se trouvait maintenant obligé d'exposer ses jours au plus grand péril.

Le 27 juin au soir , comme le bombarde-

ment des Russes devenait à chaque instant plus vif , le roi quitta son lo^jement , et se rendit presque seid eliez l'ambassadeur français. Il y trouva un costimie complet et tout prêt , dont il lui fallut se revêtir ; au bout de quelques instants, son travestissement était opéré , et il ressemblait parfaitement à un paysan polonais. Les l^ottes seulement se trouvaient trop étroites ; on en trouva heureusement qui lui allaient bien ; il les mit en toute hâte et fit de touchants adieux à l'ambassadeur ; il était environ dix heures du soir.

Derrière un jardin du voisinage , Stanislas fut rejoint par le général Steinpflicht qui devait l'accompagner, et était également déguisé en paysan. Tous les deux se rendirent immédiatement sur le rempart ; ils y ti'ouvèrcnt un major qui les attendait , et les lit descendre au bas des murailles. Un bateau préparé à cet effet les reçut tous les trois et les conduisit , en traversant le fossé , à un poste avancé qui était encore au pouvoir des Dantzikois. Le major crut qu'il était nécessaire de descendre à terre ; alors une querelle s'engagea entre les soldats et lui ; le

soiis-or.Rici' qui coniinrnidalt lo poste allait ordonner Je faire feu sur Uii , lorsque Stanislas s'élança du bateau et se jeta entre eux. l.e major , dans sa perplexité , découvrit le mystère de la fuite du roi ; le sous-oftlcier , après avoir examiné attentivement Stanislas, le reconnut , et le saluant profondément, il donna ordre à la sentinelle de le laisser passer. Le major rentra dans la ville , et le roi , avec le général Steinpfliclit , continua de naviguer à travers les eliamps inondés. D'après le plan d'évasion , tel qu'il avait été conçu , le roi devait atteindre la Yistule avant l'aube du jour; il devait alors traverser ce fleuve, et éviter ainsi le danger qui menaçait sa vie et sa liberté.

Cependant, à peine eut-on fait une demilieue , que les guides s'arrêtèrent auprès d'une vieille masure , en déclarant qu'il était inqiossible d'atteindre la ^ istule avant la pointe du jour , et qu'il fallait attencke là le s<jir du lendeniain , pour pouvoir acliever la route pendant la nuit suivante. ^ ainemeiit le roi leur offrit tout ce qu'ils voudraient pour les déterminer à changer de résolution ; il f dlut doue se rendre dans cette misérable

cabane où l'on ne trouva que quelques mauvais jjancs. « Quoi qu'il puisse advenir de tout ceci , s'écria le roi avec une pieuse résignation , je remets mon sort entre les jnains de Dieu. »

Le roi employa le temps qu'il était obligé de passer là à observer le caractère de ses trois guides ; l'un d'eux était un effronté et un fanfaron , qui ne doutait de rien , croyait tout savoir et ne pouvait souffrir la moindre contradiction ; les deux autres étaient plus modestes , mais ils semblaient abrutis par l'intempérance et l'ivrognerie. Il y en avait encore un quatrième , c'était un marchand banqueroutier , obligé de clierclier son salut dans la fuite , et qui , pour faire tout d'un coup une grande fortune , n'avait qu'à aller révéler aux Russes la fuite ou la retraite du roi. Tels étaient les hommes entre les mains desquels se trouvait le sort de Stanislas.

La nuit s'écoula ; lorsque le jour fut venu , le roi sortit de la cabane , et regarda en silence la ville qui était devant lui et que dévoraient plusieurs incendies ; ce spectacle douloureux fit naître en son esprit de tristes réflexions; ses lannes coulèrent, et il leva

ses mains vers le ciel, en implorant son assistance divine.

Aussitôt que le soir eut ramené l'obscmité , ils continuèrent leur route. îMais les difficultés se nniltipliaient autour d'eux ; toute la plaine était couverte de grands roseaiLx au milieu desquels le bateau n'avançait qu'avec beaucoup de peine et en faisant tant de bruit que les fugitifs pouvaient craindre à tous moments d'être découverts. Souvent ils étaient oljligés, lorsque leur barque ne pouvait plus avancer, de descendre tous, de s'enfoncer dans la boue , et de faire marclier le bateau à force de bras.

A minuit ils arrivèrent cà la digue d'une rivière que Stanislas prit poiu* la A istule. Le marchand , un des guides et le général Steinpfliclit s'élancèrent hors de la barque sur la terre ; les autres continuèrent à ramer le long du bord, mais bientôt ils se trouvèrent au milieu des champs inondés , et séparés ainsi du marchand et de ses compagnons. Il commençait à faire jour et leur embarras devint extrême. Toutes les cabanes voisines étaient remplies de Russes , et le roi craignait à chaque instant de tond^er entre leurs mains.

Les {juides tliii^jèrciit leur embarcation vers la deiucure d'un lioininc qu'ils connaissaient. Lorsqu'on lui demanda s'il v avait des Piusses chez lui , il dit: « Pour le moment, non ; mais il en viendra dans la jomnée. »

Quel parti devait prendre le roi ? il ne perdit pas coura(^e , et résolut d'entrer dans cette cabane. De peur qu'il ne fut reconnu par le propriétaire , ses guides le conduisirent immédiatement au grenier. Ils étendirent un peu de paille pour qu'il se reposât dessus, et promirent de ne sortir que pom' aller en reconnaissance.

Le roi s'endormit, mais à peine unedemiliciu'C se fut-elle écoulée qu'il s'éveilla , et aperçut , à sa grande frayeur , tout près de la cabane , un ofiicier russe et deux cosaques. Le premier avait l'air tellement affairé que le roi ne douta pas qu'il ne fût trahi ; sa crainte fut bien plus vive encore , lorsqu'il vit trois autres cosaques accourir à bride abattue, ■%■ entrer dans la cabane , et lorsqu'au même "' instant il entendit que l'on montait l'escalier. Piien ne lui sendjlait plus certain que sa perte; .fi que l'on juge de son horrible position I Quelle ne fut donc pas sa joie . lorsqu'au heu des

cosaques , il aperçut la inaîtrcsse de la cabane. Cette Loiine femme venait, au nom (le SCS (juitles , ravcrlir de se tenir aussi immobile qu'il le}X)iurait. La recommandation était inutile ; Stanislas osait à peir.e respirer, et s'était entièrement caclié sous la paille.

Deux heures mortelles et pleines d'angoisses s'écoulèrent pour lui dans cette position, jusqu'à ce qu'enfin les Russes quittassent la maison. La femme revint alors auprès de lui, etliu montra son étonuement de ce qu'il ne descendait pas au rez-de-cliaussée , pour boire avec les autres. Elle prit tous les moyens pour parvenir à le connaître , et ne pouvant y réussir , elle voulait le cliasser de la maison. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à la calmer.

Heureusement , le roi avait sur lui au moins cent ducats ( pièce hollandaise de la valeur de douze francs ) , et ils ne lui fm'ent pas inutiles dans cette circonstance. Il était dans la plus grande inquiétude sur le soit du général Stcinpflicht , et vers le soir il descendit dans la chambre du re/.-de-chaussée pour s'informer de ce qu'il était devenu. Il apprit que le général Fattendait sur la ^'istlde , et

que tout avait été préparé pour son passa{;e. j Stanislas pressait ses guides de partir le plus tôt possible , et en effet ils se nnrent en route dès qu'il fit un peu sombre. Il leur fallut bientôt se mettre à patauger dans un liorrible mai'ais ; enfin , après l'avoir traversé , ils atteignirent à leur grande joie la digue de la Tistule.

L'un des guides eourut en avant pour découvrir la bar([ue dans laquelle le roi devait traverser le fleuve ; mais il revint au bout d'une demi-heure , apportant l'afTligeantc nouvelle que le bateau n'y était plus , et que sans doute les cosaques l'avaient pris. Il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de pousser plus loin à travers de profonds marécages. Après des fatigues inouïes , on arriva enfin à une maison isolée ; le joropriétaire ouvrit sa porte , regarda le roi d'un œil perçiint , et le reconnut. « Que vois-jel s'éeria-t-il , que vois-je î

— Que vois-tu donc , répondit le guide , c'est un de nos camarades.

— Pas tout à fait , je ne m'abuse pas , c'est le roi Stanislas. »

Le roi fut attéré ; cependant il se remit

promptement , et dit avec résolution : « iMoii ami, je suis en effet celui que vous venez de nommer , mais l'on voit sur votre figure que vous êtes un honnête lionnne , et vous ne me trahirez pas. »

Stanislas ne s'était pas trompé ; cet homme se montra digne de sa confiance ; il promit de faire traverser la ^ istule au roi , et sortit pour en chercher les moyens.

C'était le trente juin , et le jour connnençait à poindre. Le roi, triste et affligé , et remettant encore une fois son sort entre les mains de la Providence , s'approcha de la fenêti'e et regardait , le cœm' serré , toute cette conti'ée déserte et désolée , lorsqu'il vit venir vers la maison celui des guides qui l'avait quitté à la digue , avec le général et le marchand. Le roi s'empressa de courir à sa rencontre et de lui demander des nouvelles du général. Il apprit de lui la triste nouvelle qu'ils avaient rencontré une nuée de cosaques; que chacun d'eux avait cherché son salut de son côté , qu'il ignorait ce qu'étaient devenus ses compagnons.

Le généreux Stanislas tremblait à la pensée que son ami, le général, pouvait être tom-

hc au pouvoir des Russes, et la crainte dcVct évéïicnicnt ne cessa d'agiter son cœur pendant toute la journée. ^ lis cinq heures, son liôte revint et annonça qu'il avait trouvé un bateau , mais en même temps il crut devoir euf^ager le roi à ne pas tenter le passage, parce que les cosaques battaient le pays dans tous les sens pour le saisir ; dans le crainte de le lai.'^ser échapper , ils examinaient avec rigueiu- tous les voyageurs qu'ils renconti'aient, et arrêtaient tous ccu.\ auxquels ils trouvaient une ressemljlancc quelconque avec le roi.

Cette nouvelle et ut loin d'être rassurante ; cependant le roi voidut, malgré tous ces dangers , essayer de traverser le fleuve. Les guides se montraient fort indécis , et faisaient fort peu d'attention aux brillantes promesses qu'il leur faisait. Cependant, après avoir vidé une bouteille d'eau-de-vie , ils reprirent coui'age et se mirent même à plaisanter les Russes sur leurs vaines reeliercbes.

A six heures rexcellent bote revint , apportant riieiueuse nouvelle que l'on ne voyait plus de cosa(iues dans les environs ; à ime lieue de là une luarque attendait le roi . et l'on pou-

vait pcut-ctrc réussir à opérer le passage. Stanislas attendit donc avec une vive impatience que la nuit eût ramené les ténèbres.

Enfm , vers dix lieures , on commença ce trajet périlleux , le roi et son hôte étaient à cheval; les trois guides marchaient à pied. Le chemin était mauvais et les chevaux bronchaient à chaque pas ; de tous cotés on voyait les feux des bivouacs ennemis , et à tout moment on pouvait être surpris et entoiu'é.

Déjà ils avaient fait luie demi-lieue au milieu de transes continuelles , lorsque l'hôte du roi qui marchait en avant revint en toute hâte sur ses pas , pour le prévenir que le pavs était couvert de cosaques , et qu'il avait failU tomber entre leurs mains. Les compagnons de Stanislas , en apprenant ces nouvelles , voulaient aussitôt prendre la fuite ; le roi leiu: adressa des reproches , et s'eiiorra de leur rendre du courage , mais ses prières et ses raisonnements ne sendjlaient produire aucun effet sur ces hommes sans cœur. Alors le Irave liôte se décida à aller encore une fois à la découverte , et à tout examiner avec soin ; au Ijout d'im quart d'heure il revint aiinouçant que le danger était passé et , l'oij

se liata tle reprendre le voyage interrompu.

Au bout d'une demi-lieue , nos fugitifs aperçurent à une certaine distance une voiture russe portant trois lionnnes , qui venait à leur rencontre. Ils se cachèrent derrière un buisson jusqu'à ce que la voiture fut passée; ils descen^ârent ensuite de cheval , et marchèrent encore pendant environ lui quart de lieue. Enfin on arriva heureusement à l'endroit oîi se trouvait la barque. Le roi y entra avec gi'ande joie , et , en moins d'un quart d'heure , il fut sur l'autre bord.

Avant de sortir de la Ijaique , Stanislas prit à part son excellent hôte auquel il devait son salut , et voulut lui remettre au moins la moitié de la sonnne dont il était portem' ; mais ce Ijrave homme refusa généreusement de rien accepter.» Non, s'écria-t-il, ce n'est pas dans ce but que je vous ai servi. » Il fallut que le roi insistât Ijeaucoup pour lui faire accepter deux ducats , qu'il prit seulement, dit-il , comme un souvenir. Après un touchant adieu, il repartit avec sal)arque, et le roi continua son voyage , accompagné de ses trois guides.

A une lieue du fleuve ,1c roi entia dans ime

hùtellcrie , et là il apprit à sa grande- terreur qu'il y avait encore des postes ennemis de ce côté. Il pria ses guides avec les plus vives instances de clierclitr dos clievaux sans délai poiu" qu'ils pussent continuer leur route ; mais ces lionunes , se croyant hors de tout danger , ne songèrent plus qu'à prendi'e du repos , et se mirent au lit. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine que Stanislas réussit à en réveiller un qu'il envoya aussitôt au village , avec mission d'y clierclier des chevaux. Au hout de deux heures , il revint complètement ivre , et ramenant avec lui un marchand qui consentait à vendre sa voiture au roi , moyennant un paiement comptant. Il parvint aisément à obtenir de l'illustre fugitif la somme énorme de vingt-cinq ducats; l'empressement que Stanislas mettait à faire cette accp iisition , et les brillantes pièces de monnaie dont il était porteur excitèrent l'attention générale, et il se rassembla Ijientôt autour de lui une grande foule de paysans. Poiu' augmenter son endjarras , son guide ivre s'approcha aussi , et se mit à exalter les services qu'il lui avait rendus au milieu de tous les dangers qu'ils avaient courus enseinble. Il allait trahir tout

le mystère , quand on parvint enfin à le faire monter en voiture ; le roi expédia alors un des guides à rain]3assadeur français à Dantzik , et le troisième se chargea de l'oflice de cocher.

A dix heures du soir , ils atteignirent un cabaret isolé , situé sur le Ijord d'une rivière qu'ils croyaient être la Nogate , ce qui les remplissait de joie et d'espérance ; mais quelle ne fut pas leur sui'prise et leur inquiétude , quand ils apprirent d'un paysan que c'était la Yistule. On leur dit en outre dans le cabaret que les Russes s'étaient emparés de tous les Imteaux qui étaient sur la Nogate , et les avaient conduits à Maricnbourg.

A la pointe du jour , les guides avaient pris la détermination d'aller tout droit à Marienbourg , et de traverser le pont de cette ville ; Stanislas ne put parvenir à les détourner de ce projet extravagant , et ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'il obtint d'eux que l'on irait d'abord vers la Nogate voir si le passage était impossiljle , et que l'on ne prendrait le parti de se présenter à IMarienboiu'g , qu'à la dernière extrémité.

Vers midi , après avoir parcouru les cLemins les plus aljoniinaljles , ils arrivèrent à un village, où le roi se hasarda à entrer dans une auljerge poui' prendi-e des informations. La femme de l'auJjergiste lui dit qu'il ne pouvait songer à traverser la Nogate , car toutes les endiarcations avaient été enlevées. Enfin , après lui avoir fait les plus magnifiques promesses, il obtint d'elle qu'elle lui donnât son fils, qui devait lui faire passer Teau à ime demi-lieue de là. Tout cela fut heureusement exécuté. Après une demi-heure de marche , le roi se trouva avec son guide et le fils de l'auljergisteauhorddela iNogate. A mi signal donné parle dernier, un pécheur sortit de sa hutte située sur l'autre hord ; un quart d'heure après, il était auprès du roi et de ses compagnons. Stanislas entra l'ame émue dans la barque , et cpii pounait peindre la joie qu'il éprouva , en se voyant enfin en sûreté sur l'autre rive. Il renvoya ses guides avec un billet poui- le marquis de Monti à Dantzick , s'acheta dans le premier village luie auUe voiture, et arriva sans courir de nouveaux dangers à 3Iarienwerder.

Bientôt après , la position malhcmeuse du

pieux et généreux Stanislas Leszczyjiski changeai ewcorc de lace; en 1736 , il renon- I ça au royaume de Polo[;ne, en conservant le titre de roi, et eut la jouissance des duchés de Lorraine et de Bar , qui , après sa mort , furent cédés à la France. Tranquille dans son petit royaume , il n'y eut pas d'autres soins ni d'auties désirs que de se rendre le bienfaitem' de tout ce qui l'entourait. Il embellit beaucoup les villes de Nancy et de Lunéville , y fonda des hôpitaux , des collèges, et dota de pauvres fdles. Le feu ayant pris à sa robe de chand^re, il eut à souftVir quelques brûlures assez graves , et ces blessures déterminèrent une fièvre à laquelle il succomba le 23 février 1766. Jamais prince ne fut plus regretté. Aujourd'hui encore la Lorraine est pleine de ses souvenirs, et sa yiîémoire y est adorée. Les habitants de cette belle province lui ont fait ériger en 1831 une statue colossale en bronze sur la plus belle place de Nancy , avec cette inscription gravée sui* la face principale du piédestal: à Stanislas le bienfaisant^ la Lorraine reconnaissante»

Les enfants avaient été vivement émus du

récit qui leur avait fait voir évidemment que le juste n'est jamais aljandonné de Dieu , et trouve souvent même ici-bas sa récompense dans le bien qu'il lui est permis de répandre autour de lui. Us remercièrent le bon curé Dalberg, en l'embrassant avec tendresse. Je rcnîl)rassai aussi à mon tour pour lui témoigner ma reconnaissance et pour lui faire mes adieux, car j'étais obligé de reprendre mon voyage le lendemain matin; je partis, le cœur rempli des nobles sentiments que j'avais puisés aux leçons de l'excellent curé , et le souvenir des heureux instants que j 'avais passés dans son école ne s'effacera jamais de ma mémoire.

FLV.

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