SIXIEME SOIREE
Duval est accusé de sorcellerie.
M. DALBERG
Si VOUS suivez toujours avec le même intérêt le récit des événements qui remplirent la vie (le Duval , prêtez-moi toute votre attention , car son sort va changer, et , grâce à son zèle assidu , ses connaissances vont prendre de grands développements. Depuis qu'il habitait l'ermitage , il avait constamment été avec les religieux et le sacristain six fois par jour , à la chapelle pour y prier et chanter les louanges de Dieu; aussi les bons pères regardaient-ils leur berger comnae un
garçon plein de bonnes qualités et de piété. IMais une fois qu'il se fut livré à ses études sérieuses , et qu'il eut tant de livres à lire et à apprendie , il ne vint plus à l'église qu'une ou doux fois par joiu' , c'est-à-dire aussi souvent que sa conscience lui en faisait un devoir; car il pensait qu'en étudiant et en travaillant , il se rendait plus digne de louer et de servir Dieu. Les indulgents religieux, voyant qu'il travaillait poiu' acquérir des connaissances utiles et qu'il continuait de Ijien se conduire , ne le blâmaient pas de celte espèce de relaclienient , mais le sacristain , voyant cela , secouait la tête et haussait les épaules. Il pensait qu'il n'y avait que l'orgueil qui pût engager un liomme à étudier , pour être ensuite en état de parler Jjeaucoup et sur tout ; il avertit donc sévèrement \ alentin qu'il eût à moins s'occuper des sciences luunaines pour songer davantage à chanter et à prier avec le reste de la communauté.
GUILLAUME
Il me seml^le que l'on peut être très-pieux tout en ayant de grandes connaissances , n'est-ce pas , mon bon père ?
M, DALBERG
Assurément , mon fils. Un esprit orné et éclairé ne peut que porter l'homme à la piété, puisqu'il doit lui faire apprécier la puissance et la bonté de Dieu. Celui qui est vraiment pieux , c'est celui qui fait le bien et fuit le mal , parce que Dieu le veut ainsi ; or l'homme instruit peut même mieux que l'ignorant suivre les règles de conduite prescrites parla sainte religion. Vous connaissez bien le précepte qui dit : « l^a foi siins les œuvres n'est qu'une foi morte ; » c'était pour le suivre que les bons ermites de Ste-Anne priaient Dieu, vivaient viitueusement et travaillaient sans cesse. Aussi à leurs yeux , Duval n'avait pas cessé d'être pieux: ; mais le sacristain, qui était aussi sinq:)le que bon , avait conçu de lui une idée bien difïérente , et il secouait la tête d'un air mécontent , en voyant que Duval devenait de jour en jour plus appliqué et plus zélé }>our l'étude. Il était fort curieux de savoir à quoi le jeune pâtre employait tout le temps qu'il passait dans sa cellule ; mais Duval , s'apercevant qu'il cherchait àl'épier , avait grand soin de bien fermer sa porte. Un jour cependant , le sacristain
trouva moyen d'y pénétrer pendant son absence. Quelle ne fut pas la surprise de cet honnne ignorant et superstitieux à la vue de tous les objets qu'il vit là réunis I II aperçut un globe terrestre fait en baguettes de coudrier , puis d'un autre côté un autre globe céleste en carton , tout couvert de cercles noirs \"t bi/arrenient entrecoupés , et il ne pouvait comprendre ce que signifiaient ces objets si étranges. Un compas de bois , une équerre et des feuilles de papier couvertes de figures de matliématique étaient suspendus au mur ; sur l'enveloppe des cartes se tiouvait un compasproportionnel avec des cercles et des étoiles ; en un mot , tout ce qu'il vit dans cette cliambre sendjla si extraordinaire au pauvre sacristain, qu'il se crut ti'ansporté dans le laboratoire d'un magicien qui était en relation continuelle avec le diable en personne.
Ce qui le confirma encore davantage dans cette opinion digne de son ignorance , ce fut mie grande carte du célèbre astronome Tyclio-Bralié , remplie de calculs et de figures aslrononâques , et en titre de laquelle il vit inipi iiné en grands caractères rouges ;
Calendariiim naturale magicwn , pleirtque Astroîiomiœ arcana complectens.
Eh bien I mes petits latinistes, qui de vous me traduira et tii le ?
GUILLAUME
Cela veut dire : Calendrier natinel et magique qui contient plusieurs secrets astronomiques.
M. DALBERG
Très-bien. Or, ce mot magicwn acheva de bouleverser l'esprit du pauvre homme , car les maj^iciens ou anciens mages étaient à ses yeux de véritaljlcs sorciers. Le bon sacristain ne put contenir plus longtemps ses terreurs et son indignation. Voyant que les pères toléraient les mystérieuses études de Diival , et craignant de ne pas les trouver assez sévères, il se reiicht directement à Liméville , où dememait le père Barnabas , supérieur de l'ermitage. Il lui fit une description si terrible de la chaml:>re du pâtre , il ajouta tant d'objets de sorcellerie à ceux qu'il croyait avoir vus, que le père se décida à se rendre à Ste-Anne, pour vérifier jusqu'à quel point ce rapport était fondé.
Ce qu'il vit l'étonna en effet bcaucoiq^ au
premier moment, car il n'amait jamais supposé f|ii'il dût rencontrer un pareil musée dans la chambre d'un simple berger. Mais lorsqu'il eut tout examiné, il ne put s'empèclier de rire de bon cœur de la simplicité du bon sacristain. Il encouragea Duval et l'engagea à conserver le même zèle pour ses études , puis il s'efforça de tranquilliser le sacristain. IMais celui-ci avait été trop effrayé'et tenait trop à ses idées pour revenir aussi|vite , et il n'en conserva que plus de défiance contre notre laljorieux ami. ^ oyant que Duval persévérait toujours avec la même assiduité dans son travail et qu'il ne sortait jamais de la maison sans avoir à la main un livre ou une carte , il le menaça de lui arraclicr ces objets, et de les déchirer. « Tu t'en repentirais assurément, » répondit Duval, qui ne pensait qu'à la douleur que lui causerait la perte d'un irésor si chèrement acquis. Le sacristain , irrité de cette opiniâtreté chez celui qu'il regardait comme son subordonné , voulut le frapper , mais ce geste ne fit que révolter l'orgueil du jeune pâtre qui se mit en posttue de riposter aux coups qu'il recevait. Alors le sacristain appela à
son secours quelques garçons qui travaillaient dans le voisinage , et tous ensemble voulurent se précipiter sur Duval ; mais celui-ci , saisissant une pioche qui se trouvait là par liasard , les mit tous à la porte , et s'enferma tout seul dans la maison, car les pères étaient alors dans les champs.
Tout cela s'était passé en fort jx^u de temps ; quelques instants avaient sufli \>ouy que le combat fût livré , et pour que la victoire restât à Duval. Lorsque les Pères amvèrent il leur raconta par la fenêtre l'assaut qu'il avait eu à soutenir; le supérieur se trouvait précisément présent, et, après avoir écouté avec bienveillance et calme le récit de ce qui s'était passé , il admonesta sévèrement les auteurs du tunudte , et ordonna d'ouvrir la porte. 3Iais Duval voulut profiter de cette circonstance pour assurer à l'avenir la tranquillité de ses études et la sécurité de ses livres. Il déclara donc avec fermeté que , puisqu'il était maître de la place , il ne la rendrait qu'après avoir obtenu la capitulation dont il allait proposer les articles.
La première condition fut le pardon et l'oubli du passé.
La seconde, qu'on lui accorderait dorénavant deux heures par jour pour se livrer à ses études , excepté pendant le temps de la moisson, de la semaille et di\s vendanj^es.
Par la troisième , il s'obli(jeait à servir le couvent durant dix ans, avec tout le zèle dont il étaft capable , avec la j)lus grande soumission envers les pères , sans autres appointements que la nourriture et le vêtement.
Que dites-vous de cette capitulation? Ne vous montre-t-clle pas Duval sous un jour favora])le et comme un lionrme bien désintéressé? Dès qu'on l'eut acceptée, il ouvrit les portes de l'ermitage, et en rendit le commandement au supérieur , en lui demandant pardon de la liljcrté qu'il avait prise de lui imposer des conditions et de toutes les tracasseries dont il avait été la cause bien iimocente. Il assura les pères que son zèle pour la science ne tendait qu'à le rendre capable de louer le Père céleste avec plus de connaissance et de perfection. Il se rendit aussitôt à la cîiapelle , et remercia avec la plus gTande ferveur le Tout-Puissant qui avait bien voulu faire résulter de cette lutte inattendue une convention si favorable à ses études et au pér-
fectionnement de son esprit et de son eœur.
Cependant il ne se eontenta pas du traité oral qui avait été conclu , il fit mettre ce contrat par écrit , et poui' qu'on ne pût porter la moindre atteinte à aucune des parties, il insista pour qu'il fut passé devant mi notaire et qu'on y apportât le sceau du supérieur.
Quelle joie ce fut pour Duval de pouvoir enfin ^'ivre en paix et conformément à ses goûts innocents I Avec quelle ardeur n'employait-il pas un temps qu'il avait si chèrement acheté I IModeste , pieux , et recueilli , il acquit dans le silence des connaissances très-étendues , et forma son esprit en méditant continuellement tout ce qu'il lisait.
Un jour qu'il faisait paître son troupeau sur les bords d'une petite rivière qui coule auprès de Lunéville, il aperçut un grand nombre de magnifiques bateaux et de gondoles richement pavoisées. Ces barques contenaient un grand nombre de seigneurs de distinction , et Duval comprit qu'ils se proposaient de faire un repas champêtre sous des tentes que l'on avait dressées sm' l'autre bord. Son attention se fixa principalement siu* un de ces seignems qui se trouvait siu* le premier
liateau , et queclistinrjuaitun costume simple et lin PTaiid air de dignité. Notre berger tenait dans ses mains un grand étui où il ramassait ses cartes géograpliiqu£s, lorsque le Jjateau vint aborder précisément à l'cndi-oit où il se trouvait. Le seigneui' qu'il avait déjà remarqué le regarda attentivement, et lui demanda ce qu'il portait sous son bras. « 3Ionsieur, répondit le pâtre , c'est mon atlas géograpliique.» Alors, le seigneiu' devint encore plus attentif ; toutlm paraissait singidier dans ce jeune garçon , et il ne savait ce qu'il en devait penser. Pour l'entretenir plus à son aise , il lui ordonna de se trouver à une heure qu'il indiqua au bord de la rivière , où un domestique viendiait le prendre pour le conduire devant lui,
Duval ayant appHs ensuite que le seigneur auquel il avait parlé était le duc de Lorraine lui-même , son seigneur suzerain , il fut tellement effrayé et craignait tellement d'avoir manqué au respect qui lui était dû , qu'il eut grande envie de s'enfuir et de se cacher au fond de la foret. Mais au moment même où il allait mettre cette pensée à exécution , il vit arriver la barque qui devait le transporter
de l'autre coté de la rivière devant le Prince. Après avoir passé l'eau , Duval pénétra sous la tente royale , et le trouva au milieu du cercle des seigneurs ; il s'approclia du prince avec la plus grande timidité , et tremblant de tous ses membres. Depuis son enfance , Duval avait toujours professé le phis profond respect pour les grands , et maintenant il se trouvait pour la première fois , en gros sarrau de toile , devant un souverain dont il avait entendu raconter tant de grandes choses , et qui gouvernait en maître le pays où il vivait depuis longtemps. Il avait tout à fait perdu la tète ; son chapeau tombait d'un côté , ses cartes géographiques d'un autre , et il ne savait s'il devait parler debout ou à genoux. Le prince le remarqua aussitôt , l'encouragea et lui adressa plusieurs questions. Duval répondit d'abord avec une grande timidité et en baissant les yeux , mais ayant remarqué que ses réjx)nses ne déplaisaient pas , il prit bientôt plus de confiance. Le prince lui ayant demandé pourquoi il étudiait de préférence la géographie , il répondit que ce goût naissait chez lui du plaisir qu'il trouvait à reconnaître sur la carte dillérents pays
dont riiistoii-e parlait en racontant les faits qui s'y étaient passés.
Le prince , se tournant vers un de ses voinns, lui dit que c'était donimaj^e délaisser dans l'obscmité de son état un lioimne comme Duval qui pourrait rendre d'émiuents services à la science , si on l'envoyait à l'Université, puis il ajouta, en s'adressant à Duval : « La [;éo(;rapliie est une science aussi utile qu'arjiéable , et vous faites très-bien de vous y appliquer. »
L'approljation du prince donna un nouveau courage à notre ami, mais il s'en fallait beaucoup qu'il ojjtîut é.jj,ilcment l'approbation de tous les assistants. On lui fit une foule d'olDJections sur ses travaiLX scientifiques , et l'an des seigneurs lui dit sans détoiu* que, selon son opinion , la Providence l'avait fait naître dans l'humble condition d'un paysan pour qu'il devint , s'il pouvait , un Ijon agiiculteur , mais pas du tout pour qu'il se livrât à des rcelierchcs savantes qui ne lui convenaient en rien. Il ajouta même : « Si vous continuez à vouloir contrarier les vues de la Providence en cliercliant à vous élever audessus- de IVtat ou elle vous a placé , on sera
quelque jour obligé de vous faire renfermer dans une maison de fous. »
Duval qui avait écouté tranquillement ce pitoyable discours , ne put cependant dissimuler son émotion en répondant au courtisan ; il le fit en ces termes : « Monsieui' , veuillez jeter un coup d'œil sm" la colline où se trouve l'ermitage de Ste-Anne, je doute que, dans vos riches propriétés , il se trouve un morceau de terre plus fertile et en meilleur rapport. C'est moi cependant qui ai soin de ces vignes , de ces champs , de ces arbres si convenablement émondés. Veuillez remarquer cette pépinière remplie de jeunes plants qui prospèrent si bien ; tout y est bien soigné , bien entretenu , il n'y a pas de terrain perdu ; si l'orage a causé quelques vides dans nos plantations, ils ont été promptement remplis ; c'est cependant sous mon inspection et sous mes ordres que se trouve encore cette pépinière. Cela doit vous prouver que , si je me plais quelquefois à feuilleter les livres, je n'en sais pas moins manier la bêche et le râteau. Je n'ai jamais appris d'ailleurs que les plaisii's de l'esprit fussent inconciliables avec les travaux manuels. »
GUILLAC-ME.
C'était bien répondre à cet orgueilleux seigneui'.
FRANÇOIS
Je l'aurais encore plus vertement remis à la raison et je ne me serais pas contente de ce raisonnement.
M. DALBERG
Je crois bien que vous amiez parlé autrement que Duval, mais cependant sa réponse était comageuse , pleine de force et de dignité ; aussi produisit-elle son effet , et fitelle rougir jusqu'au blanc des yeux l'arrogant seigneur , qui ne trouva rien à répliquer. Cet écliec n'empéclia pas un autre discoureur de soutenir qu'il était impossible que ce garçon eût des goûts de cette nature et eût acquis ces connaissances sans avoir reçu précédemment un commencement d'éducation ; il exprima donc hautement l'opinion que cet habile pâtre était quelque échappé de collège, qui avait quitté IT Diversité par inconduite et libertinage , et qui avait ensuite adopté par cynisme ce genre de vie.
Le bon sens natmel de Du val suffit encore poui' le faiie triompher de cette nouvelle at-
taque. « Un lioiuinc , répondit-il , qui aimerait l'étude avec autant de passion que moi n'aurait pas abandonné un établissement d'éducation, et, au contraire, je ferais tout au monde pour y être admis. Il Jie serait pas plus raisonnai 'le de penser qu'un jeime homme qui se serait afl'rancbi du collège pour mener à son aise une vie déréglée eût elioisi pour asile lui saint ermitage et y eût travaillé pendant plusiems années à la sueur|,de son front. »
Il y avait d'autant moins de réplique à faire à ces paroles , que Duval otbait à l'appui de ses assertions le tén^oignage des frères de Ste-Anne. On alla prendre des informations auprès d'eux, et leurs réponses confondirent les adversaires de notare ami. Cependant ceux-ci ne se tinrent pas pour battus ; ils continuaient donc leurs singulières argumentations , et s'éciiaient qu'ils ne pouvaient comprendre conunent VLU liomine aussi commun pouvait concevoir la pensée de se livrer aux sciences ; il leur semljlait évident que c'était là une anomalie contraire à l'ordre naturel d<:s cliose^.
DécotiMjjé et aij;ri par leurs dxs'.'uurs aussi
prt'soinpliicux qii'iiTéflécliis , Du val avait peine à se contenir. Cependant son humilité remporta la victoire contre son orgueil révolté ; c'est là un exemple salutaire que le bon pâtre vous donne , mes enfants ; ne l'oubliez pas. ^ oyant ces honmies de qualité l:>làmcr si énergiquement le peu de rapport qu'ils trouvaient entre son goût pom' l'étude et sa condition , il pensait que sans doute cette dispropoi-tion n'existait pas chez eux, et que leur esprit et leurs connaissances devaient être nécessairement en rapport avec leur haute exti'action.
Il s'approcha donc d'un grou}>e où l'on paiiait avec chaleur , pensant qu'il pourrait gagner beaucoup à les entendre , et puiser dans leurs discoius de nouvelles lumières. Des chambellans , des barons et d'autres grands seigncui^ semblaient engagés dans une sérieuse disciissioii , et il était facile d'entendre toutes leurs paroles. D'abord Duval eut peine à en croire ses oreilles ; car il s'agissait t(!Uî. sinîplemcnt entre eux d'une grande chasse à laquelle ils avaient ajjattu , quelques jouis ariparavaiit , une grande quautitj de ;;ibi';i-.
Leur conversation clianjjea ensuite d'objet , et tomba sur un cbeval que l'un d'entre eux avait aclieté et venait d'essayer. Une (juestion très-importante les avait divisés d'opinions ; en effet , il fallait déeidcr si la robe de l'animal était alezan clair ou alezan proprement dit ; on s'étendit ensuite longuement sur ses jandjes , sur ses sabots , sa queue , sa tète , et l'on exaltait toutes ses qualités avec plus de vivacité et d'exagération, que si l'on avait eu à examiner les chefsd'œuvre de l'art antique.
Cependant les discours ne roidaient pas longtenqis sur le même sujet. Quelques-uns parlaient de vin , quel(]ues autres citaient le 5 coups extraordinaires dont ils avaient été témoins aux jeux de cartes qui semblaient les occuper chaque jour. L ne autre discussion très-vive s'était élevée à l'autre extrémité de l'appartement, à côté même du roi, entre un lord anglais et un chevalier de la cour. Un serviteur n'ayant pas exécuté assez promptement un ordie du prince , celui-ci lui en avait adressé un reproche mérité ; les deux seigneurs voulurent profiter de cette circonstance pour flatter le prince , et tandis
que rAn['.lais clicvclîait à excuser le domestiqiir , le clievalier posait en principe que les rois et les princes pouvaiont ordonner tout ce qu'ils voulaient , et que Ton devait toujours leur oljéir à l'instant même sans observations et dans tous les cas possibles. Le prince , dont l'attention avait été éveillée par cette sentence générale , lui dit : « Comment, IMoiisieiu- , si votre roi vous ordonnait mie action que Dieu et votre conscience vous interdiraient , vous exécuteriez cependant cet ordi'e ? — Oui, 3Ionseigneur, répondit le courtisan avec une effrohterie sans égale , car Dieu ne m'a pas fait juge des intentions de mon souverain , et je ne dois pas me permettre d'examiner ses ordres. »
L'oreille sensible et délicate de Duval ne put en entendre davantage , il se retii'a de ce tmnulte sans que l'on fit attention à lui , emportant son étui de cartes géograpliiques et déplorant les miséralDles flatteries dans lesquelles se complaisaient les gens de la cour. Il ne concevait pas comment ces seigneurs trouvaient plaisir à s'occuper de considérations si mesquines et d'intérêts qui lui semljlaient si communs , et comment une âme
raisonnable pouvait se contenter de semljlables occupations. Cependant il ne tarda pas à leur pardonner la futilité et le mauvais '^oùt de leurs conversations , car il réilccliit qu'ils ne semblaient pas avoir jamais goûté les douces jouissances que procurent le culte et la connaissance des sciences.
FRANÇOIS
Pauvi'e Du val, comment avait-il mérité que tout lui réussît toujours aussi mal dans ses rapports avec les liommes ? Puisse-t-il ne plus remettre le pied à la cour , au milieu de ces bommes si nuls et si corrompus I
GUILLAUME
Je m'imaginais qu'ils allaient le porter aux nues , et voilà qu'ils le laissent retourner auprès de ses bons et simples ermites.
M. DALBERG
C'est là bien souvent, mes enfants , ce qui arrive dans le monde ; nos plus belles espérances s'évanouissent comme des ond3res.
Mais du baut du ciel , le doigt de Dieu dirige tout pour le mieux. Louons-le , abandonnons-nous entièrement à sa divine providence , et soyons sûrs que nous ne nous en repentirons jamais.