OBSERVATION XXIX
Cancer de l'estomac. — M"" B...S fut mariée à l'âge de quinze ans, elle eut plusieurs couches heureuses, dont la dernière remonte à vingt ans. De trente-sept à Irenie-neuf ans, les menstrues, qui jusque-là étaient venues avec régularité, devinrent irrégulières, puis, il y a six ans, apparurent des métrorrhagics qui raeltaienl la malade au lit pour huit ou quinze jours. Il n'y avait cependant point de lésion appréciable de l'utérus. La manière de vivre de la malade était hygiénique ; mais, dès l'ùge de seize ans, celle-ci a éprouvé constamment des chagrins profonds, de nouveaux tourments sont survenus depuis dix-huit mois. Originairement d'une bonne constitution, M"" B...S a eu des attaques de nerfs dans sa jeunesse; elle est
(«) Communiquée par M. le docteur A. Godart.Obs. VI duMon.desHôp.
toujours restée nerveuse et très-impressionnable ; les contrariétés qui arrivaient après les repas furent souvent suivies, depuis nombre d'années, du vomissement de ces derniers. Souvent aussi, il y avait sans cela quelques légers troubles gastriques qui nécessitaient passagèrement remploi de quelques aromatiques, fleurs d'oranger, etc. Depuis un an environ, les digestions de la malade étaient devenues réellement laborieuses, pénibles, accompagnées de malaise, de pesanteur épigastrique. Malgré les pastilles de Vichy, elles s'accompagnèrent de douleurs plus intenses ; momentanément, .je diminuai les^ accidents en faisant prendre à la malade, vingt minutes avant le dîner, une prise de 50 centigrammes de sous-nitrate de bismuth, associé à 4 milligrammes d'hydrochlorale de morphine.
Depuis un an, tel était l'étal de la malade, quand, le 30 juillet 1852, une hémorragie utérine se déclara, et malgré le repos au lit, les astringents, les ferrugineux, les narcotiques, etc. , ne fui définitivement arrêtée que du
10 au 12 septembre. Vers la fin d'août, l'appétit commença à disparaître;
11 ne reparut point, malgré la cessation de l'hémorragie utérine.
Depuis le mois de septembre 1852, la susceptibilité nerveuse de la malade s'accrut beaucoup: la moindre cause, un bruit inattendu, une visite nouvelle, la mettaient dans un étal de spasme général, avec angoisse vive anxiété épigastrique.
Ses forces s'étaient complètement perdues, la maigreur allait croissant depuis que la malade avait pris définitivement le lit au mois de juillet. La malade n'avait jamais eu de fièvre. Quoique nous ne pussions reconnaître ni tumeur épigastrique ni engorgement utérin, nous craignions quelque affection organique.
Pendant la dernière quinzaine de septembre, je purgeai la malade, la mis à l'usage des eaux de Vichy, de Bussang, des boissons amères, etc. Parfois un mieux momentané permettait de donner quelques potages, un peu, soit de poisson, soit de poulet ; mais ces légers alimenls, pris généralement sans plaisir, étaient presque toujours suivis de dérangement de corps.
Le 9 octobre, je tentai de faire mâcher seulement à la malade quatre ou cinq bouchées de Ciel de bœuf. Cette tentative d'alimentation fut suivie d'une diarrhée violente, qui se prolongea trois jours, les évacuations ayant lieu trois ou quatre fois par heure, et qui persista malgré l'opium donné à l'intérieur, des lavements de gomme, d'amidon, laudanisésjusqu'à produire un commencement de narcotisme. L'alun donné à l'intérieur, à la dose de 50 centigrammes, sembla seul modérer un peu la diarrhée.
Le 13, voyant la malade affaiblie à tel point qu'elle ne pouvait changer seule de côté dans son lit, je voulus, en désespoir de cause, tenter l'administration des cuillerées nutrimentives (1).
J'en fis avaler devant moi à la malade une cuillerée à bouche dans une lasse de bouillon, puis prendre aussitôt un potage. Ce ne fut pomt sans peine, car la malade rappelait toutes ses malheureuses tentatives dali-
menlation. .,, Je sortis, ordonnant un deuxième potage avec une autre cuillerée nu-
irimenlive pour le lendemain, si ce premier passait bien. Le lendemain U, j'arrivais, préoccupé du résultat de cette dernière ten-
(1) Suc g.
lalive î « Je suis guérie, mon cher ami, me dil en me tendant vivement la main M'n«B...s, qui esimon amie d'enfance ; j'ai mangé huit potages. »
Le fait était exact : le premier potage avait passé d'une manière inaperçue, l'appétit s'était développé, était devenu pressant; il avait fallu céder à la malade, qui avait pris, avec ses huit potages, environ quatre cuillerées nutrimeutives. Les quarante et quelques selles de la surveille étaient réduites à quatre petites en vingt-quatre heures.
En présence d'un pareil résultat, je n'hésitai point à prescrire aussitôt une côtelette de mouton avec une cuillerée nouvelle dans une demi-tasse de bouillon. Cette côtelette passa sans occasionner ni douleur ni pesanteur, et ati milieu d'un bien-être que la malade ne se rappelait point avoir éprouvé depuis longtemps pendant ses digestions. Nulle diarrhée. Les 15, 16 et 17, la malade prit quatre potages par jour, et dans chacun une cuillerée (à café), de plus, une côtelette avec une cuillerée (à bouche).
Les 18, 19, 20, 21, la malade ajouta une deuxième côtelette à son régime, avec une cuillerée nulrimentive (à bouche) en plus, mais on sup-^ prime celle des potages, qui passent seuls.
Les digestions sont parfaites, l'appétit est excellent, la diarrhée arrêtée ; la malade a recouvré des forces, elle se met sur son séant, serre fortement les mains; sa Dgure a presque repris son expression habituelle et s'est colorée, elle semble moins maigre.
J'avais tenté les cuillerées uutrimentives dans le but de compléter, puis de rappeler une fonction incomplète et presque abolie; ce résultat, le passage naturel des potages, m'engagea à diminuer progressivement la dose nutrimentive.
On continua à donner, avec chaque côtelette, une cuillerée à bouche ; mais, suivant l'indication de M. Corvisart, on remplaçait la cuillerée prise dans le flacon (90 grammes) par une cuillerée d'eau, chaque nouvelle cuillerée étant ainsi affaiblie.
Mais les digestions devinrent pénibles, des crampes, des douleurs aiguës d'estomac se développèrent ; elles devinrent insupportables après l'ingestion des aliments, et persistaient la nuit, en ôtant tout sommeil. La malade redevint impressionnable aux moindres contrariétés, et même sans cellesci, elle est parfois prise d'un état d'angoisse générale partant de l'épigasire, ne provoquant cependant ni serrement à la gorge ni convulsion.
Un vésicaloire volant à la région épigastrique, et la prescription de potages maigres seulement, ne la soulagèrent point (27).
Le 28 au matin, le vésicatoire fut levé, saupoudré d'un peu d'hydrochlorate de morphine; les douleurs diminuèrent.
Le soir on revint à la cuillerée nutrimentive pure, la malade en arrosa une côtelette, puis en prit de plus une cuillerée à café dans un peu d'eau sucrée.
La digestion de la côtelette se fit sans douleurs, la nuit fut très-bonne. Le 29, nouvelle application de morphine; deux côtelettes, deux cuillerées (à bouche) nutrimeutives, bonne journée et bonne nuit.
Cependant, le 30, il y eut des crampes d'estomac, ainsi que le 31. La malade se désolait de voir s'amoindrir les effets du médicament. Comme elle faisait, depuis le 30, usage d'une nouvelle bouteille, on en recliercha la cause (t): on reconnut alors que l'on avait donné un flacon dont le li-
(l) A cette époque (septembre 1852), par malheur, on n'essayait pas
quide avait été étendu d'eau, ce qui expliqua dès lors son insuffisance. On revint aussitôt au liquide nutrimentif pur : dès ce jour et les suivants, la malade put digérer quatre potages el deux côtelettes sans douleur.
Il en fut ainsi jusqu'à la deuxième semaine de novembre.
La malade, réduite au dernier degré de marasme et d'aionie avant la tentative d'alimentation, avait repris beaucoup de forces pendant les premiers quinze jours de la médication et de l'alimentation. Le mieux resta stalionnaire pendant quelques jours, puis rétrograda, malgré la faculté de digérer revenue. Les spasmes généraux avec douleur épigastrique revinrent, obligèrent à renouveler les vésicatoires saupoudrés de morphine. Je procédai à l'exploration de l'utérus : il était sain ; mais, examinant attentivement, je perçus nettement, vers la région pylorique, une tumeur assez volumineuse qui me confirma pleinement dans mes premiers soupçons d'une affection organique.
Le progrès du mal tenait donc à la nature de ce dernier : il anéantissait les fonctions digestives (1) ; le liquide nutrimentif, comme on le vit deux fuis, à la condition qu'il fût pur, permettait la digestion, avait arrêté la diarrhée. Tout en perdant des forces, la malade se soutenait dans un état bien meilleur qu'à l'époque où toute alimentation était impossible.
C'était celte dernière qui ralentissait les progrès du dépérissement; il était donc urgent de continuer l'usage des cuillerées ; je prescrivis de plus un demi-verre par jour d'eau de Vichy, deux heures après les repas ; de plus, de l'iodurede potassium (novembre).
Les quinze jours suivants, la malade continua à manger ses côtelettes et ses potages, ce qu'elle fit jusqu'à son dernier jour, qui fut dans les derniers jours de janvier 1853.
Réflexions. Malgré l'issue funeste d'une maladie mortelle, quoi qu'on fasse, pourrait-on nier que la digestion, devenue impossible, a été rétablie aussitôt par l'usage des cuillerées nutrimentives? que c'étaient elles qui produisaient ce bien, puisque les deux fois qu'elles furent affaiblies, par hasard, ou supprimées, tout le bien disparut aussitôt?
L'économie était trop profondément atteinte pour pouvoir être réparée même par la digestion ; néanmoins, la malade fut soutenue, le dépérissement fut entravé, la mort reculée pendant trois mois et demi.
Le soulagement que procure le médicament physiologique dans les digestions laborieuses des malades arrivés à la période mortelle de la consomption, le bien qui peut encore résulter de la formation des matériaux utilisables par les derniers restes de l'assimilation me semblent faire un devoir aux médecins de ne point abandonner les malades voués à la mort, mais jusqu'au bout de les soulager et de les soutenir.
encore les préparations nutrimentives par une digestion artificielle avant de les livrer. ^- ^
(1) Et assimilatrices.