I. Le Massacre de Scio avait été payé 6,000 fr
La Liberté . 3, 000 »
La Mise au Toriibeaii ( église Saint-Denis du
Saint-Sacrement) 5,ooo »
La décoration de la Bibliothèque de la Chambre
des Députés 20,000 »
Le Saint Sébastien (église de Nantua) 3,ooo »
Encore envoyait-on ce dernier au bout de la France, où il devait rester vingt ans enfoui dans l'ombre d'une chapelle
croix ne trouvait pas à placer sa peinture : les amateurs continuaient à rester, les uns indifférents , les autres hostiles à cette grande individualité méconnue; les marchands;, qui se règlent sur le goût du jour, n'osaient se présenter chez lui, tant ses rares tableaux de chevalet apparaissant dans les ventes y atteignaient des prix dérisoires.
Mon père, qu'une sympathie réciproque avait lié avec Delacroix, fut un des premiers qui, entraîné par son admiration pour le talent du peintre, osa (le mot n'est pas trop fort) lui acheter ces toiles, qu'à part quelques artistes convaincus personne ne voulait regarder, encore moins acquérir. Nous avons souvenance de ces luttes animées, bien que toujours amicales, soutenues par mon père contre certains grands noms de l'École moderne qui allaient jusqu'à refuser au maître son génie d'invention et son inimitable couleur. La présence même de Delacroix, hôte assidu de nos soirées intimes, n'arrêtait souvent qu'à demi les discussions soulevées par l'apparition d'une de ses œuvres nouvelles appendue, pour la circonstance, au milieu du salon sous les rayons d'un puissant réflecteur. J'ai vu ainsi passer successivement sous les yeux de ce difficile aréopage ces toiles qu'aujourd'hui on admire à bon droit : les Musiciens juifs de Méquinei, l'Enlèvement , le Christ au tombeau , et jusqu'à la Barque de Bon Juan! Le peintre se tirait de cette situation un peu délicate avec autant d'esprit que de
modestie. « Messieurs, disait-il un jour en s'adressant directement à l'un des plus distingués de ses contradicteurs, parlons, si vous le voulez bien, de Shakespeare, de Dante ou de Byron, et sur les beautés de leurs œuvres immortelles , à coup sûr, nous serons tous d'accord. Qu'importe à leur gloire que ma main ait été impuissante à les traduire! il me suffit de l'avoir tenté, et je n'ambitionne d'autre gloire que de pouvoir me dire, chaque soir, en déposant ma palette : Multas horas implevi , multum autem didici. »
Plusieurs années s'écoulèrent de la sorte, d'une part le grand artiste obtenant de temps en temps quelques nouvelles commandes du gouvernement, comme la décoration du Salon du Roi à la Chambre des députés, celle de la Bibliothèque du Luxembourg, de la Chapelle des Saints-Anges à l'église Saint-Sulpice; le public, de son côté, continuant à rester froid et indifférent devant tant d'efforts d'où devaient sortir tant d'œuvres incomparables.
L'atelier de la rue Notre-Dame-de-Lorette où Delacroix s'était installé en 1845, en quittant le n° 17 de la rue des Marais-Saint-Germain, ne recevait encore que des amis; de marchands ou d'amateurs, bien peu. Ce Marino Faliero^ un des chefs-d'œuvre du
maître, qui s'est payé récemment son pesant d'or', relégué sur Tescalier au-dessus de la porte d'entrée, n'avait pu trouver acquéreur à aucun prix. Il est resté là dix ans, la postérité le croira-t-elle ! et des nombreux visiteurs dont il frappait forcément les regards, les uns, ceux-là mêmes qui, de nos jours, se montrent pleins d'indulgence pour les écarts d'un réalisme outré, critiquaient le sujet et affectaient de reculer d'horreur devant le cadavre du premier plan ; les autres, et c'était le plus grand nombre, regardaient sans voir. Des études, des esquisses pour ses grands travaux officiels, voilà à peu près tout ce que Delacroix produisait alors. C'est à peine si, en fait de tableaux proprement dits, de ceux mêmes envoyés aux divers Salons depuis 1845 jusqu'à 1849, qu'il jugeait les meilleurs, un petit nombre lui était acheté.
Cependant, vers l'année i85o, deux marchands plus hardis que les autres, MM. Tédesco et Jeanron, passèrent enfin le seuil de l'atelier. Ils n'achetèrent d'abord que des toiles insignifiantes, qui, retournées le long des murs ou perdues dans quelque coin, étaient pour la plupart oubliées du maître. On pense ce que,
I. Delacroix, en 1845, demandait 1,000 fr. de ce tableau. Il le conserva jusqu'en i856, et le vendit, au mois de mars de la même année, 12,000 fr, i\ M. Bouruet-Aubertot. Acquis ensuite par M. Pereire, il est sorti de sa galerie, et a été payé alors 60,000 fr. Il vient d'être revendu à sir Richard Wallace au prix de 80,000 fr.
vendue dans de telles conditions, la peinture se pouvait payer. Peu à peu MM. Thomas, Beugniet, Durand Ruel, arrivèrent aussi, et, ne se contentant plus de ce qui avait vu le jour, firent à Delacroix de véritables commandes: sujets arabes, scènes bibliques, animaux, tout s'enlevait, mais se vendait mal encore.
A ce propos, Delacroix, se reportant par le souvenir aux premières années de ses luttes artistiques, aimait à raconter ses relations avec les marchands d'une autre époque. « 11 me souvient d'un surtout, nous disait-il, de ce pauvre Gaugain, l'éditeur de mes premières lithographies, qui, vers 1827, s'avisa d'ouvrir une Exposition aux œuvres de ceux qu'on appelait alors les Romantiques : à Bonnington, aux deux Johannot, aux Fielding; il avait offert dans ses salons de la rue Vivienne une hospitalité précieuse, jusqu'au jour où la fortune contraire renversa l'homme et l'entreprise avec lui. Pour moi, j'y perdis deux tableaux, mais j'y avais gagné l'avantage inappréciable d'être vu, là, en compagnie de ceux qui étaient avant i83o l'espoir de la nouvelle Ecole. »
Avec M'"'= Hulin, dont nous avons déjà parlé à l'occasion de Decamps, Delacroix n'éprouva pas sans doute le même désagrément; maiss'il neperdit passes œuvres, il ne les vendit pas non plus , et le résultat , au point de vue iinancier. demeura le même : aqua-
relies, tableaux, comme le Don Quichotte et le Docteur Faust dans son cabinet restèrent des semaines entières à l'étalage de la rue de la Paix sans qu'un seul amateur se présentât, même pour en demander le prix.
Et cependant, à aucun instant de sa vie, cet ostracisme dont le goût public le frappait ne fut plus sensible à Delacroix; en aucun temps, il ne souffrit autant qu'alors de ne pouvoir tirer un profit quelconque de sa peinture. N'y a-t-il pas, en effet, quelque chose de pénible à voir, à cette époque, l'auteur déjà connu du Dante aux Enfers^ réduit, cOmme il nous l'apprend lui-même dans une de ses lettres, à combiner une économie de 40 francs sur le prix du cadre du Massacre de Scio^ et à faire ainsi une infidélité au brave Lemardel^ son doreur, qui ne lui demandait cependant que 200 fr.?
En outre, sans avoir des goûts de dissipation, il lui était pénible d'avoir à compter sans cesse avec les nécessités de la vie. Jamais il ne ressentit plus amèrement sa pauvreté que le jour de la vente après décès de Géricault, son ami, son idole, dont il eût voulu pouvoir
I. En avril 1824, Delacroix, qui venait de terminer ce petit tableau, en demandait vainement 3oo fr. En 1869, ù la vente Bouruet-Aubertot, nous le verrons dépasser 6,000 fr.
acheter jusqu'à la moindre ébauche. Ces copies inappréciables, d'après les grands maîtres, Titien, Van Dick, Rubens, ces compositions personnelles, dixhuit toiles en tout, précieuses reliques conservées jalousement pendant toute sa vie , c'est là tout ce quïl lui est permis d'acquérir, malgré les prix relativement peu élevés auxquels tout s'adjuge. Cette journée lui avait coûté gSy fr., somme énorme pour ses faibles ressources, généreuse folie qui le condamnera pour longtemps encore au régime des déjeuners à i3 sols et des dîners à 17.
Mais il possédait la fleur de l'atelier de Géricault : que lui importaient après cela les privations du lendemain ! A notre tour, nous avons pu voir, à la vente posthume d'Eugène Delacroix (étrange retour de la mode et du goût), les œuvres de son illustre ami, elles aussi si longtemps dédaignées, sortir cette. fois triomphantes des enchères publiques. Ce jour-là, pour les deux grands artistes, la réhabilitation qui avait tant tardé à venir fut aussi complète qu'on l'avait pu désirer.
Cependant, jusqu'en i852, jusqu'à l'époque de la vente de M. Bonnet^ où, pour la première fois, les œuvres de Troyon et d'Eugène Delacroix atteignirent les prix jusque-là réservés à celles de Meissonnier et de Decamps , les tableaux de Delacroix étaient.
comme nous Tavons dit plus haut, à peine Cotés sur le marché artistique. Cest dans ce jour mémorable que l'Entrée des Croisés à Constantinople ^ variante du tableau de Versailles, vigoureusement poussée d'un côté par un simple amateur, de Tautre par un amateur doublé d'un ami, fut adjugée à ce dernier au prix de 3,35ofr.! On se ferait difficilement aujourd'hui une idée de l'émotion qu'une telle enchère provoqua dans le cercle encore restreint des habitués de l'hôtel Drouot. Ce que, sans nous, on pourrait ignorer aussi, c'est la joie véritable que le grand maître ressentit d'un succès qui consacrait enfin matériellement son talent tant contesté. De ce sentiment de légitime orgueil je trouve la trace dans les quelques lignes qu'au lendemain de cette vente il écrivait à mon père, devenu l'heureux possesseur du tableau, le remerciant « de toute son âme d^ avoir si bien traduit son goiit pour le peintre et son affection pour Fami ».
Sans crainte d'être démenti, on peut donc affirmer que de ce jour seulement date le succès de Delacroix auprès des amateurs : bientôt, la vogue aidant, ce fut à qui posséderait un de ses tableaux, tout comme on voulait un Meissonnier, un Delaroche ou un Decamps, et tel qui, la veille encore^ traitait d'ébauche informe une page magistrale du maître, ouvrit à deux battants les portes de son cabinet à la toile commandée tout exprèS;, moins terminée souvent
que celle qu'il avait dédaigneusement repoussée jadis.
Ce revirement complet du goût public nous est curieusement attesté par le passage suivant d'une lettre de Delacroix, datée du 14 avril i853, et que nous ne pouvons nous empêcher de citer encore :
« Eh bien, oui! cher ami, c'est vraimetit à n'y
pas croire, et pour ma part je ny comprends rien. Il semble niaintenant que mes peintures soient une nouveauté récemment découverte, les amateurs vont m' enrichir après m' avoir méprisé. »
Ce fut, du reste, Telfet d'une traînée de poudre. L'Exposition de i855 consacra définitivement une gloire désormais sans contradicteurs-, et si parfois, depuis lors, une voix discordante tenta de se faire entendre, la note isolée ne tarda pas à s'éteindre, étouffée dans le concert sympathique d'une admiration générale.
Désormais cette faveur légitime, si tardivement acquise à la peinture d'un de nos plus grands artistes, ne devait plus s'arrêter. Nous aurons tout à l'heure l'occasion, dans un chapitre spécial, de constater combien furent vivement disputés, lors de sa vente après décès, la moindre esquisse , le plus mince cro-
quis. Tout récemment enfin, cette année même, à la suite des terribles événements qui ont fait en France tant de ruines publiques et privées, nous venons d'assister à une explosion nouvelle d'enthousiasme en faveur du talent de Delacroix, et nous avons vu ses œuvres atteindre des prix que nous-même n'aurions jamais osé espérer.
Et maintenant, que le lecteur me pardonne ce qu'il peut y avoir d'incomplet ou de décousu dans ce trop long préambule. Au moins dans les pages qui vont suivre, consacrées à la nomenclature de ses travaux de toute sorte, ce sera Delacroix qui lui parlera seul par ses œuvres : c'est l'unique dédommagement que je puisse lui offrir; je souhaite qu'il soit aussi complet qu'il est en droit de le désirer.
Au cours de mes minutieuses et patientes recherches, j'ai rencontré plus d'un obstacle; si j'ai pu en triompher heur<^ usement, j'aime à en rapporter ici le mérite à tous ceux que j'ai consultés.
M. Villot ^ qui, grâce à l'étroite intimité dans laquelle il a vécu avec Delacroix, a vu éclore la plupart de ses chefs-d'œuvre, et en a lui-même reproduit avec succès un grand nombre; qui, travaillant à ses côtés, assista ainsi aux premiers essais de lithographie et de gravure de son ami , a bien
voulu m'aider de ses précieux souvenirs, me signaler certaines attributions erronées, me guider enfin dans le classement chronologique de Fœuvre du maître.
Chez M'""^ V^"^ Pierret, chez MM. Riesener et Leblond, autant d'amis de la première jeunesse de notre grand artiste, j'ai retrouvé des planches inconnues, qu'après m'avoir communiquées avec une bienveillance dont je ne saurais trop les remercier, ils ont bien voulu me permettre de reproduire ici.
Dans les cartons si riches de M. Moignon, j'ai fait connaissance avec des épreuves et des états rarissimes.
Je dois aussi beaucoup aux nombreux renseignements de M. Burty, qui possède aujourd'hui la collection peut-être la plus complète, à coup sûr la plus belle par le choix des épreuves, de l'œuvre personnelle d'Eugène Delacroix et des reproductions faites d'après lui.
Je serais ingrat si j'oubliais les communications de M. Robaut, cet amateur passionné, que sa publication des fac-similé des dessins de Delacroix a justenient rendu célèbre.
J'ai pensé que le Catalogue de l'Œuvre de Delà-
croix serait incomplet si je n'y joignais pas, comme une annexe en quelque sorte naturelle et obligée , à côté de ses envois aux diverses Expositions, Tinventaire de tous les grands travaux successivement exécutés par lui, décorations murales, compositions religieuses, toiles historiques qui ornent nos palais, les musées de la capitale et ceux de la province. N'y avaitil pas là, en effet, quelque urgence, en présence de ces lugubres événements qui déjà ont fait disparaître dans les flammes deux de ses pages magistrales dont Tune n'avait jamais été reproduite? Dans ce travail, j'ai été grandement aidé par les indications trèsprécises de M. And rien, un des élèves les plus appréciés du maître, dont le pinceau énergique non moins que modeste a eu sa part dans l'exécution des grandes compositions de l'Hôtel de ville, du Louvre et de Saint-Sulpice.
Il fallait aussi, nouvel appendice curieux à plus d'un titre, donner, comme je lavais fait pour Decamps, le relevé des prix d'adjudication des oeuvres du maître dans les ventes publiques. Pour ce travail spécial, j'ai eu recours, encore une fois, à M. /. Berpille, dont la mémoire fidèle m'a été d'un grand secours.
I. Le cardinal de Richelieu disant sa messe (collection du Palais- Royal); Justinien composant ses Institutes (palais du conseil d'État).
Je m'arrête. En Unissant, je voudrais pouvoir me dire que j'ai convenablement rempli ma tâche. Lecteurs indulgents, vous les amis du grand artiste, et vous les admirateurs de son talent , pardonnez à mon insuffisance : je ne Tai que trop constatée moi-même, et, si je trouve à m'en consoler, c'est en répétant ici cet aphorisme d'Eugène Delacroix, si profond et si juste, par lequel je termine :
« Quoi qu'on fasse, on ne connaît jamais asse{ un MAITRE pour en parler absolument et définitivement. »