LE SECRET DU THEATRE
Jeudi 12 janvier 1860. — Nous sommes dans notre salle à manger, cette jolie boîte tendue, fermée, plafonnée de tapisseries, où nous venons d'accrocher le triomphant Jean-Michel Moreau de la Revue du roi, et qui est toute lumineuse et égayée des feux doux d'un lustre de cristal de Bohème.
A notre table, il y a Flaubert, Saint-Victor, Aurélien Scholl, Charles Edmond, Julie, Mmc Doche coquettement coiffée d'une résille rouge sur ses cheveux qui ont un œil de poudre. On parle du roman de Elle et Lui de Mme Colet, où Flaubert est férocement peint sous le nom de Léonce... Au dessert, Mme Doche se sauve à la répétition de la Pénélope normande qu'on doit jouer le lendemain, et Saint-Victor, qui n'a rien pour son feuilleton, l'accompagne avec Scholl.
Entre ceux qui restent, l'on se met à causer théâtre, et Flaubert de blaguer un peu grossement, ainsi qu'il en a l'habitude : « Le théâtre n"est pas un art, s'exclamet-il, c'est un secret... et je l'ai surpris chez les propriétaires du secret. Voici ce secret. D'abord il faut prendre des verres d'absinthe au café du Cirque; puis dire de toute pièce : Ce n'est pas mal, mais.... des coupures, des coupures! ou encore répéter : Pas mal!... mais il n'y a pas de pièce; — et surtout toujours faire des plans et jamais de pièce.