LA PRISE DE SEBASTOPOL
8 novembre 4860. — « Savez-vous comment on a pris Sébastopol? Vous croyez que c'est Pélissier, n'est-ce pas? » nous dit quelqu'un d'assez bien informé. Et il continue : « Ah! que la vraie histoire n'est jamais l'histoire ! Pélissier n'y a été pour rien. On a pris Sébastopol par le ministère des affaires étrangères. »
Il y avait à Saint-Pétersbourg, pendant la guerre, un attaché militaire de Prusse, M. de Munster, très aimé en Russie, et qui envoyait au roi Guillaume tous les détails secrets de la campagne, les procès-verbaux des conseils de guerre tenus chez les Impératrices. Le roi de Prusse ne communiquait les dépèches de M. de Munster à personne, pas même à son chef de cabinet, M. de Manteuffel. Il ne les communiquait qu'à son mentor intime, M. de Gerlach, un mystique germain,
un conservateur féodal à la de Maistre, plein de mépris pour les parvenus du droit national, et outré de la visite de la reine Victoria à Paris.
M. de Manteufïel eut connaissance de cette correspondance secrète. Il la fît intercepter et copier, pendant le trajet qu'elle faisait du palais chez M. de Gerlaeh. Dans ces lettres se trouvaient toutes les révélations possibles sur la défense de Sébastopol. Ainsi on y disait : « Si tel jour on avait attaqué Sébastopol à tel endroit, il était pris. » Et encore : « Il n'y a qu'un point à attaquer (et qu'on désignait) et tout est perdu, mais tant que les Français ne l'auront pas trouvé, il n'y a rien à craindre. » Le gouvernement français achetait le voleur qui interceptait la correspondance au profit du ministre, et l'empereur Napoléon avait communication des lettres révélatrices. Renvoyait aussitôt à Pélissier l'ordre de tenter l'assaut sur un endroit qu'il lui indiquait, toutefois sans pouvoir lui mander sur quoi il fondait la certitude de son succès.
Pélissier ayant en mémoire l'assaut manqué du 18 juillet, se refusa à donner l'assaut demandé par l'Empereur. Dépêches sur dépêches. Pélissier impatienté, et qui n'était pas commode, coupe le télégraphe. L'Empereur est au moment de partir. Enfin le général Vaillant est envoyé, et les indications de M. de Munster font gagner la Tchernaïa et attaquer Malakoff dans le point juste où il fallait l'attaquer.
Ces lettres n'ont coûté que 60 000 francs, un morceau de pain. Maintenant, allez voir la prise de Malakoff d'après les journaux, au Panorama'.