PORTRAIT DE MICHELET
23 novembre 4863. — Nous allons remercier Michelet, que nous n'avons jamais vu, de la phrase flatteuse, qu'il a mise pour nous, dans la préface de son volume : La régence.
C'est rue de l'Ouest, au bout du jardin du Luxembourg, une grande maison bourgeoise, presque ouvrière. Au troisième, une porte à un seul battant, ressemblant à la porte d'un commerçant en chambre. Une bonne ouvre, nous annonce, et nous entrons dans un petit cabinet.
Le jour est tombé. Une lampe, à l'abat-jour baissé, laisse vaguement apercevoir un mobilier, où l'acajou se mêle à des objets d'art, à des glaces sculptées, et qui, enseveli dans la pénombre, a l'apparence du mobilier d'un bourgeois, habitué des commissaires-priseurs. La femme de l'historien, une femme au visage à la fois sérieux et jeune, se tient sur une chaise, à côté du bureau où est placée la lampe, le dos à la fenêtre, dans la pose un peu rigide d'une teneuse de livres dans une librairie protestante. Michelet est assis au milieu d'un canapé de velours vert, calé par des coussins en tapisserie.
Il est comme son histoire même, toutes les parties basses dans la lumière, le haut dans une demi-nuit: le visage rien qu'une ombre, avec autour la neige de longs cheveux blancs, une ombre d'où sort une voix professorale, sonore, roulante, chantante, et se rengorgeant, pour ainsi dire, et qui monte et descend, et fait comme un continuel roucoulement grave.
Michelet a remué de hautes idées, pendant près d'une demi-heure.
Nous nous sommes levés; il nous a reconduits jusqu'à sa porte. Alors, dans la lumière de la lampe, qu'il portait contre lui, nous est apparu, une seconde, ce prodigieux historien de rêve, ce grand somnambule du passé, cet original causeur; et nous avons vu, croisant sa redingote sur son ventre, dans un geste étroit, et souriant avec de grandes dents de mort et deux yeux clairs, un vieillard criquet, ayant l'air d'un petit rentier rageur, la joue balayée de longs cheveux blancs.