DINER DE MAGNY
44 mars 1863. — C'est le jour du dîner de Magny. Nous sommes au grand complet. Il y a deux nouveaux : Théophile Gautier et Neftzer.
La causerie touche à Balzac et s'y arrête. Sainte- Beuve attaque le grand romancier : « Balzac n'est pas vrai... c'est un homme de génie, si vous voulez, mais c'est un monstre!
— Mais nous sommes tous des monstres, riposte Gautier. Alors qui a peint ce temps-ci? Où se retrouve notre société? Dans quel livre?... si Balzac ne l'a pas représentée?
— C'est de l'imagination, de l'invention, crie aigrement Sainte-Beuve, j'ai connu cette rue de Langlade, ce n'était pas du tout comme ça.
— Mais dans quels romans trouvez-vous la vérité? Est-ce dans les romans de Mme Sand?
— Mon Dieu, fait Renan qui est à côté de moi, je trouve beaucoup plus vraie Mmc Sand que Balzac.
— Pas possible, vraiment!
— Oui, oui, chezelle les passions sont générales...
— Et puis Balzac a un style! jette Sainte-Beuve, ça a l'air tordu, c'est un style cordé.
— Messieurs, reprend Renan, dans trois cents ans on lira Mme Sand.
— Plus souvent... à Chaillot... Mme Sand, elle ne restera pas plus que Mmc de Genlis.
— C'est déjà bien vieux, Balzac! hasarde Saint- Victor, et puis c'est trop compliqué.
— Mais Hulot, crie Neftzer, c'est humain, c'est superbe!
— Le beau est simple, reprend Saint- Victor, il n'y a rien de plus beau que les sentiments d'Homère, c'est éternellement jeune... Voyons Andromaque, c'est plus intéressant que Mme Marneffe !
— Pas pour moi ! fait Edmond.
— Comment, pas pour vous?
— Votre Homère ne peint que les souffrances physiques. Peindre les souffrances morales, c'est autrement malaisé... Et voulez-vous que je vous dise : le moindre roman psychologique me touche plus que tout votre Homère... Oui, je lis avec plus de plaisir Adolphe que Ylliade. »