PRISE DE LA BARRICADE DROUOT
Mardi 23 mai 1871. — Malgré cette retraite, ces abandons, ces fuites, la résistance est encore très longue à la barricade Drouot. La fusillade n'y décesse pas. Peu à peu, cependant, le feu baisse d'intensité. Ce ne sont bientôt plus que des coups isolés. Enfin, deux ou trois derniers crépitements, et presque aussitôt nous voyons fuir la dernière bande des défenseurs de la barricade, quatre ou cinq garçonnets d'une quinzaine d'années, dont j'entends l'un dire : c Je rentrerai un des derniers ! »
La barricade est prise. Les Versaillais se répandent en ligne sur la chaussée, et ouvrent un feu terrible dans la direction du boulevard Montmartre. Dans rencaissement des deux hautes façades de pierre enfermant le boulevard, les chassepots tonnent comme des canons. Les balles éraflent la maison, et ce ne sont aux fenêtres que sifflements, ressemblant au bruit que fait de la soie qu'on déchire.
Un instant, nous nous étions retirés dans les pièces du fond. Je reviens dans la salle à manger, et là, agenouillé, et paré aussi bien que possible, voici le spectacle que j'ai par le rideau entr'ouvert de la fenêtre.
De l'autre côté du boulevard, il y a étendu à terre un homme, dont je ne vois que les semelles de bottes, et un bout de galon doré. Près du cadavre, se tiennent debout deux hommes : un garde national et un lieutenant. Les balles font pleuvoir sur eux les feuilles d'un petit arbre, qui étend ses branches au-dessus de leurs tètes. Un détail dramatique que j'oubliais. Derrière eux, dans un renfoncement, devant une porte cochère fermée, aplatie tout de son long, et comme rasée sur le trottoir, une femme tient dans ses mains un képi, — peut-être le képi du tué.
Le garde national, avec des gestes violents, indignés, parlant à la cantonade, indique aux Versaillais qu'il veut enlever le mort. Des balles continuent à faire pleuvoir des feuilles sur les deux hommes. Alors le garde national, dont j'aperçois la figure rouge de colère, jette son chassepot sur son épaule, la crosse en l'air, et marche sur les coups de fusil, l'injure à la bouche. Soudain, je le vois s'arrêter, porter la main à sa tête, appuyer, une seconde, sa main et son front contre un petit arbre, puis tourner sur lui-même et tomber sur le dos, les bras en croix.
Le lieutenant, lui, était resté immobile à côté du premier mort, tranquille comme un homme qui méditerait dans un jardin. Une balle qui avait fait tomber sur lui, non une feuille, cette fois, mais une branchette près de sa tète, et qu'il avait rejetée avec une chiquenaude, ne lavait pas tiré de son immobilité. Alors, il eut un long regard jeté sur le camarade tué et sa résolution fut prise. Sans se presser, et comme avec une lenteur dédaigneuse, il repoussa derrière lui son sabre, se baissa et s'efforça de soulever le mort. Il était grand et lourd, le mort, et, ainsi qu'une chose inerte, échappait à ses efforts, et s'en allait à droite et à gauche. Enfin il le souleva, et le tenant droit contre sa poitrine il l'emportait, quand une balle fît tournoyer, dans une hideuse pirouette, le mort et le blessé qui tombèrent l'un sur l'autre.
Je crois qu'il a été donné à peu de personnes d'être, à deux fois, témoin d'un aussi héroïque et aussi simple mépris de la mort.