‹ E. et J. de GoncourtChapitre 116 sur 127 · DINER CHEZ HUGO · texte numérisé non relu

DINER CHEZ HUGO

Lundi 27 décembre 1875. — Je dîne ce soir chez Hugo. Sur les huit heures, il apparaît dans une redingote à collet de velours, la corde lâche d'un foulard blanc autour du cou. Il se laisse tomber sur le divan, près de la cheminée, parle du rôle de conciliation qu'il veut jouer dorénavant dans les assemblées, dit qu'il n'est pas un modéré, parce que l'idéal d'un modéré n'est pas le sien, mais qu'il est un apaisé, un homme sans ambition et éprouvé par la vie.

Là-dessus arrive Saint-Victor, qui présente Dalloz. Le directeur du Moniteur, tout aussitôt, fait une profession de foi de conservateur progressiste, et se comparant à une jambe qui marche, dans son mouvement en avant, prenant mal son point d'appui sur son pied de derrière, s'embourbe dans son speech, en manquant de tomber.

On passe dans la salle à manger. Le dîner ressemble assez à un dîner donné par un curé de village à son évèque. Il y a une gibelotte de lapin, suivie d'un rosbif, après lequel fait son entrée un poulet rôti. Autour de la table, sont assis de Banville, sa femme, son fils, Saint-Victor, Dalloz, Mmc Drouet, M,ue Charles Hugo,

flanquée de ses deux enfants, son diable de petite fille, et son doux petit garçon aux beaux yeux veloutés.

Hugo est en verve. Il cause d'une manière bonhomme, charmante, s'amusant de ce qu'il raconte, et coupant quelquefois son récit d'un rire sonore, qui se répète deux fois dans sa bouche.

« Il n'y a, dit-il, de vraies haines que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien. Les hommes n'apportent pas aux idées de ce domaine la même foi qu'à leurs doctrines littéraires, qui sont et le credo convaincu et le produit d'un tempérament. » Ici, il s'interrompt pour jeter : « Tenez, nous sommes cinq dans ce salon, qui pensons absolument d'une manière différente, eh bien, je sais que nous nous aimons mieux, que ne m'aime Emmanuel Arago! »

Puis Hugo parle de l'Académie. Il fait un coloré et spirituel portrait de Royer-Collard : « Un œil très fin, très malin, sous un épais sourcil, un œil embusqué sous une broussaille, le bas de la figure disparaissant dans une cravate, qui montait parfois jusqu'au nez, au dos une grande redingote du Directoire, et toujours les bras croisés et la tête renversée en arrière...

« Il m'avait déclaré qu'il avait lu mes livres, que les uns lui plaisaient, les autres non, mais qu'il ne voterait pas pour moi, parce que j'apporterais une température qui changerait le climat de l'Académie... Je vous l'avoue, j'aimais aller à l'Académie, les séances du Dictionnaire avaient un intérêt pour moi ; je suis très amoureux d'étymologies, charmé par ce qu'il y a de mystère dans ces mots de subjonctif, de participe... J'étais assidu autour de cette table, où juste en face de moi, comme vous l'êtes, monsieur de Goncourt, j'avais Royer-Collard.

« A l'Académie, il faut vous dire, je ne sais pourquoi, dès mon arrivée, Cousin s'était posé, vis-à-vis de moi, en antagoniste. Un jour arrive le mot : Intempérie. « L'étymologie demande-t-on? » Intempéries, répond quelqu'un... « Messieurs, s'écrie Cousin, nous devons ap-

c porter une certaine réserve dans le choix des mots c que nous avons l'honneur de consacrer; intempéries « n'est pas du latin, ça n'existe dans aucun auteur de « bonne latinité : c'est du latin de cuisine. » Tout le monde se taisait. Alors je jette tranquillement intempéries et j'ajoute : « Tacite ». « Tacite, mais ce n'est pas c du latin, reprend Cousin, c'est du latin bon pour le « romantisme, n'est-ce pas Patin, vous qui savez le latin ? » Mais avant que Patin eût pris la parole, on entendit sortir de la haute cravate de Royer-Collard, avec une intonation nasillarde et méprisamment moqueuse : « Messieurs, Cousin et Patin sont des messieurs qui c connaissent du latin! » L'on rit, et l'étymologie fut acceptée.

On sort de table. Banville et moi allons fumer une cigarette dans l'escalier, avec la promesse d'un fumoir dans un avenir prochain.

Nous retrouvons Hugo, dans la salle à manger, debout et tout seul, devant la table, préparant la lecture de ses vers : une préparation qui a quelque chose de la manipulation préventive d'une séance de prestidigitation, où le prestidigitateur essayerait dans un coin, ses tours.

Et voilà Hugo s'adossant à la cheminée du salon, le voilà à la main la grande feuille de papier de sa copie transatlantique, — un fragment de ces manuscrits légués à la Bibliothèque, et qu'il nous dit être écrits sur du papier de fil, pour en assurer la conservation.

Puis il met lentement ses lunettes, que longtemps une certaine coquetterie lui a fait repousser, essuie longuement de son mouchoir, et pour ainsi dire avec des gestes rêveurs, la sueur qui perle sur les veines turgescentes de son front.

Il commence enfin, jetant, en forme d'exorde, comme pour nous avertir qu'il a encore des mondes entiers dans la tête : « Messieurs, j'ai soixante-quatorze ans, et je commence ma carrière. » Il nous lit le « Soufflet

du père », une suite de la Légende des siècles, où il y a de beaux vers surhumains.

Il est curieux à voir lire, Hugo! Sur la cheminée, préparée comme un théâtre pour la lecture, et où quatorze bougies, reflétées dans la glace et dans les appliques, font derrière lui, un brasier de lumière, sa figure, une figure d'ombre, comme il dirait, se détache cerclée d'une auréole, d'un rayonnement courant dans le ras rêche de ses cheveux, de son collier blanc, et transperçant de clarté rose ses oreilles fourchues de satyre.

Après le « Soufflet du père » on décide facilement le grand homme à lire autre chose. Les vers qu'il nous lit cette fois sont tirés d'un nouveau poème qu'il appelle : « Toute la lyre », un poème où il veut mettre tout — et qui lui permet d'être jeune, dit-il en souriant.

Sur ce, il déclame un morceau original : une promenade d'amants dans les bois, au printemps. La femme cause politique, et l'homme parle d'amour.

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