‹ E. et J. de GoncourtChapitre 121 sur 127 · LE VOYAGE EN MARINGOTE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE EN MARINGOTE

Samedi 22 septembre 1888. —Ce matin, Daudet entre dans ma chambre, disant : c Voilà deux ou trois jours que je suis tourmenté par une idée de livre !

Moi. — Quel livre?

Daudet. — Ce seraient mes « Essais de Montaigne », mais dans une forme amenant le renouvellement de ces Essais. Vous savez, ce que vous me disiez du désir que vous avez eu de voyager autrefois en maringote, et vous vous rappelez les projets amusants des parcours des environs de Champrosay, faits ensemble, dans une de ces voitures. Eh bien, ce serait une société dans deux maringotes, s'arrêtant, chaque soir; dans un coin de nature... et là, une causerie sur les plus grands sujets... Tenez, jeudi, je me suis laissé aller à émettre devant des jeunes, deux ou trois idées, qu'il serait vraiment dommage de laisser perdre.

Moi. — Certes une jolie imagination... quelque chose comme un Décameron philosophique... mais vous avez d'autres livres à faire avant... ça, c'est un bouquin d'arrière-saison !

Daudet. — Oui, oui, certainement, si j'avais dix ans devant moi... Eh, mon Dieu, je ne parle pas de la mort... mais de la diminution de l'intelligence, à laquelle, mon cher ami. je suis peut-être condamné par ma maladie.

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Moi. — Allons, ètes-vous bête... Permettez-moi d'être cruel... Mettons les choses au pis... Est-ce que Henri Heine n'a pas conservé sa faculté de travail jusqu'au dernier moment?... Et vous, jamais votre cerveau n'a été plus enf auteur.

Daudet (absorbé et tout à son idée). — Vous comprenez bien toute la variété qu'il y aurait là dedans... depuis les plus grands problèmes sociaux jusqu'au petit caillou de la route... Tenez, le premier soir, le crépuscule amènerait une grande causerie sur la peur... Et aussi sur les épisodes de la journée... Au fait, ce ne seraient pas des chapitres, mais des haltes, qui feraient les divisions de mon livre... Puis vous concevez, mes voyageurs seraient de vrais êtres... Je mettrai en contact deux jeunes ménages, deux hommes et deux femmes de tempéraments différents... Oh, pas denfant, de peur de donner un caractère de sensiblerie à la chose.

Moi. — Si, j'y mettrais un enfant, moi, mais pas le moutard spirituel, pas l'enfant sentimentalement ventriloque du théâtre, j'y mettrais un bébé comme Même, un enfant de deux à trois ans, qui y jetterait le gazouillis d'un petit être de grâce, dans le sérieux des paroles.

Daudet. — Ma seconde maringote serait amusante. Elle contiendrait une collection de domestiques, impossibles, terribles, dont les brouilles amèneraient une interruption dans le voyage.

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