LE COUVENT
Fille d'une giletière et d'un serrurier, recueillie à leur mort par une tante en service chez une veuve, et d'abord choyée, gâtée par celle-ci, elle est placée en pension chez les sœurs, où elle est appelée Philomène; après d'intimes souffrances d'enfant, elle s'habitue peu à peu à cette existence et se fait une petite amie qui va transformer son caractère.
Philomène avait dix ans, lorsqu'entra au couvent une petite fille âgée de deux ans de plus qu'elle. Les deux enfants, en se voyant pour la première fois, allèrent l'une vers l'autre avec l'élan et l'instinct familiers d'enfants qui se retrouvent. Cette grande amitié de premier mouvement était scellée, à la récréation du lendemain, par un cadeau que la nouvelle venue, Céline, faisait à Philomène. Longtemps ce cadeau sembla à Philomène la plus jolie chose du monde. C'était d'abord une enveloppe de papier gaufré et dentelé, imitant le tulle et dessinant un vase sur lequel était écrit en or, au milieu d'ornements d'or : Souvenir; de l'enveloppe se tirait un bouquet de lilas, peint et découpé, qui s'ouvrait en éventail sur sept faces, où des petits médaillons, gravés en taille-douce, montraient le petit Jésus sur la paille de la crèche, entouré d'enfants agenouillés. Philomène avait serré et caché la belle image dans son paroissien; sans cesse, les premiers jours, elle y
revenait, la touchait, la dépliait, revoyant les images, relisant la litanie qui courait autour des médaillons : 0 Jésus ! divin Sauveur, pour mes ctrennes. prenez mon cœur.
L'intimité se fit entre les deux petites. Elles ne se quittèrent plus aux heures qui les rapprochaient: elles partagèrent ce qu'on leur apportait du dehors, leur sucre, leur beurre. Elles mirent en commun leurs pensées, leurs joies, leurs tristesses. Aux récréations, on les voyait toujours ensemble, parfois le bras de l'une passé autour du cou. ou glissé, dans la distraction de la causerie, sur la taille de l'autre; et elles allaient, d'un bout delà cour à l'autre, accouplées par quelques gestes d'une grâce enfantine, penchées confidentiellement l'une vers l'autre : Philomène. avec ses grands yeux et ses grands cils, son long regard, sa bouche charnue et entr'ouverte, ses joues rouges et un peu hâlées . où se dessinaient en boucles d'ombre les mèches folles de ses cheveux, échappées de son bonnet; Céline, avec son front saillant et bombé, ses cheveux retroussés naturellement, ses petits yeux gris, clairs et profonds, ses narines découpées, ses lèvres minces, son menton fendu, sa petite mine longue. Souvent, au bout de quelques tours, elles s'asseyaient sur le banc de pierre auprès de la pompe. L'hiver même elles y restaient des quarts d'heure ; et, appuyant le bout de leurs chaussons de lisière trop larges sur la terre battue, empaquetées dans la robe d'indienne aux plis grêles sous laquelle l'œil devinait, tassé, un gros gilet de tricot, elles se laissaient gagner par le froid, prenant à cet engourdissement une sorte de plaisir paresseux, sans remuer, sans parler, les yeux en l'air. Philomène regardant un oiseau, Céline regardant un nuage.
Jusqu'à son entrée au couvent, Céline avait été la garde et la petite servante d'une grand'mère infirme. Son enfance avait été bercée et comme charmée par la Vie des Saints. La vieille femme lui en lisait tous les soirs quelques pages, rouvrant avec ses doigts goutteux le
vieux bouquin à la marque de la veille. Puis l'âge vint où, à son tour, Céline prit le gros livre sur ses genoux et fit la lecture à la grand'mère. Elle avait appris à lire dans ce livre : son imagination y avait épelé ses lettres, et sa vie commençait à ce premier alphabet comme à une première initiation.
Toutes ces saintes merveilles, aventures, dévouements, héroïsmes, agonies glorieuses, morts divines, cieux entrouverts, pluies de palmes, lui avaient donné Téblouissement d'une féerie de miracles. Les légendes de la Légende dorée remplissaient sa tête et semblaient gonfler son front, semblable au front d'une petite vierge de Memling, et presque déformé par les bosses de la merveillosité. Un monde d'enchantements se leva pour elle de ces pages, aussi délicieux que celui où les contes des nourrices font jouer ensemble le premier rêve et la première pensée des enfants. Elle trouva dans ces histoires de saints, de martyrs, toutes pleines d'apparitions, de monstres, de métamorphoses, les ravissements, les obsessions, les émois, les douces épouvantes de fantasmagorie et de réalité idéale que les contes de fées apportent aux âmes de son âge. Comme rien ne vint troubler, aux côtés de la vieille femme, l'illusion de l'enfant; comme elle ne rencontra autour d'elle ni un doute, ni un sourire qui l'inquiétât dans la naïve ardeur de ses impressions, dans la première confiance de sa foi, pour elle, le chemin parsemé des miettes de pain du petit Poucet, c'était le chemin dans le désert, planté de roseaux de demi-lieue en demi-lieue par saint Macaire; l'oiseau qui parle, dans les contes indiens, c'était la sauterelle qui avertissait saint Grégoire de se lever; l'eau qui chante était le morceau de glace demandant à saint Théobald des messes pour l'âme qu'il renfermait. Il ne se dressait point devant elle de palais aux portes de diamants bâtis d'un coup de baguette, où dort depuis cent ans une Belle au bois dormant; mais elle songeait à ces échelles d'or appuyées à la terre, à ces chemins cou-
verts de tapis magnifiques et brillants de lampes, qui mènent une âme de saint de sa cellule à la gloire céleste. Ses peurs même, lorsqu'elle était au lit sans lumière, n'étaient point les peurs ordinaires des enfants; elle ne croyait point voir l'ogre ou Croquemitaine, ou des voleurs : ce que l'obscurité lui dessinait comme avec un charbon ardent, ce que l'insomnie approchait d'elle, c'était le diable, tel qu'elle l'avait vu dans la légende, lorsqu'il tente un saint.
Le jour, les pays des saints et des saintes se déroulaient devant elle en perspectives rayonnantes et confuses. Elle se répétait des mots qui faisaient à son oreille le bruit d'un coquillage venu d'une mer d'Orient ; et le nom d'un roi Gondoforus lui apportait l'écho sonore d'un lointain royaume. Puis c'étaient des voûtes où tout à coup des voix d'anges faisaient taire des voix d'hommes... « Tu ne dis rien aujourd'hui? » lui disait parfois la grand'mère, tandis que l'aiguille de la petite ourlait une serviette ou rapiéçait un bas machinalement : la petite ne lui répondait qu'en lui souriant des yeux; elle rêvait solitude, désert, un ermitage dans un coin de la plaine Monceaux, passé la barrière, dans un endroit qu'elle savait.
A côté et au-dessus de la vie réelle, ces pensées, ces rêveries étaient devenues la vie bienheureuse de Céline. Bientôt ce ne fut pas assez pour elle qu'une communion passive et en idée avec cette histoire miraculeuse. Ce long martyrologe, ne montrant que sacrifices et oblations à Dieu, la sollicita aux immolations. Elle essaya de se martyriser, sans en rien dire, comme elle put. Elle châtia de son mieux ses innocents petits sens. Elle se priva des plats qu'elle aimait. Elle s'imposa un certain nombre d'ave dans le parcours d'une rue. Elle fît des vœux de silence d'une demi-journée. Quand elle se couchait avec une grosse envie de dormir denfant, elle se forçait à rester éveillée plusieurs heures jusqu'à une heure qu'elle s'était fixée. Parfois, lorsque la grand'mère lui offrait une promenade, un plaisir, elle
se punissait de l'envie qu'elle en avait eue, en se disant souffrante et en se mettant au lit. L'église, la confession, la première communion avaient développé les ardeurs de ce tempérament mystique. Céline avait raffiné ces petites immolations; et à force d'en aiguiser et d'en redoubler les taquineries, elle les avait poussées, par le détail et l'ingéniosité, presque jusqu'à la cruauté. Elle mettait un certain orgueil à mettre ainsi à l'épreuve son pauvre corps d'enfant, malingre, mais nerveux, et fort déjà pour souffrir. Il y avait toujours eu pour elle de grandes tentations dans ces histoires de jeunes filles chrétiennes amenées devant le proconsul, et dont les membres déchirés par les peignes de fer versaient à chaque blessure du lait au lieu de sang.
Philomène , plus délicate , plus sensible , moins rêveuse et plus tendre, était sans cesse doucement raillée et sermonnée par Céline. Céline, avec le zèle de prosélytisme qui enflammait et épurait déjà ses amitiés et camaraderies, avait pris à cœur de soutenir, de pousser, d'avancer cette âme qu'elle voyait paresseuse et faible. En usant de persuasions et de conseils, de l'ascendant de sa parole sérieuse, de la leçon de ses exemples, elle enlevait peu à peu sa compagne aux mollesses de son âge et de sa nature. Elle l'entraînait dans la voie des petits sacrifices, non sans combats et sans patience. Il lui fallait gagner le terrain pied à pied, toujours revenir le lendemain sur ce qu'elle avait emporté la veille, faire un incessant effort de raisonnements, d'ironies sans amertume, de prières et de supplications émues, contre les débats de Philomène, ses défenses timides, les résistances et les excuses de sa tiédeur. Philomène souvent se plaignait, disant qu'elle n'avait point assez de forces, qu'il ne fallait point lui en demander tant. Mais Céline n'était jamais à bout de réponses. Elle avait toujours, pour lui fermer la bouche, quelque modèle à lui citer, une vertu de saint ou de sainte à laquelle il fallait aspirer. Et elle répon-
dait aux plaintes de son âme, comme elle avait répondu aux plaintes de son corps, le jour où Philomène avait du dégoût pour le bouilli qui était la viande de tous leurs dîners :
t Ah! ma chère, pense un peu à sainte Angèle... Trois noix, trois châtaignes, trois figues, trois poireaux, voilà tout ce qu'elle mangeait... et du pain seulement le dimanche... Et puis plains-toi encore! »
Les âmes pareilles à celles de Philomène sont faciles et toutes prêtes à de semblables influences. Philomène s'ouvrit à ce souffle dont Céline cherchait à l'animer et à l'enflammer. Aux récréations, quand les petites étourdies du couvent venaient lui chanter aux oreilles :
J'aime le vin!
J'aime l'oignon, J'aime Suzon!
Elle leur chanta avec Céline :
Moi, j'aime le couvent! J'aime le couvent!
J'aime le couvent!
La foi de son amie devint la sienne; mais son caractère lui donna des formes propres et des expressions personnelles. Ce qui était chez Céline un feu sourd, concentré, fut chez elle une flamme qui se répandit : son exaltation fut une expansion.