LA SOEUR A L'HOPITAL
La piété s'éveille en elle, s'avive ; elle a des luttes avec elle-même, revient en service avec sa tante; là de grosses désillusions la rejettent au couvent; elle prononce ses vœux et entre à l'hôpital.
La sœur Philomène était entrée à l'hôpital avec un grand trouble. Elle avait vécu longtemps à l'avance avec cette idée d'hôpital, espérant par l'habitude se
familiariser avec elle; mais cette idée était devenue une obsession qui l'avait remplie de terreurs. De jour en jour, elle s'était sentie moins forte contre ces pensées, ces images poignantes qui assaillent le cœur du passant devant un grand mur d'hôpital troué de petites fenêtres. Son imagination, travaillant dans l'inconnu, se grossissait à elle-même l'horreur qui devait être là. Elle pressentait avec les yeux je ne sais quoi de pareil à ces planches d'anatomie coloriées qu'elle avait vues, étant enfant, quelque part, dans le quartier latin. Et dans le vague des choses, elle se créait, malgré elle, un idéal d'épouvante.
Un souffle lui passa sur les tempes et sur les pommettes en entrant pour la première fois dans la salle où elle devait faire son service de sœur. Elle aperçut sur les poêles les pointes de fer à attiser le feu : elle les prit pour des fers à cautériser. Elle croyait qu'elle allait voir des instruments d'acier tachés de taches épouvantables, des morceaux de vivants, tout ce qu'on rêve, en frissonnant, de la chirurgie à l'œuvre!
Elle ne vit rien de cela; mais des lits blancs, des rideaux blancs, du linge blanc. 11 y avait partout la propreté, charmante à l'œil, d'une chambre de jeune fille. Sous le pied nu du frotteur, le carreau luisait. Les malades avaient sur les oreillers des poses tranquilles. Un joli jour d'automne presque rose se balançait dans la blancheur matinale des lits et dans les transparences des fonds. Des lumières jouaient sur le cuivre rouge des plats brillants et nets, ou dormaient sui I'étain clair des brocs et des fontaines. Les rires d'internes mettaient dans la salle un écho de jeunesse. La convalescence babillait à demi-voix dans les lits murmurants. Et dans toute la salle, il y avait tant de clarté, tant de paix et tant d'ordre, le voile était si habilement jeté sur les misères et l'ordure de tous ces corps, sur le martyre de tant de douleurs, la toilette de l'horreur était si bien faite, la souffrance était si calme, l'agonie faisait si peu de bruit, que la
sœur fut tout étonnée d'être rassurée et calmée parla réalité. Elle eut un sentiment de délivrance, de confiance, de joie; elle se crut sauvée des terreurs de son imagination, et elle fut presque fière de se trouver plus forte qu'elle ne lavait espéré.
Elle redoutait beaucoup de voir un mort. Elle en vit un qui venait de mourir. Il avait les deux mains étendues et posées à plat sur le lit. Un tricot brun mal boutonné s'ouvrait sur sa poitrine. Deux oreillers lui soulevaient le corps; sa tête, un peu sur le côté, se renversait en arrière. On voyait le dessous de son cou, une barbe forte et noire, un nez pincé, des yeux creux. Autour de sa tête, ses cheveux plaquaient à l'oreille comme des cheveux en sueur. Sa bouche béante était restée toute grande ouverte, dans une aspiration suprême : la vie semblait l'avoir forcée pour en sortir. Il était là tout chaud, et déjà enveloppé et raidi dans le suaire invisible de la mort... La sœur regarda ; elle resta, pour s'éprouver, longtemps à regarder : elle ne sentit pas plus d'émotion devant ce cadavre que devant une cire.
Elle se soutint pendant quelques jours dans cet état de fermeté naturelle et de courage sans effort. C'était une grande surprise et un grand contentement pour elle d'échapper si facilement à la lâcheté de ses sens, aux défaillances qu'elle avait redoutées. Elle commençait à se croire aguerrie déjà, lorsque regardant un soir une malade qui dormait toute pâle, le cœur lui manqua : elle fut obligée de se retenir à la colonnette du lit pour ne pas tomber. Jusque-là, par la volonté, par l'application de toutes ses forces à son rôle, à sa tâche de dévouement, elle s'était dérobée à l'impression et au contre-coup de ce qu'elle voyait. L'heure était venue où toutes les émotions, amassées en elle à son insu, éclataient sans motif. Elle cédait à un malaise indéfini, à l'ébranlement de toutes les secousses qu'elle n'avait pas perçues sur le moment. Ses nerfs, tenus par le spectacle de l'hôpital dans une
irritation continue, avaient un jeu fébrile, une sensibilité agacée et maladive; et certains bruits, comme la chute d'un gobelet d'étain, lui donnaient un tressaillement douloureux.
Puis elle voyait tous les jours un peu plus de ce que l'hôpital cache si admirablement aux premiers regards. Les têtes des jeunes étudiants penchés à la visite sur un lit n'étaient pas quelquefois si rapprochées que son œil, malgré elle, ne passât au travers, et ne touchât, sur un membre entrevu, une plaie nue et vive. La mort, elle la croisait à toute heure dans cette affreuse boîte brune, portée par deux infirmiers, qui voile le cadavre, et donne la terreur du mystère à l'horreur de la mort. Toutes sortes d'objets, dont le sens lui échappait aux premiers temps, prenaient pour elle une signification qui s'emparait de sa pensée au passage. Elle ne pouvait les rencontrer de l'œil, sans y trouver un souvenir qui lui faisait peur, une image qui lui faisait mal. Les choses évoquaient l'ombre des souffrances qu'elles avaient touchées. Elle revoyait sur le brancard de bois renversé en l'air dans l'antichambre, à l'entrée de la salle, ces femmes que presque chaque jour le brancard emportait pâles à la salle des opérations, et rapportait plus pâles. Tout alors lui parlant et allant jusqu'au fond de ses entrailles, elle éprouvait un serrement sous les côtes, et elle se sentait les jambes à la fois molles et légères, avec un froid dans les os descendant de la rotule au bout de l'orteil.
Au haut du large escalier tournant qu'elle montait et descendait si souvent pour aller à la salle Sainte- Thérèse et pour en sortir, il y avait un grand palier, et sur ce palier un mur contre lequel il lui fallait passer. Quand sa robe le frôlait, elle était prise d'épouvante, comme un enfant la nuit. C'était pourtant un mur comme tous les autres, un mur qui n'avait même point, comme d'autres murs de l'hôpital, ces traces brunes, laissées par une main sanglante au passage : mais derrière, la sœur le savait, était l'amphithéâtre...