‹ E. et J. de GoncourtChapitre 40 sur 127 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Un drame intime se déroule au milieu de cette société bourgeoise; M. Bourjot consent à donner sa fille à Henri Mauperin, mais à la condition que l'avocat ait un titre; ce dernier prend celui d'une ferme qu'il a achetée, à Villacourt, malgré l'opposition de son père et de sa sœur. Renée, pour le faire échouer et le forcer à garder le nom des siens, envoie à un de Villacourt, qu'elle a découvert, le numéro du Moniteur qui annonce que Henri s'appellera désormais Mauperin de Villacourt. Ce dernier, gentilhomme campagnard, sorte de sauvage, accourt à Paris et provoque brutalement Henri, qui est forcé de se battre avec lui; les témoins d'Henri sont Denoisel et Dardouillet, deux amis de sa famille.

Denoisel courait prévenir un jeune chirurgien de ses amis. Il allait retenir chez un loueur une voiture douce et bonne à ramener un blessé. Il passait chez Henri qui était sorti. Il courait au tir, et l'y retrouvait s'amusant à tirer sur de petits paquets de quatre ou cinq allumettes pendues aune ficelle, qu'il allumait en touchant le soufre avec sa balle.

« Oh! ça, ça ne signifie rien, dit-il à Denoisel, je crois que ça s'enflamme par le vent de la balle, mais tiens... »

Et il lui montra un carton dans le premier cercle duquel il venait de mettre une douzaine de balles.

t C'est ce soir... à quatre heures... comme tu voulais, lui dit Denoisel.

— Bon, fit Henri en rendant son pistolet au garçon, et bouchant avec les doigts deux trous dans le carton, un peu éloignés des autres : — Vois-tu, sans ces deux écarts-là, ce serait un carton à encadrer. Ah! je suis content que ce soit pour aujourd'hui... »

Et il leva le bras avec le geste d'un habitué de tir qui se prépare à tirer, et agita un instant sa main pour en faire descendre le sang.

c Figure-toi, reprit-il, que ça ne m'a fait de l'effet, l'idée de me battre, que ce matin dans mon lit... Cette diable de pose horizontale... Je crois que ça n'est pas bon pour le courage... »

On déjeuna chez Denoisel; puis on se mit à fumer. Henri était gai, expansif, parlait beaucoup. Le chirurgien arriva. Ils montèrent tous les quatre en voiture.

A mi-chemin, on avait gardé le silence jusque-là, Henri jeta, avec un mouvement d'impatience, son cigare par la portière.

« Donne-moi un cigare, Denoisel, un bon... Vous ne savez pas que c'est très important pour tirer, un bon cigare? Pour bien tirer, il ne faut pas être nerveux... c'est la première condition. J'ai commencé par prendre un bain ce matin... Si vous avez le moindre ébranlement... Tenez! de conduire, c'est détestable... Les chevaux vous scient la main... Je vous défie après ça de tirer en ligne... vous avez toujours un coup de doigt... Les romans sontstupides avec leurs duels où l'on arrive en jetant les guides à son domestique.... Si je vous disais qu'il y a besoin d'un système rafraîchissant? Mais c'est positif... Je n'ai jamais vu si bien tirer qu'un Anglais... mais il se couche à huit heures... jamais d'excitants... Il fait tous les soirs une petite promenade à la papa... Toutes les fois que j'ai été au tir dans une voiture dure, mes cartons s'en ressentaient... Au fait, elle est très bonne, ta voiture, Denoisel... Eh bien, le cigare, c'est la même chose : un cigare qui se

fume mal, vous êtes là à le travailler, à tout moment il faut porter le bras à la bouche, ça vous tracasse la main; au lieu qu'un bon cigare, demandez à un tireur, c'est apaisant, ça vous met les nerfs en bon état... Il n'y a rien de meilleur que cette cadence du bras qui l'ôte et le remet en mesure. C'est lent, c'est régulier... »

On était arrivé.

M. de Villacourt et ses témoins attendaient sur la chaussée entre les deux étangs.

La terre était blanche de la neige tombée toute la matinée. Le bois dressait dans le ciel des branches dépouillées, et au loin des filées d'arbres tout noirs rayaient un rouge coucher de soleil d'hiver.

On alla jusqu'au chemin du Montalet. Les pas furent comptés, les pistolets de Denoisel chargés, les adversaires mis en lignes. Deux cannes posées sur la neige marquèrent la limite des dix pas que chaque adversaire pouvait faire.

Au moment où Denoisel conduisait Henri à la place que le sort lui avait désignée, comme il lui rentrait un coin de son col de chemise qui dépassait sa cravate : c Merci, lui dit Henri à voix basse, le cœur me bat un peu sous l'aisselle... mais tu seras content... »

M. de Villacourt dépouillait sa redingote, arrachait sa cravate, jetait tout cela au loin. Sa chemise, largement ouverte, laissait voir sa forte et rude poitrine toute couverte de poils noirs et blancs.

Les adversaires armés, les témoins s'éloignèrent et se rangèrent du même côté.

c Marchez! » cria une voix.

A ce mot, M. de Villacourt s'avança, marchant presque sans s'effacer. Henri, demeurant immobile, lui laissa faire cinq pas. Au sixième, il tira...

M. de Villacourt tomba, assis par terre.

Les témoins virent alors le blessé poser son pistolet, appuyer avec force ses deux pouces sur le double trou que la balle lui avait fait en lui labourant le ventre, puis renifler ses pouces.

« Ça ne sent pas! ... Je suis raté! ... A votre place, monsieur! » cria-t-il d'une voix forte à Henri qui, croyant tout fini, avait fait un mouvement pour s'en aller; et ramassant son pistolet, il se mit à faire les quatre pas qui lui restaient jusqu'à la canne, en se traînant sur les mains et les jambes. Sur la neige, derrière lui, il laissait de son sang...

Arrivé à la canne, il appuya le coude à terre, ajusta lentement et longuement...

« Tirez donc! » cria Dardouillet.

Henri, effacé, se masquant le visage avec son pistolet, attendait. Il était pâle, avec un regard fier. Le coup partit ; il oscilla une seconde, puis tomba à plat, le visage contre terre, et ses mains, au bout de ses bras étendus, un moment fouillèrent la neige de leurs doigts crispés.

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