‹ E. et J. de GoncourtChapitre 41 sur 127 · LA VIERGE DE MARICOURT · texte numérisé non relu

LA VIERGE DE MARICOURT

Renée a conscience du crime involontaire qu'elle a commis; le remords la consume lentement: elle se meurt d'une maladie de cœur. Arrive l'anniversaire de son frère, elle va à l'église de Maricourt prier pour lui.

«Mère, c'est aujourd'hui le jourdenaissanced'Henri...

— Je sais, dit Mme Mauperin sans bouger.

— Si nous allions à la Vierge de Maricourt? »

Mme Mauperin se leva, sortit, et revint avec son châle et son chapeau.

Une demi-heure après, M. Mauperin aidait sa fille à descendre de voiture devant la grande porte de l'église de Maricourt. Renée alla à une petite chapelle où elle retrouva, sur un autel en marbre, la petite vierge miraculeuse de bois, toute noire, qu'elle priait, tout enfant, avec une émotion de peur. Elle s'assit sur un banc de catéchisme qui était toujours là, et dit tout bas une prière. Sa mère, à côté d'elle, debout, regardait l'église et ne priait pas. Puis Renée se leva, et, sans vouloir le bras de son père, elle traversa l'église

d'un pas presque ferme jusqu'à un petit porche latéral ouvrant sur le cimetière.

c Je voulais voir si ça y était toujours », dit-elle à son père en montrant au milieu des ex-voto accrochés un vieux bouquet de fleurs artificielles.

« Allons, mon enfant, fit M. Mauperin, ne reste pas trop sur tes jambes. Rentrons maintenant.

- Oh! nous avons bien le temps. »

Il y avait un banc de pierre sous le porche, où un rayon donnait, « C'est chaud, dit-elle en y posant la main. Mets-moi là mon tartan, que je m'asseye un peu . J'aurai le soleil dans le dos... Là.

- Ce n'est pas raisonnable, fit M. Mauperin.

- Oh' pour me faire plaisir... » Et quand il l'eut assise, s'appuyant sur lui, elle laissa échapper d'une voix aussi doucequ'un soupir: « Comme c'est gai, ici! »

Les tilleuls, bourdonnant d'abeilles, frissonnaient doucement. Des poules, dans l'herbe drue, allaient, cherchaient, picoraient. Au bas d'un mur à côte d'une charrette et d'une charrue aux roues blanches de boue séchée, sur des souches d'arbres écorcés, des poussins s'ébattaient, des canards dormaient en boule. L'éçhse avait comme un murmure de voix éteintes, l'azur jouait dans les vitraux. Des envolées de pigeons partaient à tout instant et couraient se nicher dans le creux des sculptures et les trous des vieilles pierres. La rivière qu'on voyait bruissait; un poulain blanc courait à l'eau, fou et tout bondissant.

« Ah' dit Renée au bout de quelques instants, on aurait bien dû nous faire en autre chose... Pourquoi le bon Dieu nous a-t-il faits tout en viande?... C est

affreux1 .. *

Ses yeux étaient tombés sur un peu de terre levée çà et là dans un coin du cimetière et que cachaient a demi deux cercles de tonneau croisés en berceaux, après lesquels montaient des liserons vivaces.

l'éloge de la souffrance Mais le mal poursuit sa marche implacable.

Un matin, en entrant chez Renée qui avait passé une mauvaise nuit, M. Mauperin la trouva dans un demi sommeil. Au bruit de son pas, elle entr'ouvrit les yeux, et se tournant un peu :«Ah! c'est toi, papa... » Et elle murmura confusément des mots au milieu desquels M. Mauperin entendit revenir le mot voyage.

« Qu'est-ce que tu parles de voyage?

— Oui... c'est comme si je revenais de loin... de bien loin... de pays dont je ne me souviens plus... »

Et ouvrant ses yeux tout grands, les deux mains posées à plat sur les draps, elle semblait chercher où elle avait été et d'où elle venait. Un souvenir confus, une pâle mémoire lui restait d'espaces, d'étendues, de lieux vagues, de ces mondes et de ces limbes où les malades s'en vont pendant les dernières nuits qui les détachent de la terre, et dont ils sortent tout étonnés, avec l'étourdissement et la stupeur de l'infini, comme si dans leur rêve oublié avaient battu les premiers coups d'ailes de la Mort !

c Ce n'est rien, reprit-elle au bout d'un instant, c'est l'opium... on m'en adonné cette nuit pour dormir. »

Et faisant un mouvement comme pour secouer sa pensée : « Tiens-moi la petite glace... que je fasse ma toilette... Plus haut... Oh! les hommes, c'est-il maladroit!... »

Elle fit bouffer ses cheveux en y passant ses mains maigres. Elle ramena sa fanchon de dentelle qui s'était dérangée.

« Là... maintenant... dit-elle, parle-moi... J'ai envie qu'on me parle... »

Et elle ferma presque les yeux pendant que son père parlait.

t Tu es fatiguée, Renée, je vais te laisser », lui dit

M. Maupcrin, en voyant qu'elle ne semblait pas l'entendre.

« Non; je souffre un peu... Dis toujours, ça me distrait.

— Mais tu ne m'écoutes pas... Voyons, à quoi penses-tu, ma chère petite?

— Je ne pense à rien... Je cherchais... Les rêves, ce n'est pas comme ça... C'était... je ne sais plus... Ah! lit-elle sous le pincement d'une souffrance aiguë.

— Tu souffres? »

Elle ne répondit pas.

M. Mauperin ne put retenir un mouvement de lèvres, et un regard de révolte jeté en l'air.

c Pauvre père, lui dit Renée après quelques instants. Moi, vois, je me résigne... Non, il ne faut pas en vouloir tant que cela à la souffrance... Elle nous a été donnée pour quelque chose, on ne nous fait pas seulement souffrir pour souffrir. »

Et d'une voix entrecoupée, et reprenant à tout moment haleine, elle se mit à lui parler de tous les bons côtés de la souffrance, de la source de tendresse qu'elle ouvre en nous, des délicatesses de cœur et des douceurs de caractère qu'elle donne à ceux qui acceptent ses amertumes et ne se laissent point aigrir par elle. Elle lui parla de toutes les misères et de toutes les petitesses qui s'en vont de nous lorsque nous souffrons, des instincts d'ironie qu'on perd, du méchant rire qu'on dépouille, du plaisir qu'on ne prend plus aux petites peines des autres, de l'indulgence qui vient pour tout le monde. « L'esprit, si tu savais comme cela me semble bête maintenant », lui dit-elle. Et M. Mauperin l'entendit remercier dans la souffrance une épreuve d'élection. Elle parlait de cet égoïsme et de toute cette matière dont nous enveloppe la santé, de cet endurcissement que fait le bien-être du corps, et elle disait comme dans la maladie il y a dégagement et délivrance, légèreté intérieure, aspiration de nous-mêmes hors de nous. Elle parla encore de la

souffrance comme du mal qui nous ôte l'orgueil, qui nous rappelle notre infirmité, qui nous fait humains, qui nous mêle à tous ceux qui souffrent, qui nous enfonce la charité dans la chair.

« Et puis, sans elle, ajouta-t-elle, il nous manquerait quelque chose!... d'être triste... »

Et elle sourit.

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