RECIT DE L ENFANCE DE GERMINIE
« Sauvée! vous voilà donc sauvée, mademoiselle! * fit avec un cri de joie la bonne qui venait de fermer la porte sur le médecin, et, se précipitant vers le lit où était couchée sa maîtresse, elle se mit avec une frénésie de bonheur et une furie de caresses à embrasser, par-dessus les couvertures, le pauvre corps tout maigre de la vieille femme, tout petit dans le lit trop grand comme un corps d'enfant.
La vieille femme lui prit silencieusement la tête dans ses deux mains, la serra contre son cœur, poussa un soupir, et laissa échapper : « Allons ! il faut donc vivre encore ! »
« Eh bien! voilà ma bète de Germinie qui pleure? » dit au bout d'un instant la vieille femme en retirant ses mains mouillées sous les baisers de sa bonne.
c Ah! ma bonne demoiselle, je voudrais toujours
pleurer comme ça! c'est si bon! ça me fait revoir ma pauvre mère... et tout!... si vous saviez!
— Va, va... lui dit sa maîtresse en fermant les yeux pour écouter, dis-moi ça...
— Ah! ma pauvre mère!... » La bonne s'arrêta. Puis, avec le flot de paroles qui jaillit des larmes heureuses, elle reprit, comme si, dans l'émotion et l'épanchement de sa joie, toute son enfance refluait à son cœur : « La pauvre femme! Je la revois la dernière fois qu'elle est sortie... pour me mener à la messe... un 21 janvier, je me rappelle... On lisait dans ce temps-là le testament du roi... Ah! elle en a eu des maux pour moi, maman! Elle avait quarante-deux ans, quand elle a été pour m'avoir... papa l'a fait assez pleurer! Nous étions déjà trois, et il n'y avait pas tant de pain à la maison... Et puis il était fier comme tout... Nous n'aurions eu qu'une cosse de pois, qu'il n'aurait jamais voulu des secours du curé... Ah! on ne mangeait pas tous les jours du lard chez nous... Ça ne fait rien : pour tout ça, maman m'aimait un peu plus, et elle trouvait toujours dans des coins un peu de graisse ou de frompge pour mettre sur mes tartines... Je n'avais pas cinq ans quand elle est morte... Ce fut notre malheur à tous. J'avais un grand frère qui était blanc comme un linge, avec une barbe toute jaune... et bon! vous n'avez pas d'idée... Tout le monde l'aimait. On lui avait donné des noms... Les uns l'appelaient Boda, je ne sais pas pourquoi... Les autres Jésus-Christ... Ah! c'était un ouvrier, celuilà! Il avait beau avoir une santé de rien du tout... au petit jour il était toujours à son métier... parce que nous étions tisserands, faut vous dire... et il ne démarrait pas avec sa navette, jusqu'au soir... Et honnête avec ça, si vous saviez! On venait de partout lui apporter son fil, et toujours sans peser... Il était très ami avec le maître d'école, et c'était lui qui faisait les sentences au carnaval. Mon père, lui, c'était autre chose : il travaillait un moment, une heure, comme ça... et puis il s'en allait dans les champs... et puis quand U
rentrait, il nous battait, et fort... Il était comme fou... on disait que c'était d'être poitrinaire. Heureusement qu'il y avait là mon frère : il empêchait ma seconde sœur de me tirer par les cheveux, de me faire du mal... parce qu'elle était jalouse. Il me prenait toujours par la main pour aller voir jouer aux quilles... Enfin il soutenait à lui seul la maison... Pour ma première communion, en donna-t-il de ces coups de battant! An! il en abattit de l'ouvrage pour que je fusse comme les autres avec une petite robe blanche où il y avait un tuyauté, et un petit sac à la main, on portait alors de ça... Je n'avais pas de bonnet : je m'étais fait, je me souviens, une jolie couronne avec des faveurs et de la moelle blanche qu'on retire en écorçant de la canette : il y en a beaucoup chez nous dans les places ou on met rouir le chanvre... Voilà un de mes bons jours ce jour-là... avec le tirage des cochons à Noël... et les fois où j'allais aider pour accoler la vigne... c'est au mois de juin, vous savez... Nous en avions une petite au haut de Saint-Hilaire... Il y eut ces années-là une année bien dure... vous vous rappelez, mademoiselle?... la grêle de 1828 qui perdit tout... Ça alla jusqu'à Dijon, et plus loin... on fut obligé de faire du pain avec du son... Mon frère alors s-abîma de travail... Mon père, qui était à présent toujours dehors à courir dans les champs, nous apportait quelquefois des champignons .. C'était de la misère tout de même... on avait plus souvent faim qu'autre chose... Moi, quand j'étais dans les champs, je regardais si on ne me voyait pas, je me coulais tout doucement sur les genoux, et quand j'étais sous une vache, j'ôtais un de mes sabots, et je me mettais à la traire... Dame! il n'aurait pas fallu qu'on me prît !... Ma plus grande sœur était en service chez le maire de Lenclos, et elle envoyait à la maison ses quatre-vingts francs de gages... c'était toujours autant. La seconde travaillait à la couture chez les bourgeois; mais ce n'étaient pas les prix d'à présent alors : on allait de six heures du matin jusqu'à la nuit
pour huit sous. Avec ça elle voulait mettre de côté pour s'habiller à la fête le jour de Saint-Remi... Ah! voilà comme on est chez nous : il y en a beaucoup qui mangent deux pommes de terre par jour pendant six mois pour s'avoir une robe neuve ce jour-là... Les mauvaises chances nous tombaient de tous les côtés... Mon père vint à mourir... Il avait fallu vendre un petit champ et un homme de vigne qui tous les ans nous donnait un tonneau de vin... Quand mon frère fut malade, il n'y avait rien à lui donner à boire que du râpé sur lequel on jetait de l'eau depuis un an... Et puis il n'y avait plus de linge pour le changer : tous nos draps de l'armoire, où il y avait une croix d'or dessus, du temps de maman, c'était parti... et la croix aussi... Je me trouvai toute seule... Une cousine de ma mère me prit alors avec elle à Damblin; mais j'étais toute déplantée là, je passais les nuits à pleurer, et quand je pouvais me sauver, je retournais toujours à notre maison. Rien que de voir, de l'entrée de notre rue, la vieille vigne à notre porte, ça me faisais un effet! il me poussait des jambes... Les braves gens qui avaient acheté la maison me gardaient jusqu'à ce qu'on vînt me chercher : on était toujours sûr de me retrouver là. A la fin, on écrivit à ma sœur de Paris, que si elle ne me faisait pas venir auprès d'elle, je pourrais bien ne pas faire de vieux os... Le fait que j'étais comme de la cire... On me recommanda au conducteur d'une petite voiture qui allait de Langres à Paris; et voilà comme je suis venue à Paris. »
PORTRAIT DE Mlle DE VARANDEUIL
La vieille femme resta silencieuse : elle comparait sa vie à celle de sa bonne.
Étrange vieille fille! Les épreuves de toute son existence, le mai de vivre, les éternelles souffrances de son corps, une si longue torture physique et morale l'avaient comme détachée et mise au-dessus de la vie.
Son éducation, ce qu'elle avait vu, le spectacle de l'extrémité des choses, la Révolution l'avaient formée au dédain des misères humaines. Et cette vieille femme à laquelle ne restait que le souffle, s'était élevée à une sereine philosophie, à un stoïcisme mâle, hautain, presque ironique. Quelquefois elle commençait à s'emporter contre une douleur un peu trop vive : puis brusquement, au milieu de sa plainte, elle se jetait à ellemême un mot de colère et de raillerie sur lequel sa figure même s'apaisait. Elle était gaie d'une gaieté de source, jaillissante et profonde, la gaieté des dévouements qui ont tout vu, du vieux soldat ou de la vieille sœur d'hôpital. Excellemment bonne, quelque chose pourtant manquait à sa bonté : le pardon. Jamais elle n'avait pu fléchir ni plier son caractère jusque-là. Un froissement, un mauvais procédé, un rien qui atteignait son cœur, la blessait pour toujours. Le temps, la mort même ne désarmait pas sa mémoire.
De religion, elle n'en avait pas. Née à une époque où la femme s'en passait, elle avait grandi dans un temps où il n'y avait plus d'église. La messe n'existait pas, quand elle était jeune fille. Rien ne lui avait donné l'habitude ni le besoin de Dieu; et elle avait toujours gardé pour les prêtres une espèce de répugnance haineuse qui devait tenir à quelque secrète histoire de famille dont elle ne parlait jamais. Pour toute foi, toute force et toute piété, elle avait l'orgueil de sa conscience ; elle jugeait qu'il suffisait de tenir à l'estime de soi-même, pour bien faire et ne jamais faillir. Elle était tout entière formée ainsi singulièrement par les deux siècles où elle avait vécu, mélangée de l'un et de l'autre, trempée aux deux courants de l'ancien régime et de la Révolution. Depuis Louis XVI qui n'était pas monté à cheval au 10 août, elle n'estimait plus les rois; mais elle détestait la canaille. Elle voulait l'égalité, et elle avait horreur des parvenus. Elle était républicaine et aristocrate, mêlait le scepticisme aux préjugés, l'horreur de 93 qu'elle avait vu aux vagues
et généreuses idées d'humanité qui l'avaient bercée. Ses dehors étaient tout masculins. Elle avait la voix brusque, la parole franche, la langue des vieilles femmes du xvm" siècle, relevée d'un accent de peuple, une élocution à elle, garçonnière et colorée, passant par-dessus la pudeur des mots et hardie à appeler les choses par leur nom cru.