LA FOSSE COMMUNE
Elle tombe de plus en plus bas, minée par le désespoir, la maladie, jusqu'au jour où, portée à l'hôpital, elle est délivrée par la mort et jetée à la fosse commune.
Au loin, un mur s'allongeait, un mur de fermeture, tout droit, continuant toujours. Le filet de neige qui lignait son chaperon lui donnait une couleur de rouille sale. Dans son angle, à gauche, trois arbres dépouillés dressaient sur le ciel leurs sèches branches noires. Ils bruissaient tristement avec un son de bois mort entre-choqué par la bise. Au-dessus de ces arbres, derrière le mur et tout contre, se dressaient les deux bras où pendait un des derniers réverbères à l'huile de Paris. Quelques toits tout blancs s'espaçaient çà et là; puis se levait la montée de la butte Montmartre dont le linceul de neige était déchiré par des coulées de terre et de taches sablonneuses. De petits murs gris suivaient l'escarpement, surmontés de maigres arbres décharnés dont les bouquets se violaçaient dans la brume, jusqu'à deux moulins noirs. Le ciel était plombé, lavé de tons bleuâtres et froids de l'encre étendue au pinceau : il avait pour lumière une éclaircie sur Montmartre, toute jaune de la couleur de l'eau de la Seine après les grandes pluies. Sur ce rayon d'hiver,
aient et repassaient les ailes d'un moulin caché, des ailes lentes, invariables dans le mouvement, et qui semblaient tourner l'éternité.
En avant du mur, contre lequel plaquait un buisson de cyprès morts et roussis par la gelée, s'étendait un grand terrain sur lequel descendaient, comme deux grandes processions de deuil, deux épaisses rangées de croix serrées, pressées, bousculées, renversées. Ces croix se touchaient, se poussaient, se marchaient sur les talons. Elles pliaient, tombaient, s'écrasaient en chemin. Au milieu, il y avait comme un étouffement qui en avait fait sauter en dehors, à côté : on les apercevait recouvertes et levant seulement, avec l'épaisseur de leur bois, la neige sur les chemins, un peu piétines au milieu, qui allaient le long des deux files. Les rangs brisés ondulaient avec la fluctuation d'une foule, le désordre et le serpentement d'une grande marche. Les croix noires, avec leurs bras étendus, prenaient un air d'ombres et de personnes en détresse. Ces deux colonnes débandées faisaient penser à une déroute humaine, à une armée désespérée, effarée. On eût cru voir un épouvantable sauve-qui-peut...
Toutes les croix étaient chargées de couronnes, de couronnes d'immortelles, de couronnes de papier à fil d'argent, de couronnes noires à fil d'or; mais la neige les laissait voir en dessous usées, et toutes flétries, horribles comme des souvenirs dont ne voulaient pas les autres morts et que l'on avait ramassées pour faire un peu de toilette aux croix avec des glanures de tombes.
Toutes les croix avaient un nom écrit en blanc ; mais il y avait aussi des noms qui n'étaient pas même écrits sur un peu de bois : une branche d'arbre cassée, plantée en terre, avec une enveloppe de lettre ficelée autour, c'était un tombeau qu'on pouvait voir là!
A gauche, où l'on creusait une tranchée pour une troisième rangée de croix, la pioche d'un ouvrier rejetait en l'air delà terre noire qui retombait sur le blanc
du remblai. Un grand silence, le silence sourd de la neige enveloppait tout, et l'on n'entendait que deux bruits, le bruit mat delà pelletée de terre et le bruit pesant d'un pas régulier : un vieux prêtre, qui était là à attendre, la tète dans un capuchon noir, en camail noir, en étole noire, avec un surplis sale et jauni, essayait de se réchauffer en battant de ses grosses galoches le pavé du grand chemin, devant les croix. La fosse commune, ce jour-là, c'était cela. Ce terrain, ces croix, ce prêtre disaient : Ici dort la Mort du peuple et le Néant du pauvre.
0 Paris! tu es le cœur du monde, tu es la grande ville humaine, la grande ville charitable et fraternelle! Tu as des douceurs d'esprit, de vieilles miséricordes de mœurs, des spectacles qui font l'aumône ! Le pauvre est ton citoyen comme le riche. Tes églises parlent de Jésus-Christ; tes lois parlent d'égalité; tes journaux parlent de progrès ; tous tes gouvernements parlent du peuple; et voilà où tu jettes ceux qui meurent à te servir, ceux qui se tuent à créer ton luxe, ceux qui ont sué leur vie à travailler pour toi, à te donner ton bienêtre, tes plaisirs, tes splendeurs, ceux qui ont fait ton animation, ton bruit, ceux qui ont mis la chaîne de leurs existences dans ta durée de capitale, ceux qui ont été la foule de tes rues et le peuple de ta grandeur! Chacun de tes cimetières a un pareil coin honteux, caché contre un bout de mur, où tu te dépèches de les enfouir, et où tu leur jettes la terre à pelletées si avares que l'on voit passer les pieds de leurs bières ! On dirait que ta charité s'arrête à leur dernier soupir, que ton seul gratis est le lit où l'on souffre, et que, passé l'hôpital, toi si énorme et si superbe, tu n'as plus de place pour ces gens-là! Tu les entasses, tu les presses, tu les mêles dans la mort, comme il y a cent ans, sous les draps de tes Hôtels-Dieu, tu les mêlais dans l'agonie ! Encore hier, n'avais-tu pas seulement ce prêtre en faction pour jeter un peu d'eau bénite banale à tout venant :
pas la moindre prière! Cette décence même manquait : Dieu ne se dérangeait pas! Mais ce que ce prêtre bénit, c'est toujours la même chose : un trou où le sapin se cogne, où les morts ne sont pas chez eux! La corruption y est commune; personne n'a la sienne, chacun a celle de tout : c'est la promiscuité du ver! Dans le sol dévorant, un Montfauçon se hâte pour les Catacombes.. Car les morts n'ont pas plus ici le temps que l'espace pour pourrir : on leur reprend la terre, avant que la terre n'ait fini! avant que leurs os n'aient une couleur et comme une ancienneté de pierre, avant que les années n'aient effacé sur eux un reste d'humanité et la mémoire d'un corps! Le déblai se fait, quand cette terre est encore eux, et qu'ils sont ce terreau humide où la bêche enfonce... La terre qu'on leur prête? Mais elle n'enferme pas seulement l'odeur de la mort! L'été, le vent qui passe sur cette voirie humaine à peine enterrée, en emporte, sur la ville des vivants, le miasme impie. Aux jours brûlants d'août, les gardiens empêchent d'aller jusque-là; il y a des mouches qui ont le poison des charniers, des mouches charbonneuses et qui tuent!
Mademoiselle arriva là, après avoir passé le mur et la voûte qui séparent les concessions à perpétuité des concessions à temps. Sur l'indication d'un gardien, elle monta entre la dernière file de croix et la tranchée nouvellement ouverte. Et là, marchant sur des couronnes ensevelies, sur l'oubli de la neige, elle arriva à un trou, à l'ouverture de la fosse. C'était bouché avec de vieilles planches pourries et une feuille de zinc oxydée sur laquelle un terrassier avait jeté sa blouse bleue. La terre coulait derrière jusqu'en bas, où elle laissait à jour trois bois de cercueil dessinés dans leur sinistre élégance : il y en avait un grand et deux plus petits un peu derrière. Les croix de la semaine, de l'avant-veille, de la veille, descendaient la coulée de la terre; elles glissaient, elles enfonçaient, et, comme
emportées sur la pente d'un précipice, elles semblaient faire de grandes enjambées.
Mademoiselle se mit à remonter ces croix, se penchant sur chacune, épelant les dates, cherchant les noms avec ses mauvais yeux. Elle arriva à des croix du 8 novembre : c'était la veille de la mort de Germinie, Germinie devait être à côté. Il y avait cinq croix du 9 novembre, cinq croix toutes serrées -.Germinie n'était pas dans le tas. Mile de Varandeuil alla un peu plus loin, aux croix du 10, puis aux croix du 11, puis aux croix du 12. Elle revint au 8, regarda encore partout ; il n'y avait rien, absolument rien... Germinie avait été enterrée sans une croix! On n'avait pas même planté un morceau de bois pour la reconnaître!
A la fin, la vieille demoiselle se laissa tomber à genoux dans la neige, entre deux croix dont l'une portait 9 novembre et l'autre 10 novembre. Ce qui devait rester de Germinie devait être à peu près là. Sa tombe vague était ce terrain vague. Pour prier sur elle, il fallait prier au petit bonheur entre deux dates, — comme si la destinée de la pauvre fille avait voulu qu'il n'y eût, sur la terre, pas plus de place pour son corps que pour son cœur!
Manette Salomon.
Le titre primitif de ce roman sur les peintres et sur la vie artistique, était Y Atelier Langibout, du nom du professeur chez lequel se sont formés les héros du livre, le créole Coriolis, le gamin parisien Anatole, le peintre académique Garnotelle, le critique visionnaire Chassagnol, etc.
Après une série de chapitres dans lesquels sont présentés les différents types de l'atelier, nous arrivons à ce passage spécialement consacré au professeur et à Anatole.
f PETIT COCHON, VOUS NE TRAVAILLEZ PAS ! »
« Petit cochon, vous ne travaillez pas », répétait Langibout à Anatole quand il passait derrière lui dans sa
visite d'atelier. On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.
Il était le survivant et le type pur de l'ancienne école. Il finissait la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du xvme siècle se mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa dignité affectait une certaine austérité républicaine, comme une sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras. Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se faisaient devant sa tète robuste et penchée de côté, ses tempes grises sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés, taillés largement dans les traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait, et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait une chaleur de cœur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la Révolution aux ateliers de Louis- Philippe. Langibout était indulgent pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant
que les hommes n'étaient pas « des demoiselles » ; que de son temps, c'était bien autre chose, et que personne n'en mourait : que, dans l'art, il fallait se l'aire un peu la peau et le cœur à tout. Et il rappelait la sauvage école des artistes sous la république une et indisible, les misères mâles et farouches, où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fièvre que cela lui donnait.
Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise, quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un regard des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche.
Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution archaïques, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux hiératiques et désignateurs, le
hibou de la Minerve athénienne, l'épervier d'Egypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de mœurs, un de ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin de toile. Il connaissait le modius, emblème d'abondance, et le strophium, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. « Il cherche, celui-là », disait naïvement aux autres élèves Langibout, confondu dans sa courte science d'érudition.
Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement, l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses, plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté : ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos : « Le garçon voit bien... Il interprète bien, très bien... Ça va bien... Bonne couleur... fin, solide, lumineux... La tète... la tète y est... le torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voilà... quelque chose manque... Oui. la volonté... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse, paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!... En bas, rien... Des jambes? ça, des jambes! Rien... Est-ce que ça porte, ces jambeslà, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir... »
Et la semonce finissait toujours par le refrain : « Petit
corhon . vous ne travaillez pas > , qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant assez rudement les cheveux.
LETTRE D ADRAMITI
Coriolis, de l'Orient où il voyage, s'adresse à son intime ami, son inséparable :
Monsieur,
Monsieur Anatole Bazoche,
peintre, 31, rue du Faubourg-Poissonnière.
Paris.
France.
Adramili, près et par Troie (Iliade).
Affranchir.
« Mon vieux,
c Figure-toi que ton ami habite une ville où tout est rose, bleu clair, cendre verte, lilas tendre... Rien que des couleurs gaies qui font : pif! paf! dans les yeux dès qu'il y a un peu de soleil. Et ce n'est pas comme chez nous, ici, le soleil : on voit bien qu'il ne coûte rien, il y en a tous les jours. Enfin, c'est éblouissant! Et je me fais l'effet d'être logé dans la vitrine des pierres précieuses au musée de minéralogie. Il faut te dire par là-dessus que les rues, dans ce pays-ci. servent de lits aux torrents qui viennent de la montagne, ce qui fait qu'il y a toujours de l'eau — quand ce n'est pas une boue infecte, — et que les femmes sont obligées de marcher sur des patins, et qu'il y a de grosses pierres jetées pour traverser... Tu permets? je lâche ma phrase : elle s'embourbe dans le paysage. Donc, il y a toujours de l'eau, et dans cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et toutes les couleurs tremblent, dansent : c'est absolument comme un feu d'artifice tiré sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivière... Et des baraques! des auvents! des boutiques ! un remuement de kaléidoscope, sans compter
ce qui grouille là dedans, le personnel du pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantômes avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié de la figure, des mendiants... ah! mon cher, des mendiants à leur donner tout ce qu'on a pour les regarder!... et puis des bonshommes farces, bardés, bos. sués, chargés, hérissés de pistolets, de yatagans, avec •des fusils trois fois grands comme les nôtres (ça me fait penser à la ceinture de l'Albanais qui me sert •d'escorte, écoute l'inventaire : deux cartouchières, une machine à enfoncer les balles, un couteau, plus une blague et un mouchoir), un coup de jour là-dessus, et crac ! ils prennent feu : ils font la traînée de poudre, ils éclairent, avec leur batterie de cuisine, comme un feu de Bengale !
« C est mon vieux rêve, tu sais, tout cela. L'envie m'en avait mordu en voyant la Patrouille turque de Decamps. Diable de patrouille! elle m'avait tapé au cœur... Enfin, m'y voilà, dans la patrie de cette couleur-là... Seulement, il y a un embêtement, — ne le dis pas à ces animaux de critiques, c'est que c'est si beau, si brillant, si éclatant, si au-dessus de ce que nous ^vons dans nos boîtes à couleur, qu'il vous prend par moments un découragement qui coupe le travail en deux. On se demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être heureux, sans peindre, avec un goût de confiture de roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil, de parfum, des choses dans la tète qui ne seraient plus qu'à moitié des idées, une toute douce évaporation de son être dans un bonheur de nuage... Et puis cet imbécile d'Européen revient dans la grande bête que tu as connue ; je me sens prendre au collet par l'autre moitié de moi-même, le monsieur actif, le producteur, l'homme qui éprouve
le besoin de mettre son nom sur de petites ordures qui l'ont fait suer...
t Enfin, tout de même, mon vieux, c'est bien dommage de faire des tableaux quand on en voit continuellement de tout faits comme celui-ci. Tu vas voir.
« L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais devant moi un auvent de boucher. Le boucher, gravement, chassait avec une branche d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour de lui, un voltigement de friperie, de vieux tapis multicolores; à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres, une douzaine de chèvres et de moutons pressés et se serrant dans une vaguepeur commune; une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant, des traces que les chiens léchaient en grognant. Je regardais cela et un petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait presquecollé sous une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller au pauvre petit chevreau qui voulut sedébattre, poussa deux ou trois petits cris malheureux, étouffés par les chants et la guitare des musiciens démon café. Le boucher avait couché le chevreau sur lapierre ; il tira un petit yatagan de sa ceinture et luicoupa la gorge : un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui était là, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la bète par les cornes, attendant son dernier tressaillelement; et de temps en temps il se penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit chevreau... Non, je n'ar jamais rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec son amour de tête; ses petits bras nus qui tenaient de toutes leurs forces, mordillant sa pomme au-dessus de cette fontaine de sang, sur cette agonie d'un autre petit... »
l'école de rome
Et nous assistons aux blagues que fait Anatole pour se distraire du chagrin d'être séparé de Coriolis, et c'est une terrible tirade contre l'École de Rome, l'un des éloquents, esthétiques et hallucinés morceaux de Chassagnol :
c Insensée!... là! insensée!... l'idée d'une fournée d'avenirs!... d'avenirs! Ah! ah!... Comment!... ce qu'il y a de plus divers et de plus opposé, natures, tempéraments, aptitudes, vocations, toutes les manières personnelles de sentir, de voir, de rendre, les divergences, les contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans l'artiste pour sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrariété des admirations, ces germes ennemis et disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir... tout cela! vous enfermez tout cela, dans un pensionnat, sous la discipline et la férule d'un pion du Beau! Et de quel beau! du Beau patenté par l'Institut1 Hein! comprends-tu? Du talent, mais si tu avais la chance d'en avoir pour deux sous, tu ne le rapporterais pas de là-bas... Car le talent, enfin le talent, qu'estce que c'est, hein, le talent"? C'est tout bêtement, et ça dans tous les arts, pas plus dans la peinture que dans autre chose..., c'est la faculté petite ou grande de nouveauté, tu entends? de nouveauté, qu'un individu porte en lui... Tiens! par exemple, dans le grand, ce qui différencie Rubens de Rembrandt, ou, si tu veux, de haut en bas, Rubens de Jordaëns, là, hein?... eh bien, cette faculté, cette tendance de la personnalité à ne pas toujours recommencer un Pérugin, un Raphaël, un Dominiquin, et cela avec une sorte de piété chinoise, dans le ton qu'ils ont aujourd'hui... cette faculté de mettre dans ce que tu fais quelque chose du dessin que tu surprends et perçois toi-même, et toi seul, dans les lignes présentes de la vie. la force et je dirai le courage d'oser un peu la couleur que
tu vois avec ta vision d'occidental, de Parisien du xixe siècle, avec tes yeux... je ne sais pas, moi... de presbyte ou de myope, bruns ou bleus... un problème, cette question-là, dont les oculistes devraient bien s'occuper, et qui donnerait peut-être une loi des coloristes... Bref, ce que tu peux avoir de dispositions à être toi, c'est-à-dire beaucoup, ou un peu différent des autres... Eh bien! mon cher, tu verras ce qu'on t'en laissera, avec les prêcheries, les petits tourments, les persécutions! Mais on te montrera au doigt! Tu auras contre toi le directeur, tes camarades, les étrangers, l'air de la Villa-Medici, les exemples, les vieux calques de vingt ans que les générations se repassent à l'Ecole, le Vatican, les pierres du passé, la conspiration des individus, des choses, de ce qui parle, de ce qui conseille, de ce qui réprimande, de ce qui opprime avec le souvenir, la tradition, la vénération, les préjugés... tout Rome, et l'atmosphère d'asphyxie de ses chefsd'œuvre ! Un jour ou l'autre, tu seras empoigné par quelque chose de mou, de décoloré et d'envahissant, comme un nageur par un poulpe... le pastiche te mettra la main dessus, et bonsoir! Tu n'aimeras plus que cela, tu ne sentiras plus que cela : aujourd'hui, demain, toujours, tu ne feras plus que cela... pastiches! pastiches! pastiches! Etpuisla vie, là!... Gardez donc de la flamme dans la tète, de l'énergie, du ressort, les muscles et les nerfs de l'artiste, dans cette vie d'employé peintre, dans cette existence qui tient de la communauté, du collège et du bureau, dans cette claustration et cette régularité monacales, dans cette pension! « Une cuisine bourgeoise », comme l'a appelée Géricault... Rudement juste, le mot ! C'est là qu'il s'éteint bien le sursum corda de l'ambition poignante... Toi? mais dans ce douceâtre et endormant bien-être, dans la fadeur des routines, devant la platitude des perspectives tranquilles, l'avenir assuré, le droit aux commandes, les travaux qui vous attendent... toi? Mais la bourgeoisie la plus basse finira par te couler dans les moelles ! ... Tu n'oseras
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plus rien trouver, rien risquer... Tu marcheras dans les souliers éculés de quelque vieille gloire bien sage, et tu feras de l'art pour faire ton chemin! Ah! tu ne sais pas ce qu'il a fallu de résistance, d'héroïsme, de solidité à deux ou trois qui ont passé par là... quatre, si tu veux, mais pas plus... pour résister au casernement, à l'énervement de ces cinq ans, à l'embourgeoisement et l'aplatissement de ce milieu! Non, vois-tu, mon cher, qu'on fasse toutes les tartines du monde là-dessus, ce n'est pas là l'école qu'il faut au talent : la vraie école, c'est l'étude en pleine liberté, selon son goût et son choix. Il faut que la jeunesse tente, cherche, lutte, qu'elle se débatte avec tout, avec la vie, la misère même, avec un idéal ardu, plus fier, plus large, plus dur et douloureux à conquérir, que celui qu'on affiche dans un programme d'école, et qui se laisse attraper par les forts en thème... Et pourquoi une école de Rome, hein? Dis-moi un peu pourquoi? Comme si l'on ne devrait pas laisser le peintre qui se forme aller où il lui semble qu'il y a des aïeux, des pères de son talent, des espèces d'inspirations de famille qui l'appellent... Pourquoi pas une école à Amsterdam pour ceux qui sentent des liens de race, une filiation avec Rembrandt? Pourquoi pas une école de Madrid pour ceux qui croient avoir du Vélasquez dans les veines? Pourquoi pas une école de Venise pour les autres? Et puis, au fond, pourquoi des écoles? Veux-tu que je te dise ce qu'il y a à faire, et ce qu'on fera peut-être un jour? Plus de concours, d'émulation d'école, de vieilles machines usées et d'engrenages de tradition : à l'œuvre libre, convaincue, personnelle, témoignant d'une pensée et d'une inspiration, à l'artiste jeune, débutant, inconnu, qui aura exposé une toile remarquable, que l'État donne une somme d'argent, qu'avec cet argent l'artiste aille où il voudra, en Grèce... c'est aussi classique que Rome, à ce que je crois... en Egypte, en Orient, en Amérique, en Russie, dans du soleil, dans du brouillard, n'importe où au diable s'il veut! partout
où le poussera son instinct de voir et de trouver... Qu'il voyage, si c'est son humeur; qu'il reste, si c'est son goût; qu'il regarde, qu'il étudie sur place, qu'il travaille à Paris et sur Paris... Pourquoi pas? Pincio pour Pincio, quand il prendrait Montmartre? Si c'est là qu'il croit trouver son talent, le caractère caché dans toute chose qui se révèle à l'homme unique né pour le voir... Eh bien! celui qu'on encouragera ainsi, en le laissant tout à lui-même, en lui jetant la bride de son originalité sur le cou, s'il est le moins du monde doué, je puis bien t'assurer que ce qu'il fera, ce ne sera ni du beau Blondel, ni du beau Picot, ni du beau Abel de Pujol, ni du beau Hesse, ni du beau Drolling... pas du beau si noble, mais quelquechosequiauradesentrailles, du tressaillement, de l'émotion, de la couleur, de la vie!... ah! oui, qui vivra plus que toutes ces resucées de mythologies-là!... Allons donc! Il y aurait eu des Instituts partout avec des couronnes, que nous n'aurions peut-être pas vu se produire les excessifs, les déréglés, les géants, un Rubens ou un Rembrandt! On nous arrête le soleil à Raphaël! Ah ! le prix de Rome!... Tu verras ce que je te dis : une honorable médiocrité, voilà tout ce qu'il fera de toi... comme des autres. Pardieu ! tu arriveras à sacrifier c aux doctrines saines et élevées de l'art »... Doctrines saines et élevées! C'est amusant! Mais, nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce qu'elle a donc fait ton école de Rome? Est-ce ton école de Rome qui a fait Géricault ? Est-ce ton école de Rome qui a fait ton fameux Léopold Robert? Est-ce ton école de Rome qui a fait Delacroix? qui a fait Scheffer? qui a fait Delaroche? qui a fait Eugène Deveria? qui a fait Granet? Est-ce ton école de Rome qui a fait Decamps? Rome! Rome! toujours leur Rome! Rome? Eh bien, moi je le dis, et tant pis! Rome? c'est la Mecque du poncif!... oui, la Mecque du poncif... Et voilà! Hein? n'est-ce pas? ça va, le baptême y est... »
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