LE CANOTAGE AU BAS-MEUDON LA NUIT
Les mois, les années passent; Garnotelle a obtenu le prix de Rome ; Anatole s'est découragé et fait de la misère, qu'il essaie d'égayer, entre des tentatives de travail, jusqu'à ce que Tété arrive et lui rende les joies de l'eau, sa passion du canotage :
Et le canot partit, fou et bruyant de la gaieté du café et des glorias, dans le tralala d'un refrain déchirant un couplet populaire.
Il était neuf heures, le soir tombait. Le ciel, pâlissant d'un côté, s'éclairait de l'autre du rose du soleil couché. Il ne semblait plus passer que des voix sur les rives; et sous les arbres du bord murmuraient des causeries basses de gens, de l'amour qu'on ne voyait pas. Tout s'estompait et grandissait dans l'inconnu et le doute de l'ombre. Les gros bateaux amarrés prenaient des profils bizarres, menaçants; de grands noirs d'huile s'étendaient sur l'eau dormante; les peupliers se massaient avec l'épaisse densité de cyprès, et soudain à la cime de l'un, la lune apparut, ronde, pareille à une lanterne jaune accrochée tout en haut d'un arbre. Lentement le repos de la nuit descendit en s'épandant sur le sommeil du paysage où les sonorités s'éteignaient. L'haleine des industries haletantes se tut aux fabriques. Le bruit du passant expira sur le chemin de halage. Rien ne s'entendit plus qu'un frissonnement de courant, un tintement, l'heure qui tombe d'un clocher de banlieue, l'agaçante crécelle d'une grenouille, le roulement lointain de tonnerre d'un train de chemin de fer sur un pont. La lune montait, marchait avec le canot, comme si elle le suivait, jouait à cache-cache derrière les arbres, surgissant à leur bord et découpant leurs feuilles, puis passant derrière leur masse, et brillant à travers en perçant leur noir de piqûres d'or. En allant, elle éclaboussait de
gouttes déclairs et d'argent un jonc, le fer de lance d'une plante d'eau, un petit bras de la rivière, une petite anse mystérieuse, une racine, un tronc mort: et souvent les rames, en entrant dans l'eau, frappaient dans sa lumière tombée et coupaient sa face en deux. Le ciel était toujours bleu, du bleu d'une robe de bal voilée de dentelle noire ; les étoiles de l'été y faisaient comme un fourmillement de fleurs de feu. La terre et sa rumeur finissante mouraient dans le dernier écho de la retraite de Courbevoie. Le canot glissait, balancé, bercé par le clapotement continu de l'eau et par l'égouttement scandé de chaque coup d'aviron, comme par une mélancolique musique de plainte où tomberaient des larmes une à une. Une fraîcheur se levait dans le soir comme un souffle venant d'un autre monde et caressait les visages chauffés de soleil sous la peau. Des branches pendantes et balayantes de saules mettaient parfois contre les joues des chatouillements de chevelure...
Peu à peu l'obscurité, la vide et muette grandeur dans laquelle les canotiers glissaient, la douceur solennelle de l'heure, la majesté de sommeil de ce beau silence, glaçaient sur les lèvres la chanson, le rire, la parole. La Nuit, au fond de cette barque de Bohème, embrassait au front et dégrisait l'ivresse du vin bleu. Les yeux, involontairement, se levaient vers cette attirante sérénité d'en haut, regardaient au ciel... Et la bêtise même des femmes rêvait.
l'ouverture d'un salon
Ce sont d'atroces années de misère noire qui lui font traverser les milieux les plus bizarres; enfin, après un espoir de voyage a Constantinople, Anatole, retrouvé à Marseille par Coriolis, est rapatrié par son ami, qui le ramène à Paris et l'installe chez lui dans son hôtel. Cela devient un amusant ménage d'artistes, composé de deux hommes et de Vermillon, un singe. Coriolis a rapporté
d'Orient un talent tout neuf et a exposé au Salon : c'est l'ouverture.
Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!
Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu sans dormir, dans l'anxiété de savoir où l'on a placé leurs œuvres, et l'impatience d'écouter ce que ce public de première représentation va en dire. Médailles, décorations, succès, commandes, achats du gouvernement, gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est là, derrière ces portes encore fermées de l'Exposition; et les portes à peine ouvertes, tous se précipitent.
C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en bande, en famille, en tribu; des artistes gradés donnant le bras à des épouses qui ont des cheveux en coques; des chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un feutre pointu; puis des hommes du monde qui veulent « se tenir au courant » ; des femmes de la société frottées à des connaissances artistiques, et qui ont un peu dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois venant se voir dans leurs portrails et recueillir ce que les passants jettent à leur figure; des vieilles faiseuses de copies, à la robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas de mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au nez, à passer la revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie. Du monde de tous les mondes : des mères d'artistes, attendries devant le tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices fringantes, curieuses de voir des marquises en peinture; des refusés hérissés, allumés, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et des jugements féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus pour admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris à lire. On ne voit que des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les façons ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations
stupéfiées, religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il y a des coups d'œil de joie que jette un concurrent à un tableau raté de camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre . d'autres qui restent en arrêt, les bras croisés et le livret sous un bras, serré sous l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en o, devant la dorure des cadres: il y a sur des figures l'hébétement désolé, et le navrement éreinté qui vient aux visages des malheureux obligés par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il y a les silencieux qui se promènent avec les mains à la Napoléon derrière le dos: il y a les professants qui pérorent, les noteurs qui écrivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis à peine séché, les agités qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des mots comme smorfia. Il y a des hommes qui traînent des troupeaux de femmes aux sujets historiques. Il y a des ateliers en peloton, compacts et paraissant se tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à cravates de foulard, les longs cheveux rejetés derrière les oreilles, qui serpentent à travers les foules et crachent, en courant, à chaque toile, un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'aftreux vilains tableaux convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes en redingotes, chacun le bras sur l'épaule d'un frère, immobiles: changeant seulement de pied de cinq en cinq minutes, le geste dévotieux. la parole basse, et tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres crétins...
Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, les émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une année!