‹ E. et J. de GoncourtChapitre 70 sur 127 · LES GUILLOTINADES · texte numérisé non relu

LES GUILLOTINADES

Le second est tiré du dernier chapitre : La guillotine.

En ce temps-là, les jurés feu de file régalés à la buvette de la Conciergerie, Antoine Fouquier-Tinville écrivait dans la nuit à l'exécuteur des jugements criminels l'ordre du lendemain, le nombre des charrettes du lendemain.

Le lendemain Sanson arrivait à quatre heures, les charrettes roulaient dans la cour de la prison, les huissiers du tribunal appelaient, les appelés étaient comptés, les charrettes étaient pleines, les chevaux étaient fouettés.

Et les charrettes tombaient lourdes dans l'ornière d'hier, et la faisaient plus creuse pour l'ornière du jour suivant; et lentement, charroyant ces agonies prolongées, elles gagnaient le Pont-Neuf, et lentement la rue de la Monnaie, et lentement la rue Honoré; et là. où le pavé de la rue montait, au coin de la rue Honoré et de la rue Florentin, la promenade se ralentissait encore; et longtemps, des salons d'Héron, les rires et les insultes tombaient sur les charrettes embourbées.

A l'heure où le soleil allait laisser la ville aux ténèbres, à l'heure des firmaments rouges, dans le cliquetis de la ferraille et le galop des chevaux, débouchait sur la place de la Révolution la grande hécatombe.

Sur cette place, autour de la guillotine debout, autour de la Liberté de plâtre, déjà bronzée par la vapeur du sang, des milliers de têtes coiffées de rouge ondulaient comme un champ de coquelicots. Toutes ces têtes regardaient; des grappes d'hommes accrochés au socle de la statue de Louis XV regardaient; des Tuileries et des Champs-Elysées le Plaisir regardait toutes grandes ouvertes, les fenêtres du Garde- Meuble regardaient.

Les charrettes se vidaient, et ceux qui en descendaient gravissaient l'escalier; ils étaient sanglés, bouclés, basculés... Le couteau tombait; et chaque fois que le couteau tombait, le balayeur Jacot mettait en branle ses grandes jambes, et grimaçant sur son piédestal humide, la bouche fendue, de son balai rougi jetait à la foule des gouttelettes d'un sang tout chaud. La foule, clamante, agitait en l'air cannes et chapeaux.

Sous la guillotine, les petits gâteaux étaient criés, les clochettes des marchands de tisane tintaient, le vol travaillait, dans les chemises rouges la mode se taillait des châles.

La noblesse passait, et elle ne daignait pas entendre qu'on l'injuriait.

Les parlements passaient, portant la statue brisée de la Loi.

Le poète passait, désespéré que la Postérité lui vînt au milieu de son œuvre, et jetant à la foule ses manuscrits ébauchés, et criant qu'on lui volait l'avenir.

La science passait, pleurant de ne pas léguer les découvertes entrevues.

L'éloquence passait, emportant, en son gosier sonore, les foudres muettes.

Il y avait des hommes qui semblaient « friands d'une si belle mort », et qui regardaient le ciel, comme s'ils y étaient attendus par la Liberté, et qui chantaient au pied de l'échafaud.

Il y avait des hommes qui saluaient à droite et à gauche avant de mourir.

Il y avait d'autres hommes qui demandaient à mourir les derniers , pour mourir mieux convaincus que l'homme n'est que matière; d'autres encore qui s'agenouillaient sur la première marche de l'échafaud.

Et quelquefois une charrette suivait où rien ne remuait, où un mort était jeté qui avait fait banqueroute au bourreau.

Il y avait des femmes qui mouraient mieux que des hommes. Il y avait des femmes qui égayaient leurs compagnons pendant la route. Il y avait des femmes qui leur cédaient leur tour à l'arrivée.

Il y en avait qui étaient toutes belles, toutes glorieuses de jeunesse, qui tournaient en leur bouche un bouton de rose, et le jetaient à une larme mal essuyée.

Il y en avait qui se serraient contre leurs vieux pères, pour s'abriter de leur vieillesse et de leurs longues vertus.

Il y avait des femmes qui avaient quatre-vingts ans. Et il y en avait de paralytiques que les aides étaient forcés d'aider à mourir, et qu'on portait à bras sur la plate-forme de l'échafaud.

Il y avait, dans ces femmes, toutes sortes de femmes séparées par leur vie, rapprochées et voisines par leur mort : des femmes dont le nom était né avec la France, des brelandières anonymes , d'autres qui avaient tué, d'autres qui avaient aimé; des comédiennes qui avaient conspiré, des prostituées qui avaient crié : Vive le roi !

Et les hommes qui avaient promis d'approvisionner la guillotine envoyaient vers les villes qui sont dans les plaines, vers les villes qui sont sur les montagnes, vers les villes du nord, vers les villes du midi, chercher de quoi lui mettre sous son couteau. Et ils envoyaient dans la ci-devant Bretagne, et ils envoyaient à Coulommiers, et ils envoyaient à Troyes en Champagne, et ils envoyaient à Clamecy, et ils envoyaient à Dijon, et ils envoyaient à Verdun, et ils envoyaient dans la

Moselle, et ils envoyaient à Angers, et ils envoyaient à Sedan, et ils envoyaient trois fois à Toulouse, et partout là ils demandaient des tètes, et de partout là on leur en envoyait.

Tous les jours un peu de la France était mené sur la place pour saluer la statue.

Tous les jours l'amour de la vie allait s'éteignant dans les hommes.

La terre ne pouvait boire tout le sang de la guillotine. Ceux qui revenaient de la place de la Révolution traînaient par la ville deux semelles sanglantes. Un architecte dessinait au compas le plan d'un aqueduc qui devait mener le sang à la rivière. Le procureur général syndic écrivait au citoyen Guidon : « Je vous fais passer, citoyen, copie d'une lettre du citoyen Chaumette, procureur de la commune, par laquelle vous verrez que l'on s'y plaint qu'après les exécutions publiques des jugements criminels le sang des suppliciés demeure sur la place où il a été versé, que des chiens viennent s'en abreuver... »

Et la nuit venue, quelques-uns de ceux qui avaient vu ces choses, de ceux qui par mégarde avaient heurté des yeux les charrettes, retrouvaient et revoyaient dans les troubles du sommeil ce qui s'était fait. En leur rêve, poursuivi de souvenir, il leur semblait, comme à Fouquier-Tinville au sortir du tribunal, voir la Seine couler du sang. De rouges visions les assaillaient, toutes réelles et toutes pleines d'épouvantement; et ils en étaient venus, ces hommes, à mettre entre eux et le cauchemar des nuits une corde qui les protégeât du somnambulisme de leur terreur.

Un de ces hommes qui dormait ainsi, gardé par une corde tendue d'un chevet de son lit à l'autre, par une de ces nuits de silence, où ne montaient de la ville morte que le bruit des crosses de fusil contre les portes, et les derniers baisers des pères aux enfants endormis embrassés, éveillés orphelins; au temps de messidor

de Tan II, un de ces hommes, éperdu de fièvre, se jeta de son lit à sa table de travail. Une nuit, et l'autre, et l'autre encore, il laissa sa lampe aller jusqu'au matin. C'était un abbé dont la plume écrivait ainsi fiévreuse. Et quoi? — Ce philologue, ce délicat, cette intelligence toute nourrie de goût, cet esprit de bonne famille, il écrivait le Préjugé vaincu, ou Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé au comité de salut public. Il proposait — cet homme qui tenait là dans sa mansarde au faubourg Saint-Honoré, dans son secrétaire fermé à triple tour, et qui gardait comme reliques risquant sa tête pour les garder, les papiers, les archives, l'acte de naissance de l'Académie française; il proposait, ce malicieux de tradition et de routine distinguée, ce moqueur dont Voltaire avait bien voulu prendre en parrainage deux ou trois moqueries ; ce vieillard bouleversé par le spectacle des temps, et allant au plus extrême d'une ironie à la Swift, il proposait aux patriotes qui font une boucherie de leurs semblabes de manger la chair de leurs victimes. Pour railler en l'an II, il avait trouvé « tous les mots sans énergie, toutes les expressions ternes, tous les moyens de style sans effet »; et il apportait tout cru et saignant le festin de Thyeste, cet ami de l'abbé Delille et de l'abbé Barthélémy, cet académicien! Et suivant et divisant par chapitres son épigramme anthropophage, poussant à bout cette imagination monstrueuse qui semble bercée en un cabanon de Bicètre, il proposait l'établissement d'une « boucherie nationale sur les plans du grand artiste et du grand patriote David ». Il réclamait t une loi qui obligeât les citoyens à s'y pourvoir au moins une fois chaque semaine sous peine d'être emprisonnés, déportés, égorgés comme suspects ». Il demandait, l'abbé Morellet,que t dans toute fête patriotique il y eût un plat de ce genre qui serait la vrae communion des patriotes, l'eucharistie des Jacobins! »

HISTOIRE i~'ô

Histoire de la Société française pendant le Directoire.

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