L'EAU-FORTE DE GABRIEL DE SAINT-AUBIN LE SALON LOUIS XV
Parler des dessins de Gabriel de Saint-Aubin, c'est faire l'éloge de la moitié de son talent; aussi voulonsnous parler de ses eaux-fortes, de ces planches charmeresses qui font, du petit maître du xvme siècle, le seul, l'unique aquafortiste français.
Ce que nous avons dit de ses dessins dit assez que le dessinateur était né pour l'eau-forte. L'eau-forte est l'œuvre du démon et de la retouche. Le prime-saut, le premier coup, la vivacité, le diable au corps de la verve et de la main, il faut avoir toutes ces grâces, être plein du dieu — et de patience. Gabriel était l'homme de ce procédé libre, courant, volant, rempli de caprice et d'imprévu avec sa cuisine empoignante, avec ses mystères de chimie, avec les surprises ou les déceptions de la morsure, avec les dégoûts et les reprises de goût pour une planche qu'on jette et qu'on reprend dix fois. Il se jeta au cuivre, et se trouva aussitôt une pointe à lui, allante et venante et toute fourmillante d'amusants travaux, brouillée parfois, mais se retrouvant toujours, et presque insolente de furia et de brio dans des égratignures fines comme des cheveux, douces comme des rayures de pointe sèche; — et toute menue même qu'elle est, cette pointe, elle griffe, quand elle veut, profondément le cuivre et pousse aux noirs de Rembrandt, sans aucun souci de la propreté et du brillante de la gravure du commerce.
Que Gabriel promène ses masques sur les chemins, ou qu'il groupe les nouvellistes dans un café, ou qu'il noue une ronde sous les ormeaux du bal d'Auteuil, c'est toujours même crayon, même tapage, même badinage, même pétillement, même signature de Gabriel de Saint- Aubin à tous les coins de la planche; petites œuvres d'aventure, faites d'un rien, en se jouant, qui
— elles toutes seules — méritent à Gabriel de Saint- Aubin une place dans l'histoire de l'art.
Regardez l'aristocratique et la quintessenciée représentation du monde des chaises des Tuileries. Ce ne sont que deux étroites bandes où l'aiguille, une aiguille à coudre, a roulé quelques heures, de-ci de-là. Voici cependant, sous l'ombre des grands marronniers, audessous des groupes d'Anchise et d'Arrie, tout le beau et le joli monde d'alors, qui vous apparaît, comme si vous le voyiez parle petit bout d'une lorgnette retournée, dans le train et le manège d'une promenade de Lilliput. Par quelle magie? on ne sait vraiment. Et l'on se demande comment dans un pareil gribouillage et comment sur un si petit théâtre, Gabriel a pu montrer le Spectacle des Tuileries.
Mais la petite merveille de Gabriel est la planche d'art par excellence au xvme siècle, c'est le Salon du Louvre en l'année il 53. La montée du grand escalier de l'exposition, sur les marches le colloque de ces deux amateurs barrant le passage à la foule, avec l'arrêt méditatif et contemplateur de cette femme à la main si mollement abandonnée, avec l'ascension paresseuse de cette autre, se faisant porter par un bras amoureux, avec les accoudements de toutes celles-là sur la rampe d'en haut, derrière le petit suisse à la petite hallebarde; la montée du grand escalier dans toutes les attitudes de nature, dans toutes les poses naïves d'une curiosité, le nez en l'air et l'œil déjà aux tableaux, dans toute la variété des mouvements de grâce que met l'action de gravir des marches, en des corps et des jupes de femme : c'est là la planche de Gabriel, et c'est toute cette coquette mimique dessinée par les alternatives d'ombre et de lumière, que font des jours de fenêtre, dans des tournants d'escalier, par le pittoresque éclairage en écharpe. Un vrai tour de force que cette lumière, qui, au milieu des ténèbres de l'image, paraît remuante comme un vrai rayon pe soleil, en la demi-nuit d'une chambre aux volets fermés;
une lumière qui met comme un tremblement de vie sur tout ce qu'elle baigne, sur tout ce qu'elle effleure. Le travail est des plus simples cependant; rien que des rayures verticales ou horizontales, qui prennent des courbes un peu transversales sur les vêtements des personnages, une attaque du cuivre un peu rêche, la dureté des noirs d'une vieille eau-forte; et cela fait cependant si bien, si bien, qu'il semble avoir sous les yeux une estampe de Rembrandt dans laquelle un moment aurait badiné l'esprit du dessin français.