‹ E. et J. de GoncourtChapitre 79 sur 127 · LES TETES DE LA TOUR · texte numérisé non relu

LES TETES DE LA TOUR

Ces têtes de La Tour ne vivent pas seulement par la vérité de leur construction, la réalité de leur dessin, l'illusion matérielle du physique de l'individu; le peintre observateur saisit le moral de la ressemblance. Il fait, en prodigieux physionomiste, le portrait du caractère dans le portrait de l'homme. Ses visages pensent; parlent, s'avouent, se livrent. A tous, La Tour donne cet esprit et cette âme des yeux, le mens oculorum, l'expression par où sort et jaillit la personnalité. Les contemporains disaient justement : Qu'on ôte à Mondeville son violon, il restera la figure de l'enthousiasme musical; qu'on dépouille Manelli de son costume théâtral, qu'on le décoiffe de sa perruque ridicule, ce sera toujours le type du bouffon ultramontain; et qu'on regarde le portrait de M. de la Condamine, on sentira, on verra la surdité. Diderot méconnaît ce grand côté du talent de La Tour, quand un jour il ne veut reconnaître en lui qu'un grand praticien, un machiniste merveilleux. La Tour est plus que cela. Il disait lui-même de ses modèles : Ils croient que je ne

saisis que les traits de leurs visages, mais je descends au fond d'eux-mêmes à leur insu, et je les remporte tout entiers. Voilà ce qui chez le portraitiste dépasse le praticien; c'est l'effort et l'ambition d'être, avec ses crayons, un confesseur d'humanité. Entrer dans la peau de ceux qu'il peint par la fréquentation et un pénétrant commerce, les sortir d'eux-mêmes, par la conversation, les tirer à lui, les accoucher du fond et du secret d'eux-mêmes, les « remporter tout entiers », comme il dit, c'est là ce qu'il lui faut pour ses portraits : embrasser toute l'individualité d'un personnage, signifier tout l'homme par le dedans comme par le dehors par la pose habituelle, le mouvement de nature, le geste échappé, l'attitude révélante, caractériser jusqu'à l'homme social par les marques de l'état ou les signes du métier, tels furent la haute idée, le grand rêve poursuivis par La Tour, et qui élèvent sa vue et sa gloire d'artiste au-dessus de celle d'un simple grand ouvrier d'art. Écoutez-le lorsqu'il en parle : Il n'y a dans la nature, ni par conséquent dans Part, aucun être oisif. Mais tout être a dû souffrir plus ou moins de la fatigue de son état. Il en porte l'empreinte plus ou moins marquée. Le premier point est de bien saisir cette empreinte, en sorte que s'il s'agit dépeindre un roi, un général d'armée, un ministre, un magistrat, un prêtre, un philosophe, un portefaix, ces personnages soient le plus de leur condition qu'il est possible. Mais comme toute altération d'une partie a plus ou moins d'influence sur les autres, le second point est de donner à chacun la juste portion d'altération qui lui convienne, en sorte que le roi, le magistrat, le prêtre ne soient pas seulement roi, magistrat, prêtre de la tête ou du caractère, mais soient de leur état depuis la tête jusqu'aux pieds...

Comme l'homme, La Tour peint la femme du temps en la pénétrant. Dans les portraits qu'il fait d'elle, il exprime les pensées et les réflexions qui occupent la tète de ces « liseuses de IN'ewton ». Il lui donne la profondeur, la diversité et la complexité de sa physionomie. Tout en lui gardant sa poudre, ses mouches et

ses modes, il l'élève au-dessus de ce joli de convention dont abusent les portraitistes d'alors. Il lui ôte ces airs de poupée éveillée qui font d'elle, dans la peinture courante, le type vide, creux et fripon, qu'on imaginerait à une c caillette » d'Angola. Le peintre de Marie Leczinska et de la Dauphine de Saxe sait donner à la femme la douceur attentive, la bonté réfléchie, le sérieux de la grâce, les plus délicates significations du visage féminin au repos. J'ai là sous les yeux, un portrait de femme inconnue, au collier de ruban bleu, au corsage de velours et de dentelles et de cygne : dans ses yeux clairs, aux paupières un peu abaissées et presque clignotantes, il y a le plus doux recueillement d'idées que l'on puisse imaginer, et sur la lèvre sérieuse glisse le plus méditatif des sourires. A côté de ce pastel, voici une préparation : la Dangeville; l'expression ici est tout autre : c est la mystérieuse et énigmatique expression d'une Joconde sensuelle, une Joconde des Menus-Plaisirs. Dans ce carton entrouvert, cette image de la Sylvia, est-ce la folâtre et piquante figure qu'on attend d'une comédienne italienne? Non, dans ces traits fins, ce regard perçant, ce masque délicat de perspicacité, on croirait voir le portrait d'un diplomate habillé en femme. Et comparez tous les sourires de femmes de La Tour, aucun n'est banal; chacun est personnel, appartient à la personne, dessine et souligne un peu de son caractère, de son humeur, de son intelligence, de son âme, de son cœur. Voyez par exemple, à Saint-Quentin, l'opposition de ces deux femmes qui sourient à côté l'une de l'autre. — Là, comme dans tous ses portraits de femmes. La Tour se montre le dessinateur le plus exquis de la plus fine expression féminine : de la bouche.

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