‹ E. et J. de GoncourtChapitre 86 sur 127 · A LA PRINCESSE MATHILDE · texte numérisé non relu

A LA PRINCESSE MATHILDE

Juin 1869. Royat, par Clermont, Grand-Hôtel.

Princesse,

Nous avons bien souvent pensé à vous, depuis que nous sommes ici, dans la patrie des Allobroges et de M. Rouher. Le jeune de nous, arrivé assez souffrant, a été obligé de s'arrêter à Clermont et d'y passer une mauvaise nuit, en un de ces hôtels sales et sauvages, dont l'Auvergne a le privilège. De là, nous sommes venus nous installer à Royat, dans un hôtel presque confortable, à peu près tranquille, et d'où nous avons la vue et la respiration d'un des plus beaux sites du pays. Nous avons eu la chance d'y rencontrer un médecin des eaux, nous connaissant de nom, et on ne peut plus attentionné pour son malade, un de ces médecins revivifiant et remontant le moral des gens avec de bonnes paroles et l'espérance de cette gueuse de santé.

Du reste, aucune distraction. Des bancs en pierre avec des chaînes de fer et une chaise en paille; il me semble que je me baigne à Mazas. Pas de casino, pas de musique, enfin rien : le traitement dans la rigueur de sa sévérité. Des verres d'eau et des verres d'eau, puis des promenades par des chemins de chèvres, sous des châtaigniers où vous accompagnent des eaux chantantes et courantes dans de petits canaux, et des moulins et de petites cataractes aux écumes argentines, et des gorges étranglées par des rocs humides et moussus, tapissés de toiles d'araignées où le soleil s'accroche et brille en gouttes, — et des cavernes, des lavoirs à escaliers enfoncés, d'où l'on croirait voir descendre une Cerverole d'Hébert, et d'où ne descend qu'une Auvergnate.

Quelquefois, assis dans du blé, à l'ombre d'un grand noyer, nous voyons passer les lents indigènes

descendant de la montagne, ou nous écoutons la douce et triste cantilène mélancolique d'un paysan, qui va sous le soleil et la poussière de la route, berçant à cette musique une petite fille jaune et malade, qu'il porte assise sur son bras.

Le monde de notre hôtel est un monde de tons les pays. Il vient de Paris, de Lyon, d'Odessa, de Constantinople. Il y a de jeunes Grecs anémiques, de vieilles filles anglaises ridicules, persécutant mon médecin — homme marié — pour les ausculter à fond; une femme d'Odessa, qui a des yeux comme des yatagans et le teint de la couleur d'un cigare. Au milieu de ces excentriques et de ces exotiques, un général commandant à Lyon, et qui, s'appelant Bataille, la demande dans ce moment-ci, très aimable général du reste...

Voilà donc notre vie, notre monde, nos distractions ici. Ayez donc, princesse, pitié de nous; mettez-vous à ce pupitre, d'où partent des lettres qui nous consolent de ne plus vous voir ; rendez-nous, avec votre plume, un peu d'un de vos mercredis. Parlez-nous beaucoup de vous, de votre santé, de votre ferme de Saint-Gratien, des événements de la semaine dernière, et si c'est enfin fini?

Ah! c'est à Royat, princesse, qu'on regrette « l'amitié voluptueuse • ».

Nous embrassons respectueusement et affectueusement les deux mains de Votre Altesse.

Jules de Goncourt.

1. C'est ainsi que Théophile Gautier avait si joliment baptisé l'amitié de la princesse pour ses amis.

EDMOXD DE GOXCOURT

Les frères Zemganno.

Un livre d'imagination, de rêve et de souvenir, tel est, d'après l'auteur lui-même, ce roman qui raconte la vie de recherches d'art, de luttes et de souffrances de deux gymnastes, cherchant à faire un tour de force qui surpasse tous ceux qu'on a faits jusqu'alors. Sans entrer dans le détail de ce récit émouvant, d'une vérité poussée jusqu'aux larmes, ni raconter le sujet de cette étude à fond de l'art des acrobates, quelques pages détachées, choisies dans trois parties différentes du volume, suffiront à en donner l'arôme, la quintessence et feront connaître les deux frères Zemganno, Gianni etNello, fils de la bohémienne Sténapida.

LE PETIT GYMNASTE; LA CLOWNERIE ANGLAISE; LA PANTOMIME GYMNASTIQUE DES DEUX FRÈRES

Gianni avait associé Nello tout petit à quelques-uns de ses tours pour amuser l'enfant, et dans le dessein de l'encourager et de développer en lui le goût et l'émulation du métier. Plus tard, il sentait en son jeune frère un si ardent désir d'avoir sa part dans ce qu'il exécutait, lui! qu'il l'avait successivement intro-

duit presque dans tous ses exercices, et il était arrivé en ces dernières années, où Nello était devenu un jeune homme, que l'aîné avait complètement perdu l'habitude de travailler seul, et se serait trouvé tout dépaysé, s'il n'avait eu le travail de son frère noué au sie/i. Maintenant quand Gianni jonglait, il prenait Xello sur ses épaules, et cette superposition de deux jongleurs n'en faisant qu'un, amenait dans le voltigeaient des boules, des jeux bizarres et inattendus, des jeux doubles, des jeux alternés, des jeux contrariés. Au trapèze Nello répétait tout ce que Gianni faisait, tournoyant dans l'orbite de son grand frère, tantôt confondu en sa vitesse, tantôt attaché de loin à la lenteur de son flottement mourant. Dans de nouveaux exercices que l'aîné avait étudiés pour produire et mettre en scène le petit gymnaste, Gianni, couché sur le dos, faisait tourbillonner Nello, saisi, lancé, ressaisi par ses pieds : des pieds qui ressemblaient, en ces moments, avoir des préhensions et le doigté de véritables mains. Et c'étaient encore des tours communs et partagés, où se mariaient leurs forces, leurs souplesses, leurs agilités, et où, une seconde seulement, le manque d'entente de leurs deux corps, l'inintelligence de leur contact, pouvait amener pour l'un ou pour l'autre, et quelquefois pour tous les deux, le plus grave accident. Mais il y avait une telle compréhension physique entre les deux frères, que cet accord de la volonté avec les fléchisseurs, les extenseurs et leurs aponévroses pour la production d'un mouvement dans un corps, cet accord semblait seul et unique pour les deux corps.

De ces communications absconses et secrètes entre les membres des deux hommes dans l'exécution d'un tour de force, de ces attouchements de caresses paternelles et filiales, de ces interrogations de muscle à muscle, de ces réponses d'un nerf disant à un autre nerf : « Go! » de cette inquiétude et de cette sollicitude perpétuelle des deux sensitivités, de cet abandon

de sa vie, à tout instant, par l'un à l'autre, de cette continuelle mêlée sauve dans le même péril de deux chairs, naissait une confiance morale qui resserrait les attaches d'instinct entre Nello et Gianni, et développait encore la propension naturelle que les deux frères avaient à s'aimer.

Sinistre est devenue la clownerie anglaise de ces dernières années, et parfois elle vous fait passer légèrement dans le dos ce que le siècle dernier appelait : « la petite mort ». Elle n"est plus du tout l'ironie sarcastique d*un pierrot à la tète de plâtre, un œil fermé, et du rire dans un seul coin de la bouche; elle a même rejeté le fantastique hofmannesque et le surnaturel bourgeois dont elle avait, un moment, habillé ses inventions et ses créations. Elle s'est faite terrifiante. Tous les émois anxieux et les frissonnements qui se lèvent des choses contemporaines, et sous le gris et le sans couleur des apparences, leur tragique, leur dramatique, leur poignant morne, elle en fait sa proie, pour les resservir au public dans de l'acrobatisme. Il y a en elle de l'épouvantant pour le spectateur, de l'épouvantant fabriqué de petites observations cruelles, de petites notations féroces, de petites assimilations sans pitié des laideurs et des infirmités de la vie, grossies, outrées par Y humour de terribles caricaturistes, et qui, dans la fantaisie du spectacle, se formule en un fantastique de cauchemar, et vous donne un rien de l'impression angoisseuse de la lecture du Cœur Révélateur par l'Américain Poe. On dirait la mise en scène d'une diabolique réalité, éclairée d'un capricieux et méchant rayon de lune.

La pantomime gymnastique des deux frères ne ressemblait nullement à celle des clowns anglais de la

dernière heure. Il y avait dans cette pantomime une réminiscence du rire de la comédie italienne mêlée à un peu de la rêverie que les fils de Stépanida mettaient dans le son de leurs deux violons. C'étaient, en ce qu'ils exécutaient, des choses ingénues qui amenaient l'attendrissement, et des choses doucement comiques qui faisaient sourire, et des choses légèrement lunatiques qui donnaient à songer : toutes choses parmi lesquelles la grâce gamine de Nello jetait un enchantement particulier et qu'on ne peut exprimer. Puis ils avaient introduit dans leurs exercices un certain fantastique, qui n'avait rien de cimctiéreux, de triste, de sombre, un fantastique joli, coquet, spirituel à la façon d'un conte noir qui se moque, par-ci par-là, de la crédulité de son lecteur. Et encore tout le temps de l'imprévu, de l'inattendu, de la fantaisie, du caprice, et, à mesure que le temps passait, comme l'éveil, en les membres sveltes de Nello; d'une vie fantasque.

Enfin on ne savait à propos de quoi et comment le spectacle plastique des deux frères évoquait, dans l'esprit des spectateurs, l'idée et le souvenir d'une création ironique baignant dans du clair obscur, d'une espèce de rêve shakespearien, d'une sorte de Nuit d'été, dont ils semblaient les poétiques acrobates.

La Faustin.

Après avoir étudié d'une manière si originale les grandes actrices du xvnr3 siècle et en avoir tracé de vivants et durables portraits historiques, le romancier a pensé qu'il serait curieux de pénétrer plus avant encore dans l'intimité d'une de ces attirantes figures du théâtre, et il a créé, d'après les documents humains, selon l'expression trouvée par lui le premier, ce roman d'une tragédienne moderne, la Faustin ; il nous initie à cette existence mouvante, pit-

toresque, pleine d'imprévu, suivant la femme dans tous ses actes.

11 la montre créant un rôle :

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