La Bible de l'Humanité. Chamerot
les dessins du cachemire et les ampleurs de la tente. Il est charmant et vaste.
Vous avez, nous le savions déjà, pour accoucher les mystères des religions, des mains de femme et des paroles de fée; vous rendez une âme aux Hermès; vous cueillez le sens des cultes dans le cœur des peuples et des races. Et puis vous avez des phrases de lumière, des pages de soleil, des épithètes qu'on respire, des idées qui frémissent sur la tige des mots. On ne dirait pas que vos livres sont imprimés, tant ils semblent vous parler tout près de vous — et comme à l'oreille de la pensée.
Permettez-nous de vous féliciter et de vous serrer la main.
Ed. et J. de Goncourt.
A Flaubert.
Mardi, 9 mars 1869.
Mon bon vieux,
Vous me demandez pourquoi que nous n'avons pas l'air rigolo dans nos lettres? La réponse est bien simple : c'est que nous ne le sommes pas — rigolo, pour un sou. Edmond est presque toujours souffrant, et moi, je suis très littéralement malade d'une gastralgie qui me fait un supplice de mes digestions et à peu près une insomnie de mes nuits. C'est à ce point que dans ce moment nous sommes incapables de travail. Vous comprenez tout à présent.
Puisque vous vous intéressez au bouquin, — il n'y a eu, à peu près, que des attaques bètes et vraiment trop inférieures, une grande tartine à peu près folle dans le Constitutionnel, un flamboyant X... dans Y Inde pendance, un éreintement de Y... Je vous envoie de Zola un article qui, en dehors de la sympathie, expose au public d'une manière vive, nette, nerveuse, ce que nous avons essayé de faire. Sainte-Beuve, vous savez ses colères contre tout ce qui tente d'être haut. Le
livre l'inquiète énormément pour l'avenir de la littérature, — avenir auquel il nous a dit ne pas croire plus qu'à la postérité, — mais pour un certain statu quo classique, qu'ont déjà démoli, nous a-t-il affirmé, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, enfin Gautier et Saint- Victor. Mais vous, vous n'êtes ni Gautier ni Saint-Victor,... vous êtes au delà... vous cherchez le mouvement dans la couleur... C'est encore autre chose... Vous cherchez Y âme des paysages... C'est trop, c'est trop... la littérature n'est pas faite pour cela... Il faut plaire au public... il faut réussir!
Puis il a terminé par nous reprocher, comme un crime, avec une de ces colères dindonnes que vous lui savez, d'avoir faire lire, à Mme Gervaisais, Kant qui n'était pas, de son temps, traduit en Irançais. Ceci nous a semblé venir d'une visite du bon ami Y... Le lendemain nous allions envoyer à Beuve la liste d'une dizaine d'ouvrages de Kant, traduits en français, de 1796 à 1830 avec toutes les herbes de la bibliographie, quand, la lettre écrite, nous avons eu pitié de sa vessie et avons déchiré la lettre.
Dernières nouvelles. Beau trait littéraire. Au dernier thé de la cour, S. M. de toutes les Prusses demandant à l'ambassadeur de France ce qu'il lisait en ce moment, bravement l'ambassadeur répond qu'il lit Mm* Gervaisais. Ça a jeté un froid ! Mme de Valençay, duchesse de Sagan, s'est écriée : « On m'a écrit de Paris que c'était un livre dangereux, immoral et antireligieux. » Le plus héroïque de l'ambassadeur c'est d'avoir laissé échapper le lendemain à déjeuner : « Ah ! on entend vraiment trop d'absurdités dans les augustes assemblées ! »
Pardonnez l'horrible égoïsme de cette lettre, mais c'est une preuve même de notre confiance dans votre bonne amitié.
A vous, toujours.