LES POUPÉES
Puis encore, dans ce vieux corridor obscur, la poupée de Chérie était bien plus « sa fille » que dans les autres pièces du château.
La surprenante et miraculeuse vie prêtée par l'imagination d'une petite fille à un morceau de carton enveloppé d'un bout de chiffon : ce morceau de carton qu'elle berce, qu'elle gronde, qu'elle amuse d'histoires, qu'elle soigne de ses bobos, auquel elle donne à manger sa soupe ! — en cela victime volontaire d'une illusion tout à fait extraordinaire, et dans laquelle l'inanimé et la mort de ce qu'elle touche n'a pas même le pouvoir de l'enlever à son hallucination maternelle. La poupée ï ce besoin irrésistible de la petite fille qu'on ne voit jamais s'en passer, et qui met, aux champs, entre les mains des petites gardeuses de bètes, des poupées fabriquées avec leurs mouchoirs roulés autour d'une touffe d'herbe. La poupée ! cette espèce de jaillissement de l'instinct maternel, et peut-être le tâtonnement et l'apprentissage de soins que donnera plus tard à l'enfant de ses entrailles la mère de la poupée ! Et plus l'enfant est seule, moins elle a de frères et de sœurs, moins elle compte de petites compagnes, plus la poupée devient à ses yeux de la chair et des os, et
se fait pour elle, dans la pénombre des appartements, une compagnie vivante.
Chérie eut toutes sortes de poupées, des poupées de carton, des poupées de peau à la figure de porcelaine, des poupées aux paupières qui se ferment, des pouj qui disent papa et maman quand on leur presse le ventre, des poupées toutes petites, des poupées toutes grandes et dont la jupe de soie bleue delà plus gigantesque envergure servit à la fille d'une ouvrière du château pour rendre le pain bénit, des poupées bon marché, des poupées horriblement chères ; mais toutes ses poupées n'avaient pas le don de devenir « ses filles >. Et ne croyez pas que la perfection de la poupée, que sa cherté amenassent l'adoption. Cela venait d'un je ne sais quoi qui. dans une poupée parfois trop grossière, lui parlait comme dans un être humain. Ainsi, une de ses poupées à laquelle elle s'attacha le plus fut une poupée assez commune, une poupée en carton achetée à Nancy; malheureusement, un jour de distraction, elle l'oublia sur un banc du parc, il survint un orage dans la nuit et. quand elle la retrouva le matin, c'était une bouillie, ses doigts enfonçaient dedans. Je n'ai pas besoin de vous dire l'épouvantable désespoir qui suivit. Chérie passa deux ou trois mois sans plus s'intéresser aux nouvelles poupées qu'on lui donnait, pareille à une mère qui aurait perdu un enfant chéri et qui ne voudrait plus en aimer d'autre.
Enfin, un jour qu'on se livrait à un rangement dans le château, on trouva dans le haut d'une armoire une poupée dont on ne s'expliqua pas la présence. Od crut à une poupée achetée par la mère du maréchal en vue d'un cadeau important, et qui, par une raison ou par une autre, n'avait point été fait. La poupée était intéressante en ce qu'elle présentait un parfait échantillon de la mode de 1830. Coiffée d'une sorte de toque bleue, surmontée d'une grande tige de fleurs retombante, elle portait des manches à gigot et avait des socques. Cette poupée qui se déshabillait était
accompagnée d'un trousseau complet, contenant une demi-douzaine de chemises, de paires de bas, de mouchoirs, que dorénavant on lavait régulièrement en même temps que le linge de la maison dans les lessives du château, avec l'ordre de les remettre à Mademoiselle en personne.
Pourquoi Chérie se prit-elle de passion pour cette poupée archaïque ? Peut-être à cause de l'imprévu de la trouvaille; peut-être pour une espèce de regard qu'elle avait dans l'émail de ses yeux. Quoi qu'il en soit, on eut affaire cette fois à une ardente maternité. Afin d'empêcher qu'elle attrapât froid la nuit, des plumes ramassées tous les jours dans le poulailler, Chérie lui fabriquait de petits édredons bien chauds, et pour la raccommoder, elle apprenait à enfiler ses premières aiguilles, et, de peur même qu'elle s'ennuyât toute seule à la maison, elle emmenait Mllc Mastoc en ses promenades avec elle, traînant la lourde jeune personne dans une petite voiture à laquelle elle s'attelait.
Une particularité curieuse. Cette occupation tendre, ces gâteries, ce dorlotement de la petite fille de carton, calmaient les mouvements d'humeur de Chérie, faisaient tomber ses colères, adoucissaient, bonifiaient la petite fille, et la mettaient après dans la disposition d'esprit enjoué d'une femme qui s'échappe d'entre les caresses d'un petit être aimé.
Les poupées qui devenaient vraiment ses filles , Chérie avait la singulière idée de vouloir qu'elles fussent baptisées. Le baptême de Mastoc, dans le corridor des Maréchaux, fut une véritable solennité qui aurait fourni un charmant tableau de genre.
En tète de l'enfantine et drolatique procession, le maréchal qui se trouvait au Muguet et n'avait pu se dérober à la réquisition de sa petite-fille, le maréchal marchait, travesti en suisse d'église de fantaisie, tenant à la main un fragment de hallebarde rouillée, découvert dans les fossés du château, et portant sur la tète
un vieux chapeau de son temps de l'École polytechnique. Derrière lui, venait son valet de chambre jouant le rôle de bedeau avec toutes les serviettes de la cuisine. Une couturière, qui travaillait au Muguet, endimanchée dans sa plus belle robe, berçait le poupon de carton, voilé d'un grand mouchoir. Enfin, le rôle du curé était rempli par le petit garçon du jardinier à qui on avait fait passer sa chemise sur le jupon noir de Lizadie et qui, avec un morceau de tatïetas pour rabat sous sa figure joufflue, blanche et rose, ressemblait un peu à un de ces jolis petits abbés en porcelaine de Saxe du xvme siècle. Et de graves sourires, et la distribution de boites de dragées lilliputiennes, et quand il fut question de faire mine de signer. 1 ouverture au hasard dans un grand volume du Musée de Florence, à une page remplie par une académie d'hommes, ce qui fit rire les grandes personnes, — et aussi les petites, de confiance.
l'essaiement de la robe
Puis, voici Chérie jeune fille, se préparant à faire son entrée dans le monde et allant essayer sa robe chez le grand couturier Gentillat.
Des jours très pris, très occupés, les jours qui suivaient, des jours donnés à l'essaiement de la fameuse robe, à des séances de deux heures, au bout desquelles le cœur était au moment de manquer à Chérie, qui rentrait à l'hôtel de la Guerre, légèrement migrainée, et attendait le dîner allongée sur une chaise longue.
D'abord, une séance en tète à tète avec la corsngère seule. Elle entre, tenant un de ces morceaux de grosse toile dont les tailleurs se servent pour le matelassement de leurs habits, et la voici coupant et épinglant sur le corps de la fillette cette toile dans laquelle elle enferme les contours vivants de cette jeune poitrine, de ces épaules, de ce dos : ce qu'elle fait avec une
exactitude dans laquelle elle semble se complaire amoureusement, si bien que lorsqu'elle a fini, dans ce rêche chiffon tenu par des épingles, elle emporte véritablement un moule parfait du torse.
Succèdent les séances où l'on a affaire simultanément à la corsagère, à la jupière chargée des relevés de la jupe et des détails de la traîne, à la demoiselle spéciale pour le montage de la jupe qui ne regarde pas la jupière, enfin à la demoiselle aux épingles.
Le corsage est apporté tout couturé, couturé et baleiné, mais seulement bâti au-dessous des bras et à l'épaule, et aussitôt qu'il se trouve en place : crac, crac, c'est la corsagère qui défait violemment le bâti; crac, crac, qui casse le fil à petits coups de doigts colères, puis rassemble les morceaux disjoints, et les fait se toucher étroitement, sans boursouflure, ni godage, les réépinglant avec une application attentive, dans laquelle s'apaise et se tranquillise sa vivacité brouillonne de tout à l'heure.
Arrive le tour de la jupière pour draper la jupe sur un dessous de soie, et qui, tout le temps aux pieds de la femme qu'elle habille, se traînant par terre sur une main et sur une hanche, tourne, tourne indéfiniment à l'effet de déterminer la rondeur de la jupe, enfournant presque la cliente de son éternel tournoiement de culde-jatte.
Peut-être est-ce dans les modes, ce produit exclusif du goût et des doigts parisiens, que seulement subsiste encore à Paris l'amour-propre de l'ouvrier, ce sentiment, hélas! s'en allant tous les jours, ce sentiment noblement orgueilleux qui, dans notre industrie d'autrefois, apportait un peu de l'ambition de l'artiste, ne visait pas seulement au salaire, et s'efforçait, en la confection des jolités inférieures, de s'approcher de la perfection, d'y faire acte de maîtrise. Eh bien, à l'heure présente, dans ces ateliers de modiste masculin, chez ce petit monde ouvrier de femmes aux légères mains associées aux imoginntions du patron, c'est là mainte-
nant qu'il faut chercher la fiévreuse émulation du petit chef-d'œuvre.
Réussir une toilette, façonner une délicate chose ayant presque les qualités d'un objet d'art, voilà qui les pousse à travaillera l'envi. et sans jamais se lasser et se rebuter, surtout quand la femme est comme Chérie, jeune, jolie, élégante, et qu'elle n'a pas la taille de couturière, et qu'on la trouve «tout faite », ainsi qu'il se dit en ces endroits, pour exprimer qu'elle est divinement bien faite.
La robe semblait finie, terminée, quand Gentillat faisait son entrée dans le petit salon. De la porte, presque à la distance d'où l'on regarde un tableau pour en juger l'effet général, pendant quelques secondes, le couturier enveloppait la robe d'un regard impassible, où rien ne se laissait lire, puis après un silence à la Napoléon, s'écriait : « Non. ce n'est pas cela! » et de ses doigts prestes, en un clin d'œil, sans diminuer le décolletage, et rien qu'en en diminuant l'ondulation, le serpentement, il le changeait absolument, rendait la toilette toute virginale.
Et, encore du farfouillement de ses doigts, pendant un instant, dans le tulle de Tépaulette, dans l'aérien tissu ne cachant, ne voilant rien, ne masquant rien, de cette épaulette ainsi reprise et qui n'en était pas une cependant, il entourait l'aisselle d'un enveloppement pudique, de quelque chose comme la tombée ombreuse d'une blanche aile d'oiseau qui pendrait au-dessus de la mousse d'un nid.
Puis sur l'assemblage des devants, des petits côtés, du dos, qu'on aurait cru parfait, définitif, les deux pouces de Gentillat se promènent à plat de chaque côté des coutures, les soudant petit à petit, ne laissant entre elles que la suture invisible existant parmi des morceaux de papier collés bout à bout, — et il réépingle, réépingle, réépingle.
Un travail de juxtaposition sur les rondeurs et les rentrants de ce corps, comparable à raffinement d'un
contour, laborieusement cherché par un sculpteur dans sa glaise, et dont il se recule de temps en temps et à laquelle il revient, toujours resserrant et amenuisant la ligne, sous une adhérence de l'étoffe qui semble impossible.
Les doigts, les doigts de ce diable d'homme, on ne peut vraiment exprimer ce dont ils étaient capables, et le merveilleux chiffonnage qu'ils mettaient soudainement dans une étoffe touchée par eux, et la magique vision qu'ils vous donnaient un instant d'un brimborion de toilette, vous apparaissant comme arrêté, comme cousu, et qui s'en allait en un flot lâche d'étoffe, quand ils se desserraient, ces doigts! C'est ainsi qu'au dernier moment, ne se trouvant pas encore satisfait de la forme de l'épaulette, dans une poignée de tulle plaquée d'une seule main sur l'épaule de Chérie, le couturier laissait entrevoir, parmi le jour de ses doigts ce tulle miraculeusement froncé, dessiner et le bouillonné, et le petit biais, et la ruche de la plus gracieuse et de la plus chaste épaulette de robe de jeune fille.
Tandis que l'illustre Gentillat donnait la dernière main à la création de cette robe, qui était la curiosité, l'occupation, l'entretien de l'atelier, de temps en temps la porte du petit salon s'entre-bâillait, et par la porte arrivait, dans une intonation chatte, cette demande à tour de rôle de chacune des demoiselles :
« Veut-on me permettre de voir un peu? »
Les pièces de Germinie Lacerteux et de Manette Salomon ayant été tirées par Edmond de Goncourt des romans de son frère et de lui, nous prendrons une scène de la bouffonnerie satirique, due à lui seul, intitulée : A bus le Progrès! dans laquelle un voleur s'introduit chez un vieux peintre pour le dévaliser et où ce dernier philosophaille avec lui, au lieu de le faire arrêter :