‹ E. et J. de GoncourtChapitre 91 sur 127 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Le VOLEUR, qui est allé à la baie du fond et qui est en train d'inspecter longuement les alentours, en sifflotant, pendant que le vieux peintre donne des signes d'impatience et de mauvaise humeur en fumant

sa pipe. Au fond une mauvaise affaire qu'une maison dans la banlieue. . . et près d'un chemin de fer. (S'adressant au vieux peintre.) Tout danse chez vous, n'est-ce pas?... pas un pêne neutre dans la gâche d'une serrure... Il y a des craquements qui vous font croire, toutes les nuits, qu'il y a des voleurs marchant sur votre tète, et c'est empoussiéré de noir, comme les vêtements d'un voyageur qui a cent vingt heures de wagon... et votre cartel s'arrête... et votre vin de Bourgogne tourne dans la cave... et avouez-le, pour votre sommeil, pour votre travail, pour le recueillement de votre pensée, il y a une chiennerie, semblable à celle de la villa d'Auteuil, quelque chose de mille fois pire, dans vos oreilles,

que tous les pianos de Paris, et tous les métiers à bruits

discordants et assourdissants. (A toutes les phrases du voleur, le vieux peintre fait des signes d'un assentiment plus marqué.) Et

encore, avec cela, pas gardé.

Le père. Pas gardé... Vous l'avez dit, jeune homme, et vous ne savez peut-être pas que le peuple français est le peuple de toute la terre qui paye le plus d'impôts.

Le voleur. Pas gardé, pas gardé du tout... Tenez : des deux sergents de ville qui ont la mission de se promener sur votre boulevard, l'un est en train de faire un piquet interminable avec le cocher du 27, et l'autre...

Le père. Oui, c'est vrai... Sous l'Empire je les trouvais toujours en rentrant sur mon asphalte, et, quand il pleuvait ou neigeait, souvent dans le renfoncement de ma porte, tandis que maintenant...

Le voleur. Oh ça, on ne peut pas dire qu'il n'est pas tout à fait charmant pour nous, ce gouvernement... Jamais on ne nous a laissés plus libres, plus tranquilles, plus à nos affaires... jamais n'a existé une police moins tracassière. et de si bons petits sergents de ville à la papa pour mes confrères... et même des présidents de la correctionnelle aussi caressants... Non. du temps que j'ai été chien de commissaire de police... Eh bien, est-ce bête, est-ce bête, est-ce bête, je n'ai pas de sympathie pour ce gouvernement... oui, c'est invraisemblable, je suis né avec un tempérament réactionnaire.

Le père. Toi réactionnaire?

Le voleur. Réactionnaire et conservateur!

Le PÈRE, levant les bras au ciel en riant. Enfin voilà un

homme de mon bord... ce n'est pas absolument le coreligionnaire que j'aurais choisi... mais enfin il faut accepter ce que Dieu nous envoie...

Le voleur. Hein, nos gouvernants! Oh! les bons types... Un souverain qui semble l'ingénieur réussi d"un roman d'Ohnet... Un ministre de la guerre, commandant l'armée, en uniforme de pékin, avec un cha-

peau en tuyau de poêle... Des hommes d'État fabriqués dans des caboulols... Une Chambre composée d'huissiers et de vétérinaires de province...

Le père. Oui, le règne de la médiocratie provinciale... Mon beau, mon grand, mon intelligent Paris, sous le joug de l'obscurantisme de prétendus grands hommes de chef-lieu... Crois-tu, mon petit, que j'ai entendu de mes oreilles un nouveau préfet de la Seine, arrivant de je ne sais où, demander l'avenue de l'Opéra?

Le voleur. Ah ! oui, ce pauvre Paris, on l'a fièrement provincialisé, déparisianisé... Y entendez-vous encore la jolie langue grasseyante du natif de l'endroit"?... Non, on n"y entend plus que les résonances du Provençal, de l'Auvergnat, du Wallon...

Le père. Et un Conseil municipal... tu n'as jamais été à un bal dans un ministère?... Suis-je godiche de le demander ça. comme si... Eh bien, si tu y avais été, tu aurais vu les femmes desdits conseillers, casernées dans un salon, se tenant par la robe à la queue leu leu... et que l'on venait voir de la porte, comme des bètes curieuses.

Le voleur. Et, nom d'un chien, un système électoral qui permet que le peuple français soit empoisonné par

les marchands de vin. (S'asseyant à demi sur la table à thé et

prenant un gâteau.) Vous permettez, n'est-ce pas? Hier, je n'ai pas eu le temps de dîner.

Le PÈRE, le regardant avec bienveillance. Il doit y avoir

encore du thé; rallume l'esprit-de-vin. (Poussant un soupir.) C'est vraiment dommage que tu sois une canaille... car il y aurait plaisir à causer politique avec toi... Mais tant pis, la langue me démange... Il faut que ça sorte... Voyons, qu'est-ce qu'ils nous embêtent avec leur droit divin de la République!... Nous en sommes à l'heure de nous ficher de la forme des gouvernements, et de n'avoir pas plus de sentimentalisme pour la République que pour la Monarchie, que pour l'Empire : et voilà mon idée à moi... Ce qu'il nous faut, c'est le gou-

vernement dont les gouvernants nous prendront le moins cher pour nous gouverner : un gouvernement en adjudication, qui se soumissionnerait comme une fourniture de godillots pour l'armée... oui, une société de banquiers... la société qui ferait les plus grands rabais aux contribuables pour les gouverner depuis leur naissance jusqu'à leur trépas... et tu sais, un gouvernement, s'il filoutait, qu'on enverrait au bagne! Le voleur. Au bagne!

Sophie Arnould.

La célèbre chanteuse était également fameuse par son esprit: le chapitre consacré à cette partie de l'étude sur la grande actrice du xvme siècle est un des plus vibrants du volume :

l'esprit

Comment le saisir et le dire, cet esprit de Sophie Arnould? Il était impromptu, courant, volant; — une envolée de guêpes! Il était une pensée, un mot, un éclair. Il était l'esprit de Paris, de la Comédie, d'une femme et d'une fille foulant aux pieds les étiquettes de la parole, à l'aise partout et avec tous, et soumettant les plus nobles oreilles au langage familier de la nature sans toilette. Il était une massue et une malice. Il enfermait une larme dans un lazzi, une idée dans un calembour, un homme dans un ridicule. Du sublime de la gaminerie, il allaita l'exquis du goût, du gros sel à l'ironie divine, de l'Opéra à Athènes. Jamais au monde si merveilleuse machine à mots, que cette Sophie! et si bien dotée et si bien armée! Elle-même comparait sa tète à un miroir à facettes. Que d'étincelles et de flammes! Quelle soudaineté! et que d'éclaboussures sur tout son temps! tant de phrases, tant de mots

bondis de sa bouche, gardés par l'anecdote comme la chanson, l'écho et le testament libre du xvine siècle; des définitions de choses indéfinies qui ressemblaient à un coup de feu sur un revenant; des soufflets du bout des doigts, des vengeances du bout des dents, des attaques et des ripostes, un génie comique, une compréhension, une imagination, une verve argent comptant; une vision simultanée de l'intention, du sens, et de l'orthographe des paroles; des bonnes fortunes de termes, des mariages d'inclination de mots, des saillies et des épigrammes qui séchappaient de ses lèvres, sur l'aile de la plus jolie voix du monde; des jeux de langue où le hasard avait l'esprit du pamphlet; des railleries qui saluaient une illusion avant de la tuer; des exécutions d'amour-propre en une seconde, le fouet de Beaumarchais cinglant et battant dos, visages et masques ; des mystifications pleines de grâces ; des parades à jouer sur un théâtre de la comédie humaine; des caricatures morales; des silhouettes à l'emporte-pièce; des portraits indiscrets de ressemblance comme l'ombre des gens; et Dieu, et le diable, et du La Rochefoucauld déboutonné, et de l'Aristophane au vin de Champagne, et des polissonneries oubliées sur terre par Piron, et des satires d'une ligne, et des épitaphes dont les vivants ne revenaient pas, et des épithètes mortelles, et des riens qui sont devenus des maximes, et des maximes qui sont devenues des proverbes ! et des baptêmes d'idées qui ne sont plus à refaire, et des paroles qui ont fait l'esprit de bien des sots et la fortune de bien des causeurs; et des drôleries à la pointe du mot, qui enlevaient le rire : notre jolie langue de finesses et de sous-entendus maniée dans le meilleur de ses délicatesses; un tribunal enfin, l'esprit de Sophie! le petit journal du temps, le compte rendu malin de l'opinion publique, le censeur, et la terreur, et le lutin enjoué des hommes et des choses, des coulisses et des ministères, des systèmes et des événements, des modes et des soleils levants!... Et voltigeant à travers tout

cela, comme une sagesse Légère, comme une charité galante, la philosophie d'Épicure et de Ninon.

Est-il besoin de répéter la réponse qu'elle a faite la première à un : « L'esprit court les rues. » — « C'est un bruit que les sots font courir! » et le mot sur la tabatière qui portait d'un côté Sully et de l'autre Choiseul : « Oui, c'est la Recette et la Dépense! » ou bien le mot sur la lèpre de La Harpe : » C'est tout ce qu'il a des anciens! » En voulez-vous un autre d'une méchanceté plus polie, plus raffinée, plus française? Bernard composait son Art cl aimer sous un chêne : « Je m'entretiens avec moi-même. — dit le poète au salut de Sophie. — » Prenez garde, vous causez avec un flatteur! » Et encore, dans ce même ordre de phrases bien nées, dans la gamme délicieuse des câlineries du cœur, quoi de plus charmant que ce reproche fait à Helvétius qui lui envoyait un cadeau, et ne lui en parlait pas : « Est-ce que vous voulez perdre ce que vous m'avez donné? »

Madame Saint-Huberty.

C'est la préoccupation du costume dans ses rôles que nous trouvons chez la chanteuse de si grand et si personnel talent qu'était Mme Saint-Huberty, ainsi qu'en fait foi ce chapitre :

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