LE DERNIER BALLET
Le ménage Despréaux-Guimard, en ces dernières années, habitait rue de Ménars, en entrant par la rue de Richelieu, à droite, dans la maison où se trouvait, en 1865. une Assurance.
Là. la Guimard continuait à voir, ainsi qu'avant la Révolution, une assez nombreuse société, et nécessairement la conversation des uns et des autres ramenait toujours le souvenir des triomphes de la danseuse à l'Opéra. Et chez tous, c'était un regret qu'on n'eût pas une idée de ce talent merveilleux, auquel avait applaudi toute une génération, et c'était autour de la femme une curiosité, presque indiscrète, de quelque chose qui pût donner à son monde, un rien du spectacle de la danse de la Terpsichore de jadis. Enfin, « on arriva à cette flatteuse exigence, que l'artiste septuagénaire assemblât, sans se fatiguer, quelques pas » des ballets où elle avait eu le plus de succès.
La Guimard refusait mollement, se retranchant derrière son âge, et la décrépitude de son vieux corps. Mais Despréaux, cet éternel amuseur des gens, cet imaginateur de machines divertissantes, fît dresser dans son salon un théâtre, dont le rideau d'avantscène ne laissait voir que le genou et les jambes des acteurs. Et lui et sa femme, affublés dans les parties visibles, au-dessous du rideau, d'une tunique pailletée et de la chaussure traditionnelle, sauvant ainsi tout ce qu'il y avait de vieux dans leur tête, dans leur torse, se mirent à danser avec des jambes et des pieds qui semblaient tout jeunes.
Les invités qui assistaient à cette représentation restèrent sous le charme de cette espèce de résurrection du talent de la vieille danseuse, et Charles Maurice dit :
« Le pied, d'une extrême coquetterie, s'était conservé souple et vigoureux; la jambe fine et solide donnait à l'accentuation des pas, presque toute la fermeté du jeune âge, et la correcte exécution de l'ensemble rappelait , de l'ancienne école , ce qui aurait fait envie au goût moderne. En un mot ce spectacle était des plus séduisants, en ce qu'il prêtait, par l'imagination, de l'esprit à la danse visible, et du dramatique à la pantomime qu'on ne voyait pas. »
Le succès de cette représentation, Charles Maurice le déclare prodigieux, et ce fut à qui solliciterait des places pour les représentations futures. Mais la santé de MUe Guimard s'opposa à ce qu'on y donnât suite, après cinq ou six soirées.
Plus tard, plus tard, retirée tout à fait du monde, devenue casanière, vivant au coin de son feu, si par hasard quelqu'un mettait la conversation sur son glorieux passé à l'Opéra, la Guimard amusait la petite société réunie autour d'elle, avec quelque chose qu'elle tirait d'à côté de son fauteuil, et qu'elle appelait son théâtre. Ce théâtre grand comme une petite caisse, la femme qui avait eu le théâtre de Pantin et de la
Chaussée-d'Antin, le mettait entre ses jambes, sur une chaufferette. Puis on la voyait lier deux de ses doigts, se baisser, lever la toile, annoncer un ballet quelconque, et par une merveille de mémoire et d'agilit é de main, danser, avec ses deux doigts, tous les pas de ce ballet : — ses pas à elle, et les pas de celles qui l'avaient précédée, et de celles qui l'avaient doublée, — faisant, dans cette originale et spirituelle représentation, apprécier la supériorité de sa danse. Et après le premier ballet, un second, puis un autre encore... la vieille Guimard, repassant ses triomphes d'autrefois, oublieuse de l'heure.
La maison d'un artiste.
Dans ces deux volumes, Edmond de Goncourt a donné l'exacte et merveilleuse description de tous les objets d'art que contient sa maison, un musée vivant sous sa plume, où, à côté d'une peinture minutieuse de quelque rareté, tableau ou japonaiserie, se trouve un souvenir mélancolique comme celui-ci :