‹ E. et J. de GoncourtChapitre 94 sur 127 · LES DONS · texte numérisé non relu

LES DONS

Le chapitre qui nous décrit ses dons est également des plus intéressants :

Comme femme de théâtre, comme tragédienne, il faut le reconnaître, Mlle Clairon tenait de la nature les

plus heureux dons, les plus extraordinaires moyens dramatiques.

Elle avait la puissance des poumons, l'articulation la plus nette, la plus détachée, une voix sonore, timbrée, juste, moelleuse, et susceptible de toutes les intonations, une voix qu'à force de travail, elle était parvenue à assouplir, à régler à sa volonté, à attendrir même presque à l'imitation d'une taille, un peu voilée; elle avait un débit pur, motivé, senti, et, selon une expression du temps, distribué avec une exactitude locale tout à fait étonnante.

Elle avait une figure expressive, des yeux de flamme, d'où jaillissait la compréhension passionnée de son rôle, une mobilité de traits donnant à sa physionomie une énergie fiévreuse, propre à la peinture des grandes passions.

Elle avait de la noblesse, de la fierté, pour ainsi dire, dans son maintien, ses attitudes, sa gesticulation, ses mouvements, ses coups de tète — et d'une stature médiocre à la ville, je ne sais par quel artifice elle paraissait, sur la scène, d'une taille au-dessus de la taille ordinaire des femmes.

Elle avait une mémoire prompte, rapace, dévorante.

Elle avait une faculté de travail cérébrale, donnée à très peu de femmes, disant « que le travail était pour elle un plaisir », et mentionnant toutes les études qu'il lui avait été nécessaire de faire pour parvenir à distinguer les différences, si légèrement nuancées, qu'il y a entre l'ironie et le dédain, le dédain et le mépris, la chaleur et l'emportement, l'impatience et la colère, la crainte et l'effroi, l'effroi et la terreur.

Elle avait enfin, toute maladive qu'elle était, la force nerveuse que demande cette profession fatigante, la force d'enfermer en soi, pendant des années, toutes les émotions tragiques du passé, et de vivre journellement dans le contact et l'intimité émotionnante de toutes les catastrophes humaines des temps antiques et modernes.

Donc, Mlle Clairon possédait les quatre dons de nature, qu'elle déclare indispensables pour la réussite au théâtre : organe, extérieur, mémoire, force.

Et en plus, l'intelligence, et en plus encore, une qualité qu'on lui refuse assez volontiers : la sensibilité, non la sensibilité qui se traduit en modulations plaintives ou en inflexions mollement pathétiques, mais la sensibilité que le siècle appelait sensibilité ardente.

Puis, chez Mlle Clairon, il faut toujours en revenir à la profonde et calculée science, non seulement des habiletés de génie, mais aussi des petits trucs, avec lesquels la tragédienne rendait, d'après un certain beau idéal, l'Ambition, l'Orgueil, la Jalousie, la Haine, la Fureur, toutes passions du domaine dramatique. C'est ainsi qu'elle employait des poudres de différentes couleurs, pour se durcir et s'adoucir les sourcils et les cheveux, mais qu'elle ne mettait jamais de blanc — le blanc qui, d'après elle, grossit la peau, immobilise les muscles, ne laisse rien passer de l'âme de l'acteur, à travers son visage emplâtre.

Et de cela, elle parle avec une autorité indiscutable, la femme qui avoue, pour les jeux de la physionomie, avoir étudié l'anatomie de la tète, et qui, dans une note de ses Mémoires, renvoie à ce sujet au passage de Buffon sur la description de l'âge viril de l'homme.

Or, écoutez sur cette physionomie de Mlle Clairon, un peu parente de la physionomie de Garrick, épouvantant de sa ressemblance avec le défunt, le peintre Hogarth, qui faisait, d'après lui, le portrait de leur illustre ami Fielding, récemment mort, écoutez un de ses contemporains :

« Un jour, MUe Clairon s'assit dans un fauteuil et sans proférer une seule parole, elle peignit, avec le le visage seul, toutes les passions, la haine, la colère, l'indignation, l'indifférence, la tristesse, la douleur, l'amour, l'humanité, la gaîté, la joie, etc. Elle peignit non seulement les passions en elles-mêmes , mais encore toutes les nuances qui les caractérisent. Par

exemple, dans la crainte, elle exprima la frayeur, la peur, rémotion, le saisissement, l'inquiétude, la terreur, etc. Sur ce qu'on lui témoignait de l'admiration, elle répondit qu'elle avait fait une étude particulière de l'anatomie, qu'elle savait quels muscles elle devait faire agir, et qu'ensuite la grande habitude l'avait mise en état de faire, pour ainsi dire, agir les fils... »

La Guimard.

Après Sophie Arnould, H"* Saint-Huberty, les célèbres chanteuses, Mlle Clairon, l'illustre tragédienne, c'est la triomphante danseuse la Guimard, dont l'historien nous conte la vie mouvementée, à travers des péripéties de toute sorte, et il nous la montre, vers la fin de son existence, cherchant à prolonger l'illusion de ses succès d'autrefois.

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