LES PORTRAITS DE FAMILLE
De chaque côté de la cheminée, au-dessous de deux appliques de jade vert, feuillagées d'un bouquet de plumes de paon, sont suspendus à droite et à gauche
des portraits de famille, des miniatures dans des cadres de cuivre doré.
Celle-ci, c'est ma grand'mère maternelle : Mmc Le Bas de Courmont-Pomponne, mariée au fermier général guillotiné en 1793. Isabey l'a représentée sous un toquet de velours liséré d'un ruban feu, jeté sur sa chevelure poudrée, la poitrine couverte dune chemisette transparente, dans l'ouverture carrée dune robe de velours bordée de fourrure. Et dans le pittoresque de ce costume de polonaise du Directoire, apparaît la séduisante femme, avec ses immenses yeux noirs, son nez à la Roxelane, sa bouche rouge. Ma grandïnère avait été une des beautés de cette époque de plaisir, une de ces veuves qui oubliaient la Terreur au bal, et le poétereau des Modes ou la Soirée d'été (1797) a même décoché quelques vers contre sa coquetterie et ses toilettes excentriques :
Mais, est-il vrai, dis, superbe C....ont, Qu'un casque un jour ait ombragé ton front'
De cette grand'mère, j'ai le souvenir d'une vieille femme, se tenant du matin au soir — sauf une petite promenade à quatre heures, au bras d'un abbé, dans le passage de l'Opéra, — se tenant dans le demi-jour d'un appartement très élevé , au mobilier comme emballé sous de vieilles housses, et où partout traînaient des livres de cabinet de lecture : les mémoires des temps qu'elle avait vécus. Son grand corps frileux était toujours empaqueté dans de jaunes cachemires de Tlnde, attachés sur elle par un nœud à l'enfant, et sa pâle et encore belle figure s'amusait de mon bruit, de mes interrogations, mais sans parler, sans répondre, sans sourire; enveloppée du silence un peu intimidant des vieilles gens qui ont traversé des révolutions.
Celle-là, c'est ma mère, peinte en 1822, l'année de
son mariage. Coiffée de petits frisons dans lesquels est posé de côté un floquet de rubans bleus, un rang de perles au cou, elle porte une robe de mousseline blanche à rayures satinées, qu'attache une ceinture bleue, et que resserrent, à la saignée des bras, deux bracelets de la soie et de la couleur de la ceinture et du floquet des cheveux. Cette toilette de jeune fille va le mieux possible à ses yeux limpides, à son teint pur et frais, à cette petite bouche dont héritera mon frère, à cet air d'ingénuité et de timidité qu'elle a gardé toute sa vie.
Sous le portrait de ma mère, le portrait de mon frère : une photographie d'après un daguerréotype exécuté en 1855, le seul portrait qui donne l'enjouement moqueur de sa figure, et l'expression de cette spirituelle gaieté, qui faisait se dire entre eux aux domestiques de la famille : « M. Jules dîne ce soir, on va rire. »
De l'autre côté de la cheminée, c'est le portrait, en habit galonné d'or, de Laurent l'ingénieur, le créateur du canal de Picardie, le glorieux anobli fait marquis de Villedeuil , et avec les descendants duquel ma famille a eu des alliances et d'intimes amitiés. Des traits carrés, une figure de volonté que ce Laurent de Villedeuil.
Sous le portrait de Laurent de Villedeuil, le portrait d'un parent dont j'ignore absolument le nom, mais le portrait d'un terrible bon vivant de l'ancien régime, montrant, au-dessous des frimas d'une tête poudrée à blanc et d'épais sourcils noirs, un teint où î'allumement sensuel met comme du fard parmi les bleuissements d'une barbe vivace.
Auprès de ce portrait, la médaille en bronze doré de mon grand-père à l'Assemblée nationale portant la légende : Louis XVI, restaurateur de la liberté française. Et à côté de la médaille, la gravure de la collection des portraits de chez Desjabin, qui le montre, ce grand -père, avec son petit œil despotique, son
immense nez aquilin, l'avance énergique du bas de son profil :
M. Hl'OT DE GONCOURT,
Né à Bourmont, le 15 avril 1153.
Député du bassigni en Barrois à l'Assemblée nationale de 1789
Au coin de cette cheminée, dans les intermèdes du travail, une cigarette aux lèvres, les yeux errants sur tout le bric-à-brac qui m'entoure, souvent je me suis interrogé sur cette passion du bibelot qui m'a fait misérable et heureux toute ma vie. Et me rappelant les mois de privations que mon frère et moi avons passés, plusieurs années de suite, dans des auberges de peintre à trois francs par jour, pour payer une trop grosse acquisition; et retrouvant dans ma mémoire ces journées maladives d'achats déraisonnables, et dont on sort inassouvi, avec l'émotion d'une nuit de jeu, et une bouche amère, que seule peut rafraîchir l'eau de mer d'une douzaine d'huîtres, je me demandais si cette maladie était un accident, un mal attrapé par hasard, ou si ce n'était pas plutôt une maladie héréditaire, un cas semblable à la transmission de la folie ou de la goutte. Alors je me mettais à remonter ma famille, et j'y trouvais un des grands et des passionnés collectionneurs du xviii0 siècle, M. Le Bas de Courmont, de la collection duquel viennent quelques-uns des beaux tableaux hollandais du Louvre; mais c'est le premier mari de ma grand'mère maternelle, et par le sang il ne m'est rien. Chez mon grand-père paternel, en sa belle maison de pierre sculptée de Xeufchateau. il y avait quelques bronzes, quelques meubles, quelques dessins, achetés par lui à Paris, pendant qu'il siégeait à la Constituante, mais c'était tout simplement du mobilier de la grande ville, apporté par mode, dans la maison d'un provincial, et sans qu'on y rencontrât ni la trace ni le
symptôme d'un goût particulier. Mon père, lui, était un militaire, et toute sa vie, depuis l'âge de seize ans passée sur les champs de bataille, ne l'avait pas disposé à donner son regard, à prêter son attention à ces c bêtises », et cependant — c'est singulier, — quand il achetait un objet mobilier et devant servir aux usages les plus vulgaires, une brosse par exemple, il la voulait de choix et jouant presque l'objet d'art; et il eut pour boire son bordeaux, un des premiers verres mousseline que le commerce ait fabriqués. En mon père était, en quelque sorte, une nature d'amateur pour les choses de la vie courante.