LE BOUDOIR DE L ORIENT
Dans ce boudoir est un tapis de soie persan du xvie siècle, le desideratum des peintres -banquiers, la chose d'industrie artistique qui vous laisse hésitant, si elle n'est vraiment pas de l'art, et si elle ne vaut pas le plus beau tableau de fleurs, enfin la loque radieuse par excellence. N'ayant jamais pu réunir assez d'argent pour acheter de ça, je m'étais dédommagé en en créant un, dans les Frères Zemganno, quand un de ces hasards étranges m'a mis face à face avec l'original du tapis de fantaisie, que j'avais inventé pour les siestes de la Tompkins. C'était bien le morceau de velours ras, tissé dans le lumineux et la tiède tendresse de l'or bruni, de l'argent éteint, du bleu lapislazuli. Et elle était si séduisante, la bordure de ce tapis au vert, qui était à la fois une couleur de mousse et d'émeraude, et où couraient des branchages d'un pâle et presque imperceptible violet d'améthyste! Et le fond étalait un si harmonieux ton d'or de paille, d'or chaud de nattes de Manille, avec dessus des rinceaux si maladivement bleus, blancs, jaunes! Et chaque secousse de la main du marchand, dans le tapis de soie, glaçait d'un si éblouissant givre les douces colorations se cassant avec des brillants mi-
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caeés! Je ne pus résister. Au fond, si mon tapis je l'ai payé cher, fort cher. j'ai, pour me consoler, la croyance, lill l'on veut, que tout au plus une
soixantaine de ces tapis — on les dit tous venir d'une bataille dans laquelle les bagages du shah auraient été pris par les Tun:-. — oui. tout au plus une soixantaine sont dispersés en Europe. Pourquoi n"étais-je pas à Constantinople. le lendemain de l'incendie du vieux Sérail? J'aurais pu aussi bien que M. Gutun. parmi les objets jetés la veille par les fenêtres, acheter au bazar, moyennant 111' francs, soit 56 francs pièce, les deux merveilleux tapis aux suaves couleurs entremêlées de vers d'argent chantant la femme et le vin. — ces tapis dont on demanderait de chacun 25 000 francs, aujourd'hui.'
A l'heure présente, c'est bizarre, quand je me prépare à écrire un morceau, un morceau quelconque, un morceau où il n'entre pas le moindre bric-à-brac, pour m'entraîner, pour me monter, pour faire jaillir le styliste, de l'écrivain paresseux et récalcitrant à l'arrachement douloureux du style, j'ai besoin de passer une heure dans ce cabinet et ce boudoir de l'Orient. Il me faut me remplir les yeux de la patine des bronzes, des ors divers des laques, des irisations des flambés, des éclairs des mal ires, des jades, d
colorés, des chatoiements de la soie des foukousas et des tapis de Perse, et ce n'est que par cette contemplation d'éclats de couleur, par cette vision excitante, irritante pour ainsi dire, que peu à peu — et. je le répète, sans que cela ait aucun rapport avec le sujet de ma composition — je sens mon pouls s'élever, et tout doucement venir en moi cette petite fièvre de la cervelle, sans laquelle je ne puis rien écrire qui vaille. Mais l'excitation produite par le bibelot de lumière obtenue, et le moment arrivé pour me mettre au travail, j'ai besoin pour écrire de me trouver dans une pièce qui n'ait rien aux murs, et que j'aimerais toute nue et blanchie à la chaux.
Outamaro.
Ce volume est le premier d'une série entreprise sur l'art japonais du xviir9 siècle, et qu'il appartenait bien d'écrire à celui qui a si grandement contribué à faire pénétrer la passion du japonisme en France. Outamaro est l'artiste qu'on appela aussi Le peintre des Maisons Veines. L'extrait suivant donne une indication intéressante sur le peintre.