INTRODUCTION
Nous devons, avant de commencer l'examen détaillé que nous allons faire de Touvragede M. £. Renan iniituié Vie de Jénu^ exposer les principes suivis par rauteur au triple point de vue de Thistoire» de la philosophie et de l'exégèse biblique, ainsi que les nôtres. Le lecteur jugera ainsi, d'un coup d^œil, de quel côté est la vérité.
IL Renan a eu pour bat de composer an oavrage historique. Or, l'histoire ne s'invente pas, on la puise dans les monuments authentiques et dignes de foi.
Les seuls monuments qoe Ton possède sur la vie de Jésus sont les quatre Evangiles. M. E. Renan a donc été obligé de les prendre pour base de ces récits. Mais de quelle manière s'en est-il servi 7 II en a cMsi çà et là quelques textes; il a, dans ses textes, choisi tes mots qui lui convenaimit, en ne tenant aucun compte ni des autres mots qui donnaient aux phrases un sens différent de celui qu*il leur attribuait, ni des autres textes qui déterminaient le sens de ceux dont il voulait se servir. Sa méthode historique est celle-ci : avoir une idée à priorif el forcer les documents à se prêter à cette idée.
Notre méthode à nous consiste & prendre les docoments tels qu*ils sont ; à en saisir le véritable sens ;
à les présenter dans toute leur vérité, et à en déduire Vidée qui y est eontenae.
Par notre méthode, les faits sont présentés te/s gu^ils OïU été; par la méthode de M. Renan, ils sont dénaturés au proût d'un système.
Or, qu'est-ce que Thistoire? N*est-eepa8 Texposé exact des faits? Qu'est-ce que la philosophie de l'histoire? N'est-ce pas Tidée qui sort des faits euxmêmes exposés elactement diaprés les monuments T
Ën suivant notre méthode, on est historien. En suivant celle de M. E. Renan, on est purement et simplement romancier.
Le principe philosophique de M. £• Renan con^ siste en ceci : partir d'une idée qui n'est pas démon^ trée, et en déduire des conséquences comme d'un axiome incontesté. Toute sa philosophie roule ainsi d'incertitudes en Incertitudes. Il avait son système fait à Tavance qui repose tout entier sur celte idée : que Dieu n'est qu'un résultat non encore obtenu, une aspiration de la nature non encore réalisée, une énergie générale qui a sa raison dans les êtres particuliers. De là il résulte que Dieu n'est pas. Un résuiiatt une uàpiralîun , une énergie^ tout cela n'est pas un être» Si Dieu n'est pas un étre^ il n'existe pas. Cependant M. Renan prétend n'être ni ath^, ni pantléiste. 11 n'admet pas pourtant que Dieu soît un être. A-t-il démontré que Dieu pouvait être sans être un élre? Non. 11 n'en a pas moins basé
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mt Qfttteidie toutas m dédnelioQs phikMMphkpiii touchant la nalare de ce qoMI appelle le sentiment
religieux, la religion du sentiment. 11 iVa pas pris la peipe non plus d'expliquer comment wi Mentir mmt peut le rapporter à oe qui n*a pat Viire, Il a parlé de vertu, de bien, de justice, de moralité, sans se rendre raison de ces mots, sans en recher" cher le sens. Cependant qu'est-ce que le bien d^ns notre eaD8cienoe« s'il n'existe pas un tien etHHtiei (pn en soit la raison ? C'est un simple mode de notre être dont nous ne pouvons nous rendre compte, et qui doit être toujours subordonné à noe désirs» à notre intérêt* lesquels seraient les seules lois de. nature. Le bien en nous, abstraction de Tétre qui est le bien par essence, n'est qu'une manière d'être de notn natures U n'existe qu'autant qu'il est notre miériim 11 n'est dono en lui-même gnim mat vide de sens, et la vertu, la moralité, la justice ne sont que des manières dêtre purement conventionnelles.
TeUe est la conséquence nécessaire des pnndpee de M. Ronao. Il ne la tire pas, du moins cxpUdtoment, mais en cela il est illogique.
Un principe non démontré; des conséquences tirées de ce principe comme d'un axiome; des op^mons diamétralement opposées à ce principe, telle est la philosophie de M. E. Renan.
Notre méthode philosophique est tout opposée : BOUB partons d'une idée clainsmf ni déterminée t Dion
6it; il eil tm étrê^ par eoméqiwiit, il «driie; fl art la raiion des autres étrei qui n'existent pas par eax«
mêmes ou par nécessité de nature; ces êtres viennent de lui ; ils sont vis-irvis de lui dans les rapports de Teffet à la cause. Noos rendons ainsi raison des idées de bien, de religion, nous partons d'un principe clair et nous ea déduisons des conséquences logiques.
Void maintenant la méthode exégétique de M. Renan : il choisit dans les écrits bibliques quelques mots, quelques membres de phrases; il les interprète comme il lui convient, et il donne cette inter- INfétation comme le vrai sens de récrit.
Notre méthode, à nous, consiste à prendre les textes en entier, à rapprocher les uns des autres les textes relatiis ao même sujet, et, des éléments ainsi rén» nis, nous tirons le sens complu que Técrivain a en en vue.
Nous nous adressons à la bonne foi de nos lecteurs et nous leur demandons : quelle est la méthode historique, philosophique et exégétique la plus raisonnable? Est-ce celle de M. E. Renan ou la nôtre?
A ceux qui douteraient que nous ayons exposé exactement la méthode de M. £. Renan, nous dirons: Comparez le livre de cet écrivain et le nôtre. La comparaison est facile. Nous le suivons chapitre par chapitre, page par page, depuis la première ligne de son introduction Jusqu'à la dernière de son dei^
mer ebapîtra. Vous pouvez donc juger en connais^
sance de cause. Vous avez sous les yeux les pièces du procès parfaitement classées. Étudiez-les consciencieusement et rendez votre sentence.
Deux roots maintenant do livre de M. E; Renan considéré par rapport au succès qu'il a obtenu, aux adversaires qu'il a rencontrés.
On a beaucoup écrit sur ce livre. Il en est qui pensent qu'on a trop écrit, et qu'une partie de son succès est dû à une opposition trop vive. Nous sommes d*ttn avis difiérent» et nous croyons que Ton n'a pas encore écrit asses. La plupart des ouvrages que 1*00 a publiés eoAlîennent de bonnes choses, et, conmie ils s'adressent à différents lecteurs, soit par leur forme, soit par leur méthode, les bonnes choses qu'ils contiennent ont pénétré un peu partout
Cependant, aucun des adversaires de M. Renan n'a eu la patience de le suivre pas à pas. Nous avons cru qu'il était utile de le faire. Ën s'attaquant seulement à quelques-unes de ses idées, on laisse toujours à l'auteur et à ses partisans le prétexte de dire qu'on ne l'a pas bien compris. En le suivant page par page, ce prétexte ne peut plus exister.
Si Ton eôt commencé ainsi, le succès du livre de M. E. Renan eût été peut-être moins grand.
L'auteur s'est présenté au nom de la science; il se croit savant et s'imagine que personne avant hii n'a aussi doctement interprété les Évangiles^
Il fallait pramr gQ*il ii*eit {>at savant ( qua laa
prétentions à la philosophie n*ont aucun fondement; que, comme exégète, il occupe un rang des plus inférieurs. Si on i eût prouvé tout d*abord, eeui qui voulaient se donner des airs de scdenoe el de philosophie, en se déclarant pour le livre de M. E. Renan, y eussent réfléchi à deux fois avant de se compromettre en prenant parti pour un tel coryphée. Aujourd'hui, reflet est produit Yeoons-nous done trop tard? Nous ne le pensons pas. Du reste, nous ne pouvions pas venir plus tôt. D'autres publications demaBdaient nos soins; puis, nous n'avions pas à neiro service les BoHIe voix de la pubhdfté qui ont ftkit, moyennant argent comptant, la réputation scientifique de M. Ë. Renan. 11 nous était pénible de lire tous ks élçges que des écrivains légers prodi^ guaient h un auteur qui n*en méritait past mais, qu'y faire? Nous eussions ardemment désiré que répiscopat français se iùt mia à la tète d'une publication savante qui aurait eu pour elle tout le reten-* tiSBement du parti caiMiqw. Mais, TéiHsoopat n*y a pas songé. N'a-t-il pas trouvé un homme assez patient pour l'entreprendre? nous l'ignorons. iSous en avions donné ridée ; elle est restée sans écho. £n revanche* nous avons eu deshrochures pareentaines. Nous ne nous en plaignons pas. Mais c^était autre chose qu'il filait. Voyant qu'on ne songeait pas 4 une réfutation ùompiète^ nous mna entrepris Tenivre
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vu
qde noud publions aujourd'hui. Une premi&re édition publiée par parties séparées s'est écoulée rapidement, malgré le mauvais vouloir, même des libraires dits religieux. Nous espérons que » réunie en volume, noire Réfutation pourra aller paisiblement trouver quelques hommes de bonne foi, séduits par une réputation usurpée , et les édifier sur la valeur scientifique de l*tiomme qui a osé 80u£Qeter JésuSr Christ, en le couvrant des oripeaux de ses fades et hypocrites éloges.
Nous n'aurons pas pour notre livre les réclames intéressées des mille voix de la presse qui ont fait toute la réputation de l'ouvrage de M. Renan ; mais nous aurons, ce qui vaut beaucoup mieux, l'estime des vrais savants, des vrais philosophes, qui comprennent que ce n'est pAS avec des phrases vaporeuses quMl faut s'attaquer à une doctrine comme le christianisme; l'estime des hommes raisonnables qui comprennent qu'avant d'attaquer une religion qui a fait tant de bien au monde, il fiiudrait avoir quelque chose de positif et de plus parfait à proposer pour la remplacer. Les uns et les autres nous sauront gré, nous en avons la confiance, de ce que - nous n'avons eu recours qu*& des armes loyales, et que si parfois nous avons été un peu vif, nous ne nous sommes pas abaissé Jusqu'à, la déclamation ou à l'invective.
Le succès du livre de AA. £. Renan n'est dû qu'aux
flaUeries d*uoe presse sans conscifloce^ k U légèreté de ceux qui la croient sur parole, ou à la curiosité qu'elle excitait en donnant le nouvel ouvrage comme rempli de choses du plus haut intérêL L'antipathie qu'inspire le clergé est venue en aide à ces dispositions.
Nous ne comptons, nous, ni sur les antipathies, ni sur les préjugés, ni sur la légèreté, ni sur la curiosité; nous comptons moins encore sur l*appui de la presse.
Nous nous adressons uniquement à la raison et à la bonne foi.
M. Ë. Renaii ne nous répondra pas, sans doute. 11 se croit un trop haut personnage pour entrer en
lice contre ceux qui le combattent et qui le convainquent d'ignorance et de mauvaise foi. 11 met sa dignité dans le silence. Mais nous espérons que Ton comprendra qu'elle serait mieux placée dans une réponse pcremptoire, si elle était possible, ou clans Taveu de sa faute, si toute justification lui était impossible. 14oos ne connaissons de M. Renan que sa figure peu sympathique, qu'il cherche à rondre méditative. Nous n'avons donc aucun sentiment malveillant contre sa personne. Ce n'est pas Thomme que nous attaquons, c'est le faux savant que nous voulons dé* pouiller de son auréole usurpée; c'est Tennemi de Jésus-Christ que nous voulons dévoiler.
L'abbé Gomis.
Le saint vieillard Siméon', tenant l'enfant Jésus entre ses bras, dit à la Vierge Mère : « Celui-ci est placé pour la chute et pour la résurrection d*un grand nombre en Israël, et pour être un signe de contradic* tion. »
Le prophète Isaîe avait dit de lui : qu'il serait une pierre d'achoppement et de chute; que celui qui s'y
heurterait s'y briserait ; que celui sur lequel elle tomberait en serait écrasé.
Pourquoi donc nous étonner des attaques dont Jésus-Christ est l'objet? Depuis dix-huit siècles, il est un signe de conlradiction^ et il le sera jusqu'au jour où il régnera sur le ciel, sur l'enfer et sur la terre. La lutte est prédite. Il faut que les prophéties s'acoonn plissent; et ceux mêmes qui n'y croient pas concourront à leur accomplissement. ,
La pierre mystérieuse est un rocher ^muable auquel doivei)^ s'attacher les élus, au milieu des tem*pètes de contradictions dont ce monde est le théAtre; ces tempêtes, au lieu de diminuer leur foi, nfoivent la fortifier; car ils savent que les flots soulevés, depuis dix-huit siècles, par les erreurs et les passions des hommes, sont venus se briser contre le rocher divin,
et qu'il vu seia ainsi jusqu'à ce que le rèyne de Dieu adtncnnc.
Pensez-vous que ce suit M. Ernest Renan (jui purtera le coup de mort au christianisme? La triste f^uerre qu'il a déclarée à rHommi>-Dicu n'aura pas plus de résultat que celles qui Tont précédée. 11 se brisera, comme les autres, contre le rocher mystérieux.
Cependant M. Renan pourrait séduire des hommes de peu de foi par ses prétentions à la science et à l'esprit philosophique. Nous r^ardons, en conséquence, comme un devoir de lui arracher ces belles apparences, et de ne lui laisser que ses erreurs et ses contradic* tions; elles ne pourront plus séduire personne dès qu'elles seront exposées telles qu'elles sont, débarrassées des oripeaux de style sous lesquels il les a dissimulées. Nous suivrons M. Renan pas à pas, afin de ne rien laisser sans réfutation, et nous commencerons par son Introdueiion,
Il y expose d'abord son but, qui est de raconter l'histoire du christianisme primitif. L'auteur a en
projet plusieurs volumes dans lesquels il veut raconter cette histoire comme il l entend. (P. v.) Nous recueillons ce mot. M. Renan ne sait donc pas que l'histoire n'est pas subjective de sa nature, mais objective ; que ce n'est pas comme on Ventmd (pi il faut la raconter, mais telle qu'e/ie eil ; que pour la raconter telle qu'elle est, il faut la puiser dans les documents e$rlains, et prendre
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ces documents tels qu'iU noni? — Les changer, c*est les altérer. Or, peut-on faire une histoire wate avec des documents allérés, dénaturés^ Par le procédé de M. Renan, on fait une Œu\re de fantaisie, on ne fait pas une histoire ; on ne fait pas la vie d'un personnage, on façonne un personnage h. sa guise, on l'invente.
M. Renan prétend ^tre remonté aux sources. C'est possible qu'il ait vérifié quelques textes cités par ses devanciers; mais il suffît de lire son livre pour ôtre convaincu qu'il n'a été que le disciple de MM. Salvador et Strauss , commentés avec des modifications par l'école protestante dite libérale. Cette école, représentée principalement par MM. Albert Reville, Reuss, Schérer, Golani, a fourni à M. Renan tous ses rens^gnements, toutes ses idées. De sorte que Ton doit re^ garder cet écrivain comme un compilateur, un arrangeur d'idées, mais non comme un érudit original, fort de sa propre érudition. Toute sa science n'est qu'une exportation des rationalistes allemands. Son talent consiste à faire lire, dans un style mignard, ce que personne ne lirait dans de lourdes compositions allemandes. Mais il faut avouer, en même temps, qu'au point de vue philosophique, il ne peut rendre complètement ses modèles, car la langue firançaise se refuse aux abstraclions allemandes, et ce qui, en allemand^ paraît profond, devient ridicule en français, quel que soitTart avec lequel on enveloppe ces abstractions, c'est-à-dire des itrasans existence et sans réalité.
Du reste, M. Renan n*a cité avec éloge, comme lui ayant servi de guides, que des écrivains ouvertement anti-chrétiens , ou chrétiens à la manière de l'école protestante dite libérale, c'est-à-dire qui ne croient ni à Jésus-Christ ni à l'Évangile. Quant au^i
vrais chrétiens , il les drtl;iif:no asstv. pour ne pas même les mentionner. Pour lui, l'Eulisc chrétienne, avec ses dix-huit siècles d'existence, ses milliers d'écrivains, ses génies scientifiques et philosophiques, 869 érudits; cette Église, être collectif qui vit dans toutes les parties du monde d'une vie non interrompue, depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, elle n*a, aux yeux de M. Renan, aucune importance; il lui pràère quelques hommes systématiques qui s'insurgent, de nos jours , contre tous les siècles chrétiens, et qui s'imaginent mieux comprendre Jésus-Christ que ceux qui ont vécu avec lui, qui ont entendu ses discours, qui ont été témoins do ses actions.
Il faut avouer que la prétention de la nouvelle école est peu modeste. Si encore les adeptes du rationalisme, ou plutôt du Pan //léwwe soi-disant chrétien, avaient, au point de vue historique, quelques documents authentiques inconnus jusqu'ici; si, au point de vue philosophique, leurs systèmes attestaient en eux un développement exceptionnel de l'esprit humain 1 Mais nous n'avons rien rencontré de pareil dans leurs écrits. Leurs objections n'ont rien de nouveau; leurs documents sont ceux des anciens, ceux de tout le monde ; seulement ils se sont cru le droit d'en éliminer ce qui ne leur convenait pas. Il n'est pas difficile avec un pareil procédé de faire de l'histoire comme on l'entend. Qu'on applique à l' histoire do France le procédé employé par M. Renan et par ses guides pour l'histoire de Jésus-Christ et du christianisme, et l'on en fera une histoire toute nouvelle, diamétralement opposée à celle que chacun connaît.
En deux mots, M. Ë. Renan n'a pris de l'Évangile que ce qu'il considérait comme susceptible du sens
qu'il voulait lui donner; il a isolé ses passages de prédilection de tous ceux qui les expliquaient dans un sens contraire h celui qu'il avait en vue.
Telle est sa métliode habituelle. S'il tenait à employer cette méthode de haute fantaisie, il était parfaitement libre de le faire, mais alors il ne devait pas intituler son livre Vie de Jésus. Ce titre est menteur. S'il l'avait intitulé V Évangile de M. Ernest Renan, ou JésuS" Chriii tel que le conçoit M, Ernest Rtno»^ ou d'une autre manière analogue, nous l'aurions compris. Mais dire que l'on a fait la Fie deJisuiy lorsqu'on rejette en grande partie les documents qui peuvent seuls servir à composer cette vie, c'est là une prétention que n'aur rait pas dû avoir un écrivain honnête homme, car c'est voubir tromper le public qui croit acheter la Fie de JésuSy et qui ne possède en réalité qu'un recueil de systèmes qui n'ont pour but que de dénaturer la Vie de Jésus.
Les sources dans lesquelles M. 11( nan prétend avoir puisé sont : 1° les écrits du Nouveau Testament; 2o les apocryphes de l'Ancien Testament; 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de Josèplie; K'^le Talmud. Avant de fedre cette énumération, il dit hardiment : « Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source d'informations. » (P. vm.)
Ainsi les écrits des chrétiens des trois premiers siècles n'ont aucune valeur historique aux yeux de M. E. Renan. Pourquoi? Est-ce parce qu'ils seraient d'une date trop récente? Non, puisqu'il s'exprime ainsi en parlant du Talmud : « La distinction des époques est ici fort importante, la rédaction du Tàlmud s'étendant de l'an 200 à l'an îîOO à [leu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est possible dans l'état
actuel de ce> études. Des dates si rrcontcs exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n accorder de valeur à un document que pour l'époque même où il a éU icrii» L'enseignement des Juifs depuis Tépoque asmonéenne jusqu'au deuxième fut principalement oral. Il ne faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les hflÂ>itude8 d'un temps où Ton écrit beaucoup, n (P. xm.}
Fort bien ! Mais si les enseignements ùraux des Jui& depuis répoque qui a précédé immédiatement. Jésus- Christ Jusqu'au cinquième siècle, ont, aux yeux de M. Renan, une grande valeur historique en ce qui concerne Jésus-Christ et le christianisme , pourquoi les enseignements oraux et écrils des chrétiens des cinq premiers siècles n'en auraient-ils aucune? Ce n est pas évidemment parce qu'ils sont d'une date trop récente, puisqu'ils sont de mùme date que le Talmud. C'est donc parce qu'ils émanent des chrétiens; ce qui revient à ceci: Pour connaître Jésus-Christ et sa doctrine, il faut s'en rapporter aux ennemis de Jésus, des chrétiens et. de la doctrine chrétienne. Ce principe est-il juste et raisonnable?
Le Talmud, comme chacun sait, est rempli de fables, d'erreurs évidentes. M. E. Renan lui-même l'appelle une composition bitarre et rédigée avec lapUis intignifiante scolastique. (P. xn.) Au contraire, les monuments
chrétiens des premiers siècles sont dus évidemment à des hommes do haute intelligence, à des philosophes qui laissent loin derrière eux les phil()so]>hcs contemporains, comme Justin, Irénée, Athénagorc, Ûrigène, Tertollien; à des savants de premier ordre, comme Clément d'Alexandrie et Eusèbe de Césarée; h des génies supérieurs^ comme Basile de Césarée^ Grégoire
àb Nazian2e, Jean Ghrysoatome, Augustin. Un enseignement qui s'est perpétué depuis Jésus-GhrisI par des hommes de cette valeur n'est rien aux yeux de M. E; Renan. Il lui préfère celui d'une composition Inzarre, compilée par des hommes ineonnus^ et qui n*a pris qu'au cinquième siècle sa forme définitive.
Esl-ce là un système historique que l'on puisse donner comme le dernier mot de la «cience?
Après avoir indiqué sessotireet, M. E. Renan entre dans la critique générale des textes évangéliques. Il affirme que les évangiles ont été composés dans la
seconde moitié du premier siècle (p. xiv); que ce qu'on a écrit touchant leur rédaction laisse place encore à bien des incertitudes, mais suffit cependant aux besoins del histoire. Quant aux Évangiles en eux-mêmes, «dans quelle mesure les données qu'ils fournissent peuvcntdles être employées dans une histoire dressée selon les prindpei ratUmneU ? » M. Uenan aurait dû, avant de poser cette question, définir nettement ce qu'il entend par une Attloire dreetie $ehm la prhieifin ratimuMls, Entend-il par le mot ralUmnel ce qui est conforme à la raison ? Nous ferons alors observer que l'histoire rationmlle est celle qui est composée de /aif s appuyés sur des timoignagee muhmtiquês. Car l'histoire n'est appuyée que sur des faits, et le témoignage est la seule rohon du fait extérieur. Sans doute, l'esprit philosophique peut s'exercer sur l'histoire comme sur tout autre objet, soit
psychologique, soit extérieur ; mais U/aU légitimemenl attati est la base nécessaire de toute observ ation histo* rico-philosophique. a II ne fiiut pas, dit Schlégel, entendre sous le nom de phUosophie de l'histoire une série d'obsorrations ou d*idées exposées d'après un système arbitrairement conçu, et d'après une hypothhe impoth aux faits eux-mêmes. L'histoire ne repose que sur des réalités, elle est inséparable des faits. C'est donc de la connaissance exacte des faits, de leur véritable caractère, de leur enchaînement et de leur ensemble, que dc.'it jaillir la philosophie de l'histoire, esprit et corollaire de tout savoir liistorique (1). »
Selon M. Guizot (2), on ne doit en histoire se permettre les généralisations que lentemeiU^ progrmivt" menl, à mesure que les faits sont connus. On sent, igoute-trily la nécessité de prendre le$ faits pour règle; on est persuadé qu'ils sont la matière de la science historique, qu*aueuM idéê générale ne faut avoir dê valtur réelle fi elle nat eorlie du Mtn deefaUi, <t ellê ne fMwrrit eonetamment à mesure qu^elk granàii.
Nous verrons que M. £. Renan n'a tenu aucun compte de ces principes, qui sont, non-seulement ceux de la science, mais ceux du si in[)le bon sens. Nous avons tout lieu de croire qu'il n'entend I histoire ni la philosophie de rhistuire à la mani^re de MM. Schlégel et Guizot, et de tous ceux qui ont étudié sérieusement et sans idée préconçue ; que l'histoire raiionnelle n'est pour lui que l'histoire raiionalisle. £n effet, il ajoute, aussitôt après les paroles que nous avons citées, cellesci : « Que les Évangiles soient en partie légendairee^
(1) ScHLifiBL, PMIoiop]U(S de fAâloAv, pramièra le^D.
(2) Guizot, Histoire de la dmHêoiûm en France, 1. 1, p. 23.
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c^est oe qui est évident, puùqu'ih sont pleins de miracles et de surnaturel. » (P.xv.)I<e puisque est vraiment original. Ainsi, de ce que les faiu de FÉvangile ont un caractère mmaiurelj il s'ensuit, d'après M. Renan, qu'ils «mifafmkux et que l'histoire n'en doit tenir aucun compte. Avant de trancher la question du surnaturel avec un pareil sans-fiiçon, notre écrivain aurait dû, ce nous semble, prouver que le surnaturel ne peut exister ; que Dieu n'existe pas, ou qu'il ne peut avoir d'action directe dans le monde. Mais il ne s'abaisse pas jusqu'à d<'s questions aussi futiles. 11 prononce souverainement que le surnaturel est une impossibilité, puisqu'il sui'ât qu'un fait soit miraculeux pour qu'il soit rangé parmi les fables ou les Ugêndes,
Cependant, M. £. Renan déclare » qu'il ne regarde pas le miracle comme impossible. » (P. Li.)S'ilest possible, pourquoi rejeter à priori un fait à cause de son caractère miraculeux? L'auteur est évidemment en contradiction avec lui-même. Gomment peut^l admettre la possibilité du miracle, et dire en même temps: tel fait doit être rangé parmi les fiibles, puUquHl est miraculeux? Nous examinerons plus tard la théorie de M. Renan sur les miracles cvanjzéliques ; mais nous devions tout d'abord rapprocher deux affirmations qui prouvent jusqu'à l'évidence que l auteur n'a pas été guidé par une saine logique.
Mais, ajoute M. Ë. Rcuan,«il y a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie de François d'Assise , quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas. Personne, au contraire, n'accorde de créance à la Yied'ApoUoniut de Tyme^ parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les conditions d'un pur roman. » (P. sv.) Tenons bonne note
deces aveux. Deux cons^qnpn(-ossontacquises,d'a{Krè6 les principes mêmes de M. Ë. Renan : la première, qu*une histoire, malgré son caractère surnaturel, est vraie si elle a été écrite dans les eondUimu dt Vbisioire^ c*estpà-dire par des hommes parfiiitement renseignés ; la seconde que, le surnaturel ou le miracle étant po^ tiblej si des faits miraculeux sont attestés par des hommes bien renseignés, leur caractère surnaturel no peut être une raison do les rejeter dans le domaine des légendes. Donc : « h quelle époque, par quelles mains, dans (|uelles conditi(tns les Evangiles ont-ils été rédigés? Voilà la question capitale d où dépend l'opinion qu'il fautse former de leur crédibilité.» (P. xv.) La question est ainsi parfaitement posée par M. E. Renan luimême, et nous acceptons vdontiers la discussion sur ce tenvin.
Est-il vrai, comme il l'affirme, que les personnages dont les noms sont en tête des quatre Évangiles ne nous « soient pas donnés rigoureusement comme les auteurs » de ces écrits? Non, cela n'est pas vrai, et nous soutenons que saint Mathieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean sont les véritables auteurs des Évangiles, comme on Ta toujours cru dans toutes les Églises chrétiennes. Quelles sont les preuves sur lesquelles s*appuie M. E. Renan pour soutenir le contraire? Voici la première : Les formules sefm Mathieif, selon Marc, selon Luc, selon Jean, n'impliquent pas
que, dans la plus vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par MathieU| par Marc, par LuC} par Jean. Elles signifieqi seulement que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ees epâtres et se couvrant chacune de leur autorité. » (P. ziv.)
Une simple observation détruit radicalement lapreuve que M. Renan a cru trouver dans les formules seion Mathieu, etc.: c*cst qu'à cette formule est joint le mot Évangile^ et que ce mot n'a point été le vrai titre des écrits composts par Mathieu, Marc, Luc et Jean. Le mot Evangile signitio bonne nouvelle^ bon message; c'était le mut employé m'néralement pour désigner lamissiondii Fils de Dieu dans le monde, ses paroles, ses actions, tout ce qui concernait sa personne ou sa doctrine. S'il n'eût pas été si étrangement préoccupé du désir d'ébranler les bases du christianisme, M. Be* nan eût trouvé une preuve à Tappui de ce que nous affirmons dans un passage de Papias qu'il cite lui-même et dont il fait un usage que nous apprécierons bientôt. En eifet, ce pieux écrivain, qui eût certes été peu flatté des sympathies de M. E. Renan, désigne VéœS de saint Mathieu sons le titre de ^o>»« ou Sentences ; celui de saint Marc sous celui i\q Paroles et Actions,
Ce passage de Papias nous tait connaître les vrais titres des [iromiers écrits composés siu* la \ie et les discours de Jésus-Christ. Mais les fidèleiS s'habituèrent bientôt à ne voir dans les quatre ouvrages do Mathieu, de Marc, de Luc et de Jean, qu'une seuk ceuore divisée en quatre parties, et contenant la bonne nouvelle du salut de l'humanité ; de là le titre général à'Évahgiie qui lui fîit donné; de là aussi, par une conséquence nécessaire, les formules dé: Évangile selm Mathieu,
selon Marc, srlon Luc, selon Jean. C'était toujours VÉvmif/ilej mais racoiitépar des écrivains différents qui se complétaient les uns [larlcsautres.Lo première preuve (le M. E. Renan contre rauthenlicitc des Évangiles n'eu est donc pas une. Les autres n'ont pas plus de valeur.
La seconde preuve alléguée par lui pour prouver que les Évangiles n'ont pas été écrits par ceux dont ils portent le nom, est un passage de Papias cité par Thistorien Eusèbe de Gésarée. M.E. Renan n'a pas compris ee passage ; il l'a tronqué et mal traduit.
Papias vécut au deuxième siècle. Il composa cinq livres de VInîerpritaiian dtt tentweeê du Seigntur. Il expose ainsi sa méthode pour composer cet ouvrage : « Je n'aî point suivi, dit-il, comme beaucoup d'autres, ceu\ qui abondent en paroles, mais plutôt ceux qui pouvaient m'enseigner la vérité ; non pas ceux qui prêchaient des doctrines nouvelles et non généralement admises, mais ceux qui m'enseignaient les commandements donnés par le Seigneur en paraboles, et qui venaient de la vérité elle-même. Si je rencontrais quelqu'un qui eût vécu avec les anciens, je l'interrogeais avec curiosité sur les paroles de ces anciens et je demandais : « Que disait André, (f que disait Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, « ou Jean, ou Mathieu? Que disaient les autres disciples a du Seigneur? Que disaient Âristion et k prôtre Jean, « disciples du Seigneur? » Car je ne croyais pas retirer autant d'utilité de la lecture des livres que des paroles des témoins qui survivaient. )>
M. E. Renan dit avec raison 'que Papias était un homme de'tradiiion. Tous les vrais chrétiens avaient ce caractère et doivent encore l'avoir. Mais son but. dans cette affirmation, était de donner à penser que Papias attachait peu d'importance aiuL Évangiles écrits.
Cette déduction est en opposition avec ces autres paroles du môme écrivain : « Le prêtre Jean, disaitp-il) m'apprit que Marc, interprète de Pierre, avait confié à sa mémoire et avait écrit, sans s'attacher à Tordre dans son récit, les paroles et les acHons du Seigneur (XtX^tvrel n 7rpct;t^fvTa); car il n'avait jamais entendu ni vu lui-môme le Sauveur; mais il vécut avec Pierre, qui prêchait l'Évangile, non pas pour faire l'histoire des discours du Seigneur, mais pour l'utilité de ceux qui l'écoutaient. C'est pourquoi Marc n'a failli sur aucun point, car il a écrit selon que sa mémoire lui rappelait ce qu'il avait entendu. Il ne faisait attention qu*à une chose .: à ne rien oublier de ce qu'il avait entendu et à ne rien y mêler de &ux« »
Tel est le récit que Papias avait reçu, non de Xn^tre iean^ mais du prêtre Jeùn, simple disciple du Seigneur. Cet homme vénérable , qui avait vu Jésus-Ghrist , confirmait ainsi, par son témoignage, ce que Marc avait raconté d'après Pierre; et Papias acceptait l'écrit de Marc comme véridique. Il ne rejetait donc pas tous les écrits, mais seulement ceux qui ne lui olfraient pas assez de caractères de véracité.
Mais, dit M. Renan, l'écrit de Marc, dont parle ici Papias d'après le prêtre Jean, n'est pas l'Évangile selon Marc que nous possédons aujourd'hui. Pourquoi? Parce qu'il était intitulé : Paroles et actions du Sei* gnettr, tandis que l'ouvrage que nous possédons est appelé : Évangile selon saùu Marc» C'est là une pauvre preuve, comme nous l'avons £ût voir plus haut, Évan-^ gHe n'est pas le titre primitif des quatre écrits évangéliqucs, c'est un titre commun qui leiur a été donné plus tard, ce qui explique parfaitement les formules : Évan' gile selon saint Mathieu, selon saint Marc, etc.
Eusèbe de Césarée, qui vivait au quatrième siècle, et qui a fourni à M. E. Ronan le texte de Papias, entendait de l'Élvanirile selon saint Marc les paroles de cet écrivain. Avant de les citer, il s'exprime ainsi : «Voici ce qu'il (Papias) a dit de Marc qui a écrit rEvanyile. » Il s'agit donc bien de V Évangile seloii saint Marc dans le texte cité; de l'Evangile tel qu'onTavaitau quatrième siède, tel qu'on le possède encore aujourd'hui. M. £. Renan, pour le contester, a dû passer sous silence le témoignage positif d*Eusëbe; fl a mis à la place une opinion systématique qui ne fait certes pas honneur à Sa pénétration.
Eusèbe de Gésarée cite encore ces paroles de Papias sur Mathieu : « Mathieu écrivit en langue hébraïque les Scntcucps. Chacun les a interprétées comme il a pu. » M. E. Renan a traduit le mot grec 'ft^fxnnva-f par le mot français traduit : « Chacun, dit-il, a traduit, comme il a pu. » Le mot grec en question ne signifie pas traduire, mais bien interpréter, expliquer. Papias affirme donc que chacun a interprété, comme il a pu, les Sentences écrites par saint Mathieu. C'est là un lait dont personne n'a jamais douté. Les Évangiles apocryphes càlqués sur celui de saint Mathieu, et les bérédes des premiers siècles, comme celles des ébîonites, des nicûlaîtes et des autres sectes de faux gnos" tiques, sont là pour attester qu'on a abusé des saintes Écritures^ comme l'ouTrage de M. E. Renan atteste qu'on en abuse encore aujourd'hui. Mais quelle conséquence tirer de ce fait? Gomment les paroles de I^i|)ias ont-elles pu fournir à M. E. Renan une preuve contre l'authenticité de l'Évangile de saint Mathieu? ^ous avouons ne pas le comprendre. Mais Papias appelle l'écrit de Mathieu iSen^tces (xo^/Za). S'ensuit-il qu'il ne
— Assoit . pas le même que V Évangile selon emnt MaÛdeuT PiersoDne ne nie que le titre primitif de l'écrit ait été
Sentences. Mais ce livre de Sentences, faisant partie ù'ime collection connue sous le titro jrénéral d'Évnnr/iles, pourquoi ne Taurait-on pas dosif^iié dans la suite sous le titre Evoix/ile selon saint Mathieu ? M. E. Renan aurait dû démontrer qu'il n"a pu en ôtre ainsi,
Ëusèbe, qui était beaucoup mieux placé que notre académicien pour savoir à quoi s'en tenir sur ce point, ne doute pas le moins du monde que V Évangile selon saint Mathieu ne soit le même écrit que Papias appelle Sentences, M. E. Renan, qui a pris dans l'histoiFe d'Eus^e le texte de Papias, se garde bien de &ire . connaître ce sentiment du grand historien de TÉglise primitive, * de. ce savant qui travaillait sur les écrits des premiers disciples de Jésus^hrist, témoins de ses actions, et sur ceux des compagnons des apôtres. Le témoignage d'un homme aussi docte, aussi bien renseigné, était trop crênant pour les théories de M. E. Renan, qui a pris le parti de le supprimer. Le procédé est commode.
En parlant de l'ouvrage rie Papias sur les Sentences du Seigneur , Eusèbe fait remarquer que cet. auteur s'était trompé en prétendant qu'après la résurrection des corps, Jésus-Ghrist régnerait pendant mille ans sur la terre. Il fiiit, à ce propos, observer que Papias était (fm esprit médiocre, et qu'il avait mà interprété sur ce point les paraboles du Sauveur.
De là M. E. Renan conclut qu'Eusèbe était embarrassé de la naïveté de Papias (p. xvm. noté). Nous ne pouvons comprendre comment M. E. Renan a pu émettre une telle opinion au sujet du chapitre d'Eusèbe relatif à Papias. Le but d'Eusèbe était de faire
connattre Touvrage de cet écrivain. 11 recueille son
témoignage au sujet des Évangiles de Mathieu et de Marc; il raconte d'après lui plusieurs miracles opérés à rorigine de l'Église et qui ne se trouvent pas dans la sainte Écriture ; il critique son opinion sur le Millénarismc, et, en rendant témoignage à sa vertu, il reconnaît franchement qu'il n'était pas doué d'un esprit fort large. Or M. E. Renan prend dans ce chapitre ce qui lui convient et passe sous silence le reste qui contrarie ses systèmes; il se garde bien de dire qu'Ëusèbe a compris Papias autrement que lui; enfin il cherche à donner à penser qu'Ëusèbe était embarrassé ci? la mSioeté de Papias, lorsque c'est tout le contraire qui ressort de son récit.
Après aToir ainsi dénaturé les faits, tronqué les textes, M. E. Renan conclut que les Évangiles de saint Mathieu et do saint Marc ne sont pas les écrits dont parle Papias; cela )i est pas soiitenable, dit-il majestueusement. Avant de parler avec \m pareil dogmatisme, il faudrait avoir donné d'autres preuves que celles qui nous sont offertes. M. E. Renan s'hiiayine que des TRADUCTIONS diverscs des Sentences de Mathieu circulaient. Le fait est faux. Papias ne parle pas de tradtuy UonSy mais d'interprétations» M. Renan s'imagine que c'est d'après ces traductions imaginaire que Ton aurait composé l'Évangile selon saint Mathieu. Le fait est Uxm, Les témoignages des trois premiers siècles, recueillis par Eusèbe, et celui de ce grave historien ne laissent aucun doute à cet égard. A tous ces témoignages des premiers siècles, qu'oppose M. E. Renan? Son propre témoignage. Ce n'est vraiment pas assez.
« Papias, ajoute-t-il , regardait comme très-diffé- . rents les écrits de Mathieu et de Marc; or, tels que
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nous les avons, ils se ressemblent. » M. Ë. Renan \oiidrait-îl que les historiens de Jésus-Christ eussent raconté des choses contradictoires ou sans aucun rapport entre elles? C'est alors qu*il s'élèverait contre leur
bonne fui et contre la vérité de leurs récits? En racontant les paroles ot les actions de Jésus-Christ, Mathieu et Marc ont souvent dû être d'accord, parce qu'ils écrivaient l'un et l'autre la vérité. Cependant, il y a assez de différences dans la forme de leurs écrits pour que l'on voie que l'un n'est ni un abrégé ni une traduction <te l'autre. L'Évangile de saint Mathieu abonde en sentences (xe^m); Papias pouvait donc à bon dnnt le désigner ainsi, mais il n'a pas dit que les Sentences n'étaient pas encadréesdans des faits. Il désigne l'écrit de Marc par ces mots : Paroles et actions. Ce titre convientpar&itementàunrécitbref, rapide, où les paroles et les actions sont mêlées. M. E. Renan convient (p. xvni)que les «deux descriptions de Papias répondent assez bien ù la physionomie des deux livres appelés maintenant KroHfjilr selon Mntliicu, Kvanffilc selon Marc. » Alors pourquoi prétendre, en s ajjpuyant sur CCS descriptions^ que les écrits de Mathieu et de Marc ont été fondus l'un dans l'antre atin de mêler aux Sektences de Mathieu les faits de Marc , et réciproquement? Marc n'a pas seulement enregistré des faits, mais encOTe des paroles, d'après Papias. Alors pourquoi soutenir que les faits racontés par Marc ont été furîonnés avec les paroles recueillies par Mathieu, puisque Marc avait lui-même mèlé les paroles aux faits? L'assertion de M. E. Renan sur la fusion des deux Éavngiles est donc dénuée de preuves.
En comparant les deux Évangiles, ils offirent assez de différences dans leur disposition générale i>our qu'il
suit évident qu'ils ne sont pas deux ouvrages fondus Fun dans l'autre. Des détails essentiels, des faits et des dk' cours s'accordent, mais ne sont pas les mêmes, ce qui
exclut toute idée de fusion. Enfin M. E. Renan ima- .uine que la fusion dos doux n'^cits serait l'œuvre des premiers chrétiens qui soûlaient, dans un seul ouvrage, avoir le?; deu.i, et qui, en les co;)iaut, les fusionnaient l'un dans l'autre. D'abord, le fai/ affirmé par M. E. lienaa ne repose sur aucun ténioignaLre ; on le doit simplement à son imagination. En outre, si les chrétiens s'étaient livrés à ce travail de fusion, il est évident que leurs arrangements n'auraient pas été absolument les mêmes, et que Ton trouverait en saint Mathieu les récits textuels de Marc, et en saint Marc les sentences textuelles de Mathieu. Or, il n'en est pas ainsi. De plus, comment expliquer, avec le système de M. E. Renan, ce fait certain : t^une rédaction unique et universelle^ ment acceptée des Évangiles de samt Mathieu et de saint Marc? A qui doit-on cette rédaction universellement admise? D'après le système de M. E. Renan, elle eût ctc impossible. Il se réfute donc lui-même.
Il est un fait qui détruit radicalement la théorie de M. E. Renan. Il indique (p. iv) l'an 1 00 comme l'époque où « tous les livres du. Nouveau Testament sont à peu près fixés dans la forme où nous les lisons.» Si, comme il le prétend, on ne pouvait appeler )^iyU qu'un recueil de ^enr^nces sans mélange d'aucun fait; et si ce titre ne pouvait convenir à un recueil dé faits et de paroles comme l'Évangile de Marc, il s'ensidvrait qu'après la rédaction définitive des Évangiles, c'est-à-dire, d'après lui, h dater dii commencement du deuxième siècle, on ne pouvait plus donner aux Évangiles fusionnés le titre de Koytet, Cependant c'est le titre que leur donnent
saint ïréiiée {Adv. hœrcs. proœni.)\ Clément d'Alexaiulrie [Strcnwit., vu); Ori^ènc [in Mdth., v, 19). Si M. E. llenaii, au lieu d'étudier exclusivement le Talmud, eût accordé quelque attention aux monuments chrétieiis, il eût compris que le système qu'il a éleyé sur un mot mal entendu et mal apprécié, était insoutenable; il eût su, par exemple, que l'écrit de faint Mathieu désigné par Papias sous lo titre de TivyU était désigné de la même manière dans les siècles suivants, et que cet écrit est bien le même qui est arrivé jusqu'à nôus et qui est appelé si chrétiennement : Évangile selon saini Mathieu,
M. E. Heiuiii semble avoir voulu, par ses opinions contradictoires sur les Évangiles de saint Mathieu et de saint Marc, se ménager plusieurs portes, afm de sortir honorablement et majestueusem^t de toutes les dilBcultés qui pourraient lui être opposées. Ainsi, il affirme d'abord que ces écrits ne sont pas des auteurs dont ils portent le nom; il a même essayé de le prouver par les fonnuks sous lesquelles on désigne aujourd'hui ces écrits : Évangile selon Mathieu, etc., et qui ne sont pas leurs titres primitifs ; il s'est appuyé, non sur un texte de Papias, mais sur quelques mots isolés de ce texte , pour établir que les titres primitifs des écrits de Mathieu et de Marc n'étaient pas les for" mules dont on se sert aujourd'hui pour les désigner.
De ces prétendues preuves, il conclut que les Évan-
piles (Ir saint M.ithieii rt dt^ saint Mai\' no nous sont pas p.ir\('inis lt'ls que ces iidunues apostolifjucs les avaient rédigés jjriniitiwnient ; ([ne l'Jùangile de saint. Mathieu ne contenait (pic des srfifmrrs ou discours; que celui de saint Marc n'était qu un recueil d'wiecdoies et de miseignemenis personnels. (P. xxi.)
M. Ë. Renan ne peut affîrnier que tel ait été le caractère exclusif de ces deux écrits : car nulle part il n'a trouvé de preuve que les discours ou sentences {xeytet) de saint Mathieu n'aient pas été encadrés dans des fidts. D'un autre côté, il a été infidèle au texte de Papias, même tel qu'il l'a cité, en prétendant que l'Évangile de saint Marc n'était qu'un recueil àefmis, puisqu'à ces faits Papias ajoute les paroles (Xf;t^fVT« n Tr^ttx'^tvTa.).
Notre académicien n'a duncpas trouvé, dans les deux Evangiles de saint iMathieu et de saint Mjut, de preuves intrinsèques contre leur authentieiti'. II avoue même que les caractères que leur attribue Papias conviennent aux écrits tels que nous les possédons aujourd'hui. (P. xvni.)
11 aurait dû convenir de bonne foi que les Évan- ^les, désignés ainsi par Papias, conservèrent leur titres primitifs pendant plusieurs siècles. Mais il ne pouvait faire cet aveu sans détruire la base même de son système. 11 passe donc sous silence ce fait important et décisif, et, sans même tenir compte du texte tronqué de Papias tel qu'il l'a cité, il le traduit mal et le tronque de nouveau, pour établir que l'Évangile de saint Mathieu fut traduit de difTérentes manières; que celui de saint Marc no contenait que des anecdotes ou des faits, afin de ponvoir dire (jue les faits de saint Marc sont passés dans l ocrit de Mathieu, comme les discours de Mathieu sont passés dans les anecdotes de
Marc. Il n'a pas réfléchi que, s'il en était ainsi, on pourrait aujourd'hui défaire ce travail de fusion qui aurait été l'ait dans le courant du premier siècle. Eh bien, que Ton examine les discours qui sont en saint Mathieu, et 1 on verra qu'il est inipossible de les isoler deis faits ; qu'on Use attentivement les faits racontés par saint Marc, et Ton verra qu'ils sont incompréhensibles sans les pttroUs. Enfin, que Ton compare les iiedts et les discours qui sont en saint Mathieu et en saint Marc, et Ton sera convaincu de prime abord que ces faits et ces discours, tout en ayant un caractère général identique, comme cela devait être nécessairement, ont un caractère qui leur est propre, et qu'ils ditfèrcnt tellement les uns des autres, qu'ils excluent toute idée de fusion.
Mais dans quel but M. E. Renan a-t-il cherché ainsi à ébranler l'authenticité des premiers Évang-iles, tout en l'admettant? Il avoue, en effet, que : « Ce qui est indubitable, c'est que de très-bonne heure on mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne; que de bonne heure aussi on écrivit ses actions remarquables.» (P. XXI.) Il avoue, d'autre part, que les discours ont été recueillis par Mathieu, et les actions par Marc. Enfin, il convient que le travail de fusion qu'il a imaginé entre les écrits de Mathieu et de Marc fut&it dans le courant du premier siècle.
On ne peut donc pas reprocher à M. E. Renan de contester positivement l'authenticité des premiers Évangiles; on ne peut dire non plus qu'il accepte cette authenticité. Il s'est appliqué seulement à jeter des nuages sur cette question, de manitTe qu'il pourrait contester au besoin les reproches coutradictt)ires qui lui sont adressés, et qu'il s'est ménagé, au milieu des nuages où il s'est placé, le moyen d'insinuer cette
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idée fondamentale de son système : qtie, tlnn;^ le^; n rits et les discours primitife, on a mêlé des fables ou des l^endes. M. Ë. Renan veut donc bien accepter les deux premiers Évangiles, mais à la condition d*y choisir les récits et les discours qui lui conviendront, et de rejeter le reste h titre de légendes. Voilà le vrai motif qui le dirige à travers son érudition de mauvais aloi et ses aveux contradictoires.
Suivons-le dans l'exposé de ce système à double face.
Nous avons vu qu'il admettait que les deux premiers (écrits évan^e^éliques avaient été composés de très-bonne /tcu?r; que les premiers chrétiens estimaient tellement ces écrits qu'ils voulaient les avoir au complet, et que c'est pour cela qu'ils les avaient fusionnés l'un dans l'autre ; que ce travail de fusion était terminé l'an 100,
Telle est la première face du système*
Voici maintenant la seconde :
« Les textes des premiers Évangiles n'étaient pas arrêtés et fixés dogmatiquement. » (P. zxi.) « On attachait peu d'importance à ces écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement la tradition orale. » (Jbid.) a De ïà le peu d'autorité dont jouissent, durant cent cinquante ans^ les textes évangélîques. » (P. xxH.) « On ne se faisait nul scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les compk'ter les uns par les autres. » (Ihid.) «Le pauvre honimcMpii n'a (ju'un livre veut qu'il contienne tout ce qui lui va au cœur. On se prêtait ces petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient. Im plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue, »
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Que Ton rapproche cette seconde partie du système de M. E. Renan de la première, et que Ton nous inn diqiie lo moyen de les concilier.
Si nous demandons maintenant sur ({uolle prouve M. E. Renan appuie ses idées, nous serif)n> Ijien embarrassé pour les indiquer, car il n'en donne aucune. Nous comprendrions ce silence de M. K. Renan, s'il n'eût eu à sa disposition aucune preuve positive contre son système, car alors il eût joui de sa pleine liberté pour exposer ses idées particulières. Mais, en présence des témoignages qui, pendant les premiers siècles chrétiens, établissent que les Évangiles nous sont parvenus tels quils ont été écrits par ceux dont ils portent le nom, nous ne pouvons regarder le silence de M. E. Renan que comme une conjuration hypocrite contre la vérité.
On a démontré cent fois que : 1* De tout temps et dans
toïites les parties de rÈgîise chrétienne, on a reconnu comme authentiques des écrits d'une rédaction uniforme ("X désignés sous le titre général d'iùangiles. Dès le promier siècle on en trouve des preuves positives, et cette tradition cctntinuesans interruption, ajipuyée sur les écrits authentiques dp Pantène, d'Origéno, de Clément d'Alexandrie, dlrénée, de Justin et des autres écrivains des premiers siècles. Tous s'accordent sur ce point important. 2** Tous ces écrivains distinguent parfoitement les écrits egmtoiiguesdes autres ouvrages publiés sous le nom des apôtres et qui n'étaient pas reconnus comme authentiques.
Après les savants travaux qui ont été publiés sur ces questions, nous pourrions sans peine ikire beaucoup d'érudition. Nous ne pouvons donc croire que M. K. Renan ait ignoré /es deux faits incontestables que uou^
venons d'indiquer. Gomment se fait^qu*il n'ait même pas daigné les mentionner? Nous devons croire, jus^ qu'à preuve du contraire, que notre savant a ^ugé plus prudent de ne pas aborder une discussion aussi grave, dans laquelle il eût certainement échoué. 11 est plus facile d'arrondir des phrases que de discuter des textes, et surtout de prouver qu'ils disent ce qu ib ne disent pas. M. E. Renan se cuntente donc de citer, comme en passant, saint Justin, qui aurait eu des Mémoires des Apôtres diftérents de ceux que nous possédons aujourd'hui. (P. xxu.)
A propos de cette assertion nous pouvons faire à notre antagoniste deux questions : 1** Comment sait-il que les Mémoires des Apôtres ùout]^T]e saint Justin étaient différents de ceux que nous possédons? Il ne s'est pas abaissé jusqu'à en donner des preuves. 2® Gomment se &ît-il que saint Justin n'ait pas possédé les textes tels que nous les avons aiyourd'hui, car ce saint vivait au second siècle? Or M. E. Renan reconnaît « que vers l'an iOO tous les livres du Nouveau Testament étaient àpeu près fixés dans lafonne où nous les lisons.»{P. iv.) Il est vrai que, plusieurs pages après, il met le chitlVe de 150 au lieu de celui de 100, aiin, sans doute, que ses lecteurs n'aient que l'embarras du choix; mais enlin saint Justin est mort au pliis tôt l'an 1G3. Les textes étaient dune ii.vés d'après les deux époques indiquées par M. Renan. Comment affirme-t-il qu'ils ne l'étaient pas encore? Saint Justin les aurait^il cités différemment? Non; et M. £. Renan prend soin d'avertir a qu'il ne se donne aucun souci de les àWégwr textueUement, » (P. xxm.) Alors comment sait-il que la texte que saint Justin avait sous les yeux différait du ndtre, surtout brsqu'il veut bien reconnaître, d'un autre côté, que, avant
•la mort de saint Justin, les textes étaient jxxé^ dans la fonne où nous les poœédons aujourd'hui?
Nous a^ons peine à comprendre ces contradictions dans un sanant assez sûr de luHoaème pour attaquer de firent ce que des millions d'honunes, pendant dixhuit siècles, ont adoré.
Avant de passer à k discussion de ce que M. E. Renan a imaginé touchant rÉvangile selon saint Jean, nous avons enregistrer deux aveux qui nous serviront plus tard pour apprécier la logique de l'auteur. Le premier, c'est que : « l'Évangile est la plus belle chose du monde )^ (p. xxu) ; le second est contenu dans cette phrase que nous citerons textuellement : « Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris, des récits naï& des deux premières générations chrétiennes, />/etr»«s encore de la forte impression que riiiustre fondatewr avait produite, et qui simble lui avoir longt^ps survécu, i»
Ainsi, même d'après le système de M. E. Renan, rËvangile, la plus belle chose du monde, a été composé sur les souvenirs vivants des deux premières généra* tions chrétiennes, c'est-à-dire du premier siècle. Nous tiendrons bonne note de ces deux aveux.
Que l'honorable académicien nous permette de ne pas laisser passer inaperçus les derniers mots de la phrase que nous avons citée. Le mot semble fait surtout un bel effet. Molière ne l'eût pas dédaigné s'il eût voulu provoquer le rire en matière aussi grave. Vraiment, il suffit d'avoir lu quelques pages de l'histoire de l'Église primitive pour comprendre qu'ici l'habileté littéraire a fait défaut à notre élégant acadén^cien. Lorsque la société chrétienne est pleine des souvenirs de Jésus-Christ; qu'en son nom les idoles tonobent; que
tous les penplos le proclament Dieu ; que le \ieu.\ j)apa-» nisme expirant cherche en vain à >c ranimer en binant le sang des martyrs; que ledi\in CiMicilié chasse devant lui les dieux, du (jaiisicaux déserts de l'Afrique, du fond deTAmbie jusqu aux îlesl^ruiueiises des Bretons, M. £. Renan nous dit pacitiquement que la forte impression qu'il avait produite semble lui avoir alors survécu. Avouez donc, monsieur Renan, que la société chrétienne ne vivait que du Christ, qu'elle était toute en Christ; que les paroles du Mattre étaient gravées dans tous les cœurs; que le souvenir de ses actions était adoré, célébré comme autant de jours de ff^te ; que les saints livres qui les contenaient étaient la nourriture intellectuelle et morale de tous les chrétiens; tous ils voulaient a\oir avec eux les saints li\res jusque dans la tombe. C'est là une tradition apostolique. Lorsque, après les |)ersécutions, on ouvrit le tombeau de Barnabé, cet iihistre compagnon de saint Paul, on trouva sur son cœur 1 l-^vangile de saint Mathieu, tel que nous l'avons encore, et écrit sur un bois précieux. Ce même ouvrage, Pantène le trouva aux Indes au deuxième siècle. Tous les chrétiens le vénéraient et vénéraient les autres livres apostoliques au point de n'y vouloir pas changer une syllabe. Toutes les sociétés chrétiennes, dans les contrées les plus désertes, sans aucun rapport entre elles, avaient ces livres sacrés; on les trouve partout les mèmes^ entourés de la même vénération. Et c'est en présence de cette grande et universelle tradition, de cette vir <hrétk'nn(\ que M. E, Uenan vient nous dire froidement que V/?ujjression produite par Jésus-Christ sf.:\iri.i: s'être conservée! C'est en présence de cpffr ronformilt' des saints Lvaniiiles, de l'orient en occident, du midi au nord, dans toutes les
contrées dti monde, que M. Renan Vient nous parler de fusions, de modifications du texte sacré I
Détruisez donc l'histoire entière , avant de nous proposer de tels systèmes.
Quelle est l'opinion de M. E. Renan touchant l'authenticité de rÉvanprile selon saint Jean? C'est là une question qu'il est très^diificile de résoudre, cari'auteur semble adopter deux sentiments contradictoires.
D'abord il s'étonne que Papias ne dise pas un mot d'une Vie de Jésus écrite par Jean. (P.xziv.)Un peu plus loin (p. zxvi), il dit : « La première Épttre attribuée à saint Jean est certainement du même auteur qùe le quatrième Évangile; or TÉpltre est reconnue comme de Jean par Papias. » De là M. E. Renan devrait conclure que Tauteur du quatrième Évangile est bien rapôtre saint Jean. Mais non, il tient à laisser la question douteuse. Mais est-il vrai que Papias, qui appartenait à l'Et^lise d Asie, où le souvenir de saint Jean s'était conservé {)his qu'ailleurs, n'ait point }>arlé de l'Évangile de saint Jean? Pour être exact, M. Renan aurait dû affirmer seulement qu'il n'en a point i)arlé dans les quelques lignes (pii nous ont été conservées par l'historien Ëusèbc. Mais est-il légitime d'aUQrmer d'une manière absolue qu'il n'en a pas parlé, lorsqu'on ne possède plus ses ouvrages, et lorsqu il n'en a pas fiiit mention dans les quelques lignes qui nous ont été conservées? Eusèbe pouvait avoir des raisons pour
citer ce que Papias airait dit de Ma rc et de Mathieu, pour lesquels quelques membres de l'Église d'Asie montraient peut-être moins de respect que pour leur grand et sublime apôtre. Quant à ce que Papias pouvait avoir dit de Jean et de ses écrits, Eusèbe n*avait pas besoin de le citer, puisque chacun savait que ce saint homme appartenait à TÉglise qui témoignait une vénération eiceptionnelle pour Tapôtrebien-aimé du Sauveur.
M. E. Renan a donc fort mal raisonné en concluant, d'un passage particulier où Papias ne parle pas de l'Évangile selon saint Jean, au silence absolu de cet écrivain touchant cet Évangile. Notre peu logique adversaire pouvait d'autant moins tirer cette conséquence qu'il avoue lui-même que Papias regardait comme appartenant à Jean la première Épitre qui est connue sous son nom, et que cette Épitre est évidemment du môme auteur que l'Évangile. L'évidence force M. £. Renan à avouer que, dès les premiers siècles, l'Évangile selon saint Jean était regardé comme étant de Tapôtre dont il porte le nom. « Personne ne doute, dit-il, que, vers Tan 150, le quatrième Évangile exist&t et fût attribué à saint Jean. Des textes formels de saint Justin, d'Athénagore, de Tatien, de Théophile d'Àntioehe, dlrénée montrent dès lors cet Évangile mêlé à toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développe' ni€?it dn d(.»gme. » (P. xxvi.)
Au lieu du mot développement, M. E. Renan eût mieux fait de se servir du mot constatation. Car les écrivains dont il cite les noms se servaient de l'Évangile selon saint Jean pour constater le dogme chrétien attaqué par les hérétiques, et non pour le développer*
Vous pensez peut-être qu'en présence de cette tradition primitive qui existait umverselkment dès le oom-
inencciiiLMit <lii second siècle, M. E. Renan n'osera pas affirmer que le quatrième Évangile n'est pas de saint Jean? Détrompez-vous. Pour établir un fait, chacun comprend qu'il fout citer des témoignages. M. Ë. Renan en cite quelipieft-uns, mais il conclut conti^ ces témoignages et soutient que Fauteur du quatrikne Évan^e a seulement voulu se faire passer pour repâtre Jean, (P. zxvxi.) « Si donc, ajoute-t-il {iàid,)^ cet ouvrage n*est pas réellement de l'ap^ytre, il faut admettre une supercherie que l'auteur s'avouait à lui-mAme. »
Toujours le même procédé de notre adversaire. L'Évangile ne peut être que de l'apôtre saint Jean, et cependant il n'est pas de lui. Les témoignages contenus dans cet écrit et toute la tradition des premiers siècles prouvent que" le quatrième Evangile est de saint Jean, mais l'auteur a voulu seulement se faire passer pour Jean l'apôtre, et s'est fait le champion de son intérêt. Gomme si l'apôtre saint Jean pouvait avoir un intérêt particulier à défendreUl A travers les contradictions et les réticences de M. E. Renan, ce qui apparatt le plus clairement, c'est que l'Évangile de saint Jean a été écrit en partie sous la dictée de cet apôtre, et que le motif du vieillard, en faisant ses récits de vive voix, était sa jalousie contre Pierre, auquel on donnait trop d'importance dans les autres Évangiles.
Sur quoi s'appuie M. E. Renan pour avancer ces faits? Sur son imagination. Or, l'imagination de Télégaut écrivain est sans doute belle et gracieuse, mais peut-on raisonnablement soutenirqu'ellesoitunepreuve assez forte pour déterminer la nature à\m fait qui s'est passé il y a dix-huit siècles, surtout lorsqu'elle est en opposition avec le témoignage unanime des écrivains qui touchaient à l'époque où le fait s'est produit, et qui
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le racontent tout autrement que notre élégant advéiSsaire?
' Mais rÉvangile selon saint Jean n'offire-t-îl pas dés
preuves intrinsèques contre lui-même? M. E. Reiian . le prétend : « Gomment, dit-il, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien le témoin oculaire, troiivc-t-on ces discours lutalcnieiit diflorents de ceux de Mathieu? » (P. xxiv.) Il est si facile d'en donner la raison, que l'on comprend à peine que M. E. Renan ait posé ce comment. Jean a écrit après Mathieu. Matliieu n'a pas donné tous les discours de Jésus-Christ. Jean a voulu y suppléer en retraçant ceux qui étaient restés dans sa mémoire. Ces discours contiennent la même doctrine que ceux qui sont en saint Mathieu, c'est pourquoi ou n*a pas le droit de dire qu'ils en sont toUUemmt différents ; mais ils en diffèrentpour la forme, parce qu'ils ne sont pas les mâmes discours et qu'ils ont été prononcés en des circonstances différentes. Qu'y a-t-il là de difficile à comprendre? Bourdaloue a seize volumes de sermons. Si un auditeur en eût pidjlié huit d'abord, d'apii's ses simples souvenirs, un autre auditeur n'aurait-il pas eu le droit d'en publier huit autres? Aurait-on eu le droit de conclure que la publication du dernier ne serait pas hdèle, parce qu'il n'aurait pas donné les mêmes discours que son devancier ? Tel est pourtant le raisonnement de M. £. Henan. par rapport à saint Mathieu et à saint Jean.
Mais l'Évangile de saint Jean contient <c des pas* sages singuliers où Ton sent un intérêt dogmatique propre au rédacteur, » (P. 3aav.) Ces derniers mots sont de trop. Le rédacteur n^avait pas d'intérêt dog- . matique qui lui fût propre, L'Évangile de saint Jean ne contient rien qui ^torise une telle supposition. Mais
ou y sent un mtérêt dogmaiigttê I QeÛ^ aese^^^^ vraie; elle n'appartient pas à M. E. Renan, qui en aurait connu la nature et la raison, s'il eût un peu plus étudié les écrivains chrétiens des premiers siècles. 11 eût appris alors que saint Jean composa son Évan« gilc pour répondre à des hérétiques qui se prétendaient plus profonds que les croyants ordinaires, et qui se donnaient le titre général de Gnoslujucs. Si M. E. Renan eût vécu à cette époque, il eut été G nos tifjue sans .doute, et n'aurait pas voulu rabaisser son ^^énie jusqu'aux croyances populaires. Donc, les Gnostiques dissertaient à perte de vue sur les natures divine et humaine de Jésus-Christ; les. uns faisaient de son corps un être purement fimtastique et ne voyaient en lui que le côté divin; les autres rejetaient le divin et ne vou^ laiént, comme aqjourd'hui M. Renan, ne voir que le côté humain, tout en l'envisageant cependant . d*une manière plus relevée que notre célèbre membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Saint Jean \ it, dans sa vieillesse, ces luttes scandaleuses entre les Gnostiques. Il éle\a la voix et parla à titre de dernier survivant des apôtres du Seigneur; il retraça sos souvenirs; il exposa la doctrine du M-viruE touchant su personne revêtue de la double nature divine et humaine, et répondit ainsi, par avance, à M. Ë. Renan, en répondant aux Gnostiques.
O'est là, sans doute, ce qui a déplu à notre élégant adversaire, qui est aflé jusqu'à soupçonner la bomie foi du narrateur. (P. sxiv-xxv.) Il est vrai que M. E. Renan, fidèle à ses habitudes, ne donne aucune preuve à ]'âppui d'une accusation aussi insultante, jetée à la face d'un écrivain que Jésus avait pressé sur son cœur, et que tous les chrétiens ont toujours vénéré comme
une des sources de la vérité. On serait tenté, en présence d'une insulte aussi gratuite, d'en demander à M. E. Renan un compte sévère; mais non ; on dirait que nous calomnions M. E. Renan ; et sa personne est sans doute plus sacrée que celle de l'apôtre bien-aimé de Jésus-Glurist. Du reste, à quoi bon attacher de l'importance à un outrage qui nuira plus à celui qui se Test permis qu'au saint et grand apôtre qui en a été l'objet?
Ainsi, M. E. Renan voit on saint Jean des discours qui ne sont pas en saint Mathieu; il aperçoit dans le quatrième Évangile un but dogmatique; il prétend y rencontrer des ûiéos étrfDujf'rn^ à Jésus, des taches, niais sans le prouver; il y remarque des leçons de métaphysique abstraite, et il en conclut que cet Évangile n'a pas été écrit par saint Jean, quoique, dès le second siècle, et quelques années seulement après la mort de cet apôtre, on ait regardé, dans toutes les Églises chrétiennes, cet Évaugile'comme ayant été écrit par saint Jean lui-même.
M. E. Renan proclame que ses observations sont graves; nous avons prouvé qu'elles sont futiles, et que ses accusations ne pourront jamais être justifiées. Or, nous deinuudons si des outrages ou des accusations vogues, des observations futiles, même puériles, peuvent contre-balancer les témoignages formels des contemporains, les témoignages de ceu\ qui avaient vécu avec Jean, qui l'avaient vu écrire sous leurs yeujiL, et qui nous parlent tous de l'Évangile selon saint Jean comme d'un ouvrage écrit tout entier par ce saint et grand apôtre.
A l'appui de ce qu'il a imaginé touchant les dispositions et les sentiments de saint Jean l'évangéliste, M. E. Renan indique en note le passage de Papîas, que
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nous avons dté plus haut, touchant l'évangéliste Marc. D veut voir, dans ce passage, um critique HemeU^ lanie{^. xxvm), cette arrière-pensée : que les disciples de Jean concevaient quelque chose de mieux que l'Évangile de Marc. M. E. Renan a des yeux très-complaisants qui lui font découvrir des nuances que personne n'avait aperçues jusqu'à cette école qui voudrait se dire chrétienne sans l'être. Dans le passage de Papias, on voit que lejor^?re/ea«(l) a rendu justice à la fidélité, à l'exactitude de Marc, quoique cet évangéliste n'eût écrit que d'après les récits de Pierre, et non d'après ce qu'il aurait vu ou entendu lui-môme. On ne trouve que cela dans le texte. Mais, quand on supposerait, avec M. Ë. Renan, que les Églises orientales estimaient moins l'Évangile selon saint Marc que l'Évangile sebn saint Jean, que s'ensuivrait-il? Que saint Jean aurait eu des sentiments d'orgueil et de jalousie contre Pierre, comme il le veut? Vraiment, la conséquence ne nous parait pas sortir des prémisses.
Mais saint Jean affecte de donner de petits détails qui ne sont pas dans les autres I'^ angélistes, afin de prouver qu'il était mieux renseigné, et il aime à se dire le dernier survivant des témoins oculaires. (P. xxvm.) D'abord il ne s'est pas ^iledemier survivant des ténmn$ oculaires; dans les passages indiqués en note par M. E. Renan, saint Jean se contente de dire qu'il a été ièimn de ce qu'il a raconté. Les indications de notre savant sont donc fausses» Si le docte académicien eût
(i) M. E. Renan ae veut pas traduire le mot grec presbyteros;U appelle donc le prêtre lean presbytères /oonnea. U attribue le texte sur Marc à ArisUon ou au presbi/teros JomnH,
Ensèbe rattribue à ce dernier; pourquoi M. lîenan so permet-il la fantaisie cLç donner la chose comme douteuse?
connu rhistoire des premiers temps du christianisme, il eût su que saint Jean a été le dernier survivant des douze ajyôtresy mais nnn des témoins des actions de Jésus-Christ ; s'il eût lu avec attention les passages qu'il a indiqués, il les eût probablement compris, et se fût dispensé d'attribuer à l'apôtre saint Jean une erreur historique qui lui appartient à lui-mdme en toute pn)priété.
Mais saint Jean donné-t-il de pedts détails dans son Évangile, pour le motif que lui prête M. E. Renan?
n est assurément aussi raisonnable, au moins, de
croire que saint Jean, voulant compléter les trois premiers Évangiles, a eu tout simplement pour motif de donner quelques renseiLrneuients ({ui ne s'y trouvaient pas. Pourquoi aller chercher un motif d'orpiieil et de jalousie, quand on peut en trouver un aussi simple et aussi légitime? Que dirait M. E. Renan, si on le traitait avec la môme sévérité, et si on lui attribuait les sentiments les plus bas dans ses écrits? Avec un peu de bonne volonté, on trouverait, dans son livre même, des preuves plus fidrtes contre lui que celles qu'il a consignées contre saint Jean; ces preuves auraient dW tant plus de force que sa personnalité (soit dit avec tout le respect qui lui est dû) ne peut être comparée avec celle de l'apôtre Jean, ni sous le rapport moral, ni sous le rapport intellectuel.
On voit, par la nianièn; liautaiuc dont M. E. Renan a traité le saint et sublime apôtre, qu'il se croit luimême un homm(î très-su [)érieur à ce pèdumr de la Ga/</e«; mais nous demanderons à M. E. Renan lapermission de n'être pas de son avis sur l'importance qu'il s'accorde à lui-même, et de lui préférer de beaucoup saint Jean, et pour l'élévation des pensées» et pour la
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largeur des sentiments. Nous aurons occasion, parla suite, de prouver que notre opinion est très-fondée, et qu'à coté de l'aigle d'Kplièse, notre académicien fait assez triste liirnro.
U n'a compris ni la disposition de l'Evangile selon saint Jean, ni le but qui Ta inspiré, ni les motifs qui ont dirigé l'auteur* Il a supposé des altérer Hons, des contradictions avec les autres Évangiles, mais n'en a prouvé aucune. U n'en a même pas indiqué une seule dans son Introduction; îl mardie en avant, il affirme à tort et à travers, îl se pose en in&îllîUe qui n*a pas besoin de donner des preuves pour se fidre croire des simples mortels.
Mais, parmi ces simples mortels qui le lisent, s'il s'en trouve un grand nombre qui soient assez peu avisés pour le croire sur parole, il en est aussi qui le suivent attentivement, avec l'intention de lui demander compte de toutes ses assertions. Nous sommes de ce nombre; voilà pourquoi nous l'arrêtons à chaque pas pour lui demander des preuves.
L'Évangile de saint Jean, dit-il, 710ns présente un canevas de la vie de Jésus qui diffère oonsidéraUement decehddessynoptiques^i^, xzoc«)M. E. Renan appeDe synoptiques les trois premiers Évangiles,^ afin de ne point parler comme le vulgaire. Gomment le canevas de saint Jean éiffère44l de oelui des synoptiques? Est-ce en ce sens qu'il lui soit contraire^ ou bien ces différences ne constituent-elles pas une coiitradictioii ? M. E. Uenan n'a pas jugé à propos de su laii e cotte question, qui avait cependant son inqiorlancc On peut différer dans la fonne sans diilérer dcuis le fond; tout le monde le comprend.
Saint Jean a met dans la bouche de Jésus des dis-
cours dont le ton, le style, les allures, les doctrines n'ont rien de commit n avec les Loyia rapportés par les synoptiques. » {Ihid.) M. E. Uenan a-t-il donné une preuve, une seule, à l'appui d'une telle assertion? Non. Seulement, il y supplée par des allures tranchantes : « Sous ce second rapport (les doctrines^ sans doute), la différence est telle qu'il iieiut faire son choix d*une manière tranchée. Si Jésus parlait comme le veut Mathieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les deux autorités aucun critique n*a hésité ni n'hésitera. » (Jàid,)
Nous apprendrons à M. E. Rènan qu'il y a eu des milliers de critiques au sein du christianisme, et des critiques plus savants que lui ; (]ui ont connu mieux que lui, et les livres saints, et les monuments du christianisme priniitir, et ces langues sémitiques dont il fait tant de bruit au moyen de quelques systèmes qu'il a importés d'Allemagne. Ces critiques n'ont pas hésité, comme il le dit , non pas à choisir entre les synoptiques et saint Jean, mais à reconnaître la parfaite identité de leur doctrine. Ces discours qu'il trouve, lui, M. E. Renan, « si raides, si gauches » (p. xzxiu), si métaphysiques, dont le ton est si souvent faux et inégal (p. xzziv), qui sont si indignes d'un homme de goût (i6id,)y si différents des charmants entretiens que Jean avait entendus sur les hords du lac de Génésareth (p. zxxi) , ces discours, des critiques savants les ont admirés, et n'y ont pas trouvé ces défeuts sur lesquels il s'étend pendant plusieurs pages écrites d'une manière prétentieuse et sophistique. Les textes qu'il a indiqués dans ses notes ne les ont point empôchés d'avoir cette opinion. En effet, ils ne prouvent absolument rien. Nous en donnerons quelques ejLemples.
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Ptour établir que saint Jean a l'intention de prourer une thèse, il indique oonune faisant un effet étrange des textes où saint Jean déclare qu*il a iru ce qu'il a raconte^, et qu'il a écrit pour que ses lecteurs croient sur son tonioigriaf^c (p. xxx). Il affirme que le dernier chapitre de saint Jean a été ajouté. Nous le voulons bien. Mois par qui l'a-t-il été? Qui a dit à notre critique que ce n'est pas par Jean? Il est feciîe de le prouver par ce chapitre lui-môme. Plusieurs endroits saint Jean portent, selon M. £. Renan, la trace de ratures^ de corrections (p. xxxii). Il indique à l'appui le chap. vi, versets â et 22, et le chap. vu, verset 22. Traduisons un de ces passages :
<c i . Ensuite, Jésus dla au delà de la mer de Galilée ou de l^bériade.
« 2. Et une grande foule le suivait à cause des miracles qu'il faisait en faveur de ceux qui étaient malades.
« S.Jésus monta donc sur une montagne, et s'y assit avec ses disciples. »
Aperçoit-on dans ce passage trace de ratures ou de corrections? Jésus passe la merde Galilée; la foule le suit. Pour l'éviter, il va sur une montagne avec ses disciples. C'est là, ce nie semble, un récit où tout se tient. On peut voir dans tous les livres des traces de ratures et de corrections, si l'on en voit dans ce texte de saint Jean.
Les autres passages indiqués par M. Renan ne contiennent pas de meilleures preuves. Aussi, ne les cit&-t-il pas. Il ne £Edt que les indiquer en note, espérant sans doute que les lecteurs s'en rai^rteront à lui.
Quant au ton général des discours conservés par saint Jean, M. E. Henau a oublié de faire une remar-
ié
qae, bien simple cependant et bien naturelle^ qui lui aurait £iit comprendre cette différence deton, dont il a été si singulièrement frappé. Cette remarque est cdle-d : que les discours contenus dans les troiB .premiers ÉTangiles sont^ en général ^ des instructions populaires adressées à la foule qui suivait Jésus; tandis que les discours conservés . par Jean sont , pour la plupart, des entretiens confidentiels de Jésus avec ses apôtres. Si M. E. Renan, dans de? vues systématiques que l'on comprend, n'eût pas afTecto de laisser dans Tombre cette; remarque si simple et qui répond à toutes ses considérations de rhétoricien; si des préoccupations que l'on comprend aussi lui eussent permis de rapprocher, dans les quatre Évanpriles, les discours, soit populaires, soit confidentiels, il eût été convaincu que ces discours, selon les drconstances, ont un caractère commun, parfisâtement déterminé, et qui prouve qu'ils sont venus de la même source.
Mais M. Ë. Renan avait ses raisons pour rabaisser l'Évangile selon saint Jean. Nous aurons plus d'une occasion de les indiquer. Il voulait aussi donner à penser <\ ses lecteurs légers qu'il était impossible de contester ces différences radicales entre les Evangiles, afin d'être autorisé à faire son cboix dans ces récits. Mais ces différences n'existent pas; si le ton dogmatique de M. Ë. Renan en impose à quelques lecteurs, nous ne serons pas de ce nombre et nous ne sommes point disposé àcroire notre académicien sur parole. 11 est facile de parier en makre^ mais il n'est pas aussi facile de fàire accepter son autorité par ceux qui ont l'habitude de lire sérieusement et qui examinent de sang-froid chaque assertion. Nous dirons même à M. E. Renan que plus ses assertions sont tranchantes, plus nous les
exanûooDs de près. Nous sommes porté k nous défier dÔ8 que nous renteodons s'exprimer comme dans ce passage, par exemple : <c J'ose défier qui que ce soit de Offloposer une vie de Jésus qui ait un sens, en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. » ( P. zzxin.) Nous avons depuis longtemps fait une étude approfondie et comparative des quatre Évangiles, et nous certifions à M. E. Renan quMl nVst pas plus difficile détenir compte des discours contenus eu saint Jean que de ceux qui sont en saint Mathieu. Son défi nous a donc paru présomptueux jusqu'au ridicule, et, en le suivant dans ses prétendus récits de la vie de Jésus, nous lui prouverons qu'il en est ainsi.
IlL E. Renan tient surtout à établir que des différences doctrinales existent entre l'Évangile selon saint Jean et les trois autres Évangiles, qu'il appelle., avec certains artistes en érudition, ^fnopHques, Nous avons recherché avec soin les preuves sur lesquelles il ai^uîe cette idée, et nous n*en avons rencontré que de teQement pauvres, qu'il nous est vraiment difficile de les discuter sérieusement.
D'abord, pour première et principale preuve, nous trouvons Faffirmatioii de M. Renan. Elle peut avoir beaucoup de valeur pour d'autres ; mais quant à nous, nous ne lui en reconnaissons qu'autant qu'elle est appuyée sur des preuves positives. Nous demandons en conséquence la permission de ne tenir aucun compte des afiûr/nations de l'élégant académicien des Inscriptions et Belles-Lettres, jusqu'à ce qu'il ait daigné s'abaisser jusqu'à les appuyer sur quelque chose de positif.
Lorsqu'on veut mettre un écrivain en contradiction avec trois autres, il y a un moyen trèa^simple, c*est de
dter, des uns et des autres, des textes qui se contredisent. M. E. Renan Ta-t-il &it?Non. Âbrs il n'a rien prouvé. Or, quand un écrivain affirme sans prouver,
il s'expose à ce que les lecteurs le regardent, ou comme
un orfjitcilleiix qui prétend (|uVm le croie sur parole, ou comme un homme à prrjtff/r qui ne veut enseigner que ce qui favorise son système, sans se préoccuper de savoir si son enseignement est vrai ou faux ; ou, enfin, comme un homme de mauvaise foi qui, sachant bien qu'il ne peut prouver ce qu'il avance, l'affirme quand mêmey parce que, pour lui, son idée est supérieure à la vérité.
M. E. Renan a essayé cependant de donner une preuve à l'appui de son opinion sur les contradictions prétendues qui existeraient entre saint Jean et les autres évangélistes. Gitons-la textuellement : « On voit
qu'en écrivant les discours, l'auteur ( du quatrième Évangile) suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue s'y déploie, lanf/iie dont lessijnoptiques n'ont pas la moindre idée. ( « Monde, Vérité, Vie, Lumière, Ténèbres, » etc.) Si jamais Jésus avait parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de tahnudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs m mîraitM si bien gardé k secret?» (P. XXXY.)
Ainsi, saint Jean est le seul qui se soit servi des métaphores Monde^ Vérité, Vie, Lumière, Ténèbres; les trois autres évangélistes les ont ignorées.
Or, nous prétendons que les trois premiers évangélistes se sont servis des mêmes mots, et dans le même sens (pic saint Jean. Notre adversaire n'a pas daigné prouver ce qu'il a affirmé. Nous n'avons pas des pré^
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tentions au0si ma^fisifales , et nous allons établir par des textes formels ce que nous avançons :
Nous lisons en saint Mathieu que Jésus, s'entretenant avec ses apôtres, leur dit : « Vous êtes la lumière du monde ; on ne peut cacher une ville placée sur une montapne ; on n'allume pas une lumiare pour la placer sous un boisseau, mais bien sur un chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi, q^<à votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient votre père qui est dans les cieux. » (Math., cfaap. v, vers. 14 etsliiv.)
Expliquant sa parabole du semeur, Jésus s'exprime ainsi en saint Mathieu (chap. xiii, vers. 37 et suiv.): <f Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l'Homme;
le champ, c'est le monde; la bonne semence, ce sont les enfants du royaume ; l'ivraie, les enfants d'iniquité.)) monde est pris ici pour l'ensemble des hommes, pour r humanité^ comme dans le texte cité précédemment. Mais il signifie la mauvaise partie de l'humanité, les enfants d'iniquité^ dans cet autre texte: « Malheurou monde à cause de ses scandales I » (Math., ehap. xvm, vers. 7.)
d La lumière de ton corps, c'est ton œil. Si ton œil est bon, tout ton corps sera brillant; si ton œil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. Or, si la lumière qui est en toi est ténèbres^ que seront les ténèbres ellesrmémes?» (Math., chap. vi, vers. 22 et suiv.)
Saint Mathieu cite ces paroles du prophète Isaïe : « Le peu])le qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière; sur ceux qui étaient assis dans les ombres de la mort, une grande lumière s'est levée. » (Math*, chap. iv, vers. 16.)
îie même évangéUsto rapporte que les ennemif de
Jésus lui envoyèrent des espions qui lui adressèrent ces paroles ; « llattre, nous savons que vous êtes véridique et que vous enseignez la voie de Dieu selon la
vérité. (Math., chap. xxii, vers. 16.)
Saint Mathieu, qui, comme on le voit, donnait aux mots v('ri((', monde^ Inmwre^ ténèhrps, le même sens direct ou niélapliori([ue que saint Jean, entendait de la même manière le mot vie : « Qu'il est large, dit Jésus parlant par cet évangéliste, qu'il est large le chemin qui Gonduit à la perdition ! qu'il est étroit le chemin qui conduit à la vie!)) (Math., chap. vu, vers. 13, 14.) « Si ton œil te scandalise, arrache-le et jette4e loin de toi; car il vaut mieui entrer dans la vie infirme et boiteux, que d'être jeté dans le feu éteniel avec tes deux mains et tes deux pieds. » {Ibid,, chap. xvm, vers. 8.) « Si tu veux entrer en-la vie, dit Jésus 1^ un honune qui l'interrogeait, ohserve ks commandements, » {Ibid., chap. XIX, vers. 17.)
Nous pourrions prouver, par des textes de saint Marc et de saint Luc, qu'ils se sont servis des mêmes mots et dans le môme sens que saint Mathieu, sens qui est celui de saint Jean. Nous nous hornous au premier Évangile, parce que, selon M. E. Renan, il est le plus hébreu, le plus juif, le plus talmudique. U est bien entendu que nous n'emidoyons ces mots que pour nous conformer à son langage, mais sans les approuver, L'expression -de talmudique nous pmlt même dénuée de sens. Nous demanderons donc è M* E. Renan comment dans l'Évangile qu'il prodame le plus tahnuâir que, le plus j ai on trouve des expressions qui, d'après lui, n'ont rien de juif ni de talmudique; comment il se fait qu'il ait aflirmë (^ue ces expressions ne se trou-
vent pas en saint Mathieu, lorsqu'elles s'y rencontrent réeOement, et prises dans le même sens que dans l'Évangile selon saint Jean ?
Nous convenons sans peine qu'elles sè rencontrent plus fréquemment dans l'Évangile de saint Jean que dans les autres, et la raison en est bien simple: c'est que le quatrième Évangile est plus (/octrinal, ]}\us théologique. On a toujours attribué, dans l'Église chrétienne, ce caractère à l'Évangile selon saint Jean, et l'auteur a été suroonuné, pour cela, le Théologien, Saint Jean s'est plus étendu sur les questions doctrinaleSy par cette raison, connue de tous, qu'il avait à opposer aux premiers hérétiques la vraie doctrine, telle qu'il l'avait apprise du Maître; tandis que les premiers évangâistes n'avaient eu pour but que d'édifier les fidèles par le récit des actions de Jésus-Christ, et quelque^unes de ses paroles qui contenaient ses prind» paux enseignements. H n'est donc point étonnant que saint Jean ait fiiît un usage plus fréquent de certaines expressions théologiques; mais ces expressions qui signifient : la vraie doctrine, ierreiir, rennemi de la vérité, la jmscssion du vrai et du bien^ étaient connues des trois premiers (' vangélistes, qui les ont employées dans le même sens que saint Jean.
Du reste, selon son habitude, M. E. Renan, après avoir.affirmé positivement que l'Évangile selon saint Jean était en flagrante contradiction avec les trois premiers, et après avoir élevé les Évangiles «ymyli^Ke» au-dessus des traditions johanmques, convient que ceux qui, d'après lui^ formaient Vécok de Jean, « savaient mieux les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont les souvenirs ont constitué les Évangiles synoptiques. Elle (cette ieok) avait, notam-
ment sur les séjours de Jésus à Jérusalem^ des données ■que les autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école
traitaient Marc de biographe médiocre et avaient imafïiné un système pour explitpier ces lacunes. » M. E. Renan s'appuie, pour s'exprimer ainsi, sur le texte cité de Papias. Dans ce texte, (jue nous avons traduit précédemment, on ne trouve pas un mot (}ui puisse autoriser de telles suppositions. « Certains passages de Luc, continue M. Renan, où il y a comme un écho des traditions johanniqtm prouvent du reste que ces traditions n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de tout à fait inconnu, » (P. zzxvi^ zxxvu.) Nous le croyons bien. Notre savant adversaire, qui dte en note quelques détails qui sont analogues dans les Évangiles de saint Luc et de saint Jean^ aurait pu pousser plus loin la comparaison. H serait ainsi arrivé à ce résultat : que les traditions qu'U appelle johanniques sont les mômes que celles de Mathieu, de Marc et de Luc ; que les quatre Evangiles ont un fond identique; qu'ils se cuiiiplôtent les uns par les autres ; et que les quatre évangélistcs, écrivant séparément et d'après les souvenirs de témoins divers, n'(jnt pu si bien s'accorder sur les faits et la doctrine que parce qu'ils suivaient, non pas tel ou t t l système particulier, mais une tradition commune^ léguée à toutes les Églises doétiennes par les divers apôtres, leurs fondateurs, et qui s'est trouvée la même partout, parce que tous les apôtres et les hommes apostoEques n*ont rien enseigné que ce qu'ils savaient être tvm.
Mais H. E. Renan avait ses raisons pour ne pas Mre un travail complet. Il voulait jeter en avant quelques idées vagues, afin de s'autoriser à choisir ce qui lui coiiviendrait dans les divers Évangiles. Aussi cou*^
clut-îl ainsi : « Ces explications seront suffisantes^ je pense, pour qu'on voie dans la suite du récit les motifs (jui ni ont déterminé à donner la préférence à tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. » (P. xxxvu.) Ceux qui trouveront suffisantes les explications de M. E. Renan no seront certes pas diûicileg en fait de logique et de science. Quelques phrases prétentieuses et contradictoires; quelques textes mal compris et encore plus mal interprétéSi et qui ne contiennent point ce que l'on a prétendu y trouver, voilà, quant à nous, tout ce que nous avons rencontré dans rintroduction de M. E. Renan.
n n*a donc point établi qu'il eût le droit de choisir, dans tel ou tel évangéliste, ce qui pourrait convenir à ses systèmes.
Notre académicien termine ses considérations sur saint Jean et les deux premiers Évangiles par cette phrase : « En somme, j'admets comme authentiques les quatre Évangiles canoniques. » (P. zxxvn.) Il n'a point encore parié de l'Évangile selon saint Luc, mais il avait sans doute l'intention d'en dire son avis. Aussi suppose-t-il qu'il a traité des trois synoptiques avant . de parler de l'Évangile selon saint Jean. Du reste, le lecteur ne perd rien à cet oubli ; car, après la conclusion indiquée ci-dessus, l'auteur revient sur les quatre Évangiles, et saint Luc alors n'est pas oublié.
Ce désordre de VIntroductwn de M. E. Henan est
sans doute un effet «Vart que de simples mortels comme nous no peuvent apj)recier.
Revenons à la conclusion. Est-il vrai que notre adversaire admette, comme il le prétend, les quatre Évangiles canoniques connue fudhentiques? D'abord, quel sens attache-t-il à ce mot? Lorsqu'on l'emploie pour exj^mer un des caractères d'un écrit ancien, il signifie que cet écrit appartient à l'auteur dont il porte le nom. Or, M. £. Renan s'est évertué à prouver .qae Mathieu, Marc et Jean n'ont pas composé les Évangiles qu*on leur attribue aujourd'hui, et que leurs récits authentiques ont subi des altérations si considérables pendânt le premier siècle que Ton ne peut plus les considérer comme leur œuvre propre. Il a donc cherché à prouver que les Kvauiriles ne sont pas mithmti" qim^ puis il conclut en disant qu'il les admet comme autJn'iitiquf's.
Nous ne comprenons pas bien cette manière de raisonner ; nous y voyons une contradiction flagrante. On peut donc penser que le prudent écrivain n'a pas osé nier ouvertement r^mMen^ic/'/e des quatre Évangiles en présence des preuves innombrables et invincibles qui rétablissent ; mais que, d'un autre côté, il voulait jeter des nuages sur ce grand fidt, afin de s'autoriser à choisir, dans ces récits, ce qui convenait à son système.
Ce procédé sans franchise ne peut convenir à per* sonne. Ou les Évangiles sont authentiques, ou ils ne le sont pas. S'ils le sont, admettez-les sur tous les points, puisque tout en eux est empreint du môme caractère. S'ils ne le sont pas, dites-le ou\ertement, et surtout prouvez-le. Mais le [)rouver est une teuvre dilTicile. Il ne s'agit pas \h. de livres presque inconnus, qui aient été seulement à l'usage de quelques savants, de quel-
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qiies initiés. Dès le premier sii'clc de l'Eclise chrétienne, toute cette Eglise, en Orient comme en Occident, possédait les quatre Evancfiles tels qu'ils sont aujourd'hui ; on les admettait partout comme l'œuvre des échvaiDS dont ils 'portent le nom; on eût regardé commejun sacril^ d'en changer une syllabe. Si un homme, si même une Église particulière, en Occident ou en Orient , eût tenté la plus l^ère altération y l'Église entière eût élevé les plus énergiques protestations.
La TÎe sociale était très- développée dès le premier siècle dans l'Église chrétienne. H faudrait ignorer complètement son histoire pour élever à ce sujet le plus léger doute. L'Église n'a point eu de ces périodes obscures, de ces temps d'élaboration que l'on rencontre à l'oripine des diverses sociétés civiles et qui ont fourni mille détails fabuleux. La société chrétienne apparaît toute faite et avec éclat dès ses premières années; elle obtient aussitôt une influence universelle, et son action se manifeste des bords de llndus aux lies des Bretons et des déserts de l'Afrique aux rivages de la mer du Nord. Dans ces groupés innombrables qui naissent simultanément, on retrouve les quatre Évangiles, tels que nous les avons, comme base de toute doctrine, comme aliment de la vie religieuse. En présence de ce fait incontestable, il faut admettre que les Évangiles sont authentiques dans toute la force du mot; c'est-à-dire que leur rédaction primitive n'a été et n'a pu étrt' altérée; et si, par préoccupation systématique, on ne veut pas tirer cette conséquence, il faut douter de l'authenticité de tous les écrits de l'antiquité j et s'envelopper dans le scepticisme historique le plus absolu. Il n'est en effet aucun ancien écrit, de quelque nature qu*U soit, qui présente plus de caractères d'au-
thenticité et d'intégrité que les quatre Évangiles; aucun n'a été) comme eux, simultanément connu dans toutes les parties du monde; aucun n'a été, comme eux, le principe de vie d'une société immense qui, dès le premier siècle, avait pénétré tous les peuples et toutes les classes de la sociéb'.
Mais nous préférerions ce scepticisme absolu qui fermerait obstinément les yeux à la lumière, à im système hypocrite et inconséquent qui nous dit : Les Évangiles ne sont pas authentiques; cependant je les admets comme authentiques. A quoi bon, de nos jours, ces ménagements illogiques? Eh! mon Dieu, si vous ne voulez pas ôtre chrétien, qui vous oblige à dire que vous Tètes? Si à vos yeux Jésus-Christ est un charlatan qui a abusé de la crédulité des peuples pour se faire regarder comme Fils de Dieu, dites-le; qui vous en empêche? Mais n'allez pas, en laissant sup]Kiser qu'il en a été ainsi, en f;iirc un liabbin délicat, quant il n'a été ni délicat ni rabbin.
M. E. Renan n'admet donc pas l autlicntirité des quatre Évangiles, quoi qu'il en dise. Du reste, il l'avoue lui-môme dans la phrase qui fait suite à celle que nous avons citée. » Tous, dit-il, (les quatre Évangiles) selon moi, remontent ati premier siècle, et ils sont à peu près des auteurs à qui on les attribue ; mais leur valeur historique est fùrtdioerse, 9 Â la page suivante (p. xzzvm), il regarde les rédts de FÉvangile comme d'une authenticité inégale.
Nous avons vu plus haut que M. E. Renan regardait les Évangiles comme le résultat d'un travail de fusion. Les fidèles qui voulaient avoir k s récits complets, mêlaient, par exemple, les discours conservés par Mathieu aux laits rapportés par Marc. Comment,
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après cela, reconnaître que les Évangiles sont a pkij PRÈS des antmrs à qui on les attriàue? Sur quoi notre délicat académicien pourrait-il appuyer cet àpeuprès? En fait d'authenticité, il ne peut j avoir d' ^ peu près ou à'tnégàHté. Ou un écrit est authentique ou il ne Fest pas.
Nous avons vu de plus que l'ingénieux écrivain regarde les Évangiles comme l'écho des souvenirs des témoins oculaires de la vie de Jésus-Christ. Gomment, après cola, admettre que tel Évangile a une valeur Imiorifpœ^Xw^ ou moins grande? Oui lui a donné des renseignements précis sur le caractère personnel de Mathieu, de Pierre ou de Jean? Qui lui a dit que tel avait trompé, que tel autre avait dit la vérité?
M. Ë. Renan en prend à son aise dans ces questions} il se complaît dans les phrases qui coulent de sa plume jusqu'à oublier de prouver ce qu'il avance, jusqu'à ne pas voir que des phrases, même les mieux arrondies, n'ont pas la plus mince valeur dès qu'elles n'expriment pas quelque chose de vrai. Mais M. Benan ne semble même pas comprendre qu'on puisse lui demander compte de ses phrases. 11 aflirme donc, en vertu de son infaiUibiliti' acadrmique, que Mathieu mérite evidctnnu'nt une confuimv hors ligne pour les discours (p. xxxvn) ; quant aux faits, on y trouve des légrndrs (Tun contour assez mou. (P. xxxvui.) En preuve de cette assertion, il indique en note les admirables récits de la naissance do Jésus-Christ; de la trahison de Judas, et de la préférence que les Juifs donnèrent à Barabbas sur Jésus. Il renvoie magistralement à Marc pour la comparaison. Ce qui veut dire : Marc n'a commencé son Évangile qu'à la vie publique de Jésus et n'a pas parlé de si| niûssaace ; donc le récit
-.sodé Mathieu est mou. Mais, si, comme le soutient ailleurs M. Renan, les récits de Marc ont été fusionnés avec les Logia de Mathieu, comment peut^il établir
une comparaison ontro les faits racontés par Mathieu et ceux racontés par Marc? Le premier devoir d'un écri\aia est pourtant de s'accorder au moins avec luimême. Donc rKvani;ile de s^aint Mathieu, si véridique pour les discours, ne l'est pas pour les faits, selon M. Ucnan. En revanche, saint Marc est, quant aux iaits, de la plus grande véracité.
Or, comme les faits racontés par saint Marc se trouvent presque tous en saint Mathieu avec les mômes drconstances essentielles, U s'ensuit évidemment que Tun est aussi véridique que Fautre. Notre auteur n'a pas aperçu cette conséquence qui découlait de son assertion. Or, comme, d'un autre côté, les discours conservés par saint Mathieu sont authentiques, d'après '.| lui, il s'ensuit que faits et discours sont authentiques,
I même d'après les principes du nomel exétrète.
^ Quant à saint Luc, M. E. Renan, ([ui a\ait oid)lié
jusqu'ici d'en parler, tout en supposant qu'il avait lait U connaître sou avis sur son Évaugiic^ a voulu réparer
H son oubli en s'étendant longuement sur la valeur his-
torique de cet ouvrage. Nous allons .examiner en détail tous ses griefs.
i • La valeur de l'Évangile selon saint Luc est, d après
j' notre antagoniste, soisihlenicnt plus faible {'^. xxxix)
> que celle des autres. Cependant, saint Luc lui-même
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afifirme qu'il a écrit sur les récits des témoias oculaires. Or, selon M. Renan, les autres Évangiles ne sont que le résultat d'un travail de fusion, fait on ne sait par qui, mais toutefois par plusieurs ({ui auraient ajouté des légendes apocryphes aux récits primitifs. S'il en est ainsi, il est évident que l'Évangile de Luc, composé par un homme connu et respectable,, offrirait plus de garanties que des rapsodies dans lesquelles ks fables auraient été mêlées aux /attecer/«eVi5. Cependant, l'illustre académicien, par une de ces habiletés de dialectique dont il est vraiment par trop prodigue^ n'attache pas autant de valeur à l'Évangile de saint Luc qu'aux autres. II va nous dire pourquoi. D'abord, « quelques sentences (de Jésus) sont poussées à l'excès et faussées, » (làid.) La preuve à l'appui est ainsi donnée en note : xir, 26. «Les règles de l'apostolat (ch. x) y ont un caractère particulier d'exaltation. » Examinons ces preuves. Au chapitre xiv, v. 26, nous lisons : « Si quehpi'un vient à moi, et qu'il ne haïsse pas son père et sa mère et son épouse et ses e niants et ses frères st ses sœurs, et même sa vie, il ne peut être mon disciple. » L'Église chrétienne a toujours interprété cette sentence en ce sens : que pour être revêtus de la mission exception^ mUe de répandre l'Évangile au milieu des dangers dont cette prédication devait être entourée au sein du paganisme, il Mait un dévouement absolu qui irait jusqu'à sacrifier ses plus chères affections et même sa vie. Ainsi entendue, la maxime donnée par saint Luc n'exprime qu'une vérité facile à comprendre, et énergiquement formulée. Mais saint Luc n'a-t-il pas exagéré cette maxime de Jésus-Christ? Il l'a si peu exagérée que le premier Évangéliste, saint Mathieu, la donne à peu près dans les mêmes termes : u Celui qui aime
son père plus que moi, n'est pas digne de mol ; et celui
qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas (ligne de moi ; et celui qui n'accepte pas sa croix et ne me suit pas, n'est pas (Hirne de moi. » (Math. ,x, 37, 38.) En saint ^lalhieu, Jésus-Christ veut qu'on le pn-Côn! à son père, à sa mère, à son fils, à sa fille; que Ton accepte la mort ignominieuse de la croix pour le suivre dans sa mission. Saint Luc dit-il quelque chose de plus? Non. De quel droit donc M. Renan indiquet*il ce passage pour prouver que saint Luc a faussé les maximes de Jésus-Christ? qu'il leur a donné un caractère parHculier d'exaltation?
Les caractères de rapostolattrsicôs par saint Luc ontils ce caractère, comme Taffirme notre académicien? Voyons. Que dit Jésus-Christ en saint Luc (ch. x)?
<( La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le pr()[>ri('taire de la moisson d'y envoyer des ouvri«'rs. Allez : voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni sac, ni bourse, ni chaussures ; ne saluez personne pendant la route. Dans quelque maison que vous entriez, dites d'abord : a Paix à cette maison.» Ets'il y a là un en£mt de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle yous reviendra. Restez dans la même maison, mangeant et buvant en commun avec les habitants; car l'ouvrier mérite son salaire. N'allez pas de maison en maison; et en quelque ville que vous entriez, et où vous serez reçus, mangez ce que l'on vous offrira; guérissez les malades qui s'y trouveront et dites aux habitants : a Le règne de Dieu s'est approché « de vous. » Dans (pielque ville que vous entriez, otoù vous ne serez pas reçus, allez sur les places ])ul)li(iues et dites : « I^ous secouons sur vous-mêmes lu poussière
« de votre ville qui s'est attachée h nous; toutefois, « sachez que le rè^ne de Dieu s'est approché do vous. « Je vous dis que, au ^rand jour, il sera plutôt par- « doHué à Sodomo qu'à cette ville. Malheur à toi, Goro- « zaïu 1 malheur à toi, Bethsaïda I car si les miracles « opérés chez vous Teussent été autrefois à Tyr ou à « Sidon, ces villes eussent lait pénitence sur le ciliée et « la cendre. Or, au jugement, il sera plutôt pardonné à « Tyr et à Sidon qu'à vous; et toi, GapharnaiUn, qui « t'élèves jusqu'au ciel, tu seras engloutie dans l'enîer.i» « Qui vous écoute m'écoute; qui vous méprise me méprise. Or celui qui vous méprise méprise celui qui m'a envoyé. »
Pour que ce récit ait un caractère particulier il ('xal-tation, il faudrait que les autres Évangélistes l'eussent donné d'une manière plus adoucie. Or, écoutons saint Mathieu (ix, 37, 38; x, 1, 5 et suiv.):
(( La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux; priez donc le propriétaire de la moisson d'y envoyer des ouvriers. Or, ayant réuni ses douze disciples, il leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toutes les maladies et toutes les infirmités. Il leur donna ces ordres : « N'allez pas a sur la route des Gentils et n'entrez pas dans les villes « des Samaritains; mais allez plutôt aux brebis per- « dues de la maison d'Israël; préchez-les en disant: « Le règne de Dieu s'est approché. » Guérissez les ma- «lades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, « chassez les drinous. Vous recevez cela ^rratuitement; «donnez-le gratuitement; ne possédez ni or, ni ar- « gent, ni monnaie dans vos ceintures; n'ayez ni sac ff pour la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni a bftton. L'ouvrier mérite sa nourriture. Qan^ quelque
— Kilt vîlle ou village que vous entriez, informez-vous quel « est celui qui en est di^rnp, et logez chez lui jusqu'à « ce que vous quittiez le pays. En entrant dans une 0 maison, saluez-la en disant : <c Paix à cette maison. » « Et si cette maison en est digne, yotie i»aix viendra « sur elle; si elle n*en est pas digne, votre paix vous « reviendra. Si Ton ne veut ni vous recevoir ni écouter « vos paroles, sortant de la maison on de la viUe, se- <( coiiez la poussière do vus pieds. Je vous le dis en v^ « rite ; au jour du ju^^ement, le pays de Sodomo et de « Gomorrhe sera traité nvee plus de douceur que cette « ville. Je vous envoie comme des brebis au milieu des • c( loups. Soyez donc prudents conune des serpents et « simples comme des colombes. » .losus prédit ensuite aux apôtres les persécutions et les obstacles qui les attendaient, et les encourage à les supporter.
Que Ton compare ces deux récits de saint Mathieu et de saint Laïc, et Ton sera convaincu qu'il n'est aucune pensée en saint Luc qui ne se retrouve en saint Mathieu, et exprimée par ce dernier avec plus d'éneigie. Si Fun des deux était exalié, ce serait plutôt saint Mathieu que saint Luc. Gomment donc M. E. Renan a-t-il pu indiquer les règles de t'apostolnt tracées par saint Luc comme ayant im caractère particulier d'exaltation ? Serait-ce à cause des apostrophes à Corozaïn et lîethsaïda? Mais on les trmi\<' aussi en saint Mathieu(ch. xi, v, 24 etsuiv.): « Malheur à toi, Corozaïnï Malheur à toi, Bethsaïdal car si les miracles opérés . chez vous l'eussent été à Tyr et à Sidon, ces villes eussent fait pénitence sur le cilice et la cendre. Or, je vous le dis : au jour du jugement, il sera plutôt par- , donné à Tyr et à Sidon qu'à vous. Et toi, Gaphamattml ne t*élève8-tu pas jusqu'au ciel? Tu descendras jusqu'à
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Venfer; car si les miracles opérés chez toi l'eussent été chez les habitants de Sodome, ils 'subsisteraient peutdtre encore. Or, je te die qu'au jour du jugement, il sera pardonné plutôt à la terre de Sodome qu'à toi. »
On voit que si cette apostrophe avait un carac^ tire partieuUeK (TexeUtaiim, ce serait plutôt dans FÉyangile de saint Mathieu que dans celui de saint Luc. Cependant il a plu à H. E. Renan de trouver te caractère dans le récit de saint Luc. Pourquoi? il n'a pas daigné le dire. Il eût été, croyons-nous, fort embarrassé pour en donner un motif tant soit peu plausible.
Nous nons sommes étendu sur les deux premières preuves indiquées en note par M. E. Renan à l'appui de ses fantaisies sur saint Luc, afm de faire apprécier sa manière de procéder. Elle est la même dans le reste de ses observations. Nous le prouverons sommairement.
Saint Luc a écrit après le siège de Jérusalem. ¥tevne& : indication des textes où Jésus prédit à Jérusalem qu'elle sera détruite ; oil il avertit ses disciples de fùir lorsqu'ils verront Jénisalem assiégée ; où il prédit les malheurs qui accableront la Judée.
L'évangélistc saint Luc rapporte des prophéties de Jésus-dhrist, comme 'prophéties,, donc il n a écrit qu'après raccomplissement de ces prophéties. Gomment trouve-t-on ce raisonnement ?
Mais saint Mathieu (xxiv, 2, lo), qui a écrit de si bonne heure, d'après M. E. Renan lui-même, et saint Marc (xm^ 2, i 4). si exact sur les faits et qui a écrit aussi avant saint Luc, encore d'après M. Renan^ ont rapporté les mêmes pNuphétks que saint Lue. Gomment notre savant a-t-il pu donner ces pfOjphiélxe& en saint
Lu<^ comme une preuve que cet évangéliste n*a écrit qu'après le fait accompli ?
Saint Luc a une fausse idée du temple, [>arcL' qu'il rapporte que Aime s'y livrait aux jeûnes et à la pénitence; parce que le pharisien et le publicain y priaient; parce que les apôtres, après la résurrection, y allaient louer et bénir Dieu. Donc, d'après M. E. Renan^ pour avoir une idée juste du temple (\o Jérusalem, il faut admettre que l'on n'y allait ni prier ni s'humilier de^ vant Dieu. Est-ce saint Luc qui a une fiiusse idée du temple, ou bien est-ce M. E. Benan lui-même? On peut lire les livres de l'Ancien Testament à ce sujet, et Ton y rencontrera fnUk preuves que notre savant académicien, ai positif êBm'wn accusation contre saint Luc, a prouvé par là qu'il n'avait pas la première idée de la vie religieuse des Juifs.
Saint Luc « émousse les détails pour tâcher d'amener une concordance entre les différents récits. » (Ihid.) Preuve : iv, 16. Que trouvons-nous à l'endroit indiqué ? « Et il vint à Nazareth où il avait été élevé, et il entra selon sa coutume dans la synagogue le jour du sabbat, et se leva pour lire. » Saint Luc s'étend sur tous les détails du fait ; il indique le passage d'Isale que Jésus expliqua, et conclut en disant : que tous admiraient les paroles qui sortaient de sa bouche.
Saint Mathieu rapporte ainsi le même lût : « Et venant dans sa pairie, il les enseignait dans leurs synagogues, de sorte qu'ils l'admiraient et disaient : « Com- « ment a-t-il cette sagesse et fait-il ces miracles? » (Math., xni, 54.)
Saint Marc le raconte ainsi : « 11 s'en nlla dans s/i patrie et ses disciples le suivaient. Lo sabbat étant anrivôi il conunança à enseigner dans la synagogue,
etimgr^nd nombre de ceux qui l'éeoutaient admiraient sa doctrine, en disant : « D*où lui vient tout cela? « cette sagesse qu'il possède et ces miracles qu*il opère? » (Blarc, VI, 1, 2.)
8(dnt Luc donne plus de détails que saint Mathieu et saint Marc, et i! n'y en a aucun dans les doux premiers évantrélistes qui no soit dans le troisième? Quel est donc le détail énioussé? Cette fois, nous pouvons deviner la pensée de M. E. Renan ; car il veut que Jésus soit né à Nazareth et non pas à Bethléem. Or, saint Luc, en parlant de Nazareth, qu'il y avait été élevé. En interprétant saint Mathieu et saint Marc d'après saint Luc, on arrive à conclure que si les deux premiers ont appelé Nazareth pairie de Jésus, ce n'est pas parce qu'il j était né, mais parce qu'il y aioait été &evé» Or, cette interprétation détruit lliannonie du système d'après lequel M. Renan veut que Jésus soit né à Nasareth. De là le reproche fait à saint Luc à'émcmser les détails. Malheureusement pour le système du nouvel ennemi de Jésus, saint Mathieu qui a appelé Nazareth patrie de Jésus, affirme qu'il est né à Bethléem (chap. H, V. 1 et siiiv.). Donc Nazareth n'était point la patrie de Jésus parce qu'il // vtnit né , mais parce qu'il y avait été élevé. Saint Luc, dans le détail prétendu émoussé qu'il a donné, a donc affirmé un fait certain. - Nous reviendrons, du reste, sur le fait de la naissance de Jésus-Christ. Nous avons voulu seulement ici fidre apprécier la graieité des reproches adressés à saint Luc par M. E. Renan.
On ne peut, il îm% l'avouer, lire ces reproches sans un profond dégoût ; on ne peut que prendre en pitié un écrivain qui se donne comme un des plus hauts représentants de la science, et qui, en même temps,
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étale aux yeux de tous la pauvreté de ses rech^ciies et les hallucinations de son esprit prévenu.
Continuons l'examen de ses griefs.
« 11 (saint Luc) adoucit les passages qui étaient de- 'venus embarrassants au point de vue d'une idée plus exaltée de la divinité de Jésus. » (P. xxxix, zl.)
Autant qu'il nous est possible de comprendre cette phrase, saint Luc aurait cherché à amoindrir Tidée de la divinité exprimée par saint Mathieu et saint Marc ; car saint Jean, qui a principalement développé cette doctrine, n'a écrit, même selon notre illustre acadé> micien, qu'après saint Luc. Gomment M. E. Uenan donnc-t-il le prétendu admeisse/nput de saint Luc coiiime unp preuve contre la valeur hist()ri(|iie de son ÉvaoLiilf'? Nous ne comprenons pas bien })()nrquoi ; car, dans Tidéo de l'élégant écrivain, Jésus ne fut pas Dieu. S'il était vrai que saint Luc eût adouci l'idée de la divinité, telle que l'ont présentée saint Mathieu et saint Marc, on concevrait qu'il lui en tînt compte, et qu'il vtt Ik une preuve en fiiveur de la valeur historique de son Évangile. Mais M. Renan n'a pas aperçu tout le profit qu'il pouvût tirer de sa remarque. Préoccupé de foire le procès à saint Luc, il ne s'est pas aperçu qu'il lui imputait à crime ce qui, à ses yeux, devait être une circonstance atténuante.
Mais est-il vrai que saint Luc ait adouci les passages (jKi étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée plus exaltée de la divinité de Jésus? D'ahonl on aurait dû nous dire pour qui les passasses de saint Mathieu et de saint Marc étaient devenus embarrassants au premier siècle, à l'époque où écrivait saint Luc, et où tous les clirétiens croyaient à la divinité de Jésu8« L^ hérétiques de celte époque, eux-mtoes, ne
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se trompaient qu'en niant Yhumanité de Jésns, tant était profonde dans toutes les Ames la croyance à sa divinité ! Pour (jui donc les passades éNani^éliques attestant cette divinité étaient-ils embarrassants? M. E. Ucnan ne s'abaisse pas à ces questions de détail. Elles ont bien leur importance cependant ; car, si notre savant académicien n'a pas trouvé^ dans ses missions scientifiques, de nouveau document d*une authenticité incontestable et qui renverse toute Thisloire des premiers temps du christianisme, son texte cité plus haut renferme une des plus grosses erreurs que Ton puisse se permettre.
Mais du moins M. E. Renan donne-t-il des preuves à l'appui des adoucissements de saint Luc? Oui, vraiment; il donne cette note; « m, 23. 11 omet Mathieu, XXIV, 36. ))
Au chapitre ni, vers. 23, nous hsons: « Jésus, lils de Joseph, comme on le pensait. » Il ne l'était donc pas réellement? De qui l'était-ii? Saint Luc, en racontant son incarnation, sa naissance, ses premières actions, nous a appris qu'il était tik de Dieu, Il affirme ensuite qu*im le regardait vulgairement comme Fils de Josej^, Et de là M. Renan oondut qu'il voulait adouar l'idée de la divinité. C'est là vraiment dépasser toutes les bornes d'une interprétation honnête. Mais que signifient ces mots: « Il omet Mathieu, xxiv, 36 » ? A l'endroit indiqué, saint Matliieu, parlant du dernier jour du monde, dit que « personne ne le connaît, pas mC'ine les anges du ciel, mais le Père seul. » Gomment conclure de ce rapprochement que saint Luc a voulu adoucir 1 idée pins exaltée de la dtvinitéy devenue ewîôarras- «oyi^^^U semble au contraire que saint Mathieu donnerait une idée mains esealtée dé la divinité de Jésus que
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saint Luc, puisqu'il lui refuse une oonnaissanoe qtd n'appartiendrait qu*à Dieu le Père.
Malgré notre désir de découvrir conunentM. Renan a pu donner les textes cités en &veur de son opinion, nous sommes obligé d'avouer que nous n'apereevonft absolument rien qm ait pu lui donner la moindre idée de ce qu'il voulait prouver. Tout au contraire.
Au promior ch(ii)itr(> de saint Luc, je trouve l'histoire de la conceptidu miraculeuse de Jean le précurseur par une mère stérile; le récit de la visite (pie fit l'ange Gabriel à Marie pour lui annoncer <{ue, sans le concours d'un homme, le Saint-Esprit formerait dans son sein un enfant qui serait appelé le Fils du Très-Haut^ qui serait saint et appelé Fils de Dieu. Après cette visite, Marie part pour voir sa cousine Élisabeth qui devait être mère de Jean malgré sa vieillesse. Élisabeth, en la recevant, célèbre la grandeur de Marie et s'étonne que la mère de son Seigneur vienne la visiter. Marie lui répond par des paroles d'actions de grâces, dans lesquelles elle remercie Dieu des grandes choses qu'il a faites en elle, pour l'accomplissemont des promesses du Messie, faites k Abraham et à tous les saints de l'Ancien Testament. Puis saint Luc raconte la naissance miraculeuse de Jean, et nous redit les paroles d'actions de grâces de Zacharie, paroles dans lesquelles Jésus est annoncé comme le Seigneur dont Jean devait être le précurseur par décret du Très-Haut.
Dans tous ces récits apparaît la divinité de Jésus. Gomment donc M. E. Renan a-t-il pu voir en saint Luc un adoucissement à cette dimdté qui ressort au contraire de toutes les circonstances rapportées?
Dans son second chapitre, saint Luc raconte la naissance de Jésus-Christ. Les anges viennent du ciel an-
noncer aux bergers cette nafssence du Sauveur, du
Chnst Seigneur, qui devait procurer fflnire à Dieu et ^ommfts\ Jésus étant présenté au tomplo, le vieux Sim(''r)ii lo ^îorifio comnie le t'hrist dv Scifpicur, le salut (le Dieu oi voyé p07(r éclairer les jiations. Tvomé par Marie et Joseph au milieu des docteurs, Jésus leur répond : aNe saviez-vouspas.que je dois être occupé des afFaires de Mon Père? »
Dans toutes les circonstances de ce deuxième chapitre et dans son Évangile tout entier, saint Luc s'est, pour ainsi dire, appliqué à rapprocher l'idée de la dwirnité de celle de rkumamté en Jésus^Ghrist; de poser clairement cette base première du christianisme : double nature dans une même personne. M. E. Rènan a voulu y voir un adoucissement à l'idée de la divinité qui devenait embarrassante on ne sait pour qui.
Un fait certain, c'est que les deux premiers évanf,'-élistes, comme saint Luc, rncontent des faits d'où découlent également les deux dogmes de la divinité et de l'humanité de Jésus, sans que l'on puisse trouver la nuance la plus légère entre eux ; un deuxième fait également certain, c'est que ceux qui voulaient exagérer le dogme de la divinité au détriment de l'humanité étaient considérés comme des ennemis de la vérité chrétienne et condamnés comme tels. Toute l'histoire de l'Église primitive l'atteste. .
Saint Luc n'a donc point cherché à adoucir l'idée exagérée de la divinité donnée par les autres évangélistes. En l'affirmant, M. E. Renan a commis une erreur évidente, et surtout n'a pas prouvé sa thèse, qui consistait à établir (}ue TKvangile de saint Luc avait moins de valeur historique que les deux premiers.
Le grief qui suit contre le troisième évangéliste est
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la réfutation de celui qui précède. « Il (saint Luc)
exagère le merveilleux. » (P. xl.)
D'abord, sur quelle preuve notre savant appuie-t-il cette assertioaV La voici eu note: « iv, 14; xxu, 43, 44. »
Voyons. Au chapitre iv, verset 14, nous lisons : w Et Jésus revint en (ialilée dans la vei-tu de l'Esprit^ et, dans tout ce pays, on parlait beaucoup de lui. » Saint Mathieu et saint Marc, racontant lo même fait, n'ont pas niis les mots dans la vertu de l'Esprit, Donc saint . Luc exagère le merveilleux. Mais, d'un autre côté, saint Mathieu et saint Marc ont raconté une foule de miracles^ et le merveilleux se rencontre dans tous les faits qulls ont rapportés. Comment saint Luc, (pii n'a pas raconté plus de miracles que les deux premiers évangélistes, peutr-il être accusé d'exaf/érer le merveilleux pour un mot qui ne se trouve pas, il est vrai, dans • une circonstance particulière telle (prellc est rapportée par saint Mathieu et par saint Marc, mais (^iti se trouve mlleurs dans leurs récits, et qui, du reste, ressort de ces récits tout entiers?
Saint Luc, selon M. Henan, exayi're Us merveilleux, parce qu'au chapitre xzu, 43, 44, il a raconté qu'un ange avait apparu à Jésus pendant son agonie au jardin des Oliviers.
n est vrai que saint Mathieu et saint Marc n'ont rien dit de cette circonstance; mais, en revanche, ils ont fait intervenir plusieurs fois les anges s*entretenant avec Jésus. Ainsi , l'un et l'autre racontent (Math., IV, 11; Marc, i, IH) « que les anges descendirent du ciel pour le servir. » Le fait n'est-il pas le môme, quant à son caractère 77icrveilleuxl Comment donc saint Luc, en le racontant, dans telle circon^
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stance, art-il pu exagérer le mehmUmXy lorsque les
deux premiers évangélistcs, en telle autre circonstance, ont raconté absolument le même fait ?
Gomment M. E. Renan n'a-t-il pas compris qu'un écrivain n'exagère pas ce que les autres ont rapporté, lors(pril est avec eux en complet accord?
Connnent n'a-t-il pas compris non plus que si saint Luc exagérait le merveilleux dans la vie de Jésus, c'est qu'il voudrait mettre en relief sa divinité? car le miracle est par lui-même un acte divin. Cependant, il prétend que saint Luc a cherché à adoucir l'idée exagérée de la divinité de Jésus ! Gomment a-tr-il pu trouver dans un même écrit ces deux exagéroHom contradictoires?
Ce qui est certain, c'est qu'elles nVxistent ni Tune ni l'autre dans l'Évangile de saint Luc. Nous l'avons démontré.
Voici les autres griefs ai-ticulés par M. E. Renan contre saint Luc , dans le but de prouver que son Evangile a moins de valeur historique que ceux de saint Mathieu et de saint Marc.
« Il commet, dit-il, des erreurs de chronologie. » (P. XL.) La preuve est donnée en note en ces termes : <( Par exemple, en ce qui concerne Quirinîus, Lysanias, Theudas. i> Gomme M. £. Renan ne fiait ici qu'indiquer et qu'il cherchera à prmxoer plus tard, lorsqu'il traitera de l'époque de la naissance de Jésus-Ghrist, nous igournerons aussi nos preuves. Mais nous affirmons d'avance et nom prouverons quand il en sera temps, que ce n'est pas saint Luc qui a commis des erreurs de chroiwluyic, mais bien M. E. Renan luimôme. Nos preuves sont si convaincantes que personne ne pourra élever le plus léger doute à cet égard.
« n ignore totalement Thébreu. » La preuve, c'est que « il ne cite aucune parole de 'Jésus en cette
langue , nomme tontes les localités par loiir wnn gri'c. » [Ihid.) Ceci prouve rpi'il savait traduire les paroles et le nom des localités de Thélireu en irrec. Or, il nous sendile (pie p(tur traduire d une langue en une autre il faut savoir les deux. On pourrait croire, par exemple, que M. E. llenan sait l'hébreu parce qu'il a traduit de cette langue en français le Livre de Job et le Cantique des Cantiques. H en est pour lesquels ces traductions ne sont pas une preuve en fSaveur de sa science; mais que dirait notre hébraïsant si quelqu'un allait ainsi raisonner : M. E. Renan a donné en français des livres écrits en hébreu, donc il ne sait pas Fbébreu. C'est pourtant là son argument contre saint Luc : cet évangélistê a traduit en grec les mots hébraïques, donc il ne savait par Thébreu.
Cet argument est déjà assez ridicule par lui-même, et M. E. Renan n'avait pas besoin \raiment d'ajouter en note : k (iomp. Luc, i, 31, à Math., i, 21. » Nous lïiisons humblement la comparaison que Ton nous indique : nous allons d'abord à saint Luc, i, 31 , et nous trouvons ceci : « Tu concevras dans ton sein et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus. » Nous nous transportons ensuite à l'Évangile de saint Mathieu, i, 21, où nous lisons ces paroles adressées par un ange à Joseph : « Elle enfantera un fils et tu rappelleras Jésus; cear ii saiwera son peuple de ses péchés, »
Ainsi, dans l'Évangile de saint Mathieu ou explique le mut Jrsi/s, qui en héd^reu veut (îire Saimmir. Saint Luc ne l'explique pas, donc il ne sa>ait pas l'iiébreu. Voilà le raisonnement de M. Ë. Hcnan, ce qui revient
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à dire que saint Luc ne oonnusaaii même pas la signication dû mot Jésus. Âigourd*liui , l'enûuit te plus ignorant qui assiste au catéchisme de son curé, lequd cependant ne sait pas l'hébreu ordinairement, cet enfuit sait aussi bien que son curé que Jésus veut dire Smtoetir ; mais saint Luc, qui avait vécu au milieu des Juifis, qui était un écrivain distingué, ne connaissait pas la valeur de ce mot! La preuve, c est qu il n'en a pas donné la signitication dans son récit ! Avouons que M. E. Renan, si difficile en lait de preuves qui contredisent ses idées, est d'une crédulité exceptionnelle dès qu'il s'agit d établir ses théories. Lui-même n'a pas expliqué le sens de ce mot Jésus, dont il a tant abusé; donc il ne sait pas l'hébreu. Si cet argument a delà valeur contre saint Luc, il en a contre lui-même.
« On sent Técrivain qui compile, f homme qui n'a pas vu direetemmt les iémoms, mais qui travaille sur les teites, et se permet de fortes vioiences pour les met^ d*aceord. )> {Ibid.)
Si saint Luc a travaillé sur le texte de saint Mathieu, il a dû connaître la signification du mot Jésus, puisqu elle y est en toutes lettres. Il l'a donc connue. Alors que devient l'argument déjà réfuté de M. Renan. Si saint Luc a travaillé sur le texte de saint Mathieu, il savait Thébreu, car ce premier Évang ile a été écrit dans cette langue. On dirait que notre savant prend plaisir à se contredire. 11 est probable que saint Luc a connu les deux pfemiors Évangiles avant d'écrire le sien; nous ne voyons aucun inconvénient à admettre cette supposition ; mais est-il vrai qu'il n'ait écrit que pour eondlîer teurs testes? Ces textes n'avaient pas besoin d'être conciliés, par la raison tonte simple qu'ils ne se
eontredisent point. Saint hoxr «441 écrit seulement
d'après ces textes sans avoir vu directement les témoins? M. E. Renan l'affirme, sans le prouver. Saint Luc affirme lui-même le contraire par ces paroles qu'on lit au début de son l^Aanprile : « Un grand nombre (vàKKu) ayant cherché à coordonner la narration des choses qui ont été accomj^es parmi nmu, teDes que ' nom les transmirent éeûx qui les ont nuesdès le ean^ mencemeni et qui furent les ministres de la parole, il m*a semblé bon, etc. , etc. »
Saint Luc affirme donc qu*il avait appris les [)aroles et les actions de Jésus-Christ parles témoins oculaires. Si M. E. Uenau eût connu la biograpliie de saint Luc, il eût su qu'il était originaire d'Antioche, la ville apuslchtique par excellence ; ({u'il y vit les apôtres et qu'il embrassa le christianisme en entendant leur prédication ; qu'il fut l'inséparable conii)afj non de saint Paul ; qu'il suivit cet apôtre en Asie, eu Grèce, à Rome, en Palestine,où il vit, avec lui, les principmix des apôtres ; qu'il fut associé, en sa qualité de compagnon de saint Paul, à des disciples qui avaient vécu avec Jésus-Christ. Gom- > , ment supposer qu'un homime, originaire d*Àntioche, qui Visita Jérusalem, qui passa sa vie dans Tintimité de ceux qui avaient conversé avec Jésus-Christ, n*«it écrit que sur des textes, sans avdr rien appris des témoins oculaire, et qu*il ait su assez peu d'hébreu pour ne pas connaître la signification du mot /ésws? Comment soutenir qu'il n'a point entendu les t^nnoins oculaires lorsque lui-même affirme le contraire, lorsqu'on n'a aucune raison de suspecter son honnêteté, lorsque ses récits portent en eux-mêmes la preuve qu'il connaissait des détails que les premiei'S évangélistes n'ont pas mentionnés?
Toutes les circonstances se réunissent pour démon-
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trer que M. E. Renan , en jetant au hasard une assertion (jratuite contre saint Luc, n'a tenu aucun compte ni dcâ laits ui des règles les plus simples de la logique.
« Luc avait probablement sous les yeux le recueil biographique de Marc et les Logia de Mathieu. Mais il les traite avec beaucoup de liberté : tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux paraboles pouren&îre une, tantôt il en décompose une pour en &ire deux. »
Selon son habitude, M. E. Renan détruit par une assertion subséquente celle qui précède. Si, coinme il l'affirme, saint Luc n*eût travaillé que sur des textes connus, son premier soin aurait été de suivre ces textes, afin qu'on ne pûtTaccuser de les avoir falsifiés. Mais, il en intervertit l'ordre. Pourquoi ? Est-ce par pure fantaisie ? Ne serait-ce pas plutôt parce que les premiers évangélistes n'auraient eu pour but que de réunir des notes, sans y mettre d'ordre chronologique, et que saint Luc aurait pour but de mettre par ordre les narrations des témoins oculaires, soit écrites, soit non écrites ? On peut d'autant moins douter que tel n'ait été son but, qu'il Ta déclaré lui-môme dès les premières lignes de son livre : a J'ai cru, mon cher Théophile, qu'il serait bon de prendre les choses à l'origine, et de les raconter avec soin et en ordre, »
Saint Luc a mis de Tordre dans des récits où les écrivains antérieurs n'avaient pas eu la prétention d'en mettre ; il a mis cet ordre en se servant des renseignements qu'il tenait de témoins oculaires. M. Ë. Renan n'avait besoin que de lire les premières lignes de l'Évangile de sai[it Luc pour savoir à quoi s'en tenir sur ce point. Gomment dune a-t-il pu s^exprimer comme il l'a fait, parce que saint Luc a parfois interverti l'ordre
— eg —
des récil;^ des premiers évangélistes? Gomment dire qu'il se pcrjucl de fortes ciolcnces pour les mettre d' accord , qu'il les traite arec heauroup de liherti', lorstiue ses récits sont absolument confurmes pour le fond, et qu'il y met spulemeuf, d'après des renseignements exacts, un ordre dont saint Mathieu et saint Marc ne s'étaient pas préoccujx' s?
Mais, du moins, M. Ë. Renan a-t-il donné quelque bonne preuve à l'appui de son assertion ? Pour prouver que saint Luc fond ensemble deux anecdotes eu deux paraboles pour en faire une, il renvoie à saint Luc, xix, 12-27. Or, en cet endroit, on trouve la parabde de l'homme riche qui fait rendre compte à ses serviteurs. Elle est présentée avec les mêmes détails que dans saint Mathieu (chup. xxv, 13 et sniv.) et elle est complète dans les deux évangélistes. Coiiuiient M. E. Renan at-il trouvé deux paraboles en saint Luc et une seule en saint Mathieu ? nous 1 ignorons absolument. A-t-il été plus heureux en soutenant que saint Luc décompose une anecdote pour en faire deux? La fireuve est ainsi conçue en note : « Ainsi le repas de Béthanie lui donne deux récits (vu, 36-48, et x, 38, 42). »
Âu chapitre viii, saint Luc raconte que Jésus, après avoir ressuscité un jeune homme à Naïm, reçut une députalion de Jean-Baptiste, qu'il fit devant tout le peuple réloge de son précurseur, et qu'invité par un pharisien il entra dans sa maison, où une femme pécheresse delà ville vint le vénérer en répandant sur ses pieds des parfums.
Au chapitre z, saint Luc raconte que Jésus alla à Béthanie dans la maison de son ami Lazare, où il fut reçu avec empressement i)ar Marthe et Marie.
Ces deux iails n'ont aucun rapport, puisque dans le
preiiaier Jésus était chez un pharisien nommé Simon, et que dans le second il était chez Lazare.
Quand les autres évan^çélistes auraient confondu des détails se rapportant à ces deux &its, demit-on en conclure que saint Luc a foit de deux faits un seul? La conséquence ne serait certes pas ri^ouretise. De plus, il aurait pu le faire sans manquer de r('S{)oct ses devanciers, puisqucccux-ci n'ont voulu recueillir que des notes «''difiantes sans se précccupor de chronologie. Mais il n'est pas vrai que saint Luc ait confondu deux fait dans un seul. Saint Mathieu ne raconte qu'un dos deux faits, le premier, qui se passe dans la maison de Simon, au chapitre xxxi, versets G et suiv. Saint Marc ne raconte également que le premier fait au ch. xiv, verset 3. Quant à sa visite à Lazare, aux smns de Marthe et à la vénération de Marie, saint Luc seul en a fait le récit.
C'est donc M. E. Renan, qui a Mi de deux faits un seul, pour se procurer le plaisir de fàire à saint Luc un reproche qu'il mérite lui-même, et dont le saint évangéliste est fort innocent.
Notre académicien prétend encore que saint Luc interprète les documents selon son sens particulier. Ce reproche est au moins singulier dans la bouche de notre auteur, qui s'est appliqué à dcnatin^e)' tons les documents. (( 11 n'a pas, ajoute-t-il, ruNpassiùi/i/cde Mathieu et de Marc. (Ihid.))) Et la preuve à l'appui de ces assertions? M. E. Renan nv s'est pas abaissé jusqu'à donner môme r apparence d'une preu\e. 11 nous permettra de nier grcUuitement ce qu'il afQrme de la même manière.
On n'a pas. oublié que notre auteur a entrepris de prouver que saint Luc a moins d'autorité; historique que saint Mathieu et saint Marc. Jusqu'ici, les preuves
qu'il a données à Taf^ui de sa thèse ont été nullM, d'abord, parce que ses assertions ne prouveraient rien, quand bien même elles seraient fondées ; puis, parce que toutes ces assertions ne reposent que sur de fiiusses citations.
Âprds avoir attaqué Fosuvre de saint Luc en ellemême, il s'en prend à sa personne.
« C'est, dit-il, un dévot très-exact. » (P. xl.) L'exactitude dans la dévotion prouvc-t-elle qu'on n'a pas été exact dans le récit des laits? Mais où M. Renan a-t-il trouvé une preuve de l'exactitude (\nil reproche à saint Luc? Au chapitre xxiu, verset 06 de son l'Aangile. Que dit saint Luc à l'endroit indiqué? Que les saintes liemmes, après avoir préparé les aromates pour embaumer le corps de Jésus, n'y travaillèrent pas le lendemain, pour respecter la loi du repos du sabbat. Les saintes femmes observèrent la loi ; donc saint Lue était un diûot triê-^xaei, M. E. Renan, qui a étudié la phflosophie et la théologie au séminaire de Saint-Sulpice, a vraiment trop oublié les règles du syllogisme qu'on a dû lui enseigner. Ces r^les étant l'expression, quoique scolastique, du bon sens, il est impossible de s'en éloigner sans abandonner le bon sens lui-même. D'après une de ces règles, on ne peut tirer une conséquence qui ne découle pas des pré m i>.ç<?5.Connneut donc, de la piété exacte des saintes femmes, a-t-il conclu à celle de saint Luc? Du reste, il a eu raison de dire que saint Luc ét<iit exact dans sa dévotion, car celui qui est exact ne tombe dans aucune espèce d'exagération, et cette exactitude prouve en faveur de la vérité du rédt d'un historien, et non contre cette vérité.
« Il (saint Luc) tient à ce qua* Jésus ait accompli tous les rites juife. » ( P. zl, xli.) Preuve de M. Renan :
téta de la préeentation de Jésus au Temple, et remar- <pie que ses parents allaient chaque année h Jérusalem pour la fôte de Pâques. (Chap. ii, 21, 22, 39, 41, 42.) Ainsi, parce que les parents de Jésus faisaient ce que les autres Israélites faisaient également, M. E. Renan affirme que saint Luc tient à ce que Jésus ait accompli tous les rites juifs. Un historien ne peut donc raconter des faits, môme les plus ordinaires, sans tenir h ce que ces faits aient été accomplis I Vraiment notre élégant écrivain ne prend-t-il pas plaisir à se moquer, dans ses notes, de la crédulité de ses lecteurs? Saint Lue raconte que Jésus alla, lorsqu'il était âgé de doufe ans, Il Jérusalem avec ses parents, qui avaient l'habitude de s'y rendre chaque année (n, 42) : « C'est un trait ébio» nite, » dit M. E. Renan, qui ajoute magistralement : fcGf. PMotopkmntna, VU, vi, 34.» M. E. Renan art-jH quelque idée de seete'ébionite^Non,. sans doute* Eh bien, nous lui apprendrons que c'était une secte qui avait pour chef Ébion, et qui voulait conserver des cou- /umf5 juives au sein du christianisme. Il peut, à ce sujet, consulter non -seulement les P/u7o5op/j«mfna, mais tous les écrivains qui ont parlé des premières hérésies qui se sont élevées au sein du christianisme. Ainsi, parce que les ébionites ont voulu conserver des eo(i/umf< juives après l'abolition des rites figuratifs de TAncienne Loi, les parents de Jésus étaient ébio- Ma par avance, en suivant les toutuwei de leur culte non encore aboli, et saint Luc a enregistré un trait èbionite en disant que les parents de Jésus, qui étaient Juifs, ont suivi les régies de leur culte. Encore une fois, n'esta pas là se moquer de ses lecteurs'?
Autre grief contre saint Lue : « H est démoeratê et ébionite exalté ; c'est-à-dire, très-opposé à la propriété,
et persuadé que la revanche des pauvres va venir. » (P. xLi.) Preuve : « La parabole du riche et de Lazare. Comp. Vf, 20 et suiv.; 24 et sniv.; xii, 43 et suiv.; XVI entier; xxii, 3.". Comp. Actes, n, 44. 45; v, 1 et suiv. )) no/r.) Certes, devant un pareil luxe de
citations, le lecteur léger n'hésitera pas à admettre l'assertion de M. E. Renan, tout en se gardant bien d'en vérifier l'exactitude. Nous aurons plus de patience.
La parabole du riche et de Lazare met en scène un mauvais riche qui refuse aux pauvres même les miettes qui tombent de sa table. Le riche et le pauvre meurent. Dieu eondanme le mauvais riche, et accorde au pauvre, dans Tautre monde, le bonheur dont il a été privé sur la terre. De cette parabole découle naturellement ces vérités : que le riche en ce monde doit faire bon usage de ses biens et secourir les pauvres ; que le pau>Te qui souffre avec patience en cette vie a droit d'attendre un sort meilleur de la justice de Dieu, dont il est l'enfant aussi bien que le riche.
M. E. Renan réprouve cette doctrine comme une atteinte ô la propriété. Donc, suivant lui, le riche a droit d abiiser des biens qu'il possède, et il n'a aucun devoir à accomplir envers le pauvre.
Nous avouons que telle n'est pas la doctrine de saint Luc; elle n'est pas plus celle de saint Mathieu et de saint Marc, vénérables interprètes de la doctrine du Maître divin. Lm ekariiét c'est-à-dire le sentiment affectueux qui fait que le ridie ne se regarde que comme le dépo- . âtaire de biens dont il doit faire un légitime usage à régard de ses semblables, c'est une loi fondamentale du christianisme. M. E. Renan reproche cette doctrine à saint Luc. Ne Ta-t-il pas trouvée dans les autres évan* gâistes? Elle y est cependant en toutes lettres. Et
^*a*t41 donc à mettre à la plaoe de cette dootrine si vraie et si libérale? Vègtwme , qiill dissimule sous le
mot de propriété! Il ne comprend donc pas que la propriété n'est respectable qu'autant qu'elle est légitime et que l'on en fiiit un usage charitable? Le célèbre académicien est, comme on voit, un hounue pratiqua. 11 eût vraiment mieux fait de rester chrétien.
Mais examinons les autres preuves des opinions démocratiques H communistes de saint Luc. Nous cornftarons, selon le conseil de notre auteur, h la parabole du mauvais riche, le chapitre vi, versets 20 et suivants. Nous y lisons le sublime discours de Jésus connu sous le nom de DUemn d« ta montagne. On le trouve ég^ lement en saint Mathieu (ch. y) et avec plus de développements. Pourquoi donc M. E. Renan attribue-t-il à saint Luc la doctrine de ce discours, lorsqu'elle est la même dans saint Mathieu, si eiact, d'après lui, en tout ce qui se rapporte aux diteoun de Jésus? Nous voyons déjà là une preuve de mauvaise foi, car nous ne pouvons supposer que M. Renan ait ignoré que le discours sur lequel il fonde son grief contre saint Luc se trouve dans saint Mathieu. De plus, il aurait dû dire quel est le point de doctrine qu'il considère, dans ce discours sublime, comme opposé à la propriété ou comme ayant un caractère démocratique. Est-on démocraU-connnumile lorsquon s'applique, avec Jésus, à consoler les pauvres et les affligés, en leur découvrant une vie meilleure dans laquelle leurs larmes seront séchées, leur faim sera apaisée ; dans laquelle Dieu leur père les récompensera des maux qu'ils auront soufferts avec patience et dans des vues chrétiennes? Tel est cependant le discours de la montagne. M. E. Renan veut donc que les afilunés, les êtres souffrants, soient prédes-
tînés à la misère, à la douleur, sans que le moindre rayon d'espc^rance d'un avenir meiîlour luise h leurs yeux? Ah ! si les erreurs froides et impics qu'il jette en pâture à des cœurs blasés ne lui avaient pas rapporté une forttuie ])rillante; s'il «Hait lui-m»*nie dans la mi- ■ sère et dans les larmes, il ne n'jxidierait pas cette douce voix de Jésus disant : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés ! » Nous n'eussions jamais cru qu'un lihre-penseur eût osé, h la face d'un siècle comme le nôtre, ériger en dogmes lY^goïsme et la misère sans espoir; se targuer, au nom de k philosophie, d'une doctrine abrutissante qui fût, de Vabw âê la riehessBy m naorr; du malheur ian» eipérofu^, CN DEVOIR ! Si c'est là ce que tous avez à nfettre à la • place de l'Évangile, il est bon qu'on le sache. Si un cœur froid , sec et dédaigneux est le type que vous rêvez pour l'homme, dites-le hautement, du moins, et ne cachez pas, dans des notes inintelligibles pour la plu[)art de vos lecteurs, des théories que tous repousseront avec horreur.
Poursuivons l'examen de ces notes. Nous comparons encore, puisque M. E. Renan le veut, à la parabole du mauvais riche les versels 24 et suivants. C'est la suite du discours de la montagne. « Malheur à vous, riches, dit Jésus, parce que vous avez votre consolation ! Malheur h vous, rassasiés, parce que vous aurez faim! Malheur à vous, qui êtes dans la joie, parce que vous gémirez et que vous pleurerez I Malheur à vous, si lu hommes vous bénissent, car leurs pères agissaient ainsi envers les &ux prophètes I Mais je voue le dis, à vous, qui m'écoutez : aimez vos ennemis, foîtes du bien h ceux qui vous haïssent 1 Bénissez ceux qui vous maudissent! Priez pour ceux qui VOUS calomnient. Si quel-
qu'un te frappe ffur une joue, tends-lui Taiitre. Siquelqu'un te vole ton manteau, ne Tempéche pas de te prendre encore ta tunique. Donne à quiconque te demande ; et ne réclame rien à celui qui t*a pris ce qui t'appartient. Gomme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même à leur égard. »
Quelle est la doctrine exprimée par ces figures si expressives? Que chacun doit 5e sacrifier au bien noral, et que ceux qui font do l'f^goïsme une vertu iTK^ritent les anathèmcs de Dieu et des hommes. M. E. Renan, qui est rassasié, est un de ceux qui sont loués prir ks hommes, c'est-à-dire par ceux qui ne voient rien au delà du monde actuel, qui se croient [)redcstinés aux joies matéiielles; qiii regardent d'un œil sec ceux qui pleurent et qui ont faim, comme si la misère était leur étemel partage. Ces louanges, les hommei les distribuent largement aux faux prophètes. Mais Jésus n'appartenait point à cette catégorie d'égoïstes; et saint Luc, comme les autres évangélistes, ont religieusement conservé ses paroles. Qu'elles ne conviennent pas à M. B. Renan, qui ne voit de IHeu que dans «ne énergie, une force, c'est-à-dire dans un mot inventé tout exprès pour légitimer Cinjuslice, nous le comprenons. Oiiant à nous, qui croyons en un vrai Dieii,P<?r<î de tons, la doctrine de Jésus, exposée par les évangélistes, nous encouraîre, nous console, nous expli(pie les désordres de ce pauvre monde et nous découvre, dans \\n avenir meilleur, ler^gnedela justice,
M. E. Renan nous renvoie encore au chapitre xu, versets i 3 et suivants. Qu'y trouvons-nous? Un discours de Jésus contre Vavariee, contre un mauvais riche qui amasse et qui dit ensuite : « Reposons-nous maintenant, mangeons, buvons, livrons-nous aux plai-
sirs.-^Insensé, M dit Dieu, cette nuit même on te demandera ta vie, et alors à qui appartiendra ce que tu as amassé? G*est ainsi que celui qui amasse pour lui des trésors n'est pas riche selon Dieu. »
M/ E. Henan reproche cette doctrine à saint Luc, c'est-à-dire à Jésus-Christ. Donc, il veut que le riche amasse pour lui; qu'il boive, mange, se livre a la paresse et aux plaisirs charnels, sans se pn-occuper de ceux qui ont l'aim et qui sont dans les larmes.
La morale de 1 in^énieiix Gasiiiste est commode pour les mauvais riches.
Dans son chapitre xvi' eniier^ auquel nous renvoie encore M. E. Renan, saint Luc rapporte des paroles de Jésus flagellant Vavarice. «Les Pharisiens, qui êtaUni aiMiref,ajoute-t-ii, se moquaient de lui. » M. Ë. Renan se met du côté des Pharisiens avares contre saint Luc, c*est-à dire contre Jésus ; il voit dans Tavarice la proprtVié, et une aUeinu à ia propriiti dans la charité.
Toujours Végohm érigé en vertu par notre élégant
acadciiiicien.
Nous avons encore à lire le chapitre xxu, verset 35. Jésus y dit à ses apôtres : « Lorsque je vous ai envo\ es sans sac, sans bourse, sans chaussures, vous a-t-il manqué quelque chose? »
M. E. Renan, un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, un professeur m pariibui du Collège de France, ne peut être, on le conçoit, disciple de ces va-nt^piedi. Mais, de ce que Jésuii-Ghrtst leur preacrivait la pauvreté la plus absolue dans leur mission sublime, comment peut-il en conclure que saint Luc fût eonmittiiiflf? Certes, les apôtres ne portaient et ne pouvaient porter atteinte à cette propridé, si aimée de
M. E. Renan, puisqu^il leur était prurit de n'awlrni bourse, ni sac, ni inéme de chaussures aux pieds.
n fallait sans doute surcharger la note de citations, quelles qu'elles fussent, afin de paraître érudit.
Allons maintenant aux Actes des apôtres, puisque M. E. ReiKui le dosiro. Chapitre n, versets 44- io, nous lisons : « Touslos croyants étaient dans la même condition et avaient tout en commun. Ils vendaient ce qu'ils possédaient, ut ils le donnaient à tous suivant le besoin de chacun. )>
Voilà le comble du scandale pour M. E. Renan. Des chrétiens riches donnaient aux pauvres comme à des frères! quelle horreur! Mieux vaut la devise : a Chacun pour soi. » C'est celle de M. E. Renan, à ce qu'il parait, puisqu'il reproche à saint Luc la doctrine contraire. Ainsi, pauvres, n'allez pas à la porte de notre académiden. n vous dira que son ai^nt lui appartient; il vous consolera en vous démontrant que vous ôtes bien comme vous êtes, et lui aussi, puisque tous les mortels sont sous l'inflexible loi d'uiia énergie qui est U rémiiat de mille circonstances, lesquelles sont dles->mémes le rf" stiltat de cette énerfiie puissante et nécessaire. Si, avec cela, vous n'ôtes pas consolés et rassasiés, ce sera vraiment votre faute.
Mais n'oublions pus que nous avons encore à vérifier le chapitre v, versets 1 et suivants des Aclea des apôtres. Il s'agit d'im homme, nonnné Ananic, et de sa femme, nommée Saphire. Ils voulaient l'un et l'autre passer pour aussi chrétiens que leurs frères, et prétendaient avoir vendu tous leurs biens et les avoir mis en commun. C'était un mensonge, car ils avaient été gens de firéeauiiùn, et s'en étaient réservé une partie. On ne les forçait point à taut vendra mais pourquoi aussi fài-
sûeDt-ils leê àypecrites, et venaienirils, en présence' des apdtres, se targuer d'une libéralité qu'ils n'avaient pas eue? Saint Pierre maudit leur hypoeriih et leur fitetisonye, et ils tombèrent morts à ses pieds, frappés par Id mftlédîction de Dieu.
M. £. Renan a eu pitié sans doute de ces braves gens; et nous aussi, vraiment! Mais pourquoi donner ce récit comme une preuve en faveur ûneommunime de saint Luc! Le délicat logicien ne le devait en aucune façon : d'aburd, parce que suint Luc n'a été (ju liistorienen le ract)ntant; ensuite, parce que Ananie et Saphire ne furent pas maudits à cause des biens ([u'ils avaient conservés, mais bien à cause de leur hypocrisie et de leur niensouf^e.
M. Ë. Renan a donc lu le récit de saint Luc sous une trop forte impulsion de son amour de la propriété.
D'après notre prétendu historien de Jésus, saint Luc <t affiBctionne paV'-dêsms tout les anecdotes mettant en relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles. D modifie wùvnu les andennes traditions pour leur donner ce tour. » (P. xu.)
Preuves :
« La femme qui oint les pieds; Zachée, le bon larron, la paraljolc du pharisien et du publicain, l'eni'ant prodigue. )) (Ihid , note.)
La fcnnnc qui oint les pieds de Jésus n'est pas un récit particulier à saint Luc; pounpioi donc ISL E. Renan en fait-il 1 objet d'un reproche adressé à cet évangéliste? Si la parabole du pharisien et du publicain n'est pas racontée dans ses détails par saint Mathieu,, elle se trouve en substance dans son Évangile (xxin, 12 et suiv.)* m en est .de.mtoie de la parabole de l'en^
taÂi prodigue, dont la moralité se trouve en «dnt Mathieu (xviii, 11 et suiv.)* n sufiQt d'ouvrir les Évangiles pour retrouver dans ceux de saint Mathieu, de saint
Marc et de saint Jean, la môme doctrine que dans celui de saint Luc. Dès que la doctrine est la môme partout, comment peut-on, de bonne foi, prendre occasion de (pielques faits racontés seulement par saint Luc, pour lui attribuer une doctrine particulière? Les quatre Evangiles sont remplis de récits qui mettent en relief la bonté de Jésus-Christ envers les» pécheurs et envers les humbles, sa sévérité envers les honunes orgueilleux et pleins d'eux-mêmes. Ëst-il donc permis de reprocher à saint Luc d'avoir eu une doctrine per^ sonnelle sur ce sujet, lorsque les faits qu'il raconte et qu'il avait appris des témoins oculaires viennent confirmer la doctrine exposée par lès autres évangiélistes?
Ce procédé n^t ni honnête ni logique; il donne une très-pauvre idée des connaissances de M. Renan, de l'exactitude de ses ndsonnements, ou de sa bonne loi; Nous sommes moins affirmatif que le nouvel ennemi de Jésus-Ghfist, et nous ne vouions pas pronon** oersur' cette question délicate : si c'est sa logi({ue, ou sa science, ou sa bonne foi qui est en délaul. ; mais il faut bien que le lecteur se prononce en conscience ; car il est é\ident que Tune de ces trois qualités lui lui fait défaut, dès qu'il reproche à saint Luc, connue, une doctrine individuelle, celle qui ressort de toutes* les pages des quatre Kvangiles.
Notre académicien ne peut prétendre qu'il n'attribue pas cette doctrine exclusivement à saint Luc, puisqu'il affirme que cet évangéliste modifie même Us anciennes traâiiHmi pour leur donner ce loiir. Parler ainsi, c'est 4ÎM que saint Lnc était un hcpmme systématique» telle-- ,
inont préoccupé de ses théories personnelles qu'il loi" lurerait les faits pour les plier à sa manière de voir. On trouMî des gens de cette sorte aujourd'hui, et nous dirons Iranchement à M. E. Renan qu'il appartient à cette catégorie; il a pu en exister d'autres dans l'antiquité comme aujourd'hui, car les vices de l'humanité sont aussi vieux qu'elle; mais saint Luc était-il du nombre? M. £. Renan le prétend. Nous lui affirmons, nous, qu'il n'a aucun droit de l'invoquer comme un de ses patrons. Sur quel motif, en effBt, s*aiq[»ui6-t-il pour lui faire cette injure? Nous le trouvons en note : « Par exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une pécheresse qui se convertit. » (Ibid,^ note 4.)
Les quatre HangHi$te$ ont parlé d*tiiie femme qui avait éU) pécheresse et qui avait renoncé à sa vie coupable. Saint Luc a-t-il dit que cette ])écheresse s'appol;\t Marie? Non. Qu'elle lût Marie de Béthanie? jN'on.
Saint Mathieu cite , outre la sainte Vier^^e , deux femnips du nom de Marie : Marie-Magdeleine, et Marie, mère de Jacques et de Joseph, (xxvii, 56, 61 .)
Saint Marc parle aussi de cette Marie, mère de Jacques et de Joiephj de Judas et de Simon, et qui avait p/iH êieurt fUe9, (vi, 3.) U parle encore de cette Marie au chapitre xv, verset 40, ainsi que de Marie-Magdeleine. De même au chapitre m, verset 1. Au verset 9 du même chapitre xvi, il dit que Jésus avait chaué itepi démom de Marie-Magdeldne, et que ce fut à elle qu'il apparut tout d'abord après sa résurrection.
Saint Luc (vm, 2) parle aussi de cette Marie-Magifeleine de laquelle Jésus avait chassé $ept démon». Au chapitre x, verset 38, il parle de Marie, sœur de Lazare, qui reçut Jésus cb«z elle. Au chapitre x^îiv, verset 10,
il parle de Marie-Magdeleine et de Marie, mère de Jacques.
Voilà trois Marie bien constatées par les récits évangéliques : Marie-Magdeleiae, Marie, mère de Jacques, et Marie, sœur de Lazare.
U en est une quatrième que les quatre évangélistes appellent la Yifrgty la mère de Jésus.
Quelle est, de ces qwUr$ If arle, celle qui a été pécheresse et qui s'est convertie? M. E. Renan affirme que, d'après saint Luc, ce fut Marie de Béthanie, ou Marie sœur de Lazare? Il n'a pas indiqué, et pour cause, ot saint Luc l'aurait dit. Un fait certain, c'est que saint Luc n'a donné aucun renseignement à ce sujet.
Saint Mathieu (xxvi, 6) et saint Marc (xiv, 3) rapportent qu'uNE rEMMK vint répandre un vase de parfums sur les pieds de Jésus qui se trouvait dans la maison du pharisien Simon, à Béthanie. Saint Luc (vu, 37) rapporte de même ([uc Jésus étant dans la maison du pharisien nommé Simon, une fjemme vint répandre sur ses pieds un vase de parfums.
Saint Luc ne dit pas plus que saint Marc et saint Mathieu que cette femme fût Marie, sœur de Lazare. Il ne parie de cette dernière que dans le récit où il rapporte qu'elle reçut Jésus dans sa maison. Pourquoi M. E. Renan prétend*il que saint Luc a raconté que cette Marie, sœur de Lazare, était la femme pèchmm qui vint en la maison du pharisien Simon? Nous l'ignorons. Tout ce que nous savons, c'est que saint Luc n'a point fait de JMrie dt Béthanie une péelumse qni H eotmrtit, et que dans son Évangile on ne trouve pas la plus légère allusion à ce sujet.
Quand il serait vrai que Marie de Béthanie eût été une pécheresse convertie et que saint Luc l'eût dit,
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tioiis ne trouverions rien dans ce fait qui pût être Tobjet d'un reproche pour saint Luc. Si les autres évangélistes avaient parlé de cette Marie comme d'une sainte femme et si saint Laïc l'avait présentée comme pécheresse, il y aurait entre eux contradiction. Mais, saint Mathieu, saint Marc et saint Luc ne désignent point par son nom la pécheresse de Bétbanie. Donc, encore une fois, où M. E* Renan a-t-il trouvé ^e saint Luc en feisait une pécheresse convertie? Cette erreur 4e fait atteste avec quelle légèreté M. Renan a lu les Évangiles.
Autre question : Cette Marie de Béthanie, sœur de Lazare, est-elle en effet cHte femme qui répandit un vase de parfums sur les pieds de J»''sns dans la niaÎMjn de Simon?Le fait est certain, mais ceu'est pas saint Luc qui nous l'apprend. Par c«' que iiuus avf»ns dit précédemment, ntius n'avons pas voulu contester le fait, mais seulement [jrouver que M. E. Renan n'a pu y trouver aucun motif d'en faire un reproche particulier à saint Luc, puisque ce n'est pas cet évangéliste qui nous Ta conservé. Nous ne le connaissons que par saint Jean (xi, 2).
Un écrivain sérieux attribue-t-41 à un historien ce qui appartient à un autre? Fonde-t-il sur un fait qui appartient à un autre un reproche jtartieuiier contre rhbtorien qu*il veut attaquer? Gherche-t^U, d'un ^t qui a ses analogues dans les autres historiens, à tirer des conséquences qui n'en découlent pas, dans lebut d'étayer un système (pielconque? Telle est cependant la méthode suivie par M. E. Uenan. Nous venons ainsi de le prendre en flagrant délit d ignorance et de légèreté.
C'est cependant en s'appuyant sur un {ait fausse-
tnent attribué à saint Luc que notre auteur adresse à cet évaugéliste le reproche d'avoir souvent modifié Ui aneiemut tradiiUm pour leur donner un tour fovorable à ses théories particidiàres.
On peut, par ce reproche, juger des autres.
D'après notre académicien, saint Luc imite les Évangiles apoi ryphes dans son récit sur l'enfance de Jésus, vvcii entremêlé de cantiques et de yrocédés de coaventiun.
D'abord, les Évangiles apocryphts >unl posléi ietirs h celui de saint Luc. Ce saint évangéli^te n'a donc pu rien leur emprunter. Ce sont ces derniers qui ont été calqués sur les vrais Évangiles et qui leur ont emprunté quelques faits vrais pour encadrer leurs légendes. De plus, les Évangiles apocryphes contiennent fort peu de cantiques et de ce que M. £. Renan appelle procédés de convention ; ils ne contiennent à peu près que des fait$ vrais ou /aux. M. E. Renan les a-t-il lus? La manière dont il les apprécie nous en ferait douter. Enfin, les cantiques et les prétendus procédés de convention de saint Lue se rap|j.jrtent-ils à Yenfance de Jésus, comme laifirme M. Renan? Nnu, car ces cantiques ont précédé sa naUsancc. Huant à son m/arice, saint Luc ne rapporte qu uit faii : eustM^-^ncuiciit dans le temple de Jérusalem, lorsqu'il était i\t;é de douze ans.
Lorsqu'on veut critiquer les Évangiles, il faudrait du moins les avoir lus sérieusement.
Enfin, M. Renan veut bien admettre que saint Luc nous a fait connaître « quelques circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus d'une délicieuse beauté. » (Ibid.) L'aveu est déUciemij mais notre dâicat académicien se bâte d*ijouter que ces circonsUMces ei ces mois « ne se trouvent pas dans les ré-
cits plus authentiques n $i que n Von y 'sent le travail de la légende. »
Notre délicat écrivain tent cela dans les feits suivants : Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem, ajoute-t-il (xvm, 28-29), ne peut guère atùlriU conçu qu après U ilége de ran 70. {Ibid., note 6.)
Cette dernière réflexion est le sublime du ^cnre. Mais, grave acult-niicien , t^i par haï^ard Jésus lisait dans Tavenir, s'il était prophète, ne pou\ ait-il pas prédire ce ([vi un autre ne pouvait concevoir qu'après c(nip?Les récits de saiut Mathieu et de saint Marc, (juo vous préférez, nous ne savons pounpioi, à celui de saint Luc, nous moutrent Jésus prophétisant la ruine de Jérusalem. Pourquoi cette prophétie, authentique dans les premiers évanfrélistes, ne le serait-elle pas dans saint Luc? Ne Test-elle dans aucun des trois? Vous le pensez, sans doute, mais vous ne le prouvez pas. Vous admettez que le mireteleest poesible. Eh bien, pourquoi, d'un récit miraculeux, conduez-vous à sa non-existence? Pourquoi attribuez-vous à saint Luc seul des prophéties qui se rencontrent dans les autres évangé- • listes? Pourquoi regardez-vous comme faux ou Ugen^' daires certains faits, pour cette seule raison qu'ils ne se trouvent qu'en saint Luc? Les premiers évangélistes ont-ils jamais eu la prétention d'avoir lait connaître toutes les actions, toutes les paroles de Jésus? Ces faits, dites-vous, sentent le travail de la légende? M. E. Renan peut avoir l'odorat très-fin sous ce rapport, mais qu'il nous i)ermette de ne croire à cette finesse que s'il démontre qu'elle ne peut jamais le tromper» 11 a sans doute ses raisons pour s'en rapporter à la
délicatesse de son impression ; mais ne peut-on pas en suspecter la sûreté, lorsqu'on le voit surcharger ses pages de notes où abondent les erreurs de fait les plus graves et les plus fausses appréciations?
Que reste-t-il des critiques de détail adressées à saint Luc par M. E. Reuan? •
Rien.
Si elles étaient fondées, saint Luc ne serait qu'un mauvais compilateur qui aurait ajouté du sien aux premiers récits de la vie de Jésus, et son écrit ne serait digne que de mépris. Mais telle n'est pas la manière de raisonner de M. Renan. Il croit avoir articulé des rq»roches fondés, et cependant, il affirme que saint Luc est titi artitle Divm ; qu'il a eu sous les yeux <fe< originaux qwnous n'avons plus; qu'il peint Jé^us-Ghrist avec un bonheur de iraiît une impiruiion d'etwemhU^ un retitf quen*oni pae le9 deux autres synoptiques ; qu'il augmente êinguliirement ieffel du porirail saks nuire gravëmemt