‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 1 sur 28 · CALMANN LÉVY, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

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nouAmes alors et Tesprit philosophique propre que chacun de nous communiqua à son compagnon, ne purent que TaOermir dans ses résolutions, en joignant aux ouvertures qu*il possédait déjà sur les sciences des langues et de l'histoire, les perspectives plus vastes et plus précises, les certitudes des sciences physiques et naturelles.

J^avais à ce moment dix-huit ans, Renan en avait vingt-deux. J'étais, — il n*y a aucune vanité à mon âge à rappeler des souvenirs scolaires, — j'étais l'un des plus brillants élèves du collège Henri IV, à qui j'apportais en i846 la couronne du prix d'honneur de philosophie au concours général. J*habilais une chambre étroite, mais tranquille et bien éclairée, en haut d'une maison de la rue de l'Abbé-de-rÉpée, occupée par une petite pension qui suivait les cours du collège '. Doué également, à cet âge, pour les sciences et pour les lettres, j'inclinai vers les premières, d'après des impressions de famille, reçues depuis ma naissance.

Mon père était docteur en médecine, simple praticien, habitant un quartier pauvre, aujourd'hui démoli, au pied de la tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Fils lui-même d'un paysan des bords de la Loire, plein de tendresse pour les misérables, il était trop dévoué à ses malades et à sa famille pour avoir jamais pu

1. L*emplacement de cette maison existe encore; mais la maison même a depuis été démolie et reconstruite sur place par la fantaisie d'un amateur.

amasser les éléments, je ne dirai pas d'une fortune, mais même ceux de la plus modeste aisance.

Dans ces conditions, Renan et moi, nous abordions tous deux les luttes de la vie sans autre appui que mon père pour moi, sa sœur pour lui. Nous avions notre carrière à faire, avec ces ressources incertaines fondées sur l'existence des nôtres, et que la maladie, déjà suspendue sur ces têtes bien-aimées, pouvait nous enlever d*un jour à l'autre.

Pourtant si la nécessité d'une carrière nous préoccupait, ce n'était pas là une vue obsédante et absolument directrice. Nous avions confiance dans notre énergie et notre puissance de travail. Nous avions même résolu Tun et Tautre de n'entrer dans aucune de ces grandes écoles, si chères à la jeunesse française, et que nos études et notre capacité nous auraient sans doute ouvertes sans trop de difficultés. C'est que nous étions animés par un sentiment d'indépendance personnelle et par une volonté à laquelle nous sommes restés constamment fidèles, alors même que les honneurs et les fonctions officielles étaient venus nous trouver, à l'heure fixée par la destinée.

Ainsi nous étions tous deux jeunes et ignorants de la vie, sérieux, laborieux, animés d'une curiosité non moins vive qu'universelle. Nous logions porte à porte ; notre rencontre matérielle, et dès lors notre conjonction intellectuelle et morale étaient inévitables. Le charme de nos relations fut d'autant plus grand que tout égoïsme et intérêt privé en demeura constam-

ment absent. Nous échangions nos idées sur toutes choses, poussés à tout approfondir, mais non sans illusions sur les bornes des connaissances humaines. J'avais entrepris à cotte époque, avec la confiance naïve de la jeunesse, de compléter mes études sur les principes de toutes les sciences, et j'avais distribué les heures de mon labeur par jours et par semaines, comptant sur ma grande aptitude au travail et sur ma facilité de transposer mon esprit presque instantanément d'un ordre de notions à un autre. Je n'ai pas besoin de dire que je ne tardai guère à être débordé et à comprendre la vanité de ma tentative.

Renan a décrit cette fermentation incessante et commune de nos esprits, dans la dédicace de ses Dialogues philosophiques. Son ouvrage de jeunesse, VA'oenirde la Science^ fut composé à cette époque; mais il l'a publié seulement dans ses derniers jours, à litre de réminiscence; car ce volume représente le premier produit non mûri du bouillonnement de nos deux jeunes têtes ; mélange des vues courantes des philosophes et des savants de cette époque, avec nos conceptions personnelles, alors ébauchées et confuses, mais dont le développement s'est retrouvé plus tard. Depuis longtemps, comme Renan l'a rappelé ailleurs, nous avions renoncé à faire la part distincte de Tinfluence réciproque que chacun de nous a exercée sur le développement de son ami.

Certes, j'ai eu dans ma jeunesse et dans mon âge mûr d'autres amis que Renan, amis bien chers, asso-

ciés à mes espérances scientifiques, politiques et philosophiques; nous avons tous réagi les uns sur les autres, dans une certaine mesure. Mais aujourd'hui que presque tous mes contemporains ont disparu, je dois déclarer qu'aucun ne fut réuni à moi par des chaînes aussi étroites, aucun n'a laissé en entrant dans le tombeau une douleur plus vive, une lacune plus grande dans mon individualité morale. Chacun de ceux qui nous quittent emporte avec lui une part de nos opinions, de nos convictions, c'estk"4ire une part de notre personnalité ; il y a désormais dans l'esprit et le cœur de celui qui survit des lacunes que rien ne peut combler, des sentiments qu'il ne peut plus échanger avec personne.

Peut-être une autre condition de ma vie morale a*t*elle concouru a resserrer encore davantage l'amitié inaltérable qui nous avait unis.

Je n*ai jamais fait plein crédit à la vie : elle renferme trop de doutes et d'éventualités irréparables. De là une impression de tristesse et d'inquiétude, que je n'ai cessé de porter dans toutes les conditions de mon existence et qui fut plus vive dans ma jeunesse, parce que je n'avais pas alors acquis celte sérénité, que donne la vue du terme de plus en plus prochain de toute joie et de toute douleur. J'ai connu la tendresse d'une mère, l'amour dévoué d'un père, et cependant je n'ai pas gardé le souvenir de ce paradis enfantin, dont tant de gens regrettent les portes d'or fermées. Ma première enfance, un peu maladive, m'a

laissé le souvenir des jours pénibles, plutôt que celui des jours heureux. A mesure que ma conscience personnelle s'est développée, elle n'a fait qu'accroître mes incertitudes. De bonne heure, dès Tâge de dix ans peut-être, j'ai été tourmenté par Tinsécurité de l'avenir. Depuis, je n'ai jamais joui pleinement du présent; constamment porté à regarder en avant et à tendre ma volonté, pour prévoir et affronter à l'avance les obstacles que j'allais rencontrer. Sans doute, cette prévision inquiète dérive au fond des mêmes facultés qui dirigent Texpérimentateur dans ses découvertes scientifiques : de même qu'il s'efforce de deviner l'action spontanée des forces naturelles, afin de les faire agir dans la direction spéciale qu'il se propose de leur tracer; de même il est sollicité par un continuel esprit de prévision et de combinaison, appliqué aux actes et aux sentiments de la vie courante. Cette tension constante est parfois singulièrement pénible. Aujourd'hui même que ma vie, afiermie et consolidée par les années, ne laisse plus guère de jeu à ces ennuis, il est trop tard pour revenir à la joyeuse insouciance de la jeunesse.

La tristesse des enfants et des parents perdus, des amis disparus, le dégoût des trahisons, des déceptions et des abandons, l'impuissance radicale d'atteindre un but absolu, qui se trouve au fond de toute existence humaine, toutes ces causes réunies ne permettent plus à mon âge de s'abandonner à la pleine jouissance du présent. Ce n'est plus d'ailleurs ma

propre destinée qui m'inquiète aujourd'hui, c'est la destinée de ceux que j'aime. En tout cas, le souvenir du passé, même heureux, est constamment mêlé de trop d'amertumes pour qu'on puisse s'y laisser aller sans réserve. Voilà pourquoi je me suis toujours réfugié dans l'action pour lutter contre ces désespérances. Voilà aussi pourquoi j'ai toujours éprouvé le besoin de m'appuyer sur de chères et pures affections : celle de Renan a été une des plus vives et des plus profondes.

Pendant les années qui suivirent notre rencontre, notre vie à tous deux se précisa, à la fois dans sa double direction matérielle et intellectuelle. Chacun de nous prit d'abord ses grades universitaires : baccalauréats, licences de divers ordres, doctorats es lettres et es sciences. Renan devint agrégé de philosophie; il Ht même des leçons comme suppléant au lycée de Versailles et il finit par entrer comme employé à la Bibliothèque nationale. Après quelques années d'études médicales, je devenais moi-même, en janvier 1851, préparateur de chimie au Collège de France. Tels sont les commencements de notre curstis honorum.

Ils furent longs et pénibles. Sans sortir de notre rôle modeste de commençants, respectueux pour ceux qui nous enseignaient, et sans avoir tout d'abord la présomption de nous ériger en maîtres, cependant nous évitions de nous mettre à la suite d'aucun patron :

NuUius addicti jurare in verba magistri.

Aussi restâmes-nous longtemps dans nos modestes situations de début. Renan était employé de la Bibliothèque nationale, au département des maouscritSy lorsqu'il composa cette histoire magistrale des langues sémitiques, qui fonda sa réputation de savant : elle obtint d*abord Tun des grands prix de rAcadémie des Inscriptions, et Tautorité qu^elle donna à son auteur le conduisit quelques années après à la situation rêvée de membre de cette Académie. Il préludait dès lors à ces Etudes d'histoire religieuse, qu'il avait assignées comme but fondamental à sa vie scientifique, et qu'il a consacrées par la Vie de Jésus et V Histoire des origines du Christianisme^

Quant à Fauteur de la présente notice, il est demeuré pendant dix ans simple préparateur au Collège de France, traité d'ailleurs avec une grande bienveillance par le titulaire Balard. J*étais absorbé par les découvertes qui ont constitué la chimie organique sur une base nouvelle, celle de la synthèse, il y a près de quarante ans.

Pendant toute cette période de fondation, nos relations furent incessantes et elles sont demeurées au môme degré d'intensité. Mais depuis, notre vie à tous deux a été publique et les quelques incidents que nous avons traversés sont connus, au moins dans le monde particulier où nous avons vécu : dès lors, il ne parait pas utile de les rapporter en détail.

J'aurais aimé cependant à décrire ici la seconde

grande crise morale, qui décida de la vie de Renan et qui transforma le savant auteur de Thistoire des langues sémitiques dans l'écrivain poétique et génial de la Vie de Jésus. Ce changement a été l'origine de sa grande réputation et de son influence universelle : à la fois par la nature des problèmes religieux, au cœur desquels il se plaça hardiment, et par la forme littéraire admirable de ses nouveaux écrits. On pourra entrevoir les débuts de cette évolution de son esprit dans ses lettres dltalie. Mais elle fut surtout déterminée et accélérée par Tentrée de Renan au sein du milieu artistique qui entourait Ary SchelTer et par son mariage avec mademoiselle Cornélie Scheffer. Renan a indiqué lui-même toute cette crise en quelques mots, ainsi que certaines de ses péripéties les plus délicates, dans la notice consacrée à sa sœur Henriette.

Il ne m'appartient pas d'en dire davantage. Les deux femmes exceptionnelles qui se disputaient le cœur de Renan avaient une nature trop élevée pour ne pas finir par s'entendre, dans le désir commun de le rendre heureux. Peut-être la confiance qu'elles voulurent bien m'accorder toutes deux rendit- elle plus étroits, à la fois, mes liens avec celui qu'elles aimaient et les liens mêmes qui les tinrent unies. La délicatesse des sentiments féminins donne quelque chose de plus solide et de plus doux aux amitiés viriles.

Au point de vue de la présente publication, je rap-

pellerai seulement que mes relations avec Renan ont été de deux ordres : les unes, directes et orales, entretenues en toutes circonstances, n'ont guère laissé de trace que dans mes souvenirs, aujourd'hui que monsieur et madame Renan ont disparu. Les autres font précisément l'objet de la correspondance que j'imprime en ce moment. C*est pourquoi il importe de dire qu'une semblable correspondance, surtout au point de vue presque impersonnel où nous l'avons conçue, ne donne qu'une idée partielle et imparfaite de notre intimité. Dans une amitié comme la nôtre, il est bien des choses qui ne sont jamais écrites. Il y a des périodes entières pendant lesquelles nous étions trop voisins pour penser à nous adresser des lettres; car nous nous voyions sans cesse et nous nous disions tout. Les lettres privées, quand elles portent sur de pures circonstances individuelles, ont d'ailleurs de notre temps moins de valeur peut-être qu'autrefois. On écrit moins aujourd'hui, parce que l'activité sociale, toujours plus intense, laisse moins de loisir à la méditation et à l'échange des sentiments particuliers.

Les courants généraux d'opinion, en tout ordre, qui entraînent chacun de nous, lui enlèvent une partie de sa spontanéité originale et de son action propre sur les autres. On a moins le temps de s'occuper de ce que pensent les contemporains et de s'intéresser à leur vie privée. C'est là un état d'esprit qui ne parait pas destiné à se modifier dans le cours

des temps qui vont venir : l'importance des individus ira sans cesse en diminuant.

Ce fut après la mort de Renan que madame Renan, pressentant qu'elle ne lui survivrait pas longtemps, me remit les lettres que j'avais écrites à son mari pendant le cours de notre amitié d'un demi-siècle : elle me pria de publier notre correspondance. J'avais conservé la plupart de celles que Renan m'avait adressées depuis 1847. Le lecteur reconnaîtra aisément que nombre de mes propres lettres, qui répondaient aux siennes, font défaut. A cette époque, Renan vivait tantôt à l'hôtel, tantôt en voyage, livré à des déplacements continuels, où beaucoup de ses papiers furent perdus.

En raison de ces circonstances, la plupart des lettres que j'avais écrites à Renan avant son mariage n*ont pas été retrouvées, à l'exception de celles qui vont figurer dans le présent recueil. Plus tard, il existe plus d'équilibre et de contre-parties entre les lettres que nous avons échangées et que je possède. Est-il besoin d'ajouter que je reproduirai seulement celles qui peuvent offrir quelque intérêt pour le lecteur? il me semble inutile d'imprimer ces petites notes officieuses, échangées au jour le jour et relatives uniquement à la vie privée.

M. BERTHELOT Paris, 1898.

LETTRE DE MADABfE RENAN A MONSIEUR BERTHELOT

Paris, 15 mai 1894.

Cher monsieur et ami,

Je vous remets la correspondance que vous avez eue avec mon cher mari pendant les longues années de votre affection mutuelle. Je vous transmets en même temps tous les droits que me donne le testament de mon mari sur ses propres lettres et vous autorise à les publier sous la forme que vous jugerez la meilleure.

L*intention que vous m'exprimez de les publier avec celles que vous lui avez adressées me touche profondément. Je vous en remercie en mon nom et au nom de mes enfants. Cétait le plus grand désir que mon cœur pût former.

Croyez à mes sentiments les plus affectueux.

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