‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 2 sur 28 · PREMIERE SERIE · texte numérisé non relu

PREMIERE SERIE

A MONSIEUR MARCELLIN BERTIIELOT

Rue des Écrivains, 22, Paris,

Sainl-Malo, 28 août 1847.

Mon cher ami,

Voilà déjà une semaine que je suis arrivé au but de mon yoyage, et j'ai encore trouvé bien peu d'instants où je puisse en toute liberté vivre avec moimême et m'entrelenir avec vous. Les premiers jours qui suivent l'arrivée sont bien à mes yeux les plus désagréables des vacances, tout encombrés qu'ils sont de visites reçues et rendues. Celte vie me deviendrait bien vite ennuyeuse, si elle ne se passait dans le milieu si aimable de la famille, lequel a tant de «harmes pour celui qui, comme moi, en est habituel-

ement privé. Il est certain, cher ami, qu'il y a Là

une source de jouissances douées d*un grand pouvoir améliorant et adoucissant! La famille sous ses diverses faces est le milieu naturel de la vie humaine, et il faut de sérieuses raisons pour s'en séquestrer. Mais ces raisons, nous le savons, peuvent être décisives et arriver même à constituer un devoir.

Le pays que j'habite n'est rien moins que travaillé par des besoins philosophiques. Tous les hommes y passent au même moule, et représentent tous un type remarquable de bon sens, d'esprit positif et modéré. Toute excursion hardie dans le pays des idées y passerait pour folie ou non-sens. Les ultra de toutes les sortes y sont mal venus. Le sérieux et la probité, le médiocre en tout, excepté en bon sens et en sagesse pratique, y forment le milieu habituel de la vie. De là en fait de croyances religieuses, une orthodoxie raisonnable, mais bornée et au fond ignorante, teUo que nous la savons, et, en politique, des instincts éminemment conservateurs. C*est un petit monde comme un autre, et je me garderai bien de le comparer à d*autres pour le préférer ou le déprécier. Que chacun vive dans sa sphère et laisse les autres vivre dans la leur; car, bien que chacun doive croire que la sienne est de beaucoup la meilleure, les autres le croient aussi, et qui sait qui a raison?... Au fond, cher ami, la tolérance, ou, ce qui revient au même, la liberté, est fille du scepticisme critique. Le dogmatique, qui regarde comme hors la raison ceux qui ne pensent pas comme lui, doit être intolérant; on n'ar-

rive à Tidée de pure indépendance intellectuelle que lorsque chacun tient assez peu à ses résultais pour croire que tel autre qui voit tout autrement peut avoir raison. C*est là notre état, cher ami. Là est la cause de notre libéralisme, et de la rage sainte que nous éprouvons contre quiconque veut imposer aux autres sa forme ou sa pensée. Nous pardonnons volontiers ce travers aux siècles passés. Mais quand nous voyons des hommes modernes, et censés trempés aux idées modernes, des hommes qui même ont pu contribuer pour leur part à leur divulgation, reprendre la folie du passé, et vouloir à leur tour imposer comme absolue une pensée dont Tessence est de juger les autres comme relatives et de se croire ellemême relative; oh! alors, nous ne nous possédons plus, et je vous avoue que, depuis quelques jours surtout, cela me donne des accès de mauvaise humeur intérieure, qui me font beaucoup souffrir. Ces répressions absolutistes chez un pouvoir qui s'est constitué en tant que libéral, cette avide personnalité, qui anéantit toute idée devant Tinslinct de la conservation, m'exaspèrent, et me causent un douloureux refoulement à la vue de mou impuissance. Je voudrais pouvoir crier à tout le monde Tabsurdité et la contradiction d*un pareil système; je voudrais l'imprimer à la vue de tous en caractères aussi gros que l'évidence. Taisons-nous, pauvre ami, nous ne sommes encore que des enfants et les murs nous entendent.

Voici encore un joli petit scandale \ n*est-ce pas? La pensée qui m'a le plus préoccupé au milieu de ce drame délicat est de savoir ce qu'avait fait cet assassin pour être pair de France! maintenant que tous le reconnaissaient pour un homme nul et brutal. Il avait un grand nom; voilà tout. C*est surtout à ce point de vue que le résultat de ce forfait peut être utile; il pliera un peu cette dédaigneuse aristocratie, qui a fait de l'immoralité un mot machinal qu'elle n'applique qu'aux classes inférieures.

Je pense beaucoup à vous, très cher ami, et au bonheur que nous avons eu de nous rencontrer. Isolés comme nous sommes, obligés de tout créer autour de nous, combien nos forces individuelles eussent été amoindries, si elles ne s'étaient multipliées par leur union ! Nous nous devons désormais trop l'un à l'autre pour que nous puissions désormais être séparés, au moins de cœur et de pensée; d'autant plus que les résultats que nous nous sommes réciproquement prêtés se sont si bien croisés, que rien ne pourra jamais analyser ce réseau et y discerner la propriété de chacun. Aussi bien, n'y a-t-il plus de propriété entre nous, cher ami, et je ne conçois pas comment nous pourrions désormais nous disputer sérieusement sur un point : au bout de cinq minutes, nous nous entendrions et serions d'accord.

La grave difficulté que nous préyoyions relative-

1 ÂfTaire Praslin.

ment au dissentiment religieux entre moi et ma famille n*a eu aucune suite. Ma mère s'est montrée d'une largeur très libérale et est entrée pleinement dans le système que la convenance me prescrit en ce pays : ne rien dire, ni ne rien faire qui témoigne affection ou antipathie pour les croyances dont j'ai fait autrefois profession. Nous avons eu, maman et moi, des conversations des plus piquantes sur ce sujet; je l'ai amenée très facilement à dire qu'il faut laisser les gens croire ce qu'ils veulent... La confusion de la religion positive et de la morale, laquelle est si complètement irrémédiable dans l'idée commune, a aussi son bon résultat. Si d'une part elle fait croire que l'homme qui ne croit pas au christianisme ne saurait être moral; de l'autre aussi, elle amène chez les personnes faciles celte conclusion qu'une personne morale est religieuse autant qu'il faut Tètre; car avec les idées vagues et superficielles qu'on se fait sur cela, il ne faut attendre que des à peu près. Qu'une personne affiche l'incrédulité, on ne croira pas à la possibilité de sa moralité; mais aussi qu'elle se montre morale et grave, on conclura de plain-pied qu'elle est orthodoxe : ainsi vont les choses. Du reste, inutile de vous dire, cher ami, que mes opinions à cet égard sont toujours les mêmes. Il est désormais pour moi aussi évident que le jour que le christianisme est mort et bien mort, et qu'on n'en saurait plus rien faire qui vaille; au moins, en refusant de le transformer. Ce ne sera qu'un effet de la

dépression intellectuelle dont nous sommes menacés qui pourra y jeter les masses; mais je verrais tout le monde redevenir chrétien que je n'en croirais pas davantage. Plus j'avance, plus aussi je vois poindre dans le présent les éléments d'une religion nouvelle. La révolution, par exemple, n'est-elle pas déjà la personnification de tout un ordre d'idées, devenues pour nous saintes et objet de vénération? Je la vois marcher de plus en plus à la religionification (excusez ce barbarisme que je ne veux nullement faire adopter). Déjà qui la blasphème passe pour un insensé, et viendra bientôt un temps où on ne dira plus que notre sainte révolution. Pour ma part, cependant, je ne fais pas consister la religion moderne uniquement dans la foi à la Révolution française. Il est certain qu'il y a dans les idées modernes tout un ensemble de vues auxquelles nous sommes forcés de nous conformer, et dont la réunion formera cette religion. Ces vues que nous avons conquises peu à peu depuis bientôt quatre siècles ont entre elles une admirable liaison, bien que produites isolément et souvent exclusivement, mais toujours en réaction du passé. La réforme, l'émancipation populaire, Témancipation de la science, l'émancipation de la philosophie, l'avènement de la critique, l'adoucissement de la morale publique, etc., tout cela forme un ensemble qui est l'esprit des temps modernes, et ce qui me confirme dans cette vue, et me donne tout espoir dans la vie de ces idées, ce sont les persécutions auxquelles elles ont été exposées. Il

n'est pas un seul de ces éléments dont les premiers promulgateurs n'aient été en butte aux attaques des hommes du passé. Que Ton cite un seul libre penseur, un seul homme moderne, soit pour la science, soit pour la philosophie, soit pour la politique, qui, avant la fin du XYU!"" siècle (et depuis!...), n'ait été Tobjet ou d'une persécution ouverte, ou de tracasseries vexatoires, de la part des rétrogrades. Ce sont les martyrs de la religion moderne, analogues exacts de ceux qui souffrirent pour l'établissement du christianisme. Il serait facile de retrouver dans Tavènement de ces idées tous les phénomènes qui accompagnent l'apparition lente et graduelle des religions. La coalition lourde, massive, aveugle, décidée des hommes du passé contre elle est sans doute le symptôme le plus caractéristique. Là aussi est le garant de leur triomphe. Des idées que les hommes du passé répriment par la force, qui restent immuables et toujours présentes, tandis que leurs adversaires ne font que voltiger autour déciles, en changeant tous les jours le tour de leur futile dialectique ; des doctrines obligées à un certain secret par la maladroite contrainte que leur imposent leurs persécuteurs, sont destinées à régner. Aussi, voyez-les déborder de toutes parts et emporter les digues mêmes. Aurait-on pu Tespérer? Ainsi donc, cher ami, il n'y a rien de sérieux à craindre. Il y a là, ou nulle part, des garanties d'avenir. Je suis frappé, par-dessus tout, de [l'impossibilité d'un retour défînitif dans le mouvement de

Tesprit humain. L'idée la plus avancée est la plus vraie et la plus viable. Honneur à quiconque aura poussé à la roue, et aura contribué pour sa part à avancer Tavënement de ce qui doit venir!

Je travaille activement au lourd travail de mes thèses. Je vous expliquerai dans ma prochaine lettre une modification importante que je compte introduire dans mon plan d'études pour Tan prochain, et vous demanderai conseil sur ce point. J'ai trouvé dans les bibliothèques de ce pays, et spécialement dans celle d'Avranches, des manuscrits du plus grand prix et qui vont directement à mon travail. Toutes les bibliothèques particulières de ce pays sont formées des débris de celles des abbayes savantes de la Basse- Normandie, telles que le Mont-Saint-Michel, etc.; ce qui leur donne une grande valeur.

J'attends dans quelques jours, cher ami, une lettre de vous ; croyei bien que rien ne saurait m'ètre plus doux, et que je l'attends comme un heureux événement.

Pourriez-vous me rendre un service? Monter dans ma chambre, ouvrir la petite armoire oii sont mes manuscrits et, pour cela, prendre la clef qui se trouve dans un des petits tiroirs du bureau, prendre la liasse de correspondance et chercher vers le milieu une lettre qui me fut adressée de la sous-préfecture de Lannion relativement à la conscription. On m'y notifiait que j'étais libéré. Vous me l'enverrez avec votre prochaine lettre : cette pièce m'est nécessaire

pour un éclaircissemeDt que je désire prendre à cet égard. — Si vous en avez Toecasion^ vous me feriez bien plaisir de passer me Taranne, 12, au bureau de la Société Asiatique, et de dire de m'envoyer mon journal à ma nouvelle adresse. Mais ne vous dérangez pas, je vous en prie; c*est peu important.

Tout à vous, cher ami, en attendant votre lettre bien désirée.

E. RENAN

A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT

Saint-Malo, 16 septembre 1847.

Mon cher ami,

Merci de votre bonne lettre S qui est pour moi une conversation intime à laquelle je reviens sans cesse. Elle supplée pour moi à nos agréables colloques, dont le vide m*est bien sensible. Il est si doux de remuer ensemble les idées vraiment capitales, quand, par une longue habitude, on a appris à se comprendre! Aussi bien est-ce là une condition nécessaire, et rien n'est à mon sens plus insipide et plus hasardeux que de parler des choses supérieures avec des gens avec lesquels on n'a point eu préalablement des contacts

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