Dernière lettre de récriture de Renan
J'envisage absolument comme vous mon état physiologique général. Le médecin de Lannion, homme fort sérieux, connaît des cas analogues au mien durant dix-huit mois. La lutte sera par après. Arrivera que pourra. J^utiliserai les retailles de la vie, si j'en ai. Je travaille en ce moment k corriger les épreuves de mon quatrième et de mon cinquième volumes d'Israël. Je voudrais bien revoir tout cela. D*un autre côté, si un autre donne les bons à tirer, J'aurai bien quelques impatiences au fond du purgatoire ; la plupart des améliorations que j'avais voulu faire, personne cependant, hors l'Éternel et moi, n'en aura connaissance. La volonté de Dieu soit faite. Jn utrumque paralus.
L'acte le plus important de notre vie, c'est notre mor^. Cet acte, nous le faisons en général dans de •détestables circonstances. Notre école, dont l'essence est de n'avoir besoin de se faire aucune illusion, a, je crois, pour cette grande heure, des avantages tout particuliers.
Nous n'avons pas encore eu ici le vrai passage de l'été (comprenant août et septembre). Je compte un peu sur ce changement. Les altérations de ma personne sont encore assez superficielles. J'ai vu quel- •quefois se faire en moi des modifications aussi fortes <}ue celles qui me rendraient à une bonne santé. En tout cas, je suis content d'être dans ce bon air. Et puis, quelle joie de songer à ces bons amis, qui sont la moitié de notre vie, dans lesquels nous vivons plus
qu'en nous-mêmes ! Nous causerons de tout cela ; car ^en tout cas je ne crois pas que Thypothèse d'une fin
prochaine soit encore à poser. Croyez, cher ami, en
ion inaltérable amitié.
A MONSIEUR RENAN
A PerroS'Guirec (Côtes-^u-Nord) ,
Bellevue, 23 juillet 1892.
Mon cher ami.
J'ai reçu votre bonne lettre et j'ai vu avec plaisir [que vous avez assez de santé pour m'écrire; je ne dis pas pour vous souvenir de nous, car nous nous souviendrons Tun de Tautre jusqu'à la dernière heure. En attendant, si vous avez quelque répit, carpe diem : jouissez du temps et du soleil.
En tout cas, tâchons de nous défendre contre les [grands maux de l'humanité, la maladie, la douleur et la mort. Vivons, résistons, ayons la volonté d'agir et d'être utiles aux hommes et tout le reste nous sera indifférent.
Ma femme se recommande à votre souvenir et à celui de madame Renan.
Tout à vous.
A MONSIEUR RENAN
PerroS'Guirec (Côtes-du-Nord).
25 août 1892.
Nous vieillissons Tun et Tautre; car si je souffre moins que vous, je n'en ai pas moins des avertissements sourds, qui m'enlèvent une partie de ma sécurité. Vous savez d'ailleurs que j*ai toujours eu une nature inquiète. Mais il faut aller jusqu'au bout et tenir courageusement le pari de la vie. C'est ce que vous faites, en poursuivant courageusement à travers vos douleurs votre œuvre, le travail de votre vie. Le mot de Vespasien, je crois, laboremus, et sa volonté de mourir debout sont notre devoir à tous. En attendant résistons à la souffrance : c'est encore le procédé le plus sur que nous ayons pour la diminuer et pour nous maintenir et nous conserver à notre tâche et à l'affection des nôtres.
Je regrette bien de ne pas être auprès de vous pour causer un peu et nous remonter l'un l'autre : névralgies et gènes ne sont pas maladies mortelles et nous irons encore quelques années la main dans la main.
Toutes nos affections aux vôtres.
A vous,
Consolons-nous en voyant grandir nos petitsenfants : c*est la seule survivance que nous puissions connaître de science certaine.
A MONSIEUR BERTHELOT
Perros-Guirec, mercredi.
Mal étrange en vérité : depuis sept mois, pas une amélioration, pas une aggravation. Les améliorations jusqu'ici n'ont guère été qu'apparentes, quoique je me croie plus près d'une guérison possible que par le passé : pendant ce temps, grand affaiblissement; état déplorable des voies nutritives. Je vous ai dit ma philosophie à cet égard : oh! qu'on mourrait bien plus tranquillement, si l'on était seul; si on ne laissait pas après soi des êtres aimés.
Ce qui me paraît le plus probable, c'est que dans un mois, à la fin du beau temps en Bretagne, je serai non pas rétabli, mais assez bien pour continuer la vie de convalescent. Rentrer à Paris dans de telles conditions serait, je crois, bien mauvais. Nous songeons à un séjour dans le Midi, soit dans le Midi pyrénéen, Pau, Biarritz; soit dans le Midi provençal. Donnez-
1. Dernière lettre dictée à Ary Renan. Renan revint quelques jours après mourir à Paris.
nous quelques conseils à cet égard. Que pensez-vous de Pau en particulier? Il est bien entendu que si^ dans un mois,, au lieu d*ètre mieux j*étais plus mal^ nous n'irions pas dans le Midi. Dès qu^on est en danger de mort, il faut être chez soi. C'est seulement dans le cas d*un état intermédiaire relativement satisfaisant, que nous nous posons la question. Ce triste état ne m'a pas tout à fait empoché de travailler. Il y avait dans mon quatrième volume une hésitation qui aurait rendu la publication difficile sans mes conseils directs : c'est la situation réciproque d'Ësdras et de Néhémie, un des problèmes historiques les plus singuliers. Je crois être à peu près arrivé à réduire ce chapitre au clair. Il pourra vraiment s'appeler « Benoni » filius doloris mei. Oui, j'ai passé de tristes jours; moins tristes ils eussent été si vous aviez été là près de moi. Ma femme et mes enfants ont été pour moi d'une bonté extrême et qui m'a consolé. J'espère que ma prochaine lettre vous apprendra que le mieux se continue.
Croyez en tout cas à ma bien sincère amitié.
E. RENAN