‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 27 sur 28 · Cette lettre a été dictée à Ary Renan par son père · texte numérisé non relu

Cette lettre a été dictée à Ary Renan par son père

Enfin on va toujours. Je suis porté à croire que, dans quelques jours, je reprendrai le train de ma vie ordinaire.

Nos vacances de Pâques n'ont pas été brillantes; nous avons eu presque de la neige à Mariette; ce que voyant, nous sommes immédiatement montés en chemin de fer. Je Tai regretté, car les promenades en forêt me faisaient beaucoup de bien.

Ne parlons pas des anarchistes, c'est trop triste. Ce que je crains c'est que le peuple de Paris, quoique desservi au premier chef par ces folies, ne voie dans ces forcenés des victimes du gouvernement et peutêtre des ante-signani. Les deux tendances commencent à se faire jour. D'après le journal que je lisais tout à l'heure, dans une arrestation la foule a été contre les agents. Dans une autre bagarre, elle a failli écharper les anarchistes. Pauvre bonhomme Démos, que de sottises encore on lui fera faire ! Croyez à ma meilleure amitié,

E. RENAN

A MONSIEUR RENAN

Amsterdam, 27 ayril 1892.

Mon cher ami,

Mon voyage, commencé comme le vôtre sous d'heureux auspices, n'a pas tardé à se gâter : il a même

tourné beaucoup plus mal pour moi. Après avoir admiré les merveilleuses constructions et peintures de Bruges, par une* température glaciale, puis Anvers et les chefs-d'œuvre de Rubens et de Fécole flamande; après avoir vu à Dordrecht la statue d'Ary Scheffer, élevée par ses compatriotes, nous avons passé, par un temps toujours froid, à Rotterdam, à la Haye : nouveaux musées et résidence, rappelant les anciennes traditions. A Leyde, je tenais à voir les musées d'archéologie et bibliothèques, y compris ce papyrus alchimique égyptien, dont je me suis tant occupé, et les manuscrits arabes de la Bibliothèque, qui m*ont été montrés et ont été mis à ma disposition avec beaucoup d'obligeance : je les ferai venir après mon retour à Paris. Mais là le mauvais temps m'a achevé et j'ai été pris d'une maladie qui m'a définitivement mis au lit à Amsterdam... La philosophie de tout cela, c'est que nous avons l'un et l'autre, mon ami, passé l'âge des voyages. Tâchons de vivre à Paris dans le moins mauvais état de santé possible, et de continuer jusqu'à la fin à être de notre mieux utiles à la science et aux autres.

Tout à vous.

A MONSIEUR RENAN

Collège de France^ Paris.

8 mai 1892, une heure, Amsterdam.

Mon cher ami,

Je viens de traverser une crise bien douloureuse et bien fastidieuse par sa durée. La maladie m*a saisi, il y a vendredi quinze jours, et c'est à peine si elle commence à s*atténuer depuis deux jours. Je vais profiter de ce répit pour partir mardi... Au moins, une fois rendus ici, nous tâcherons de nous joindre de temps en temps et de mettre en commun notre trésor de souffrances et do philosophie! Il ne faudra pas moins de cette association pour nous faire prendre patience. La fin de la vie humaine est triste, non seulement par son terme inévitable, que Ton doit envisager avec sérénité, mais surtout par le départ successif de tous ceux qui nous ont aimé, et qui se sont associés à nos pensées et à nos sentiments. Elle l*est encore par ce lot de douleurs, qui accompagne la destruction lente de notre organisme : on ne peut mourir tout d*uQ coup; mais c'est un escalier dont on descend peu à peu les marches pénibles : via dolorosa.

Consolons-nous du moins, en montrant aux nouveaux venus rindulgence et la bonté que nous n*avons

pas toujours rencontrées dans notre jeunesse. Laissons à leur souvenir une image aimable qui puisse plus tard les soutenir aussi et les engager à aimer les autres, quand leur tour sera venu.

A bientôt, mon cher ami.

A MONSIEUR BERTHELOT

Perros-Guire6<Côtes-du-Nord), 20 juillet 1892.

Que nous avons bien fait, cher ami, de fixer quand nous étions jeunes et entiers, notre philosophie de la vie! Qu'on serait tard pour penser à ces gcaves choses, au milieu des menaces de la fîn et de la crainte d'un déménagement possible. Pour moi, j'ai mes idées arrêtées à cet égard par des entretiens de tous les jours, qui n ont rien de nouveau pour moi. Finir n'est rien : j'ai à peu près rempli le cadre de ma vie, et, bien que j'eusse encore bon usage à faire de quelques années, je suis prêt à partir. Ce qui est cruel, c^est la tristesse que l'on cause, c'est le bouleversement que l'on cause dans des vies chères. Voilà où une eùOavaTia raisonnable, guidée par une saine philosophie, aurait beaucoup à faire.

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