‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 6 sur 28 · MARCELLIN BERTHELOT · texte numérisé non relu

MARCELLIN BERTHELOT

A MONSIEUR RENAN

Hôtel des Mines, rtie (PEnfery Paris.

Seine-Port, 16 septembre 1850.

Je suis parti plus tdt que je ne le pensais, cher ami, la dernière fois que je vous vis. Je suis ici avec ma mère, dans un milieu un peu pâle, mais fort doux. Nous sommes chez une amie, âgée de près de soixante* dix ans, sans éducation première, mais d'une grande bienveillance pour les gens qu'elle aime et toujours empressée h leur être agréable; très passionnée pour le bien-être matériel, laissant d'ailleurs couler sa vie sans trop de souci.

D'un autre cdté, une famille que je connais depuis

seize ans, celle du médecin du pays. Ce sont aussi d'excellentes gens : ils touchent à la vieillesse et leur vie est un peu triste, les enfants s*étant envolés peu à peu. La femme reporte sur tout ce qui Tentoure son besoin d'affection et de sensibilité, besoin exalté par l'isolement. Car ici, bien que les familles bourgeoises abondent, chacun vit chez soi, limité par la médiocrité de ses moyens. Le sentiment religieux suffit à remplir cette existence et à lui donner le modus et la satisfaction de tous ses instincts : c'est un caractère fort doux à contempler; c'est bien le type des poètes, la violette déjà p&lissante et prête à se faner, mais toute parfumée de gr&ce et d'amour. Son mari prend aussi la vie par le côté de la religion et du devoir, en l'animant à demi de cette gaieté douce, de cette bonhomie, qui dans un autre type toucherait à l'ironie; de ces plaisanteries, attiques ou non, qu'importe, propres à un certain caractère qui se rencontre assez souvent parmi les médecins, surtout à la campagne.

Voilà, avec ma mère et ma sœur, toute ma société ici. Cette vie serait l'idéal de ce genre d'existence médiocre, passée à la campagne dans un certain milieu d'affection et de bien-être limité; en un mot de cette vie que le bourgeois rêve aujourd'hui, comme son idéal de bonheur et de repos. C*est au moins un état de calme, fort propre à reposer l'âme et à la remettre dans son assiette, à lui permettre de replrendre des forces, à l'empêcher de s'user, de

s'émousser tout à fait dans ce coatinael frottement, cette continuelle dépense d'activité et d*intelligence que Ton fait à Paris. Ici du moins on a le temps de réfléchir ses sentiments, de tourner ses pensées sous toutes les faces, de regarder passer lentement le paysage et de s'y arrêter un moment, s'il vous plaît; Teau ne vous entraîne pas sans cesse, sans vous laisser jamais le temps de rien achever, de rien voir à fond ; vous pouvez au besoin dormir quelques minutes, sûr de trouver au réveil les mêmes fleurs à vos pieds et le même horizon.

Adieu, cher ami, aimez-moi toujours et écrivezmoi, à moins que vous ne préfériez attendre mon retour à Paris : j'y serai dans huit jours.

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