XIII
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
Florence, 8 février 1850.
Je n'ai bien compris, cher ami, la question italienne que depuis que je suis à Florence. Rome est dans une situation trop excentrique; la question romaine est compliquée de particularités trop exceptionnelles pour qu'il soit permis de tirer quelque induction du spectacle de cette ville étrange. Naples, c'est la terreur, on n'y vit pas. Mais Florence, c'est bien l'Italie moderne, et le vrai critérium de la question. La Toscane d'ailleurs offre une physionomie toute particu-
Hère et une activité de vie qui surprend, quand on sort de Rome ou de Naples. La Toscane ne permet qu'une seule pensée, cher ami, c'est Télonnante localisation de la vie qui continue Tltalie. Chez nous, la centralisation est naturelle, et la conséquence natu* relie de la complexité du pays. Ici la vie est partout diffuse, ou du moins groupée autour de cinq ou six centres très distincts. La vieille histoire toscane, Florence, Sienne, Pise, Arezzo, Pistoïa, respire encore ici tout entière. A chaque pas, c'est un souvenir de cette vie si prodigieusement active du xiv* et du XV* siècles, d'où est sortie la civilisation moderne. Quel état social que celui où de petites villes de vingt à cinquante mille âmes, toujours ennemies et en guerre pour le plaisir d'être ennemies, créaient des chefs-d'œuvre que rien n'égale en originalité, avaient chacune leur littérature, leur art, des pléiades de génies! Pise par exemple, une toute petite ville qui fait figure dans Thistoire du monde, qui crée avec le produit de ses métiers à tisser le Dôme, le Baptistère, la Tour penchée, l'église délia Spina, le Campo- Santo, et cela sans modèle, tout cela avec des artistes pisans. Et Florence! une ville de cinquante mille âmes, qui produit plus de grands hommes que toute la France entière à pareille époque : Dante, Giotto, Cellini, Cimabué, Michel-Ange, Brunelleschi, Vespuce, Machiavel, Guicciardini, Boccace, Savonarole, les Médicis, Galilée, Angelico dit de Fiesole, Marsile Ficin, Villani, Brunetto Latini, Orgagna, Pinturic-
chio, Léonard de Vinci, Andréa del Sarto. Et quelle vie, grand Dieu! que celle qui respire dans ce Palais Vieux^ dans ces palais des Strozzi, des Uberli, des Gapponi, etc.. Tout cela dans Tétroit horizon d'une ville, l'artiste n'ayant d*autre idée que de plaire et de faire honneur à ses concitoyens, ne voyant au monde que Florence; le tribun ne songeant pas à un autre auditoire ou à un autre champ d'action que Florence. Je visitais hier le couvent de Savonarole, sesreliqueSy des tisons de son bûcher, sa cellule. J'avais vu, la veille* la salle qu'il fit improviser pour les quinze cents députés de sa constitution démocratique, et lé lieu où s'éleva son bûcher et qui, l'an dernier encore, le 23 mai, se trouva couvert de fleurs. Voilà donc ce moine ardent qui sort de sa cellule. Quel est son but, sa mesure d'action, sa proposition intérieure? Florence, rien que Florence.
De là une énorme exaltation de l'activité individuelle. Que sommes-nous, perdus dans ces trente-cinq millions, que sera notre coup de rame dans cette mer? Je suis frappé de TeiTroyable béolisme de ces villes de trente et quarante mille âmes en province, qui ne renferment pas un homme distingué, souvent pas un homme instruit, pas une œuvre d'art indigène, d'affreux pastiches, des horreurs modernes, sans âme, sans vie, sans empreinte, faites parce qu'il faut faire quelque chose pour mairie ou préfecture. Certes je ne veux pas dire que la condition de la France soit inférieure, que cette grande pièce qu'on
appelle France ne soit une admirable et capitale figure dans rhumanité ; mais je constate un fait. Ici la vie est peut-être aussi active, aussi créatrice, tout en étant locale, municipale. Et ce qui a été est encore. Vous ne sauriez croire, cher ami, à quel point les rivalités de ville à ville sont ardentes ici. D^abord la Toscane a fait et fait toujours joays à part, c*est nue patrie. Et en Toscane, Livourne et Sienne détestent Florence : Pise déteste Livourne. Certes la dernière révolution eut bien pour mobile principal les idées modernes qui s'agitent dans toute l'Europe ; il faut pourtant reconnaître qu'elle doit être en grande partie, sinon uniquement, expliquée par la rivalité de Livourne et de Florence. Ce n'est pas tout : chaque ville est divisée en quartiers, avec leurs bannières» leurs privilèges, leur carroccib^ comme au moyen âge. Ces quartiers font corps à part. Sienne a quarante mille habitants et dix-sept quartiers, dont chacun porte le nom d'un animal : la Licorne, la Louve, etc. Ces quartiers ont leurs armoiries, représentées par l'animal dont ils portent le nom, et nourrissent entre eux des rivalités qui datent des guelfes et des gibelins : l'un de ces quartiers, celui de VOca (l'oie), habité par des teinturiers, par des corroyeurs, gens de petits métiers, est une république à part, qui ne reconnaît aucune autre autorité que la sienne. Tous les habitants de ce quartier se soutiennent si bien qu'il est impossible d'y arrêter qui que ce soit. Quand on veut prendre quelqu'un, il faut l'attirer hors
de son quartier. Ils sont tout à fait ingouvernables et ne reconnaissent d*autre autorité que sainte Catherine de Sienne, née d*un teinturier de ce quartier. Durant toute Tannée, on n*y rêve qu'aux courses du Pallio, qui ont lieu chaque année sur la place del Gampo entre les dix-sept quartiers, et qui sont le grand événement de la vie du pays.
Tout cela est bien ridicule, n'est-ce pas? tout cela est bien peu rationnel. Mais tout cela tient à ce fait de la constitution interne de ce peuple, que naturellement il limite son horizon, et fait étroit le champ de sa vie, pour Ty concentrer plus vive. Cela a eu d'immenses avantages, et, à vrai dire, les civilisations ne naissent que dans ces Etats, sur ces théâtres petits, voisins, distincts, antagonistes (la Grèce, l'Italie de la fin du moyen âge, etc.). L'esprit moderne interdira sans doute à l'Italie les folies qui sont la conséquence naïve de cette disposition d^esprit ; mais il ne changera pas la nature de l'esprit italien. La centralisation serait la mort de Tltalie. Rome, Naples, Florence, chefs- lieux de départements! C'est bon pour Dijon, Bordeaux, etc., qui n'ont jamais vécu. Mais Florence a vécu, Florence n'accepterait jamais ce rôle. Laissez ritalie libre, Florence se séparera. Sienne se séparera, Gènes se séparera, la Sicile se séparera, Venise se séparera..., et pourtant l'idée de l'unité italienne germe de toutes parts. Il faut s'entendre : les théoriciens imbus d'idées françaises et cosmopolites seraient les premières dupes et victimes et les premiers déçus,
si ritalie devenait libre de Téiranger. Mais il est vrai pourtant que l'Italie a un sentiment commun de haine contre Tétranger, et même un vague sentiment de son unité intellectuelle et morale. Cela serait assez fort pour créer une ligue contre Tétranger. Cela serait-il assez fort pour créer un Ëtat compact? Non, mille fois non. Cela serait-il assez fort pour produire une confédération de républiques italiennes? Je ne le crois même pas. Ces villes se redéchireraient à belles dents, et, au bout d'un an, rappelleraient, contre leur rivale, la France ou Tempereur. Cela soit dit seule* ment du présent, sans parler des destins qu'un avenir ultérieur peut réserver à ce pays.
Écrivez toujours à la Minerve. Adieu, bon ami.
E. RENAN
A MONSIEUR RENAN
Hôtel de la Minerve, place de la Minerve^ Rome.
Paris, 8 février 1850.
Cher ami.
Ma lettre était déjà à la poste quand la vôtre est venue me tirer d*inquiétude. Elle m'a fait bien du plaisir et cela doublement, comme vous allez voir. Ma mère m'a demandé de lui lire vos lettres, il y a quelque temps (que cela ne vous gêne en rien, j'en
suis quitte pour passer au besoin quelques lignes). Celle-ci lui a fait grand plaisir, mais ceci n'est rien encore : le soir est venue à la maison une personne dont je crois vous avoir parlé quelquefois : c^est une vieille amie, d*une religion charmante : nous ne rappelons que ma bonne dame. On me pria de relire votre lettre. Si vous saviez comme toutes les nuances des sentiments qu'elle exprime ont été bien saisies et relativement à vos hôtes et relativement à vousmême, cher ami : cela m*a procuré une jouissance aussi vive que celle que vous deviez éprouver en récrivant. Votre type a été parfaitement bien compris : les femmes ont réellement un tact admirable pour ces sortes de choses. Vous voici à présent presque l'enfant de la maison et Ton a ici autant de sympathie pour vous que votre mère en a montré pour moi, d*après ce que vous m'avez dit. Il y a longtemps que je n'ai été aussi heureux. Ce n'est pas là seulement que vous avez conquis votre droit de cité. J'ai prêté à un jeune homme qui dirige le laboratoire \ un petit bossu que vous avez vu sans doute, d'une instruction limitée, mais d'un grand sens, vos historiens critiques de la Vie de Jésus : et là aussi j'ai eu le plaisir de vous voir parfaitement compris, de voir que Ton se rendait bien compte du type que vous voulez réaliser.
Vous parlerai-je de notre vie quotidienne à Paris?
1. Laboratoire de M. Pelouse, rue Daupfaine, où j'étudiais alors.
Tout cela est bien petit, bien mesquin, au moins quant à l'officiel; et puis vous devez, à présent que le monde extérieur vous absorbe moins complètement par sa nouveauté, vous devez pouvoir rentrer un peu, au moins en esprit, dans notre vie française. Les journaux ne manquent sans doute pas à Rome. Nous avons eu une petite émeute, moins que cela, s'il se peut : il y a eu une intention provocatrice, cela est crié par tous les journaux libéraux jusque sur les toits. Mais il y a eu là aussi un symptôme fâcheux : un symptôme semblant justifier ce mot d' « éternels ennemis de l'ordre » qu'on a tant ressassé. Le National s'en tire en mettant le tout sur le dos des agents de police déguisés; mais je ne sais. Bien que Carlier soit l'auteur de ce mot : « Si j'avais été préfet en février, la révolution n'eût pas eu lieu ; j'aurais payé douze cents hommes, le mardi, pour crier partout : vive la République » ; malgré cela, il y a eu certains faits significatifs, — et le Journal des Débats a bien su le remarquer, — qui prouvent de je ne sais quelle perpétuelle disposition à l'émeute et au trouble, de je ne sais quelle rancune des événements de juin 1848 dans une partie de la population. Je n'aurais jamais cru que de pareils sentiments pussent se faire jour au cœur de Paris. Le mouvement libéral est mêlé de bien plus d'éléments impurs qu'on ne le croit communément. Mais les choses sont ainsi faites. Du reste, si je n'ai pas encore vu ces nuances, c'est que je suis bien jeune, c'est qu'après
février ces éléments impurs ont été masqués dans toutes les grandes émotions par des sentiments, par des mobiles tous plus ou moins rationnels et avouables. Le flot en se retirant laisse un rideau de vase sur le rivage.
Nous avons en ce moment la discussion de la loi sur renseignement : mais tout cela est mort, et puis une chose me frappe et je vous Tai déjà dite : toutes les armes que l'on forge ici contre la liberté sont émoussées d'avance par la conviction où Ton est de leur impuissance. C'est pour l'acquit de sa conscience que l'on vote ces lois, c'est pour l'acquit de sa conscience qu*on les combat. Nul n'y croit : il y aura quelques positions brisées, quelques amendes, quelques prisons. Mais pas une idée ne sera arrêtée, pas une bouche ne sera bâillonnée, pas une oreille ne sera bouchée par tout cela. Ainsi de cette loi de renseignement, ainsi de tout. Il semble que l'impuissance ait stérilisé d'avance tous les efforts du gouvernement; il semble que nous touchions à cette ère de liberté illimitée dont jouit l'Amérique. Je ne sais si les signes sont trompeurs, si tout le limon qui dort en ce moment dans les bas-fonds de la société va remonter et tout étouffer pour un temps, après ce moment de calme. Mais c'est là la pente où nous glissons : l'affaissement des dernières années du règne de Louis-Philippe a reparu et bien plus profond, bien plus radical dans les régions officielles. Et Paris tout entier semble y participer en ce moment ; car la
récente agitation, je vous Tai dit, ne partait pas des portions vivantes de la population.
Adieu, cher ami, adieu.
Votre tout dévoué,
MARGELLIN BERTHELOT
A MONSIEUR MARGELLIN BERTHELOT
Pise, 10 février 1850.
Ah ! quelle admirable ville que Pise, mon ami. J'ai passé ma journée au Campo-Santo, au Dôme, au Baptistère, à la Tour penchée! Rien ne m'avait fait une si vive impression, rien ne m'avait fait si bien comprendre la prodigieuse originalité plastique de ce peuple. Ces chefs-d'œuvre admirables sont du xii®, xm'' et XIV* siècles, et il y a là un sentiment aussi délicat de la proportion, de l'harmonie que dans les plus belles œuvres antiques. A vrai dire, l'Italie n'a jamais perdu le sentiment de la vraie proportion du corps humain, dont la notion exerce une influence si immédiate sur tous les arts plastiques. L'art gothique n*avait pas cette mesure intérieure, ce compas naturel que possède si divinement la Grèce. L'Italie ne Ta jamais perdue. Les peintures et les sculptures des xu* et xm° siècles à Sienne, à Florence, à Pise, sont d'ausst bon goût (bien que moins parfaites d'exécution) que les plus belles œuvres de l'antiquité. L'excentricité artistique, le romantique ne seront jamais le fait de
l'Italie. Ce beau pays respire naturellement le respect de la forme, la mesure, le fîni. Le Gampo-Santo est inappréciable. Songez toute la vie idéale des xm* et XIV* siècles tracée sur ces murs par la main du Giotto, d'Orcagna, de Gozzoli. Toute la vie du moyen âge est là. Le système'du monde, le tableau de la vie actuelle, ses peines, ses plaisirs, la vie future, le paradis, Tenfer (toujours représentés selon la topographie du Dante), le jugement, Thistoire telle qu'on la concevait alors, tout le sérieux, tout le burlesque, toute la vie enfin. Et puis que cela avait une couleur originale : une petite république, un état qui a là, à côté de lui, sa ville des morts : tout le vieux peuple pisan est là; tous, entendez bien. On se disait, en voyant ces belles galeries de la mort : là j*irai un jour, et cela passé en habitude, sans emphase. Cette grande centralisation d*un état en un monument funéraire d'un admirable caractère, m'apparait sous des traits très vifs que je vous transmets bien mal. Ah I que ne l'avez-vous vu avec moi !
Daremberg mettra cette lettre à la poste à Paris. Demain nous nous séparons à Livourne. Je retourne à Rome par les Maremmes. Excusez ma brièveté, cher ami, il est bien tard. Désormais, je vous écrirai plus -souvent; je serai seul et plus libre de mes moments. Âimez-moi toujours; il y a bien longtemps que je n'ai reçu de lettres de vous. Lacauchie me les aura sans doute gardées à Rome. Je vais les y trouver.
Adieu, ne doutez jamais de ma vive amitié.
£. RENAN
A MONSIEUR MARGELLIN BERTHELOT
22, Rue des Écrivains, Paris.
Rome, 17 février 1850.
Me voilà à Rome pour la troisième fois, cher ami, et toujours de plus en plus content d'y être. Cette ville est comme les grands poèmes, elle fait à chaque lecture de nouvelles impressions, et apparaît par des faces nouvelles. Ce que vous me dites de votre état m'attriste beaucoup, cher ami : que je regrette d'avoir été forcé d'être irrégulier dans ma correspondance. Maintenant que je suis seul ici et à poste fixe, je serai plus exact; ce n'est pas à vous, c'est à moi que je le promets. Je pense que les peines intérieures dont vous parlez tiennent surtout à Tobjet spécial de vos études, qui n'est pas précisément ce qu'il vous faut. Vous savez que toujours j*ai regretté de ne pas vous voir prendre comme étude officielle les sciences morales, philosophiques, ou littéraires comme on dit; c'est à elles que vous demandez votre aliment intérieur. J'imagine que cette scission entre votre vie spirituelle intérieure et officielle dérange souvent votre système de vie et vous produit de ces dégoûts. Peutêtre aussi vous condamnez-vous à une trop grande abstinence de la jouissance esthétique. Cette jouis-
sance est aussi individuelle; elle est même égoïste, ce que je ne pensais pas autrefois ; mais elle est noble, elle élève. Vous savez admirer le beau, mais vous ne le cherchez pas assez. Ici on le trouve à chaque pas; mais dans notre pays raisonnable et si peu doué pour Tart, le beau n'est pas dans les rues. Dans les rues vous ne trouvez que le commun, le laid, le vulgaire. Si vous étiez chrétien, la partie esthétique du christianisme, vivement saisie, suffirait amplement pour satisfaire ce besoin. Car, au fond, la religion n'est que cela, la part de Tidéal dans la vie humaine, une façon moins épurée, mais plus originale et plus populaire d'adorer. Je voudrais donc que, puisque vous n'allez plus à la messe, ni aux vêpres (il ne serait pas mal pourtant d'y aller quelquefois comme je le fais ici), vous alliez aux musées, au théâtre, vous lussiez les belles choses, non pas seulement les grandes choses philosophiques qui font votre aliment, mais les choses qui ne sont que purement et simplement belles sans arrièrepensée. La poésie et Tart antique réalisent merveilleusement cela. Notre poésie et notre art ne sont que des prétextes à discourir de philosophie. Voyez G. Sand, Rousseau, etc.. L'Italie, sous ce rapport, est encore tout à fait au point de vue ancien, le beau pour le beau, la reproduction pure et simple, non tourmentée, du beau. Vous ne sauriez croire quelle étonnante placidité respire dans toute la physionomie de ce pays. Hier dimanche, je compris cela à mer-
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veille. Il faisait un temps admirable, un soleil d'or, un ciel bleu pâle, très pâle, presque blanc, comme nous n'en avons jamais en nos climats. Toute la population était aux champs, c'est-à-dire dans la partie déserte de Rome, au Forum, au Cotisée, au Mont- Palatin. Il y avait en même temps dans ce quartier un saint qu'on allait visiter ce jour-là. Vous ne sauriez croire quel fonds de bien-être il y avait dans tout l'aspect de ce peuple. Bien-être, entendons-nous : tous avaient l'air gueux, en guenilles, souffreteux; mais n'importe, il y a dans le peuple italien quelque chose qu'on ne peut imaginer ailleurs : c'est le plaisir intime de savourer la vie pour la vie, sans aucune jouissance accessoire. Le grand plaisir de Tltalien, c*est de vivre. Aussi, dès qu'il le pourra, il ira se coucher là-bas au soleil, aux pieds d'une ruine. Tout le temps qu'on enlève à cette espèce de savouration de la vie, lui est pénible; pourvu qu'il ne travaille pas et qu'il n'ait pas trop faim, il est heureux. jVoilà le grand fonds de bien qu'on n'enlèvera jamais à ce peuple, et qui le rend en un sens plus heureux que le nôtre, malgré son humiliation. Il n'est pas tourmenté, il est assuré de ce qui lui suffit pour être heureux : le ciel, l'air, le doux climat; sûr, d'ailleurs , aussi de ne pas mourir de faim, car, de manière ou d'autre, et en vérité je ne sais trop comment, cela n'arrive jamais en ce pays. Avec cela, ce gueux-là ne se dérange pour personne. Voilà le secret de cet incroyable laisser-aller, qui frappe si fort les étran-
gerSy et qui est la démocratie de ce pays-ci. Le seul droit réclamé par ce peuple, c'est le droit à sa place au soleil; ce droit-là il en jouit, et ne le cédera pas. Voilà pourquoi la religion italienne est si superficielle, si gracieuse en ses formes. C'est un plaisir comme un autre, ou du moins une occasion de plaisir. Car toute la vie est ici enchaînée, comme chez nous avant la Révolution, au cercle religieux. La Station règle la promenade de chaque dimanche ; hier on allait au Mont-Cœlius, parce que la station était à Saint- Jean-Saint-Paul; dimanche on ira au Quirinal, parce que la station est à la Certosa. Toucher à leur religion, ce serait toucher à leur plaisir. Ce que je suis heureux, disait Gœthe, à Rome, de vivre au milieu d'un peuple purement sensuel ! C'est peu exact» c'est à Naples que le peuple est purement sensuel; ici, il faudrait dire : purement esthétique. Car c'est par Tart et la religion, non par la jouissance matérielle, qu'il se satisfait. Voilà le monde où vous auriez bonheur à vivre. Vous êtes trop moderne, trop Français. Vous auriez besoin de vous infléchir vers l'art; besoin de l'Italie, car l'Italie comparée au reste de l'Europe, c'est l'ancien comparé au moderne. Vous aimez Proudhon, je ne vous bl&me pas. Mais quel spectacle pourtant qu'un homme qui ne vit que de la tète, qui s'enferme, se rend fou à force de dialectique, et qui se jette dans la mêlée, frappant à tort et à travers à coups de logique. Les Italiens seraient pris à cette vue d'un fou rire, et diraient
comme ce brave homme, avec qui je traversais la Maremme et qui me parlait beaucoup du socialisme : C he pazzia! Che pazzial qneWe folie! quelle folie! Je pense aussi que le jour où vous vous éprendrez d'une femme, cela enlèvera beaucoup à cette àcreté proudhonienne, à cette absolue logique de votre esprit qui se dévore. Je vais cette après-midi faire une promenade sur la voie Apienne, au tombeau de Cecilia Metella, à votre intention. Écrivez-moi toujours par Lacauchie.
Votre ami de cœur.
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTUELOT
Rome, l*' mars 1850.
Il faut pourtant que je vous parle de notre entrevue avec Pie IX. Toujours mille incidents m*en ont empêché, et pourtant c'est un des épisodes les plus intéressants de notre voyage. Daremberg, qui est maintenant un catholique de notre nuance, et notre troisième compagnon, protestant, y tenaient, et puis nous n'étions pas fâchés de traiter directement avec lui certaines affaires relatives à nos recherches. Nous avons donc vu à Portici ce petit homme, qui tient le monde dans Tembarras, qui a pu être et sera peutêtre la cause occasionnelle de la grande révolution.
La vue et la conversation de Pie IX (nous avons causé vingt minutes environ) conBrment tout à fait Topinion qu*on s'était faite de lui dans les premiers mois de son pontificat. La seule réflexion qu*on puisse faire tout d'abord, en sortant de son audience» est celle-ci : c^est un bon hommes dans toutes les nuances et dans tout le sens de ce mot. Ses portraits, où on lui donne je ne sais quel air de dignité et de profondeur, ne rendent pas du tout son eifet général. Pie IX est Italien à un point que vous ne sauriez croire ; il parle beaucoup et passe à chaque instant de lui-même à des sujets divers; il entre-mèle habituellement sa parole, comme font les Italiens, d'un petit sourire très caractéristique, que nous appellerions niais en France, décelant en eifet peu de profondeur et d'élévation, mais une manière facile et bienveillante de prendre les choses. Il y avait des moments où, sa physionomie s'animant, il résultait de tout cela un ensemble de naïveté, de laisser-aller, de bonhomie et de simplicité des plus caractéristiques que j'aie jamais vus. Il est impossible de voir un type plus parfait du Romain qui n'est jamais sorti ni par ses éludes, ni par ses relations, en dehors du cercle de la vie romaine. En France, un tel homme s'appellerait faible, borné, commun : cette espèce de bonhomie provinciale sauve le tout, et fait qu'en le quittant on est content et dans une assiette d'esprit douce et bienveillante. Il s'aperçut, je crois, du premier coup qu'il n*avait pas affaire à des croyants de premier ordre.
et se tint avec nous dans les termes les plus profanes. Abordant Daremberg par le sujet de ses recherches, il se mit à disserter, avec une précision qui nous renversait, des instruments de chirurgie des anciens, et spécialement des syringa, trouvées à Pompeî, et identiques à celles qui ont été le plus récemment inventées. Je vous avoue ma naïveté : je croyais qu^il fallait traduire syringa par le mot qui lui ressemble le plus en français, et il me semblait d'un fort curieux spectacle de voir un philosophe, un protestant, un catholique hérétique venir disserter avec le successeur de Grégoire VII et dlnnocent sur la seringue des anciens. Cela me paraissait du meilleur comique. Je m'aperçus bientôt que syringa signifie sondcy et que la spécialité du Saint-Père sur ce point tient à la maladie dont il est menacé. Mais voici qui vous peindra bien Thomme et Tltalien, je veux dire le Romain de nos jours. A ce propos, il se met à discourir sur le lieu comn^un le plus cher aux Italiens, le parallèle de la civilisation ancienne et de la civilisation moderne, parallèle qui leur est rappelé à chaque pas par les monuments qui couvrent leur sol. Voici rinnocente théorie qu'il nous exposa là-dessus, avec un aplomb et une vaine aisance tout à fait originale : La civilisation moderne, dit-il, me semble surtout supérieure à l'ancienne par la communication des diverses parties de l'humanité (je ne suis pas sûr s'il dit ce mot) qui, dans l'antiquité, étaient isolées. Or, cela, elle Ta réalisé par deux découvertes qui résu-
ment toute la civilisatioii moderne^ rimprimerie et la vapeur : rimprimerie pour la communication des esprits, la vapeur pour la communication des corps et des marchandises (sic). Vous no sauriez croire, mon ami, combien cela, dit avec cet air demi-enjoué, sans portée, sans sérieux, me représentait vivement tout ce que j'avais déjà observé de Textrème superficie, de la banalité facile où se tient toujours l'esprit italien (de nos jours) quand il veut s'essayer à penser. Je voudrais que vous vissiez les thèses qui dans ce pays défraient la conversation et les publicistes. Ce qui frappe, ce n'est pas la manière libérale ou illibérale dont elles sont résolues, c'est la petitesse du cadre, la mesquinerie des catégories intellectuelles : « Il ne faut pas faire servir la religion & la politique. — La souveraineté du pape — le meilleur gouvernement. » Voilà les questions de vieille scolastique sur lesquelles les Italiens un peu diserts vous discourront durant des heures, avec une naïveté d'école parfois amusante.* Ils prennent ces questions au sérieux, comme des élèves de rhétorique ou de philosophie, qui ont une thèse à faire là-dessus. En général, le développement intellectuel des contemporains de ce pays (je parle de la Toscane du nord) est presque nul, et le grand sentiment esthétique ne se trouve même plus que dans les instincts du peuple. Il est difficile de se figurer à quel point ce peuple est artiste et comprend les arts. Allez un peu à nos expositions voir la figure que font nos badauds devant les tableaux. Ils
n'y comprennent rien; c'est une autre langue pour eux. Eh bien! les pauvres gens ici sont connaisseurs; ils aiment ces monuments, ils sont leurs. Je vous dirai là-dessus des traits bien curieux. Supposez un paysan, un ouvrier même passant devant les Tuileries; il restera indifférent : ce n'est pas lui qui Ta fait, ce n'est pas son affaire. Ici il n'en est pas de même. Pise et Florence se sont fait la guerre pour ce fameux tableau de Gimabue, qui fut un événement dans son siècle. Le peuple ici dit très souvent : bello ou bellissimo : le mot beau sortira rarement chez nous d'une bouche populaire.
Adieu, bon ami.
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
22, Rue des Écrivains^ Paris.
Rome, 10 mars 1850.
Qu'il y a longtemps que je n'ai reçu de lettre de vous, excellent ami! Seriez-vous indisposé? J'aime à croire que Tépoque de Pâques vous aura amené quelque examen, qui aura été la cause de ce délai plus long que de coutume. Je quitterai Rome dans dix jours environ. Je suis décidé à gagner Venise par la Légation, en m'arrêtant à Ravenne, Bologne et Fer-
rare. Je serai à Paris probablement vers la fin de mai. La privation complète d'entretien sympathique com« mence, je vous assure, à m'ôtre bien pénible. Le pape rentre vendredi, 12, à quatre heures de l'aprës* midi. On invite de toutes parts la population à Tenthousiasme, mais cela n*a qu'un médiocre effet. On ne croira jamais à quel point Tancien régime est détesté et impossible en ce pays. Une forte partie du clergé est dans les idées avancées et c'est là peut-être qu'on trouve le plus de patriotisme italien. La noblesse et la bourgeoisie sont naturellement pour la sécularisation; quant au peuple, il dort, excepté à Rome. Vous ne sauriez croire à quel point on trouve ici, dans la classe inférieure, le primitif, Finculte brut et naïf de la nature humaine. Sous un climat si fécondant, cet inculte a sa beauté et son idéalité. Cela fait un peuple très puissant pour la religion et le sentiment de la beauté, un peuple tout antique, se créant des costumes avec une grâce inimitable, improvisant une décoration de village avec un goût admirablement pur, sachant distinguer mieux que moi et vous un tableau, une statue, une église de style défectueux; mais un peuple absolument étranger à toute idée politique et patriotique. Parler d'indépendance de ritalie à ces malheureux! Mais ils ne savent pas ce que c'est qu'indépendance et Italie! On m'a beaucoup appris sur Mazzini : c'est un homme bien curieux, un Italien pur sang, un Florentin du XI v' siècle, mais terroriste et sicaire à un point que
VOUS n'imaginez pas. II n'y a pas, du reste, de pays au monde où la Terreur soit plus facile qu*ia\ car ils sont poltrons au delà de toute expression. La majorité sera toujours peu de chose en ce pays, car elle n'y représente pas une force réelle, mais seulement un chiffre. Aussi, s'il est une énigme dans le monde, c'est bien certainement Tavenir de ce pays.
Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez. Vos lettres me font un vif plaisir; mon temps se passe à savourer Tune et à attendre l'autre. Adressez votre prochaine, poste restante à Bologne, et la suivante à Padoue. Peut-être pourtant aurais-je eu le temps de recevoir la réponse à celle-ci à Rome. En attendant le moment de notre réunion, croyez à ma vive amitié.
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
22, Rue des Écrivains, Paris,
Rome, 15 mars 1850.
Je viens de passer une bien agréable soirée et qui m'a beaucoup appris. Un M. Spada, homme fort intelligent et purement critique, a eu l'idée de recueillir, jour par jour, tous les incidents et actes officiels de la révolution romaine, c'est-à-dire des quatre der-
nières années. Je viens de feuilleter, sous son commentaire, ce précieux recueil, et d'arriver, je crois, à saisir la vraie physionomie de cette singulière période. Plus que jamais, je vous l'avoue, je suis porté à m'abstenir d'appréciations théoriques et à me borner à saisir Toriginalité des caractères et des faits. Le trait principal et le plus difficile à saisir pour nous, dans la manière dont s'est opéré ce curieux mouvement, c'est ce qu'il a eu de local, de municipal, d'individu à individu. D'abord, il faut bien se figurer que Rome est une très petite ville. Sur ses cent cinquante mille habitants, il y a deux bons tiers qui ne s'occupent qu'à respirer l'air et à se chauffer au soleil, qui ne tiennent pas à ce qu'on s'occupe d'eux, et dont, en effet, on ne tient pas plus compte que s'ils n'existaient pas. Puis il y a le clergé, les religieux, qui, dans une certaine limite, ne comptent pas davantage; en sorte que tout bien compté, un mouvement de cette nature s'opère entre cinq à six mille personnes, composant la bourgeoisie du pays, se connaissant tous à merveille, s'appelant par leur nom, étant en relations continuelles d'affaires, ayant vécu ensemble depuis leur enfance. Rome, à cet égard, représente parfaitement une préfecture de vingt à trente mille âmes. En outre, il y a un trait capital des villes italiennes, dont il faut soigneusement tenir compte, trait qu'elles ont de commun avec les villes anciennes. Quand on visite une ville ancienne, Pompeï, par exemple, on reconnaît que les anciens
ne pouvaient vivre chez eux (les maisons sont petites à un point inimaginable), ni dans les rues (elles sont plus étroites que les étroites de Paris, il n*y pouvait jamais passer qu'un char de front) : ils vivaient au forum. Dès qu*on n'avait rien à faire, on allait sur ce large espace, rendez-vous des hommes libres. Là, il y avait des portiques, des sièges, la basilique (la bourse et le tribunal), les temples; toute la vie publique était là. Eh bien! il en est encore exactement de même en Italie. Dans les villes moyennes ou petites, il y a una piazza^ qui représente exactement le forum des anciens, entourée d'une loggia, portique construit exactement sur les règles que ^onne Vitruve. Là est le palais communal; édifice toujours remarquable, où il y a un musée de peintures locales, des archives, le bureau de poste, toujours orné en ce pays, la grande fontaine avec architecture. Cette piazza n'a pas de nom, c'est la piazza ou le campo. On dit : aller in piazza^ comme autrefois on disait : aller au forum. Dans les grandes villes, comme Rome, Naples, Florence, au lieu d'une place il y a un CorsOy longue rue plus large que les autres, qui traverse la ville, où se trouvent tous les magasins un peu propres, toutes les choses rares ou uniques. A Naples, il y a la rue de Tolède, qui est une ville dans une ville. On dit : Je demeure en Toledo, je vais en Toledo. A Rome, il y a le Corso; à Florence, il y a une large artère qui réunit les places du Palais-Vieux et du Dôme. C'est dans cette large et longue rue que se
ENTRE MM. RENAN ET BERTUELOT. iOl
concentre toute la vie, comme à la Porte en Orient. Quand on n'a rien à faire, on va s'y asseoir; le dimanche, on Tarpenle durant des heures. Dès qu'il y a une nouvelle, on y accourt; dès qu'on veut faire une manifestation, on la couvre de tentures, d'illuminations, d'inscriptions. Tout se passe là. Vous ne sauriez croire, mon ami, combien cela donne une physionomie à part aux affaires et surtout aux révolutions de ce pays. C'est bien le mode de la cité antique, oii tout se passait en un lieu donné, entre un petit nombre d'hommes qui se connaissaient. Rien de large, rien d'universel, peu de considération des principes, influence décisive et continuelle de V incident. L'incident a gouverné Rome durant trois années; toute cette histoire n'est qu'une série d'incidents. Un tel organise une manifestation, un tel essaye de la détourner au profit de son but particulier; un autre essaie de l'arrêter; un troisième fait distribuer dans le Corso des billets imprimés (forme qui fut continuellement employée et qui peint à merveille cette façon d'agir d'individu à individu), pour prévenir d'une conspiration ; un cinquième va faire peur au pape et le supplier de se montrer; puis Ciceruacchio vient à la traverse. Nous trouvons les histoires anciennes superficielles et presque puériles, en ce qu'elles ne présentent jamais que le jeu de quelques individus qui occupent seuls les premiers plans; si bien que l'histoire semble n'être qu'une partie d'échecs entre un petit nombre de joueurs
i08 CORRESPONDANCE
(maxime de Machiavel); mais c^cst que c*était cela en effet. C'est encore cela en ce pays. Sans doute ces hommes se posaient bien sur le terrain des principes ; mais leur mode d'action était tout italien, tout antique. J'ai été amené à trouver plus forte qu'elle ne me semblait d'abord cette bourgeoisie révolutionnaire, d'où peut venir uniquement le salut politique de ce pays. Plusieurs praticiens riches et influents, les Gorsini, les Gampelli, etc., font cause commune avec elle et puis Tantipathie qui chez nous existe entre la bourgeoisie et le peuple, n'existe pas encore ici, au moins du côté de la bourgeoisie. Le représentant de cette bourgeoisie, Mazzini, est, comme vous savez, le plus pur démocrate socialiste. Comme ils sont sur la pente révolutionnaire, ils n'y regardent pas de si près, et donnent la main à toute tendance révolutionnaire. Puis viendra la distinction. Quant au retour un peu durable de l'ancien ordre de choses, il est absolument impossible. Ne croyez rien de tout ce qu'on dit du retour du pape que quand vous saurez de source officielle qu'il est au Vatican. Et encore, attendez que la nouvelle soit confirmée.
Je ne lis plus les journaux de France, ils me troublent. Ainsi donnez-moi les nouvelles les plus élémentaires. Croyez surtout à ma bien vive et bien sincère amitié.
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
Rome, 31 mars.
Je crois que je vais entreprendre le voyage de Lombardie et Yénétie, mon cher ami. Je viens de recevoir avis d*un supplément de cinq cents francs qui m'est accordé du Ministère, avec espérance d'une indemnité, si cela ne suffisait pas. Qui sait si plus tard Toccasion se représentera? Comment, par le temps qui court, remettre quelque chose à Tavenir? Et comment mettre au hasard un avantage comme celui de voir Venise? Je comprends bien maintenant, je crois, les trois parties centrales et méridionales de ritalie : je verrai le Piémont. Combien il me serait pénible d'avoir omis une physionomie aussi originale que celle de Venise et de la Lombardie? Et pais j'ai là le siège de ma philosophie averroïstique, dont je veux faire l'histoire et sur laquelle mes idées se sont fort étendues en Italie. Ce sera l'histoire de l'incrédulité au moyen Âge. Or, les deux centres de rincrédulité, aux xiv*" et xv"" siècles, ont été Florence et Venise. Le caractère indévot et profane de Florence frappe au premier coup d'œil. Dans ce nouvel itinéraire, je repasserai par Florence, en prenant la route de Perugia, de l'Ombrie et d'Arezzo. Puis je gagnerai Venise par Bologne et Ferrare. De Venise à Padoue,
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autre centre importaot, où je ferai quelques jours d'étude. Puis Vérone, Milan; puis Turin et la France. Il y a beaucoup de chemins de fer en Lombardie et les voyages y sont faciles. Écrivez-moi encore une ou deux fois à Rome, puis je vous dirai où adresser.
On dit que le pape revient définitivement le i2 ou le 15. Vous savez ce qu'il faut penser de ce retour définitif, tant de fois définitivement annoncé. Croyezle quand vous aurez la nouvelle officielle qu'il est installé au Vatican, et encore attendez pour le croire que la nouvelle soit confirmée. Ce que vous me dites de la désorganisation de renseignement me fait peine; quelque critiquable que fût notre système, il valait mieux que le béotisme qui va s'étendre et ouvrir un si vaste champ à la superstition et à la crédulité. Je ne redoute pas renseignement clérical ; il est plutôt propre à former une génération libérale, par réaction, et en attirant l'attention sur des choses auxquelles l'enseignement universitaire tout profane ne faisait pas penser. Mais ce que je redoute, c'est la sottise qui va devenir si épaisse, dès qu'il n'y aura plus de mobile d'intérêt pour faire ses études. Â cela près, tout cela ne fait que nous donner la partie plus belle, à nous qui devons triompher tôt ou tard, car l'esprit moderne ne meurt pas.
Tout à vous.
E. RENAN
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A MONSIEUR MARGELLIN BERTHELOT
Rome, 14 avril 1850.
Hais pourquoi donc ne m'écrivez-vous plus, excellent ami, seriez-vous malade? Gela m'inquiète réellement et chaque courrier qui passe ajoute à mes craintes. Si je devais quitter Rome sans avoir reçu encore une lettre de vous, ce serait pour moi une peine très vive-
Jamais je ne vous ai tant regretté, mon ami, qu'en face de Tétrange scène dont nous avons été témoins avant-hier; ici je n'ai jamais vu de spectacle plus étrange, plus original, plus plein d*enseignement sur les choses de l'humanité en général et de ce pays en particulier. Je m'attendais à une réception froide, à quelques démonstrations officiellement arrangées et payées comme cela a lieu pour le carnaval. Jugez de ma surprise, quand, debout sur les marches de Saint- Jean-de-Latran, je me trouve au moment de l'entrée du pape au milieu d'une vraie foule d'énergumènes, poussant des cris, je dis mal, des hurlements de Viva Pio IX 1 se prosternant par terre, en criant Benedizione! en proie atout ce que l'enthousiasme sauvage a de plus violent! Mais ce fut bien pire encore dans les pauvres et étroites rues que le cortège dut traverser. Je le suivais de distance en distance, afin
d'observer les physionomies diverses. Ici l'aspect était vraiment effrayant. Des hommes du peuple k Tair égaré se précipitaient sous les chevaux, dans les roues, en tendant leurs bras nus, et criant : Cornmandez-nous, Saint-Père ^ commandez-nous! Je n'ai connu qu'à ce moment les scènes de Naples, et les grands massacres populaires et épidémiques du moyen âge. Un mot, un signe mal interprété, et cette foule se ruait au meurtre, à l'incendie comme à une oeuvre sainte. Les femmes surtout faisaient frémir, de vraies bacchantes, en haillons, vociférant : Vtva la Madonna! Viva Pio IX l les yeux leur sortaient de la têlc, de vraies bêtes féroces.
L'étrange décomposition de la figure humaine dans ces moments de fanatism^e (car cela s^appelle ainsi en termes techniques) est une chose hideuse : vous savez ces caricatures que les anciens et après eux les modernes ont faites du type humain pour certaines ornementations en relief : c'est cela. Les officiers qui suivaient le pape en ont été glacés d'effroi, un d*eux me le racontait avec une grande naïveté. Je ne dis pas un sifflet, mais le signe le plus équivoque d'irrévérence aurait suffi pour faire éventrer un homme. Les républicains qui connaissent mieux que nous ce peuple, le savaient, et se sont complètement éclipsés ce jour-là. A la place Saint-Pierre les papistes honnêtes et modérés s'étaient donné rendez-vous et la démonstration a été moins sauvage ; comme tous les étrangers s'y étaient portés, ce sera probablement le
seul moment qui sera décrit et apprécié dans les journaux. Quel peuple^ mon ami! je n*avais jamais si vivement compris l'entraînement aveugle et absolument matériel des masses.
Car enfin si, dans un mois, Pie IX renversé par une révolution (hypothèse heureusement impossible), était condamné à mourir sur Téchafaud, ces gens-là le regarderaient passer et Tinsulteraient. Et mille liommes armés et en costume rouge les terroriseraient. Le soir la scène n*a pas été moins pittoresque. Dans toutes les choses humaines il n'y a qu'une nuance imperceptible, qui sépare le laid du beau, l'odieux du sublime.
Le même instinct a inspiré d'un côté Lamartine, de l'autre de Sade; le même a inspiré d'un côté Jésus et l'Évangile, de l'autre l'inquisition, des massacres, des turpitudes. Ce peuple que j'avais vu hideux dans la manifestation de son enthousiasme, je l'ai retrouvé gracieux, plein de verve, de chaleur, de puissance plastique dans ses fêtes. Je ne suis bien entendu attentif à ces niaiseries extérieures, illuminations a giorno, etc., qu'en tant qu'elles dénotent le moral. Ce peuple a le talent de Tornementation à un point incroyable, il y déploie une variété de moyens, une grâce d'invention, qu'on ne peut imaginer, et toujours et en tout, une pureté, une simplicité de goût admirable. De la pureté de goût dans le peuple! chez nous goût paysan est synonyme de mauvais goût.
Évidemment ce peuple n'a cherché en tout cela
il4 CORRESPONDANCE
qu'une occasion de mettre au vent ses tapisseries, de draper sa maison et ses fenêtres, d'allumer ses lampions. C'est surtout dans ce pays que les lampions brûlent pour tout le monde.
Car il faut bien se le rappeler, cela m'a été formellement dit par des réactionnaires : les fêtes de Mazzini étaient plus belles encore. Les fêles sont un des besoins do ce peuple (lisez l'histoire de Florence et leurs institutions si curieuses à cet égard). Ils font une étude à qui surpassera son voisin en inventions ingénieuses et ont chez eux un magasin d'appareils pour ces occasions. Les beaux uniformes, les grands cortèges, etc., toutes ces choses pour lesquelles notre rationalité bourgeoise ne se détournerait pas de quatre pas, les transportent. Pie IX aurait fait son entrée sans tambour ni trompettes, on serait maintenant très froid pour lui. Mais comment ne pas adorer un homme qui vous fait voir de si belles choses? J'avais à côté de moi à Latran des Romains et Romaines qui tombaient en pâmoison à cette vue et s'écriaient : Non si puo descrivere! Quoi qu'il en soit, Mazzini n'a rien à faire pour le quart d'heure : mais qu'il revienne un jour avec de beaux uniformes rouges, qu'il leur donne huit jours de fête et il sera le roi du moment. Une des causes qui firent dans les premiers temps l'antipathie du peuple pour les Français, fut leur manière timide et modérée, leur façon simple et sans fantaisie ; cela est toujours pris ici pour de la faiblesse et de l'imbécillité.
/ Francesi sono troppo buoniy était un mot qui s'entendait dans toutes les bouches. La couleur sombre de Tuniforme des tirailleurs de Vincennes, leur fagon sans appareil à dessein, contribuèrent aussi à nous faire envisager comme des pauvres sires. Voilà ce peuple, mon ami : c'est triste, mais c'est curieux. Pendant ce temps, on dit que le nôtre n'est pas si bénin pour son président. Mais attention ! s'il avait autour de lui l'escorte et le prestige de l'autre Napoléon, cela serait peut-être comme à Rome.
Adieu et aimez-moi, je vous écrirai encore avant de partir.
E. RENAN
A MONSIEUR MARCËLLIN BERTHELOT
2â, Rue des Écrivains, Paris.
Rome, 21 avril 1850.
Mon Dieu! qu'avez-vous donc? Encore pas de lettres de vous! Je pars demain pour Perugia, et d^ici à longtemps je no pourrai savoir de vos nouvelles. Que tout cela m*inquiètel Écrivez-moi vos prochaines, poste restante à Venise. Rome ne me plaît plus tant depuis que le pape y est. Cette ruine sur une ruine avait bon air; mais cette petite vie mesquine, ce commérage de la prélature romaine, ces niaiseries
vivantes gâtent reffet : en somme j'aurai vu Rome dans un précieux moment, triste, délaissée, morne, sans vie aucune. Pour l'effet artistique, il n'est pas à désirer que Rome entre dans le courant de la vie moderne. Elle n'y sera jamais capitale ; elle n'y sera qu'un petit centre, comme Turin, Florence : ce qui serait d'une grande inconvenance esthétique. Une assemblée délibérant au Capitole des petits intérêts de municipalisme italien sera toujours ridicule.
La Rome papale avait un air de sépulcre, qui faisait un bon effet de pittoresque. Mais si la vie papale y devenait trop active, le dommage serait bien plus grave et la physionomie plus altérée. Adieu, je pars demain à six heures. 11 est une heure du matin, et je n*ai pas encore commencé mes malles. Écrivez-moi au nom du ciel.
Votre tout ami,
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
Bologne, 11 mai 1850.
Me voilà déjà bien avancé dans mon long voyage, cher ami; la partie la plus difficile et la seule dangereuse est déjà faite. Depuis plus de dix-huit jours je ne cesse de courir les grands chemins, faisant huit ou dix lieues par jour à la manière de ce pays; manière
ENTRE MH. RENAN ET BEHTHELOT. 417
la plus agréable du monde dans un pays où on aime s'attarder à chaque pas. On ne connaît pas réellement ritalie, si on n'a parcouru cette ligne si intéressante de Rome à Ancône et aux Légations. Cette fois encore, je vous répéterai ce que je vous ai dit mille fois. Les pays que je viens de parcourir ne ressemblent en rien à ceux dont je vous ai déjà parlé, et je n'exagérerai rien en vous disant qu'en moins de huit ou dix jours j'ai vu passer devant moi trois physionomies, aussi distinctes au moins que le seraient par exemple la France, l'Angleterre et l'Allemagne ; ou que l'étaient dans le monde grec Athènes, Sparte et la Béotie. S'il est un contraste frappant au monde, c'est celui de l'Ombrie avec les Marches; et les Marches de leur côté diffèrent très profondément de la Romagne. L'Ombrie est trop négligée dans les voyages et dans l'histoire. Ce pays a son individualité, un peu rapprochée, il est vrai, de l'individualité toscane (surtout de Sienne, qui fait figure à part dans le mouvement toscan), mais très distinct néanmoins. Spolète, Foligno, Spello et surtout Pérouse et Assise sont les points caractéristiques de ce développement. L'Ombrie est plus esthétique encore que la Toscane : Florence et Pise me paraissent presque une Béotie, depuis que j'ai vu Pérouse et Assise. Tout ce qui m'avait frappé du génie artistique de l'Italie ne me parait plus qu'enfantillage. 11 faut se rappeler que la grande école de l'Italie, celle que l'on appelle à tort l'école romaine, est née et a compté deux générations
à Pérouse, et qu'elle doit bien réellement s'appeler école pérugine. Raphaël lui-même est tout pérugin et on ne peut bien le comprendre qu'à Pérouse. Le malheur de l'Ombrie est d'avoir été dépouillée de ses fruits, d'abord par les papes et les cardinaux, qui attirèrent à Rome ses artistes d*abord, puis ses principaux chefs-d'œuvre ; puis surtout par les Français, qui à la suite du traité de Tolentino firent main basse sur tous les tableaux du pays et n'y laissèrent que le menu fretin. Depuis, tout cela a été rendu, mais on les a gardés à Rome. Singulière manière de suppléer à son impuissance plastique que de charger ainsi sur ses fourgons les chefs-d'œuvre des vaincus! Assise, mon ami, est un lieu incomparable, et j'ai été récompensé des peines vraiment méritoires quMl m'a fallu me donner pour le visiter. Figurez-vous cette grande légende populaire du moyen ftge tout entière dans deux églises superposées par Giotlo et Cimabuë ! La ville est plus ancienne encore que ses monuments. Elle est toute du moyen âge; des rues entières absolument abandonnées sont restées pierre pour pierre ce qu*elles étaient au xiv* siècle. Six ou sept églises, presque aussi curieuses que Saint-François, font de cette ville un point unique au monde. La profusion de Tart y dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Le dehors, le dedans, les portes, les fenêtres, es poutres, les cheminées, tout est peint ou sculpté. La peinture des rues, fréquente dans toute ritalie, est le trait caraclérisque de l'Ombrie. La
teinte mystique et peu rationaliste de Tesprit ombrien (en quoi est son infériorité à Tégard de la Toscane, si intellectuelle) est surtout sensible en ce lieu, plein encore du second Christ du moyen âge.
Nous causerons de tout cela ; Tétat actuel du pays ne rappelle que trop le moyen âge. On s'y vole et on s'y assassine en plein jour, et cela paraît la chose du monde la plus simple. Nous avons rencontré des bandes de dix et douze brigands, heureusement entre les mains des Tedeschi; ces malheureux, pris à quelques lieues de là, regardaient notre voiture avec un appétit mal déguisé, ce qui ne les empêchait pas de nous demander la botteglial Les femmes de la troupe, qu'on laissait vaguer çà et là avec une incroyable liberté, montraient une folle gaieté.
La répression du crime est certainement la partie la plus défectueuse de l'organisation sociale de ce pays. On n'y considère pas encore l'Etat comme exerçant les fonctions de vengeur public du crime. Quand on a été volé, il faut intenter une action personnelle y et faire procéder à ses frais, et comme la paresse et l'incurie des autorités judiciaires dépassent tout ce qu'on peut croire, chacun se contente d'avoir été volé une première fois, sans se ruiner de nouveau à poursuivre le voleur. Quant à l'assassinat, c'est comme au moyen âge. L'assassin disparaît, et tout est fini par là. Toutes les sympathies du public sont d'ailleurs pour lui, parce qu'on suppose toujours qu'il ne fait que se venger; chacun cherche à favoriser sou
évasion ; le civil qui s*aviserait d'arrêter un coupable pourrait même s'exposer à une peine, car il n'a pas le droit d^attenter à la liberté d'un autre : cela regarde Tautorité. Vous le voyez, c'est le système du moyen âge; l'homme individuel constitué défenseur de sa propriété et de sa vie et n'ayant de recours pour la défense et la vengeance que dans sa famille.
Les Marches sont la Béotie de Tltalie. Les légendes y sont lourdes commodes pavés; l'art n'y a rien produit. Lorette est ridicule, leur Santa Casa ne sera jamais qu'un gros mensonge doré. Passé Ancône, c'est tout autre chose : l'art ne reparaît plus avec profusion comme sur Tautre versant de l'Apennin; mais la population est active, industrieuse, l'état social beaucoup meilleur; les esprits distingués et cultivés à la française, très rares à Rome, se rencontrent dans les petites villes. On m'avait bien dit que les Légations étaient infmiment plus cultivées que Rome. Ici, à Bologne, je me suis trouvé au milieu d'un monde tout analogue au nôtre, l'antipode de Rome. On ne peut comprendre qu'ici l'absurdité de la sujétion de ce pays au pape et de sa dépendance à Rome. L'histoire de cet assujettissement n'est pas bien envisagée; de fait cela ne date que de 1815, et ce pays proteste incessamment. Nous causerons de cela et de Ravennes aussi, de Ravennes où je suis resté cinq jours et qui m'a infiniment appris.
Adieu, excellent ami. Ëcrivez-moi à Venise, poste restante, et parlez-moi de vos recherches sur les gaz.
ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. 12i
qui m'intéressent vivement; si nous pouvions causer, je vous ferais quelques objections, qui viennent sans doute de ce que je ne comprends pas parfaitement votre méthode. La réussite y répondra.
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
22, Rue des Écrivains y Paris.
Venise, 23 mai 1850.
Vos affaires politiques me préoccupent singulièrement, cher ami, il m*est impossible à une telle distance, réduit à des nouvelles si bizarrement reproduites par les journaux de ce pays, de me faire une* idée exacte de la situation des choses. On ne saurait s'imaginer Tinexactitude vraiment burlesque avec laquelle les affaires de France sont présentées dansles journaux étrangers. Les gazettes du Tyrol m'apportent seules quelques dires un peu raisonnables. Le reste dépasse toute croyance et fait bien comprendre les canards que nous avalons de notre côté, quand nous voulons traiter sur des sources de deuxièmeou troisième main des affaires étrangères. Car il faut le dire, ces risibles bévues ne sont Teffet ni d'un parti pris ni d'une animosité systématique, mais simplement de rignorance et de l'impossibilité de corn*
prendre les ressorts d'un ordre de choses qu'on ne connaît pas. Ce que vous me disiez il y a quelques jours du repos et du bicn-ètre qu'il y a à se reposer dans rimmuable vérité de la nature, au milieu de l'instable des choses humaines, était parfaitement senti et correspondait bien à un sentiment que mille fois j'ai éprouvé moi-même. Je ne pense jamais aux études spéciales, sans arriver au bout d'un quart d'heure à un état d'irritation pénible et peu philosophique. Puis, par une sorte de volte-face, dont l'évolution se produit dans mon esprit avec une rare uniformité, je me replonge dans la mer pacifique de l'illusion. L'histoire est pour moi ce que la raison est pour vous. Par histoire je n'entends pas, vous comprenez, l'histoire politique dans le sens ordinaire du mot; mais l'esprit humain, son évolution, ses phases accomplies. Voilà aussi de l'immuable et de l'absolu, voilà du beau et du vrai acquis !
Une des choses les plus charmantes du caractère italien c'est quelque chose d'analogue à ce que nous disons ici : une sorte d'alibi qui empêche le désespoir d'être jamais extrême; une imagination poétique, comme celle de Silvio. « Ohl après tout, la part qui me reste est assez belle; ce ciel, cette mer, ces lies de verdure, cette harmonie inimaginable de la nature et de l'art. » Avec cela on se console bien vite de loger sous les plombs, qui, pour le dire en passant, seraient, s'ils étaient à louer, les plus agréables appartements de Venise. Le patriotisme religieux, doux»
ENTRE MH. RENAN ET BERTIIELOT. 123
triste, résigné, est surtout chez les femmes d'une charmante suavité. Je vous conterai à cet égard des traits qui vous toucheront. C'est surtout par la religion, mais par une religion élevée et bien de Tàme, non grossière comme celle du midi, que ce peuple s^abstrait et s'isole. Quel charmant peuple que ce peuple de Venise! Quelque chose de doux et de fort, de profondément intelligent, de poétique et d'actif à la fois, une des plus superbes combinaisons de la nature humaine. Il est tel encore qu'autrefois. Venise est peut-être la ville du monde qui a le moins changé au physique et au moral : mais tout a changé autour d'elle, elle est tombée parce que le milieu n'est plus iipte à la laisser vivre. Venise est l'exemple le plus frappant de Tirrémédiable décadence de certaines très belles choses dans l'humanité ; Venise est certaine, ment une des plus belles fleurs qui se soient épanouies dans l'humanité. Venise pourtant ne revivra plus. Venise ne pourrait vivre qu'à condition d^ètrc autonome; or la tendance étant vers les aggloméralions, l'autonomie d'une ville, la cité antique, et de l'Italie du moyen âge est devenue impossible. Venise n'a d'ailleurs d'autre alternative que d'être riche ou de périr. Or tous les efforts pour lui rendre sa splendeur seront inutiles : la prosaïque Trieste vaut bien mieux; et il n'est même pas désirable pour le bien général de l'humanité, qu'on sacrifie à une considération historique de réels et actuels avantages. C'est comme si par zèle d'antiquaire ou allait reprendre
les voies romaines, dont les traces se retrouvent encore dans nos chemins, au lieu de nos grands chemins si commodes. La vie a pris son caractère, tracé sa route d*un aulre côté : il ne faut pas la gêner. Ces vieilles choses restent alors avec leur poésie, leurs charmes, leurs souvenirs. Ce que Venise révèle par-dessus tout, c*est l'esprit de la cité, le contact, la suite, la solidarité des générations, ce que c'est que fonder institutions, mœurs. Les constitutions primitives de Venise valent en poésie et en harmonie tout ce que les origines grecques nous offrent de plus pur. L'art vénitien est bien moins pur pourtant que l'art toscan. La source n^est pas pure; il y a des réminiscences de Constantinople, du style arabe. 11 y a du caprice, de la fantaisie, fantaisie ravissante, caprice plein de charme. Mais ce n'est pas le beau pur et sans manière, comme au Parthénon et à Pise. La religion toute patriotique de Saint-Marc, comme celle tout artistique de Toscane, est caractérisée à chaque pas d'une façon indicible.
Adieu; écrivez-moi. Je reçois bien vos lettres, et quand je suis parti on les fait suivre, et aimez-moi toujours.
E. RENAM
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
22, Rue des Écrivains^ Paris.
Padoue, 6 juin 1850.
Je ne suis déjà plus en Italie, cher ami ; ce pays n*a plus de physionomie, l'art s*en va, c^est déjà la France. Plus je m'éloigne de Venise, plus elle m*apparait comme un point isolé, sans analogue avec ce qui Tentoure. Je croyais à une Vénétie, c*cst-à-dire à un pays pouvant constituer un ensemble caractérisé et ayant sa haute expression à Venise. Cela n*est pas. Venise a eu besoin, pour vivre, d'avoir sous sa dépendance des provinces en terre ferme; mais cela ne constitue entre elle et ces provinces continentales aucun lien de parenté. Venise, c*est la lagune. Tout ce qui Tentoure, Mestre, Fucina, Chioggia et ces lies innombrables, Malamocco, Murano, etc., qui entourent les tlots qui forment la ville; tout cela fait un monde à part et, pour le dire en passant, ce monde n'a rien d'italien. Je voudrais que vous vissiez le type des hommes du peuple de Venise. Il n'en est pas de plus caractérisé, tous se ressemblent à un point frappant, et ce type n'a rien d'italien. La série des doges et des généraux de Venise est aussi très curieuse. Non, ces figures décidées, révélant Thomme de force
et d*action, sans élévation ni idéal, n'ont rien à faire avec ce type abandonné, mou parfois, mais souvent si grandiose de la vraie Italie. On les prendrait pour des Slaves ou des Hongrois. Venise, en effet, a, comme vous savez, des attaches nombreuses avec riUyrie, bien que ses origines soient certainement toutes gauloises. Et pour les institutions^ qu'y a-t-il entre cet imperturbable peuple de Venise et cette turbulence toute athénienne de Florence qui, sur la proposition du premier venu et après une délibération d'une demi-heure, changeait les formes du gouvernement? Et pour Fart, comment aimer ce réalisme si cru, ces tètes communes à dessein de Titien, laides de Tintoret, après avoir contemplé le ravissant idéal des écoles toscane et pérugine? Les Vénitiens sont avant tout des marins; mais des marins comme il y en a peu ; au lieu de cette pâle et raisonnable société d'hommes d'affaires qui s*est appelée la Hollande, vous avez eu sous un ciel admirable, dans le site le plus ravissant du monde, une vie pleine de grâce, d'énergie, de beauté! Au moins reste-t-il que cela fait un monde qui n*a rien à voir avec ce qui l'entoure. C'est une lagune habitée qui se civilise à sa façon. Quant à Padoue et à ce pays en général, c^est tout à fait le type de Bologne et des Légations, avec un peu d'infériorité, infériorité frappante et incontestable pour l'art, si beau, si puissant encore sur ce coude du versant oriental de l'Apennin; infériorité sensible même pour Tintelligence. J'étais venu à Padoue pour
Tancienne école de Padoue. Après une vue plus exacte, elle a beaucoup baissé dans mon estime; école platement scolastique qui n'a rien de moderne^ soutenant sottement les vieilles sottises scolastiques et physiques en 1600 et 1620, ayant des chaires pour expliquer \e De geiief^atione et corruptione, le Decœlo et mundOy etc., en 1640 et 1650 : son état est des plus déplorables, c^est un vrai crétinisme intellectueL Pas. un encouragement^ pas un mouvement, pas un homme de quelque valeur. A Bologne, au contraire, j*avais trouvé des hommes distingués. Quant à Télat de ce pays, tenez, je ne vous en parle pas, car je n'aime pas à écrire sous le coup de la colère. Tout ce que j^maginais, je l'avoue, a été dépassé; le croiriezvous? c'est pourtant beaucoup plus comme gouvernement de la bêtise et de la nullité que comme gouvernement de la violence qu*il m'exaspère. La violence a un certain air de fatalité, auquel on se résigne sans, colère, comme on ne s'irrite pas contre la maladie, contre la mort... mais la bêtise!... cela me met hors, des gonds.
Adieu. Écrivez-moi maintenant à Milan et Turin» Dans un mois, nous causerons.
Votre tout ami,
£. RENAK
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
22, Bue des Écrivains, Paris.
Milan, 14 jaiQ 1850.
Tous ceux qui ont vu Milan n*ont eu qu'un mol .pour exprimer la sensation produite tout d'abord par «celte grande ville. Depuis Montaigne jusqu*à nos jours, tous les voyageurs sans exception ont été frappés de Vaspect français de la capitale de la Lombardie.
Cette physionomie est caractérisée à un point vraiment difficile à croire. La langue, les habitudes sont absolument les nôtres; la ville est toute neuve; rien, absolument rien d*artistique; Taspect des quartiers marchands est celui de la rue Saint-Honoré : les •quartiers aristocratiques rappellent ou plutôt reproduisent identiquement la Chaussée-d*Antin. Le grand .palais artistique de Rome, de la Toscane, de Venise a disparu ; il n*y a plus que des maisons splendidement bâties dans le style complètement insignifiant de nos grands hôtels. Les palais gouvernementaux sont comme les nôtres de grandes maisons architecturées artificiellement, genre théâtral, décorés plutôt que peints avec des appartements somptueux. Je n*avais pas encore bien compris pourquoi le moindre palais
particulier de Rome, de Florence, de Bologne, de Venise force à s*arr6ter, est un monument en un mot, tandis que nous ne levons pas les yeux pour regarder la plus superbe habitation de Paris. Certes, il y a mille maisons à Paris plus grandes, plus riches, jo/tis ornées que ces palais. Ces palais sont tous délabrés, inhabités, inhabitables même, sans fenêtres, ou avec des planches en guise de carreaux, de vrais galetas en un mot. Mais ils sont une œuvre d'art avec leur physionomie individuelle, et voilà ce qui se révèle à quiconque les regarde, sans qu'il sache bien pourquoi. Le contraste de Milan est le plus propre à faire analyser cette différence de manière. Il en faut dire autant des églises, de tout ce qui sert de thème à Tart : en un mot, l'art, à Milan, n'est déjà plus que la décoration théâtrale et convenue comme chez nous. Mais comment, direz-vous, cette ville, qui aussi bien que Florence, Venise, etc., a eu son originalité, son histoire, n'a-t-elle plus rien de cette originalité et n'ofTret-elleplus que ce type vague et général qui est le type français? Cela s'explique. Il n'y a pas d^abord à Milan deux pierres Tune sur l'autre antérieures à Barberousse, grâce à la consciencieuse manière dont ce César tint son serment à son égard. Puis la fureur de bâtir est poussée ici à un point extrême. Puis Milan a été depuis un demi-siècle une ville officielle. Vous ne sauriez croire combien tout ici est empreint de Napoléon et du royaume d'Italie. C'est lui qui a tout
rebâti, palais, arcs de triomphe, etc. Encore un peu
plus et Milan serait devenu une rue de Rivoli, avec de belles ouvertures en face des monuments (idée toute française et dont les anciens Italiens poussaient l'oubli à un point extrême). Il y a encore une objection qui m*a longtemps préoccupé et qui m^est maintenant expliquée. Si donc la Lombardie est à peine italienne» sans caractère, sans originalité, comment ce pays est-il devenu le centre du mouvement italien, le vrai représentant de l'Italie contemporaine? celui qui a produit, avec le Piémont (moins italien encore) , tous les grands hommes qui représentent Tesprit moderne en ce pays, Monti, Manzoni, Pellico, Beccaria, Bosmini, Gioberti, etc., etc. Mais c'est qu*à vrai dire ces hommes ne sont pas italiens; ils sont modernes^ ils sont de notre pairie, à nous qui n'en avons pas d'autre que l'idée. Ils sont moulés sur le type de cette société italo-française, que Napoléon avait conçue et qu'il a réellement exécutée. Car, je le répète, le royaume dltalie est resté le type de ce pays. Du moment où l'Italie a dû entrer dans la période de littérature et d'art réfléchi^ elle a dû avoir ses représentants dans ce pays; mais dans sa grande époque naïve, elle dut subir les influences locales.
Le propre de notre culture est de rendre à peu près insigniGantes ces différences, grâce à la culture qui ne laisse plus qu'une très faible part aux influences locales. Voilà Canova par exemple, le grand artiste réfléchi, qui vit dans un coin perdu de Bellune, Tré-
ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. J3i
vise, etc., qui ne compte absolument pour rien dans le développement naïf de Tltalie. Certes, un Canova naissant en ce pays au xv** siècle, sans se rattacher à une tradition locale, c'est la culture moderne, c'est le milieu moderne qu'on trouve partout et beaucoup plus ici que dans le reste de Tllalie.
Dans quinze jours je serai à Paris, excellent ami, et nous causerons à loisir. C*est pour moi une joie bien vive et presque un rêve de songer à cela. Votre manque me devenait vraiment très sensible. Jamais je n'ai tant apprécié, votre belle âme et votre excellent cœur. Adieu et à bientôt.
Votre cher ami,
E. RENAN
A MONSIEUR MARCELLIN BERTHELOT
2i, Rue des Écrivains^ Paris.
Turin, 21 mai 1850.
J'arrive, cher ami; demain, après-demain peut-être, VOUS m'entendrez frapper à votre porte. Dimanche matin je franchis la frontière à Briançon, et lors même que je succomberais à Grenoble à la tentation de la Grande Chartreuse, je serai encore à Paris vers le 28 ou le 29. A bientôt donc : il me serait dur de vous écrire à la veille de causer avec vous. Peu de
joie dans ma vie ont été aussi vives que celle que me cause cette charmante perspective. Me retrouver avec vous, quand nous avons tant à nous dire! A bientôt, cher ami, vous savez combien vous aime votre
E. BENAN
A MONSIEUR RENAN
A Turin, Italie.
Paris, l" juin 1850.
Cher ami,
Je regrette fort votre absence de Paris : il y a bien des choses que je ne puis vous dire au long dans une lettre, et relativement à la vie publique et relativement à mon propre travail. Parlons d'abord de la première : je crois que la démocratie jette dans ce pays des racines de plus en plus profondes. L'irritation est vive, on s'occupe de politique, autant qu*à aucune autre époque, et cependant, chose étrange, ce peuple si mobile, si prompt à s*insurger, garde le calme le plus profond et se résigne à attendre que son jour soit venu ; et cela plusieurs années, s'il le faut. Gela ne peut venir que d'une foi bien vive dans l'avenir, que d'un état des esprits bien différent du scepticisme qui régnait sous le dernier roi. Alors, la Révolution de Juillet une fois éteinte et amortie, il se produisit
d*un côté, dans le inonde gouvernemental, des phé* nomënes analogues à ceux-ci ; et, en réponse, dans le populaire, une agitation fébrile et des convulsions périodiques; puis vint Tatonie de Taffaissement et de rinapuissance. C*était dans l'imagination, plutôt que dans rintelligence des masses, qu'avaient apparu les idées nouvelles, presque aussitôt évanouies. Aujourd'hui tout cela a pénétré bien plus avant et toute cette multitude calcule froidement ses chances et la conduite à tenir dans telle ou telle occurrence, avec le calme d'hommes isolés, raisonnant dans leur cabinet. Ce n'est pas un mot d'ordre qu'elle reçoit : malgré la décimatlon du 13 juin, il se trouverait encore au besoin bien des chefs insurrectionnels dans la tôte du parti. Non, c*est plutôt une sorte de conviction semi-raisonnée, semi-spontanée. Tout cela est étrange et éminemment curieux à étudier : jamais, je crois, phénomènes de ce genre ne se sont passés sur une si vaste échelle. Sans doute bien souvent, dans les républiques anciennes et dans celles de l'Italie au moyen âge, on a vu le peuple animé de sentiments communs calculer plus ou moins sa conduite. Mais c'étaient quelques milliers d'individus, se connaissant tous et pouvant se concerter. Jamais une telle multitude n'avait agi dans une chose réfléchie avec pareil ensemble. Il fait bon vivre aujourd'hui; car malgré l'agitation perpétuelle, l'incertitude de l'avenir et la présence du mal sur tous les points, malgré tout cela, on assiste à un grand spectacle; on voit la vie se dérouler en mille phé-
nomènes et se renouveler sans cesse : ce ne sont plus les eaux mortes et sans courant d'il y a dix ans, mais le cours d'un fleuve immense, avec ses reflux et ses tempêtes. En un mot, on se sent vivre, fût-ce par la colère et le mépris du présent. Et la vie éveillée dans le cœur et la tète, on sent plus vivement le beau et le bon dans tous les ordres de choses.
C'est ainsi qu'à présent, comme je crois vous l'avoir déjà dit, je sens la nature plus vivement et dans sa vérité que je ne l'ai jamais fiait. Chaque soir mon plaisir est d aller suivant le cours de la Seine et de regarder l'eau, la verdure qui la borde et les palais des rives, et les bateaux qui y passent, à peine et en petit nombre à cette heure. A là fin du jour, toute la vie qui circulait encore dans la nature commence à le faire avec plus de lenteur, au voisinage de la nuit. Hier soir notamment, j*ai assisté à un magnifique coucher de soleil : je ne sais si dans votre Italie vous voyez quelque chose de plus beau. D'abord, de la place de la Concorde, avec ses eaux jaillissantes, on voyait à l'occident, derrière les arbres des Champs-Elysées, la masse rouge de feu qui entourait le soleil déjà à l'horizon; cette lumière n'était pas éblouissante et belle par sa vivacité; mais elle avait je ne sais quel éclat doux et rosé, qui reposait les yeux, éclat reflété par les nuages situés à l'opposite et s'y dégradant, en se mêlant à leur couleur propre, jusqu'à des tons violacés charmants. Plus bas, à mes pieds, la Seine, avec ses longs trains de bois, formait une nappe
immense, éclairée des feux du soleil : ce n'était pas une surface polie et homogène comme une glace; mais partout à sa surface couraient les frissonnements de Teau en mouvement. A mesure que je marchais, la lumière réfléchie s'eOaçait de la partie de l'eau située à ma droite et cette région reprenait sa teinte verte et profonde ; cette teinte que vous devez si bien voir à Venise. Des hirondelles voltigeaient avec de petits cris aigus au-dessus de ma tète et devant le fronton de TAssemblée, poursuivant les insectes du soir. A ce moment le soleil, passé tout entier sous rhorizon, illumina TOccident de lueurs plus vives : au sein de ce tapis de feu éclataient du nord au midi quatre immenses nuées horizontales, et la lumière se réfléchissait jusqu'aux points les plus éloignés des nuages situés à l'Orient. Les quatre nuées restèrent bientôt seules brillantes, comme quatre colonnes de feu, au sein d'un ciel blanc; en partie masquées, d'ailleurs, par un vaste nuage grisâtre et par les paquets de fumée élevés de la ville. Puis elles s'obscurcirent à leur tour latéralement : d'abord près du centre, de façon qu'elles ne présentaient plus qu'un vaste demi-anneau de lumière, de forme parabolique. Cette lueur se dégrada par degrés, jusqu'à ce que le ciel n'offrit plus qu'un fond rosé de plus en plus rétréci, au sein duquel se dessinait la forme sombre de l'Arc de Triomphe. Ce spectacle m*a causé un plaisir indicible. Oui, la nature ici, cher ami, est aussi belle qu'en Italie; mais les formes ne sont pas
les mêmes, et cette beauté est sans doute moins super* ficielle, exige un esprit plus attentif et plus dégagé de soucis et de préjugés égoïstes. Car, comment sympathiser avec elle, comment éprouver le sentiment du beau, quand on se renferme dans le culte exclusif de la fortune et du bonheur, au sens étroit et personnel du mot? Dans ma prochaine lettre je tous parlerai des nouvelles recherches que j*ai commencées ces joursci. Aimez-moi toujours.
Tout à vous de cœur.