‹ E. Renan et M. BerthelotChapitre 8 sur 28 · I. Mariage de M. Renan · texte numérisé non relu

I. Mariage de M. Renan

leur causer quelque dérangement; mais leur présence à Saint-Germain-des-Prés nous ferait le plus grand plaisir. Nous n'adressons point de lettres d'invitation ; mais la présence de messieurs et mesdames Berthelot n'empêchera pas que la cérémonie ne se passe en famille.

H. RENAN

Mon cher ami,

M. Ary Scheffér, à qui nous avons beaucoup parlé de vous et qui aime tous ceux qui prennent la vie par le côté sérieux, désire faire plus ample connaissance avec vous. Il nous charge de vous prier de venir dîner chez lui mardi prochain, à six heures et demie, rue Chaptal, 16.

Vous nous y trouverez tous les trois. Si vous voulez être rue des Saints-Pères, à cinq heures et demie, nous partirons ensemble : cela vous sera plus commode pour la première fois. Demain soir nous serons à la campagne ; mais lundi soir je pense que nous serons chez nous. En tout cas, à mardi.

* Tout à vous, cher ami.

£. RENAN

A MONSIEUR BEBTHELOT

Mon cher ami,

M. Ary Scheffer vous prie de lui faire le plaisir de venir dtner chez lui demain dimanche à six heures et demie, rue Ghaptal, 16. On tient beaucoup à vous avoir. Madame Yiardot y sera; on sera du reste en tout petit comité.

Tout à vous, cher ami.

A MONSIEUR RENAN

Turin, 7 septembre i857.

Mon cher ami,

Voici huit jours que j'ai quitté Paris et tous ceux que j*aime, et je n'ai encore aucune nouvelle. Leur absence ne laisse pas que de me causer par moments beaucoup de tristesse. Au moment du départ surtout, j'ai ressenti très vivement ce sentiment d'isolement; plus peut-être en songeant à mon père et aux miens qu'à moi-même. Je me suis rappelé ce que votre sœur disait de ce regret de Tabsence que Ton se fait

scrupule d'effacer. La nuit et rinsomnie du wagon , ainsi que le bavardage inexorable de mon vis-à-vis, augmentaient encore ma tristesse; toutefois ce bavard, chef de bureau du ministère de la guerre (comme son langage l'indiquait), a fini par raconter, au milieu de son flux de paroles, quelques choses intéressantes qui m'ont distrait à demi. Le lendemain je me suis trouvé chez mon ami, à quatre heures de Mâcon, et je me suis reposé, physique et moral, pendant quelques jours avant notre départ.

Aujourd'hui j'ai traversé les Alpes et suivi les aspects successifs des pays de montagnes, depuis les collines onduleuses et les plis de terrain][du Maçonnais, — si propres à faire rêver doucement et à calmer l'esprit par Tabsence d'objets violents et gigantesques, par ces contours arrondis et toujours adoucis qui fuient à l'horizon ; — jusqu'aux masses écrasantes des Alpes, que nous avons franchies par la route du Cenis. Je l'ai gravie à pied devant la diligence, de minuit à quatre heures du matin : les montagnes, les gorges sauvages, les neiges et les glaciers, éclairés par la pâle lumière de la lune, sont Tun des plus beaux spectacles que Ton puisse contempler. Je n'avais jusqu'ici rien vu d'aussi terrible que les gorges franchies par cette route.

Aujourd'hui je suis à Turin, et ce soir je serai à Gènes : là commence Tltalie. J'espère trouver à Florence une lettre de vous et je recommande à mademoiselle Renan de vous presser vivement : les

lettres parties de Paris avant le 20 septembre me trouveront à Florence. Plus tard, écrivez à Rome.

AdieUy mon cher ami, rappelez-moi au souvenir de tous ceux que vous aimez.

Tout à vous.

À MONSIEUR RENAN

Firenze, 14 septembre 1857.

Mon cher ami.

Je m'attendais à trouver ici une lettre de vous, mais j'ai été déçu; sans doute elle arrivera demain. Voici le troisième jour de mon séjour à Florence; je partirai pour Rome lundi prochain. Adressez-moi votre réponse à Rome, poste restante; je ne sais si je pourrais la recevoir encore ici. J'ai fait mon entrée en Italie par Pise, car je ne compte Gènes et ses palais que pour mémoire : à Gônes, c*est la vue de la mer et le panorama de la ville qui méritent surtout l'attention. Mais à Pise et à Florence on est aux sources de Tart et de la vie moderne.

Les quatre monuments de Pise m'ont ravi. On y

trouve ce sentiment souverain de la mesure et de la

beauté, qui manque à Tart du moyen &ge. Le détail

est parfait et concourt à Tensemble, sans Teffacer.

A ce point de vue je préfère le Dôme de Pise à Santa- Maria dei Fiori, malgré l'élégance du bijou florentin. La cathédrale de Florence est merveilleusement ornée : c'a été Tamour de tout un peuple pendant des siècles; mais cette richesse d'ornement détruit en partie TefFet de l'ensemble. Ce n'est qu'à Tintérieur qu'il se retrouve dans toute sa majesté, sous le dôme de Brunelleschi.

Le baptistère de Pise n'est pas moins préférable, pour moiy à celui de Florence, et vous savez qu*il l'emporte, même par les ornements. Quoi qu'il en soit, Florence est ravissante et j'y reviendrai quelque autre année pour la savourer plus à loisir. Jusqu'à présent je n'ai fait que courir et prendre une idée générale de la ville, de ses palais, de ses églises et de ses musées. Je vais ces jours-ci revenir sur chaque chose : sinon avec détail, ce qui exigerait des mois, du moins de façon à en conserver quelque empreinte. Celui qui n'a pas vu ces choses n'a pas vécu et ne peut être complet. Rien aujourd'hui ne peut donner l'idée de ces foyers de vie, où tout homme a compté; où chacun, jusqu'au plus humble artisan, avait le sentiment de la grandeur de sa patrie et de l'idéal de la civilisation.

Cette race est niorte aujourd'hui; elle a perdu sa vigueur morale et physique et presque jusqu'au souvenir de son amour pour les choses élevées : quelqu'un qui vit depuis un an à Florence me dit n'avoir été témoin qu'une seule fois d'un acte de passion et

de violence; et cependant la grâce et la distinction se retrouvent encore empreintes sur tous ces visages. Jusque dans Fiesole et dans les villages voisins, le paysan a le sentiment de sa noblesse; il compose des vers et il parle la langue la plus pure.

L'histoire de Florence et de la Toscane est Tun des exemples les plus concluants en faveur du progrès. Sur ce sol ont déjà vécu deux civilisations : FEtrurie a vécu et est morte, presque sans laisser de traces ; si ce n'est dans les germes par lesquels s'est continuée la civilisation romaine. Et sur ce sol épuisé, au sein de ce peuple éteint, après deux mille ans, il s'est développé un nouvel art, un nouveau peuple, qui a représenté encore une fois Fhumanité. Notre monde est bien jeune, et ce sont là déjà des précédents historiques qui doivent nous inspirer toute confiance. Il n'y a point de mort définitive; et si l'art semble s'affaisser après quelques périodes éclatantes, c'est que sa nature est discontinue et périodique. Mais, éteint ici pendant de longs siècles, il a déjà reparu et exprimé, avec une perfection égale à l'ancienne, un idéal supérieur.

Adieu, mon cher ami, ne m'oubliez pas, et rappelez-moi au souvenir des vôtres.

Tout à vous.

A MONSIEUR BERTUELOT

Vendredi, 18 septembre.

Mon excellent ami,

Mes amis ne doivent pas juger de mon amitié par mon exactitude à écrire; autrement ils en auraient une idée très imparfaite.

J'observe en moi depuis quelque temps un phénomène très bizarre; c^est Ténorme difficulté que j'éprouve à employer d*une manière abandonnée rinstrument que j*ai pris Thabitude de manier avec réflexion et raffinement. Je crois que j'en viendrai à ne plus correspondre, et je comprends parfaitement le tort que fait par un côté à Tesprit humain la trop grande culture de langage, comme cela a lieu en français et en italien : cela absorbe beaucoup de forces, et nuit à l'action : les Allemands, qui cherchent seulement à dire tant bien que mal ce qu'ils veulent dire, sont plus heureux. Quant à vous aimer, cher ami, je vous assure que je ne l'ai jamais tant fait : nous parlons souvent de vous, de votre précieuse nature, de votre excellent cœur. Nous vous regrettons le soir, et votre lettre a élé lue avec une bien grande joie. Je ne doute pas que Tltalie ne vous ait parlé bien vivement.

Quelle individualité à part! comme cela met bien en relief tout un côté de l'humanité! et la Toscane

est bien à cet égard le cœur de Tltalie elle-même. Je suis fort empressé de savoir ce que vous auront dit Pise, Sienne et Florence. Ne négligez pas TOmbrie, Pérouse, Assise : cela est encore plus curieux et caractérisé, s*il se peut.

Nous allons tous assez bien. Cornélie porte très bien son état de grossesse et est pleine de courage. Henriette a un peu souffert du cœur; mais comme elle est sujette à ces sortes d*affections qui n'ont pas de suite, je ne crois pas que cela tienne à aucun désordre grave. Son état moral est parfait maintenant : elle se sent aimée et nécessaire, et ainsi sa conscience timorée et toujours éprouvant le besoin de se dévouer se rassure. L'affection vive et profonde que se portent les deux femmes distinguées et excellentes que j'ai pu réunir près de moi est une grande consolation. Je ne doute pas qu'un enfant ne cimente et n'adoucisse encore tous ces liens. M. Âry Scheffer a terriblement souffert les jours derniers d'une attaque de goutte : il va mieux maintenant ; mais hélas ! sa santé générale est loin de me laisser sans inquiétude.

Tout le monde vous envoie les meilleurs compliments. Vivez dans cette belle lumière et rapportez-en une provision de vie lumineuse et de jeunesse. Ce n'est pas là précisément ce qu'on puise dans notre triste atmosphère, de plus en plus lourde et brumeuse. Ëcrivez-nous, voyez, sentez et pourtant revenez vite. Votre meilleur ami,

E. RENAN

A MONSIEUR BERTHELOT

Paris, 22 septembre 1857.

Ouiy mon excellent ami, je suis fort négligent à écrire. Mais ne jugez point par là de mon amitié. Vous m'aviez permis jusqu'au 20 de vous écrire à Florence; je vous ai écrit le 18 à cette adresse : malheureusement je vois par vos deux lettres que ce sera trop tard et que ma lettre n'arrivera à Florence qu'après votre départ. Le ravissement que TOUS a causé Florence ne m'étonne pas, et encore je préfère bien pour ma part Pise, Sienne et FOrabrie. Vous avez bien jugé Pise : nulle part la vie italienne du moyen &ge u'apparait mieux. Vous serez à Rome quand vous recevrez cette lettre; je vous recommande vivement les environs immédiats et les déserte au delà de Saint-Grégoire et de l'Âventin : nuls lieux ne m'ont laissé de plus grandes impressions.

Voyez le Musée de M. Campana pour TÉtrurie; n'oubliez pas les catacombes, surtout Sainte-Agnès. J'aimais beaucoup aussi la Longara, les hauteurs du cimetière San Spirito, de San OnoFrio et de Saint- Pierre in Montorio. Toute cette colline du Janicule est ravissante. Tâchez de voir les nécropoles étrusques à Cervetri et près de Corneto, à votre retour.

Ecrivez-moi surtout, et dites-moi vos impressions

ENTRE MM. RENAN ET BERTHELOT. 15i

de Rome, que je suis fort curieux de connaître. En même temps que votre lettre, j*en ai reçu une de madame d'Agoult, qui me parle de vous et qui a su vous apprécier avec sa finesse habituelle. Elle me dit tout le plaisir qu'elle a eu à voir avec vous plus d'un chef-d'œuvre et à surprendre les premières et délicates impressions de votre esprit, en présence de ce monde nouveau.

Toute notre famille est bien et nous parlons sans cesse de vous. On me gronde fort de ne pas être plus exact à vous écrire, et on lit vos lettres avec un vif intérêt. La mort de M. Quatremëre me jette dans des soucis qui me sont fort antipathiques. Je puis fort bien dire, sans me surfaire, que je suis la personne la plus distinguée pour le remplacer au Collège de France, et je ne puis cacher que j*ai toujours eu le désir d'entrer dans cet établissement, dont je crois bien comprendre les devoirs et la destinée. D'un autre côté, je sens que j'aurai à soutenir une lutte acharnée contre ceux qui verraient un sacrilège dans le fait de me mettre officiellement la Bible entre les mains. J^avoue que, sauf meilleur conseil, je crois qu'il vaut mieux livrer la bataille. Je ne puis accepter pour moi ni pour la science le rôle d'un capitis minor.

Il va sans le dire que je ne parie en tout ceci que de la présentation du Collège et de Tlnstitut : le refus de la nomination du ministère ne serait pas à mes yeux une défaite; et en tout cas, je ne ferai pas une ombre de sacrifice pour l'obtenir. Je crains fort

que le bonhomme Biot ne se monte contre moi : il est tombé tout à fait sous la coupe de Lenormant et du Correspondant : je sais que M. Guigniaud a eu à radoucir et lui a remis mes Langues sémitiques^ pour lui prouver que ce livre ne renferme pas les blasphèmes que Ton dit.

Quand vous serez à Paris, je compterai sur vous pour cela, et surtout pour empêcher que cette aversion ne gagne M. Regnault. Rien ne me déplaît plus que ces sortes de soucis, dont je croyais être délivré à tout jamais par ma nomination de Tan dernier. Je me reproche maintenant de vous en avoir parlé : tout ceci doit vous faire TefTet d'une traînée de fumée de locomotive sur le beau ciel bleu dont vous jouissez.

Écrivez-moi plus souvent encore, et croyez-moi votre meilleur ami.

E. RENAN

Rue Casimir-Périer, 27.

A MONSIEUR BERTHELOT

23 septembre 1857.

Mon cher ami.

Vous allez m'en vouloir de troubler votre quiétude romaine par de fastidieuses affaires. Mais notre bataille du Collège de France est déjà si chaudement

engagée que mes amis me font un devoir de ne rien tiégliger. Pourriez-vous écrire à M. Balard? Jugeriez- Tous utile de le faire à M. Biot et à M. Regnault?

Vous savez qu'en fait de démarches je pratique fort le Ne quid nimis et que je regarde comme un mal ce qui est superflu. Ainsi ne faites rien que vous ne croyiez très efficace. Je regrette fort que vous ne soyez pas ici; mais je ne suis pas assez égoïste pour préférer mon intérêt à vos nobles jouissances. In ista luce vive.

Tout à vous,

£. RENAN

Vous avez reçu sans doute ma lettre d'hier. Pour éviter tout malentendu, envoyez -moi si vous voulez les lettres que vous voudrez écrire. Qui sait ce qui se sera passé d'ici quinze jours?

A MONSIEUR RENAN

Rome, 2 octobre 1857.

Mon cher ami,

Je regrette infiniment de ne pas être à Paris, car je crois pouvoir agir sur M. Biot; mais c'est une action qui est nulle à distance : il faudrait le voir en personne et sonder le terrain pendant un jour ou deux, car vous savez comme il est fantasque. Dans tous les cas, je vous envoie une lettre que j*écris à

i54 CORRESPONDANCE

M. de Sénarmont; c'est rhomme au monde qui a le plus d'action sur M. Biot, et je dirai même sur M. Regnault : c'est un caractère très libéral et avec lequel je pense que vous vous entendrez au premier mot, si vous pouvez causer avec lui. Bernard a aussi quelque action sur M. Biot et il vous est tout dévoué; mais je ne sais s'il est à Paris. Quant à M. Regnault, ce que je pourrais lui dire ou lui écrire est inutile; il est incapable de comprendre le tour de votre nature el il y a grand'chance pour qu'il se décide par quelque motif extérieur. Cependant le mobile scientifique a encore sur lui une faible prise : c'est M. de Sénarmont qui peut le plus agir sur lui.

Pardon de toute la confusion de ma lettre; je suis arrivé il y a trois heures à Rome, après une nuit assez fatigante dans une auberge de la Campagne romaine, au milieu des orages et des brouillards; ma tète n'est pas encore tout à fait éclaircie. Je vous dirai seulement que j'ai reçu votre première lettre à Florence. J'y suis resté huit jours de plus que je ne voulais, étant tombé malade. Sans le dévouement de quelques

amis, et particulièrement du père d'Emile Ollivicr, qui m'a accompagné dans une ferme de l'Apennin où je me suis remis, je crois que je serais revenu en France à la fin de septembre.

Maintenant tout va bien, et je regrette presque, à votre point de vue, que cette indisposition n^ait pas eu une telle suite. J'ai vu ces jours-ci Pérouse, Assise et Terni; je causerai plus librement avec vous ces jours-

ci. Adieu, mon cher ami, rappelez-moi au souvenir de mesdames Renan.

Tout à vous,

A MONSIEUR BERTHELOT

Mercredi matin.... 1858.

Monsieur et ami,

Hier soir à huit heures et demie, M. Ary Scheffer, après une agonie des plus douloureuses, a été enlevé à sa malheureuse fille... Je n^ajoute rien à ces tristes lig'nes, que j'écris au nom de mon frère, assurée que je vous verrai dans le plus court délai.

H. RENAN

Mon frère est en ce moment à Paris; mais il retourne dans Taprès-midi à Argenteuil.

A MONSIEUR BERTHELOT

Paris, 22 août 1858.

Mon cher ami,

Votre bonne lettre ^ nous a fait un vif plaisir : vous savez à quel rang nous vous plaçons dans notre estime et dans notre amitié.

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