Perdue
i56 CORRESPONDANCE
Vos impressions des Vosges sont très vivement rendaes, et vous les faites partager. Je n'ai jamais va de montagnes ainsi revêtues de végétation; je ne connais que les bruyères de Bretagne et les montagnes pelées de Provence et dltalie. J'ai un faible, je Tavoue, pour ces aspects dénudés, qui dépaysent entièrement l'homme et le transportent à mille lieues de Tutile. Les forêts elles-mêmes me sont suspectes de servir à quelque chose; tandis que les bruyères et les rochers ne servent notoirement à rien.
Nous ne sommes pas fixés encore sur ce que nous ferons au mois de septembre. Le triste événement d'il y a quelques semaines et l'incertitude des arrangements de la Bibliothèque laissent pour nous en ce moment beaucoup de questions non résolues. Je crois cependant que je pourrai faire une double excursion : Tune dans le nord, avec ma sœur, pour visiter les insignes monuments du xiv* siècle, doqt je dois parler dans Y Histoire littéraire; l'autre au sud, avec ma femme, pour lui montrer ces climats qu'elle ne connaît point encore. Nous irions à Avignon et rayonnerions de là sur la Provence et le Languedoc.
Ici, rien de nouveau. La Bretagne, le clergé, les paysans et le peuple ont été enthousiastes; la bourgeoisie s'est abstenue, la noblesse s'est coupée en deux. Il semble au Ministère de l'Instruction publique qu'on a été un peu loin en fait de sottise et qu'on veuille un peu réagir contre soi-même : mais je crois bien que le naturel ne tardera pas à revenir. La men-
tion que j*ai faite d'Edouard Biot dans mon article a enchanté le père : nous sommes maintenant les meilleurs amis du monde ; il m*a donné des livres de son fils et m'a beaucoup parlé de vous.
Le Baby ' va très bien, mais devient de jour en jour plus volontaire. Ma sœur et ma femme vont très bien aussi. Tous nous désirons votre retour. Vous savez quelle affection pour vous nous avons. Reposez-vous bien, pensez à nous, et croyez à la vive affection de votre meilleur ami.
E. RENAN
A MONSIEUR RENAN
27, rue Casimir- Perier^ Paris,
Ch&teau d'Heidelberg, 26 août 1S58.
Vous avez pour Futile une haine trop raffinée : les rochers et les bruyères mettent Tâme dans une disposition plus rêveuse peut-être que les vertes forêts; mais ne reprochez pas aux forêts d'être suspectes de servir à quelque chose, car les bruyères et les rochers ne le sont pas moins : les unes servent aux troupeaux, les autres à la construction des maisons et des routes, voire même au macadam. Tout devient utile entre les