‹ EadmerChapitre 15 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Vie d'Eadmer jusqu'à sa nomination à l'épiscopat.

Eaclmer, issu d'une famille anglaise, naquit en Angleterre vers 1064 (1). Ses parents, sur lesquels nous ne savons rien, le confièrent, dans un âge encore tendre, aux moines bénédictins de Saint-Sauveur à Cantorbéry pour qu'ils le formassent, à la vie monastique. Cela se pratiquait alors fréquemment. Il se trouva — ce qui n'arrivait malheureusement pas toujours — que cet enfant avait, ou du moins qu'il prit le goût de la vie du cloître.

(1) On ne connaît la date de la naissance d'Eadmer que d'une manière approximative. Les seules données que nous possédions sur ce point sont celles qu'il nous a indii'eclement fournies lai-mème. Ces données sont certaines, mais peu précises. A l'époque de la translation des reliques de saint Dunstan par Lanfranc, Eadmer était encore un petit enfant à l'école: cum adliuc in scholis puerulus essem. {Epist. ad Glast., Migne, t. CLIX, col. 801). Cette translation ne put être faite avant 1070, puisque l'archevêque Laufranc fut sacré à Cantorbéry le 9 août 1070. Elle ne put avoir lieu après 1074. 11 suffit pour s'en convaincre d'étudier les documents suivants auxquels il serait facile d'en joindre d'autres : Vita Lanfr. auct. Mil. Crisp , éditée par Mabillon dans ses Act. s. Ord. s. B. insœcul. \i, ParsSa. p. 648; Vita, S. Dunst. auct. Osberno. Bligne. CXXXVIl col. 465; Eadm., Hist. nov. Lib., l.

A l'époque de cette translation, c'est-à-dire de 1070 à 1074, Eadmer n'avait pas moins de huit ans et pas plus de douze.

Une nouvelle donnée vient confirmer celte première. En l'année 1079 où saint Anselme vint à Cantorbéry pour la première fois, Eadmer était un adolescent : utpole adolescens qui tune eram. [Vit. S. Ans., lib. I.) En traduisant adolescent par âgé d'environ quinze ans, on arrive à faire naître Eadmer vers 1064.

Tl montra aussi de très bonne heure des dispositions pour Fétude et un grand amour de la science. De plus il était doué d'un esprit observateur. Encore tout enfant il remarquait tout. Il notait déjà dans sa mémoire, ne pouvant encore l'écrire, tout ce qui nrrivait de nouveau, surtout dans Vojxlre ecclésiastique (1).

Du reste le futur historien dont la vocation se révélait d'une manière si précoce et si marquée avait l'esprit ouvert à tout, à la philosophie aussi bien qu'à la littérature, à la théologie autant qu'à l'histoire. Il s'exerça dans les belles-lettres avec beaucoup de soin et il y fit, bien jeune encore, de grands progrès; mais dès qu'il eut abordé l'étude de la philosophie, on le vit se passionner pour les questions de métaphysique. Il en était là en 1079. Il pouvait avoir alors de quinze à seize ans. Ceux qui avaient été mis à l'école des moines dès leur bas âge commençaient d'ordinaire l'étude de la philosophie fort jeunes.

En 1079 saint Anselme venait d'être nommé abbé du Bec, en Normandie. Les intérêts de son abbaye et le désir de revoir son illustre maître Lanfranc l'ayant appelé en x4.ngleterre, il visita les moines de Saint-Sauveur, et passa quelques jours au milieu d'eux. Cette visite des monastères était pour le saint un apostolat. Il en profitait pour édifier les moines non seulement par son exemple, mais aussi par des exhortations publiques et par des entretiens particuliers. S'appliquer à développer en eux la fidélité aux exercices de la vie monastique et l'amour de l'étude était son habitude constante, sa pratique invariable. Il s'adressait surtout aux jeunes gens. Ils offraient plus de prise à son action. C'est à eux qu'il pouvait faire le plus de bien ; c'était d'eux qu'il était le mieux compris. Entre le saint et ces jeunes âmes il s'établissait vite un courant de sympathies. Il lui arrivait presque immédiatement de se voir non pas entouré, mais assiégé. C'était un assaut qu'il recherchait et qu'il soutenait de fort bonne grâce. A Saint-Sauveur, parmi les plus ardents à le lui livrer, il distingua un adolescent candide, ingénu, vif, intelhgent, qui ne se lassait ni de le voir, ni de l'entendre, ni de l'interroser. Anselme se prit à l'aimer. Cet adolescent était Eadmer. A partir de ce moment, il voua au saint une admiration et un amour qui ne se démentirent jamais.

Dans ce jeune moine, avec le désir d'apprendre, il y avait celui

(1) « Mihi ab infantiâ hic mos erat, semper nova quœ forte, sed maxime in ecclesiaticis, occunebant, diligenti iateutioneconsiderare, ac memoriœ commendare. » (Eadra., Hist. nov., lib. II.)

(le paraître savoir, de se faire écouter, et d'attirer sur lui l'attention (1). D'ailleurs il n'y mettait ni politique, ni finesse, car c'était avant tout une nature droite et franche, une de ces âmes ouvertes comme les aimait saint Anselme.

Quinze années plus tard, le saint revint à Cantorbéry non plus comme visiteur, mais comme archevêque. Il retrouva dans son jeune questionneur d'autrefois un homme fait et un moine accompli. Frappé de ce qu'il y avait de pénétrant dans son coup d'œil et de judicieux dans son esprit, en même temps que d'aimable dans son caractère, il l'attacha à sa personne. Il fit de lui son secrétaire et son interprète d'abord, puis son ami, son confident, son conseiller, son compagnon inséparable. Pendant les seize années de son épiscopat, Eadmer ne le quitta plus. Le saint l'appelait « son fils bien-aimé, le bâton de sa vieillesse », et il sollicitait la reconnaissance de ses amis pour les services qu'il lui rendait (2).

Une des grandes peines d'Anselme, après son élévation à l'épiscopat, était de ne pouvoir redevenir simple moine et de se voir dans l'impossibilité de désaltérer sa soif d'obéjssance. A l'époque de son premier exil, au moment de quitter Rome, dans l'audience de congé que lui accorda Urbain H, il pria ce pontife de lui donner dans la personne de l'un des moines qui l'accompagnaient un supérieur auquel il serait tenu d'obéir dans toutes les circonstances ordinaires de la vie. Urbain II, qui avait eu l'occasion de remarquer la prudence d'Eadmer, son esprit judicieux et son tendre dévouement pour la personne du saint, le désigna pour lui commander. Dès lors, Anselme, en dehors de l'exercice de sa charge où il n'avait d'autre supérieur que le pape, obéit à Eadmer comme un enfant. C'est un grand honneur pour l'élégant écrivain et le grave historien, qui fut avant tout un homme

(i) C'est par un aveu d'Eadmer aux moines de Glastonbury que nous connaissons cette tendance de son âme, dans sa jeunesse. « Compescite insipientium juvenum procacem insolentiam, qui eo solum ut videantur scire loqui aperiuiit ora sua, in quœcumque volubiiitas cordis sui eosdinenderit, autumanles se aliquid esse, cum aliorum simplicitas suis vorbis commodat aures. Novi quosdum olim taies, et. me fortasse fuisse, etc. » (Eadm.. Epist. ad Glast. Migne, CLIX, col. 806.) Même en faisant fort large la part de la littérature et de la modestie, il serait difficile de ne pas reconnaître en cet aveu quelque fonds de vérité.

(2) « Librum quem edidi,cujus titulus est : Cur Beus homo, domnus Eadraerus charissimus filius meus, etbacuJus senectutis meae, monachus Becci, cui tantum debent amici mei quantum me diligunt, iibenter Ecclesiae Beccensi, ut filius ejus, transcribit. » — Anselm., Epist. ad Bos. ,,L\h. III. 25. — Eadmer était et resta toujours moine de Saint-Sauveur; mais il avait reça la confraterniié des moines du Bec, et c'est dans ce sens seulement qu'il était moine du Bec. monachus Becci.

de beaucoup de sens et un moine de grande édification, d'avoir été jugé par un pontife tel qu'Urbain II, digne et capable de gouverner un aussi grand homme que saint Anselme.

En même temps qu'Eadmer aidait et gouvernait le saint, il l'étudiait et il le reproduisait. Si nous osions employer une expression empruntée à une invention moderne, nous dirions qu'il le photographiait pour la postérité. Ce fut le plus beau côté, le côté providentiel de sa mission. Cette mission était visiblement d'écrire l'histoire. Eadmer était né historien; il était surtout né hagiographe et admirablement doué pour écrire une vie comme celle de saint Anselme. Impossii)le d'autre part qu'il se trouvât dans des conditions meilleures.

C'est sa propre vie qu'Eadmer racontait en retraçant celle de son cher et illustre maître. Pour faire de cette vie de saint Anselme . la vie d'Eadmer, il n'y aurait qu'à ajouter à chaque page, presqu'à chaque ligne : Eadmer était là. Il se tenait aux côtés du saint, le soutenait, l'aidait, le consolait, partageait ses bien rares joies, ses innombrables peines, ses travaux, ses angoisses, ses espérances aussi, et il finit par prendre part à son glorieux triomphe.

Au milieu de ces luttes incessantes et de cette vie si agitée, Eadmer écrivait non seulement l'histoire de son temps et de son cher saint, mais bien d'autres ouvrages encore dont nous parlerons plus loin. La mort du saint en 1109 lui laissa, pendant cinq années, de longs loisirs. Le pieux et savant moine rentra dans sa solitude de Saint-Sauveur et il s'y livra tout entier à la prière, à l'étude et à la composition. En 1114 le nouvel archevêque de Cantorbéry l'en arracha de nouveau.

Le siège primatial demeura vacant pendant cinq années. Dès que Radulfe, évèque de Rochester, eût été élu pour l'occuper, il ne crut pas pouvoir se passer d'Eadmer. Il le pria de vouloir bien être pour lui ce qu'il avait été pour saint Anselme: l'humble moine obéit (1). Quoique Radulfe n'eût point l'éminente sainteté de son prédécesseur, il lui ressemblait cependant par bien des côtés. On le vit constamment s'efTorcer de marcher sur ses traces. Eadmer apporta à son service les mêmes qualités qui lui avaient valu la reconnaissance, l'amitié, la confiance absolue de son cher

(1) «Cum enim Pater Radalfas Roma reversu?, cuin rege Henricoin Xorihmaniam conversarelur, et me, qui continuus cornes beali Anselmi, dum viveret, esse sôlebam, quique in obseq.no sui ipsius ex quo in pontificatum Cauluariensem assumplus fuerat, eousque assiduus eram, Uist. nov., lib. V.

saint, la même fidélité, la môme discrétion, le môme dévouement.

Peu de temps après son élévation sur le siège primatial, le nouvel archevêque fit le voyage de Rome, et il voulut avoir Eadmer avec lui. Le bon moine n'était plus jeune et il avait été assez gravement malade ; n'écoutant que son obéissance et son zèle, il se mit courageusement en route. Mais en revenant de Rome, alors qu'il n'était encore qu'en Normandie où l'archevêque devait séjourner quelque temps, brisé par la fatigue, il fit une rechute qui pouvait facilement devenir fatale. L'archevêque efî"rayé l'obligea à rentrer immédiatement en Angleterre. Si ce prompt retour ne lui faisait pas trouver la guérison, il lui procurerait du moins la consolation de mourir au milieu de ses frères. Pour que ce retour ne pût être considéré comme une indélicatesse et un manque de courage, Radulfe lui remit la lettre suivante :

« A ses très chers frères et fils, Conrad prieur, et à tous les » autres serviteurs de Dieu qui sont dans l'Eglise du Christ de » Cantorbéry, leur très fidèle frère Radulfe, prêtre et ministre » dévoué de cette Église, salut et amour avec la bénédiction de » Dieu et la sienne.

« Je désire vivement vous revoir, d'autant plus que vous êtes » désolés, je pense, de la longue durée de mon voyage.. Je serai » bientôt de retour au milieu de vous. Je vous envoie comme » avant-coureur notre frère et ami Dom Eadmer, notre confident » et notre compagnon dans tous nos travaux et dans toutes nos » actions, qui peut vous découvrir le fond de notre cœur, et » vous mettre au courant de" tout ce qui nous regarde et vous » faire connaître nos désirs, mieux que je ne pourrais le faire » par écrit. Il vous dira ce que je n'oserais confier à une lettre. » Je A'^ous prie de lui témoigner votre reconnaissance, non en » passant, mais sans vous lasser d'y revenir, pour les services » qu'il m'a rendus, et la manière dont il m'honore, avec une af- » fection sincère, en homme prudent et parfait, pour les travaux n qu'il a endurés pour moi, pour le fardeau dont il s'est chargé i) en ma considération, sans murmurer, quoiqu'il fut fatigué, » et sans aucune recherche de ses propres intérêts. N'oubliez » pas de l'en remercier comme il le mérite, et de lui donner des » marques d'une aff'ection toute semblable à celle que vous avez » pour moi, de le servir, de l'honorer et de l'aimer comme vous » désireriez me servir, m'honorer et m'aimer moi-même. Sachez

» bien que je me résigne avec peine à son absence. Mais j'ai été » effrayé en voyant reparaître un reste de la maladie dont il » a souffert l'an dernier. C'est ce qui m'oblige à le faire rentrer » avant moi. Ayez donc soin de vous montrer à son égard des » frères très charitables et de lui procurer avec un dévouement » infatigable tout ce qui est utile à sa santé. Adieu et souvenez- » vous de nous (1). »

C'est Eadmer lui-même qui nous a conservé cette lettre dans son Historia novorum. « Si je l'ai consignée dans mon ouvrage, » nous dit-il, ce n'est pas pour recommander ma personne que » je sais très bien ne mériter aucun éloge. C'est une réponse à » ceux qui m'accusent d'avoir abandonné mon père dans un » pays étranger et de lui avoir, en fils bâtard, refusé la consola- » tion de mon service. Je réponds à ces accusations en racon- » tant simplement comment les choses se sont passées. Quand » je vis que son séjour à l'étranger se prolongeait au delà » du terme qu'il avait fixé, je serais certainement retourné » auprès de lui, s'il ne m'en avait intimé la défense. Mais il » écrivait souvent à ses moines qu'il était sur le point de rentrer » et qu'il s'opposait absolument à ce que je m'imposasse de » nouvelles fatigues en vue de le servir. Il m'ordonnait de l'at- » tendre à Cantorbéry. C'est ainsi que les choses se sont passées; » la Vérité elle-même le sait (2). »

(1) Hiit. nov., lib. V.

(2) Hist. nov., iib. V.

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