‹ Eaux de ParisChapitre 6 sur 18 · PRINCIPES FIXES POUR 1,000 GRAMMES D'EAU · texte numérisé non relu

PRINCIPES FIXES POUR 1,000 GRAMMES D'EAU

£an de la Dhuis. Eau de Seine.

ce Carbonate de chaux 0sr,209 0sr,177

« — de magnésie 0 ,024 0 ,019

« — de soude 0 ,010 0 ,000

« — de fer, alumine. ... 0 ,002 0 ,004

« Sulfate de chaux 0 ,001 0 ,018

« Chlorure de sodium 0 ,009 0 ,011

« Azotates de soude et de potasse. . 0 ,013 quant, not. (1)

« Silicate alcalin 0 ,014 0 ,004

« Ammoniaque, 0 ,000 0 ,00017

« Iodure alcalin traces. traces.

« Matières organiques traces presque quantité noinsensibles, table.

« Eau combinée et perte o ,011 0 ,000

0 sr ,293 0 v ,233

« Il importe de faire remarquer que, dans l'analyse de « Feau de Seine, on a trouvé des traces très-sensibles àe « sels de potasse, et que les azotates n'ont pas été dosés, « parce que nous manquions alors d'un bon procédé. Il « convient aussi de noter que la proportion de soude n'a « pas été déterminée ; que dans le tableau on n'a pas corn- « biné l'acide silicique avec les bases, et qu'en dosant les « sulfates et les chlorures de l'eau de Seine on n'a pas « séparé les sels de chaux, de magnésie et de soude.

« En examinant ce tableau , on remarque les faits sui- « vants :

« 1° Le bicarbonate de chaux forme les trois quarts en- « viron des principes fixes contenus dans l'eau de la « Dhuis. C'est une condition heureuse, puisque ce sel est « considéré comme indispensable à la formation des os.

(1) J'ai trouvé, dans 1,000 grammes d*eau do Seiue puisés, le 24 septembre 1801, au pont d'Austerlitz, 0sr,G065 d'azotate alcalin et 0sr,018 de soude et dépotasse.

« Du reste, cette eau en perdra probablement une partie « dans son parcours de la Dhuis à Paris.

« 2° L'eau de la Dhuis contient moins d'air et moins « d'oxygène que l'eau de Seine; mais si l'aqueduc est « aéré, comme on ne saurait en douter, elle dissoudra, « dans son parcours, un volume plus considérable d'air.

« 3° L'eau de la Dhuis ne contient que des traces pres- « que insensibles de matières organiques.

« 4° On n'y a pas trouvé d'ammoniaque.

« 5° Elle ne renferme qu'une faible proportion de « chlorure, et la quantité de sulfate de chaux est si faible, « qu'on a éprouvé quelques difficultés pour le doser.

« 6° On y a constaté, comme dans l'eau de Seine , la « présence de l'iode. »

Paris, le 4 octobre 1861.

POGGIALE.

Si cet intéressant travail de M. le docteur Poggiale ne devait être apprécié que par des chimistes, des physiciens ou des médecins, nous nous garderions bien de le faire suivre de commentaires quelconques. Mais, comme nous espérons bien être lu par une foule de personnes peu familières avec la science chimique, il ne sera peut-être pas inutile d'ajouter quelques explications.

D'abord nous ferons remarquer la concordance presque parfaite entre l'analyse faite à loisir par M. le docteur Poggiale, et les analyses précédentes, un peu hâtées par la commission d'enquête et insérées à la suite de son rapport. Cette concordance démontre, d'une part, le talent des chimistes auxquels on s'est adressé, et la constance de composition de l'eau de la Dhuis, constance qui n'existe pour aucune eau de rivière. Pour n'en citer qu'un seul exemple , nous rappellerons que les matières solides ou fixes de l'eau de Seine varient de 190 à 267 milligrammes,

et que la proportion d'oxygène n'est pas plus stable, puisqu'elle oscille entre 6 et 12 centimètres cubes par litre.

Mais si l'eau de la Dhuis est un peu moins riche en oxygène à son point de départ, il n'est pas douteux, ainsi que le dit fort bien M. Poggiale, qu'elle se saturera de ce gaz, proportionnellement à sa température basse, pendant son parcours dans l'aqueduc de 140 kilomètres, qui doit l'amener à Paris, et dans lequel l'eau sera en contact avec une couche d'air de 20 à 30 centimètres.

Nous pouvons en donner, dès à présent, une preuve convaincante. M. Poggiale a bien voulu doser les gaz contenus clans l'eau de la Dhuis, puisée le 2 octobre, à 8 kilomètres environ de la source.

1,000 centimètres cubes ou un litre de cette eau renfermaient :

Acide carbonique 26e c, 47

Oxygène 5 ,40

Azote 16 ,38

Donc l'eau avait déjà gagné près d'un demi-centimètre d'oxygène. D'un autre côté, elle avait perdu 3 centimètres d'acide carbonique, ce qui explique parfaitement pourquoi le résidu sec ne pesait plus, pour un litre, que 0gP,286 au lieu de 0sr,293.

Des expériences récentes de M. Lefort, membre de la Société d'hydrologie médicale, ne laissent aucun doute sur la prompte absorption de l'air par l'eau, et il ne nous paraît pas étonnant que M. Hervé Mangon ait trouvé 7 centimètres cubes d'oxygène au lieu des 5 centimètres cubes de M. Poggiale ; probablement l'eau qu'il a eue à sa disposition avait pu absorber du gaz oxygène, soit dans les bouteilles, qui n'étaient pas assez pleines, soit par son exposition à l'air. Mais, de quelque manière qu'on explique cette différence, celle-ci ne démontre pas moins avec quelle facilité l'eau de la Dhuis, comme toute autre non

saturée d'air, absorbe la quantité qu'elle en peut contenir à la température qu'elle a au moment de l'expérience.

Un autre fait, constaté par l'honorable M. Hervé Mangon au laboratoire des essais de l'École impériale des ponts et chaussées , ne laisse aucun doute sur le principe.

L'eau d'Arcueil, puisée au premier regard de Rungis , c'est-à-dire à l'origine de l'aqueduc, ne contenait que 3 cc,50 d'oxygène par litre.

La même eau, puisée le même jour à son arrivée à Paris, après un parcours de 12,955 mètres, effectué en douze heures, contenait 6CC,10 d'oxygène, c'est-à-dire près du double de ce qu'elle avait au sortir du sol.

Ce qui arrive à l'eau d'Arcueil ne peut manquer de se reproduire dans des proportions bien autrement avantageuses pour l'eau de la Dhuis, puisqu'elle restera, pendant cinq jours ou cent vingt heures, en contact avec l'air, dans un canal de 139,000 mètres.

Enfin , au moment même où nous écrivions ces lignes, M. Boussingault, membre de l'Institut, l'un des chimistes de France dont les opinions ont le plus d'autorité , communiquait à l'Académie des sciences un nouveau travail dans lequel se trouvent des résultats qui viennent confirmer hautement les vues qui précèdent.

Il résulte , en effet , des expériences de M. Boussingault, que la difficulté d'avoir de l'eau sans air est infiniment plus grande que celle d'aérer de l'eau naturellement privée d'air.

Cette difficulté est telle, que M. Boussingault a dû recourir à des procédés extraordinaires, pour obtenir de l'eau absolument privée d'air. Celle qu'il avait d'abord considérée comme étant à cet état a encore donné par litre 2 centimètres cubes d'azote et la quantité proportionnelle d'oxygène.

Un parcours peu étendu et un court espace de temps lui paraissent suffisants pour que de l'eau, sortant du sol peu ou point aérée, absorbe tout l'air qu'elle peut dissoudre à la température qu'elle a actuellement. Ce phénomène est dû à une sorte d'avidité que possèdent l'eau pure et l'eau potable pour l'air atmosphérique ; avidité qui a une telle puissance, que la dissolution de l'air et la saturation de l'eau s'opèrent rapidement, et même dans les expériences des chimistes, malgré les plus minutieuses précautions prises pour les empêcher.

M. Boussingault en conclut que c'est à tort qu'on soutiendrait que des eaux qui auront parcouru une certaine distance en contact avec l'air ne seront pas suffisamment aérées.

Mais il y a une condition essentielle pour qu'une eau potable conserve, à l'état de liberté, le gaz oxygène qu'elle a dissous ; il faut que cette eau ne contienne point de matières organiques susceptibles de brûler, en quelque sorte, l'oxygène qu'elle a dissous. Or c'est précisément en ceci que l'eau de la Dhuis, comme l'eau de toutes les sources de bonne qualité, se distingue de l'eau de Seine et des eaux de rivière en général.

Tandis que l'eau de la Dhuis ne présente que des traces presque insensibles de ces matières organiques, l'eau de la Seine, au contraire, en contient des quantités notables, d'où il résulte que l'eau de la Dhuis, reçue dans des réservoirs, ne peut que gagner en oxygénation , tandis que l'eau de la Seine perd beaucoup sous ce rapport. C'est ce qu'a aussi démontré péremptoirement M. Boudet, dans le savant travail auquel il s'est livré au mois de juin 1861 (1).

Mais enfin si, par impossible, l'eau de la Dhuis ne devait contenir que 5 à 6 centimètres cubes d'oxygène par litre,

(1) Moniteur du 29 septembre 1861.

elle se trouverait dans les conditions d'un grand nombre d'eaux potables dont personne ne se plaint, et même dans les conditions que présente l'eau de la Seine pendant une partie de l'année.

Il nous semble que, à moins d'être par trop difficile, M. le docteur Jolly sera rassuré par ce qui précède, quant aux qualités chimiques de l'eau de la Dhuis.

Nous traiterons plus loin, avec tous les développements nécessaires, la question des qualités hygiéniques; mais il nous reste à répondre au reproche d'être allé si loin chercher les eaux dont on veut doter la capitale.

Non, Monsieur, ce n'est pas pour doter la capitale d'eaux de source que nous nous sommes livré à de si laborieuses élucubrations, et que nous sommes allé les chercher en Champagne, où personne ri avait songé à en prendre.

Nous, comme bien d'autres Parisiens, nous avons fait le voyage de Londres; là nous avons trouvé, dans toutes les maisons, de l'eau à tous les étages, depuis la cuisine en sous-sol, jusqu'aux chambres sous le comble, et des waterclosets d'une propreté parfaite, grâce à une abondante et intelligente distribution d'eau.

En rentrant dans Paris, nous avons revu, avec une sorte de honte, nos maisons et leurs dépendances privées d'eau, cet agent nécessaire de la propreté et, par conséquent, de la* santé.

Nous nous sommes demandé quelle était, entre autres, la cause de cet état de choses peu digne de notre capitale , si belle sous d'autres rapports, et nous n'avons point eu de peine à la trouver.

A quelques exceptions près, il n'existe, dans les maisons de Paris, de distribution d'eau que dans la cour, ou, tout au plus, dans les rez-de-chaussée. Il y a pour cela plusieurs raisons; mais en voici une de quelque importance, sans doute : les eaux de Paris sont reçues dans des réser-

voirs trop bas pour qu'elles puissent s'élever dans nos maisons à quadruple et quintuple étage, et, pour les élever plus haut, il faudrait des dépenses de forces qui les rendraient très-coûteuses. De là, .l'idée bien simple assurément de rechercher, aux environs de Paris, soit dans les rivières, soit dans les sources, des eaux naturellement assez élevées pour venir remplir des réservoirs, d'où elles pourront se répandre dans toute la ville et à tous les étages des maisons.

Des eaux, à cette altitude, ne peuvent être prises que dans les plateaux élevés de la Brie et de la Champagne.

Si la ville de Paris avait trouvé ailleurs, et plus près d'elle, des eaux sortant du sol, à 120 mètres au-dessus du niveau de la mer, elle les aurait évidemment préférées, à la condition, toutefois, de présenter, en outre, les qualités des eaux propres à tous les usages domestiques et industriels. Ce n'est donc ni par suite d'une idée préconçue ni par caprice que la ville a donné la préférence aux eaux de la Champagne, c'est par nécessité; et vous, qui critiquez cette résolution, vous n'avez qu'une solution à lui opposer : l'eau de la Seine, et vous vous écriez : des eaux claires! « mais y « a-t-il donc tant de gens à Paris qui boivent de l'eau « trouble? À vous dire vrai, je n'en connais guère, etc. » Nous ne sommes point étonné que M. le docteur Jolly ne connaisse guère de gens buvant de l'eau trouble ; mais il nous est bien facile de lui donner le moyen de faire la connaissance de ces gens-là.

Il existe à Paris 27 fontaines monumentales auxquelles il n'est pas permis de puiser; 50 fontaines de puisage à la sangle, dont l'eau, non filtrée, est à la disposition de tout le monde; 2,381 bornes-fontaines environ qui sont ouvertes deux fois par jour, et auxquelles on tolère le puisage par les particuliers pour leur propre consommation. Enfin l'on compte 13 fontaines dites marchandes, donnant de Veau

filtrée et destinées surtout au service des porteurs d'eau. Voilà donc, pour toute la surface de Paris, 13 fontaines, ou, si l'on veut, 13 sources d'eau claire et 2,431 bouches d'eau, donnant à la population tantôt l'eau de la Seine, tantôt l'eau de l'Ourcq sans aucun filtrage, et telle que la donnent la rivière et le canal.

Maintenant, que ceux qui demandent qui donc boit de ïeau trouble se donnent la peine de parcourir les immenses quartiers populeux de la capitale, le matin surtout, au moment où l'on ouvre les bornes-fontaines; ils verront ces utiles et modestes monuments municipaux assiégés par un si grand nombre de personnes munies de seaux, de cruches, de vases de toutes sortes, que dans bien des rues il n'arrive pas une goutte d'eau de la borne-fontaine jusqu'au ruisseau; tout va dans les maisons du voisinage.

Or, quand la Seine ou le canal donnent de l'eau trouble, ce qui arrive environ 170 à 180 jours par an, l'eau des bornes-fontaines et des fontaines à la bretelle est plus ou moins trouble aussi.

Il est vrai que, suivant M. le docteur Jolly, il n'est pas un ménage dans Paris, si modeste qu'il soit, qui n'ait sa fontaine filtrante.

Nous renvoyons M. Jolly aux petites voitures à bras qui servent huit fois par an aux déménagements de ces modestes ménages; qu'il cherche dans ces charrettes les fontaines filtrantes ; une longue expérience nous a appris que la fontaine filtrante ne fait que très-rarement partie du mobilier qui voyage les huitièmes jours des mois de janvier, avril, juillet et octobre.

La vérité est que l'immense majorité des habitants de

Paris boit l'eau telle que la donnent le plus grand nombre

de fontaines publiques, c'est-à-dire non filtrée et plus ou

moins trouble.

D'ailleurs, à moins de remplir les fontaines avec l'eau

déjà épurée par les filtres de la Ville ou ceux de la compagnie des Célestins, les filtres sont plus nuisibles qu'utiles à la salubrité de l'eau. Quand ils reçoivent l'eau brute, ils se couvrent promptement d'un dépôt qui altère profondément l'eau de la fontaine.

C'est en vain que, depuis plus de 200 ans, toutes les administrations municipales ont fait des efforts pour faire cesser un état de choses si fâcheux. On a amélioré, sans aucun doute et dans une proportion déjà sensible, le service des eaux destinées à la boisson ; mais il reste beaucoup à faire, surtout en présence d'une augmentation de population qui dépasse toutes les prévisions (1).

Et c'est au moment où le projet le plus désiré, le plus simple dans son exécution, le plus parfait dans son résultat est sur le point de résoudre cette question difficile, que des hommes, fort honorables du reste, viennent se jeter à la traverse, avec une ardeur que toute l'eau de la Champagne ne saurait modérer, en accumulant sophisme sur sophisme, erreur sur erreur, exagération sur exagération !

En voici un nouvel exemple :

M. le docteur Jolly nous oppose, en effet, cette objection assez originale.

Suivant lui, il est douteux que les eaux calcaires de la Champagne se dépouillent, dans leur course, de leur excès de sels terreux ; et cependant il admet, trois lignes plus bas,

(1) Voici le tableau de la population de Paris à chacun des recensements opérés depuis 1817 :

Aujourd'hui l'administration doit satisfaire les besoins d'une population de 1,600,000 habitants et plus.

qu'il se formera un dépôt qui aura l'inconvénient d'incruster les tuyaux et de les condamner quelquefois au chômage.

Que M. Jolly se rassure encore sur ce point. Oui, les eaux calcaires se dépouillent, pendant leur course, d'une partie de leurs sels de chaux, et il est probable que les eaux de la Dhuis, partant de leur source à 22 ou 23 degrés hydrotimétriques, arriveront à Paris avec 19 ou 20 degrés seulement.

Quant au dépôt incrustateur qui en résultera dans un canal de 139 kilomètres, il est probable que ni M. le docteur Jolly, ni nous, ni nos enfants ne le verront obstruer ledit canal.

Des eaux bien autrement incrustantes, dirigées sur Rome, Carthage et autres villes, n'ont pas cessé de couler pour les Romains et les Carthaginois, qui ont eu la malheureuse idée de nous laisser cet exemple insensé !

Nous ne réfuterons pas cette objection. Le calcul, qu'un autre de nos adversaires n'a pas craint de jeter à la crédulité publique à l'occasion de ces terribles incrustations, nous a pétrifié! Comment pourrions-nous en contester l'exactitude?

M. le docteur Jolly, poursuivant les leçons qu'il nous donne d'un bout à l'autre de sa lettre, nous apprend que la condition de pureté de l'eau ne peut être prise que dans un sens relatif; — que, quand les eaux de la Seine prises en amont dans le vif du courant ont subi les effets d'un filtrage qui leur a enlevé en même temps toutes- les matières étrangères qu'elles tenaient en suspension, elles ont acquis, par le seul fait du filtrage , tout le degré de pureté que l'hygiène puisse exiger d'elles; — que le filtrage a même suffi pour affranchir les étrangers du tribut incommode qu'ils payaient autrefois en arrivant à Paris; — que l'eau distillée n'est pas potable; et enfin ceci : — pour que les eaux soient réellement potables, il faut quelles recèlent des substances organiques et inorganiques dans certaines proportions.

Voilà qui est trop fort. Passe pour les substances inorga-

niques ; mais les substances organiques ! nous ne pensons pas qu'excepté Parmentier, qui ne voyait aucun inconvénient à boire l'eau dans laquelle flottait un chien pourri, que personne, disons-nous, ni parmi les hygiénistes ni parmi les chimistes, ait jamais considéré comme nécessaire la présence dans l'eau potable de matières organiques en certaines proportions. Il y a bien, au contraire, unanimité de tous les hommes qui ont traité ces questions, pour placer l'absence de toute matière organique en tête des qualités que doit avoir une eau potable.

Nous ne connaissons aussi que M. le docteur Jolly qui professe cette opinion : que la plupart de nos eaux minérales les plus précieuses doivent, dans un grand nombre de cas, toute leur efficacité à la présence de matières organiques (Baréges, Néris, Vichy, etc.).

On croit rêver en voyant de pareilles choses signées d'un nom si justement estimé ; qu'il nous soit permis de n'y voir qu'un excès de zèle.

Voici, en effet, la conclusion que tire M. le docteur Jolly de sa découverte sur la nécessité de la présence des matières organiques dans les eaux destinées à la boisson.

« Et pourriez-vous donc soutenir, Monsieur, que la « Providence n'a fait tout cela que pour composer des « eaux à l'usage de la navigation, ou, comme vous le dites « encore, pour le bon plaisir des pêcheurs, mais nulle- « ment pour l'alimentation de l'homme? »

En vérité, je vous le dis, Monsieur Jolly, nous ne nous attendions pas à rencontrer la Providence dans une question de matière organique, d'eau de source et d'eau de rivière; mais, puisque vous nous avez conduit sur ce terrain, nous profiterons de nos avantages, pour vous donner, à notre tour, une petite leçon ; mais une leçon d'histoire sacrée et non une leçon de chimie; car sur ce dernier chapitre vous êtes plus fort que nous.

Or voici ce que Ton peut lire dans l'Exode, chap. XVII :

« 3. Le peuple, se trouvant donc, en ce lieu, pressé de la « soif et sans eau, murmura contre Moïse, en disant : Pour- « quoi nous avez-vous fait sortir de l'Egypte, pour nous « faire mourir de soif, nous et nos enfants et nos troupeaux?

« 4. Moïse cria alors au Seigneur et lui dit : Que ferai-je « à ce peuple? il s'en faut peu qu'il ne me lapide.

« 5. Le Seigneur dit à Moïse : Marchez devant le peuple ; « menez avec vous des anciens d'Israël ; prenez en votre « main la verge dont vous avez frappé le fleuve, et allez « jusqu'à la pierre d'Horeb.

« 6. Je me trouverai là moi-même présent devant vous; « vous frapperez la pierre et il en sortira de Veau, afin que « le peuple ait à boire. Moïse fît devant les anciens d'Israël « ce que le Seigneur lui avait ordonné. »

M. Jolly ne pourra pas contester apparemment que ce fut bien de Veau de source que la Providence envoya ainsi aux Hébreux altérés. L'eau sortit d'une pierre, lorsque celle-ci fut frappée par la verge divine.

M. Jolly reconnaîtra sans doute , avec le même empressement, que la Providence pouvait tout aussi bien donner à la verge de Moïse le pouvoir de créer une rivière, dont les eaux seraient sorties de ces véritables vases culinaires où s'opère pour les besoins de V homme et des animaux une sorte de coction, qui, etc.

Hé bien, pas du toutl c'est d'un rocher que la Providence a fait jaillir l'eau destinée au peuple hébreu ; du moins est-ce ainsi que l'ont compris tous les peintres qui ont représenté cette scène. Or d'un rocher ne peut évidemment sortir qu'une source, et qui pis est, qu'une source dont l'eau n'est ni insolata, ni illustrata, ni castigata comme la veulent M. Jolly et Cornarius (1).

(1) Un des commentataurs d'Hippocrate.

Mais, quoi qu'il en soit, nous nous emparons victorieusement du texte sacré et nous disons : que, si jamais la Providence s'est préoccupée du choix d'une eau potable, il est bien évident qu'elle a donné la préférence aux eaux de source.

Tous les auteurs qui ont écrit sur les qualités que doit avoir une bonne eau potable ont considéré sa température comme une condition essentielle. Partant delà, les magistrats de la cité ont imposé aux auteurs de projets pour l'alimentation de la population l'obligation de lui fournir de l'eau fraîche en été ettempérée enlever ; c'est-à-dire jouissant d'une température moyenne, aussi constante que possible.

On ne pouvait trouver cette constance de température dans les rivières exposées à toutes les variations qui résultent des saisons. De là, une des raisons capitales pour recourir aux sources, dont la température est presque invariable.

Il ne restait à résoudre que le problème de faire arriver ces eaux jusqu'au consommateur, avec la température initiale de l'eau à la source, ou du moins avec la perte la plus petite possible de cette température.

Tout le monde sait que les caves bien établies paraissent fraîches en été et chaudes en hiver ; tout simplement parce que leur température varie très-peu. Celle-ci se maintient, en général, entre 9 et 12 degrés au-dessus de zéro.

L'eau des sources sortant de terre à peu près à cette température, il a paru tout naturel de la faire voyager dans une cave; c'était, en effet, le moyen de lui conserver cette température favorable.

C'est là précisément ce qu'on a fait, et les aqueducs de l'antiquité, tout comme les aqueducs les plus modernes, ne sont autres choses que de longues caves, dans lesquelles l'eau chemine, à l'abri des influences atmosphériques, jusqu'à sa destination.

L'expérience des temps anciens, aussi bien que celle

qui résulte des plus nouvelles constructions hydrauliques, démontre qu'on a parfaitement atteint le but qu'on avait en Tue. Aussi éprouvons-nous un singulier étonneraient en lisant dans la lettre de notre collègue : « Mais croyez-vous « donc, Monsieur, que les eaux que vous irez prendre à « 30, 40 et 50 lieues de Paris, dans la Dhuis, la Vanne, « le Sourdon, la Somme-Soude et ailleurs, arriveront à « Paris et jusque sur nos tables à la température de « 12 degrés qu'elles avaient à leur point de départ ? « Vous avez trop de bon sens et de raison pour le penser! »

Puis , pour achever sa démonstration, M. Jolly invoque l'exemple de l'eau d'Arcueil qui , suivant lui , arriverait à Paris si peu fraîche , que la population donnerait volontiers toute préférence à Veau de Seine.

Voici ce qui a convaincu notre bon sens.

L'aqueduc de la Dhuis sera recouvert d'un mètre de terre; la maçonnerie de la voûte aura 0m,20 d'épaisseur, et il y aura une tranche d'air d'environ 0m,20 au-dessus de l'eau.

La partie de l'eau la plus élevée, la tranche superficielle, sera donc de lm,40 au-dessous du sol. À cette profondeur, les météorologistes considèrent que la température, sous le climat de Paris, est presque invariable, et égale la température moyenne, soit à peu près 10°, 50 ; c'est ce qu'on appelle vulgairement la température des caves; mais, lorsque l'aqueduc sera plein d'eau, sa température variera comme celle de l'eau et sera comprise entre 9° et 11° (1). L'eau y sera toujours fraîche comme elle l'est dans les aqueducs de Rome, qui, cependant, sortent souvent hors du sol. Les expériences faites pendant six ans sur les eaux de Paris ne laissent aucun doute à cet égard (2).

(1) 9 degrés à l'équinoie du printemps, 12 degrés à l'équinoxe d'automne.

(2) Voir, dans le Rapport de la commission d'enquête, p. 37.

Je dois vous avertir, Monsieur Jolly, que ceci vient des hommes les plus compétents en cette matière. Libre à votre bon sens de contester leur opinion.

Quant aux eaux d'Arcueil, dans lesquelles M. le docteur Jolly croit trouver un argument, je lui déclare qu'après enquête nous sommes resté convaincu que l'état des choses et de l'opinion est absolument contraire à ce qu'il avance.

Non-seulement la population de la montagne Sainte- Geneviève, qui boit de l'eau d'Arcueil, n'accepterait pas avec indifférence la substitution de l'eau de Seine, mais encore cette substitution , en été, par exemple, serait capable de produire, dans ces quartiers populeux, une émotion des plus vives. Là, on est habitué, depuis un siècle, à trouver aux fontaines une eau d'une parfaite limpidité et de la fraîcheur la plus agréable. On va la chercher le plus souvent au moment même du repas. Que diraient les commères du faubourg Saint -Marceau, si, un beau jour, leur pot se remplissait d'une eau louche et tiède ?

Demandez même, Monsieur Jolly, aux nobles habitantsdu Luxembourg; à la population des environs, dans laquelle figure un grand nombre de professeurs et de savants; aux lycées Louis-le-Grand et Saint-Louis; à nombre d'institutions de garçons et de filles; notamment rue d'Enfer, 63; rue d'Enfer, 59; rue Saint-Jacques, 287, etc.; partout on vous dira qu'on est très-satisfait de cette eau d'Arcueil, dont la fraîcheur est un des attributs essentiels.

Enfin voici cinq ans qu'on fait des observations suivies sur la température de l'eau à la source de Rungis et à l'arrivée de cette eau à Paris. A la source, la température varie de 9 à 12°. Le minimum s'obtient à l'équinoxe du printemps, le maximum à l'équinoxe de l'automne.

Ces eaux arrivent à Paris à très-peu près à la même température.

Telles sont les raisons qui nous ont convaincu que, contrairement à l'opinion mal fondée de notre critique , les eaux de la Dhuis arriveront à Paris avec une température qui différera très-peu de celle qu'elles ont à la source, de telle sorte que nous ri éprouverons et ne ferons éprouver à la population de Paris aucun mécompte, aucune déception.

Nous faisons grâce à M. Jolly de plusieurs autres exagérations et des meilleures ; mais nous ne pouvons nous dispenser de lui donner un conseil à propos de la savante citation du spectacle divertissant que Spallanzani donnait à ses convives, il y a plus d'un siècle, en leur montrant tout un monde microscopique dans une seule goutte d'eau prise sur sa table.

Si quelque imitateur ou successeur deSpallanzani donnait

ce divertissant spectacle à M. Jolly, qu'il se garde bien de

boire l'eau qui aurait fourni la goutte merveilleuse. Cette

eau serait nécessairement de Veau corrompue ou croupie au

soleil, car Veau potable, prise sur une table, ne laisse voir

absolument rien au microscope. C'est même un moyen

ironique d'apprécier le savoir de quelqu'un, en matière de

microscopie, que de lui demander s'il a vu les myriades

d'animaux qui se meuvent dans une goutte d'eau.

Après Spallanzani, vient Hippocrate.

« Vous invoquez (nous dit M. Jolly), avec une grande

« assurance, le prétendu témoignage des hygiénistes et des

« chimistes, même celui d'Hippocrate; mais ici, je suis

« obligé de vous dire , Monsieur, que vous êtes dans l'er-

« reur , et puisque vous avez cité à cette occasion le

« nom d'Hippocrate, qui n'est plus là pour vous répondre, « il est temps de vous dire que, si vous aviez pris la peine « de lire vous-même ce que pensait ce père de l'hygiène « et de la médecine sur les conditions de salubrité des « eaux, vous auriez vu que son opinion était exactement

« contraire à celle que vous lui prêtez si gratuitement et « si légèrement.

« Hippocrate voulait bien, en effet, des eaux claires et « fraîches, mais il voulait surtout des eaux bien aérées, « insolatœ même , comme le dit son fidèle interprète « Cornarius, parce que, suivant lui, sol aquas illustrât et « castigat (page 94, art. 8, 1564), ce qui ne veut pas dire « qu'Hippocrate voulait des eaux de source plutôt que des « eaux de rivière, car celles-là, comme toutes les eaux « souterraines que vous nous promettez, ne sont pas, que « je sache, soumises à la triple influence de l'air, du soleil « et de la lumière. »

Nous ne demanderons pas à M. le docteur Jolly quelle différence il trouve entre le soleil et la lumière; mais nous lui ferons observer que la citation d'Hippocrate n'appartient pas à la commission d'enquête. Elle se trouve placée fort à propos dans le rapport du conseil d'hygiène publique de Lyon, rédigé par deux honorables docteurs de ceUe, ville. Ce n'est donc pas à nous qu'auraient dû s'adresser la critique et la leçon de M. le docteur Jolly. Mais cette leçon est singulière ; M. Jolly a supposé probablement que nous ne savions pas le grec ; en effet :

« Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas le grec. »

Heureusement il y a des gens qui le savent et qui ont traduit Hippocrate en bon français, à la portée de tous ceux qui pourraient bien se méfier de Cornarius, de Foës, d'Ermerius et autres commentateurs qui ne sont pas d'accord sur l'interprétation de certains passages. Or, dans la traduction si justement admirée de M. Littré, on trouve textuellement ce qui suit. Nous rapportons le passage entier, afin de ne laisser aucun faux-fuyant à notre savant critique.

« Les eaux dormantes, soit de marais, soit d'étangs, « sont nécessairement, pendant Tété, chaudes, épaisses, « de mauvaise odeur; n'ayant point d'écoulement, mais « étant alimentées continuellement par de nouvelles pluies « et échauffées par le soleil, elles deviennent louches, « malsaines et propres à augmenter la bile. Pendant l'hi- « ver, au contraire, la gelée les pénètre , la neige et la « glace les troublent, ce qui les rend les plus favorables h « la production de la pituite et des enrouements. »

Suit la description des maladies auxquelles donnent lieu ces eaux malsaines. Hippocrate continue ainsi :

« Je regarde de telles eaux comme mauvaises pour tous « les usages ; les plus mauvaises, après celles-là, sont celles « qui proviennent ou de rochers, ce qui leur donne né- « cessairement de la dureté , ou d'un terroir dans lequel « sont des eaux chaudes , du fer, du cuivre , de l'argent, « de l'or, du soufre, de l'alun, du bitume ou du nitre. « Tout cela est l'effet de la chaleur; par conséquent, les « eaux d'un tel terroir ne peuvent pas être bonnes, elles « sont dures et échauffantes; elles passent difficilement « par l'urine et contrarient les évacuations alvines.

« Les meilleures sont celles qui coulent des lieux élevés « et des collines de terre; elles sont douces, claires, et « peuvent porter un vin léger.

« Elles deviennent chaudes pendant l'hiver et froides « pendant l'été, ce qui prouve qu'elles proviennent des « sources les plus profondes.

« Il faut surtout louer les cours d'eau qui se font jour « du côté du levant, et particulièrement du levant d'été; « ces eaux sont nécessairement plus limpides , de bonne « odeur et légères.

« L'exposition a aussi de l'influence sur les qualités des « eaux de source : celles dont la source regarde le levant « sont les meilleures ; viennent ensuite celles qui coulent

« entre le levant d'été et le coucher d'été, mais surtout « celles qui se rapprochent de l'orient.

« Au troisième rang sont placées celles dont le cours est « entre le coucher d'été et le coucher d'hiver; enfin les « pires sont celles qui sont tournées au midi, et celles qui « regardent le lever et le coucher d'hiver, les vents du « midi en augmentent les mauvaises qualités, les vents du « nord les atténuent.

« Quant à l'usage des eaux des sources, voici les règles à « suivre : L'homme bien portant et robuste na aucun choix à « faire, il peut boire toujours ce qui se présente. Mais celui « qui, à cause d'un état maladif, sent le besoin de l'eau la « plus convenable aura, pour recouvrer la santé, les pré- « cautions suivantes à prendre : À ceux dont les organes « digestifs sont durs et faciles à s'échauffer, il convient de « boire les eaux les plus douces, les plus légères et les plus « limpides; à ceux dont les organes digeslifs sont mous, « humides et pituiteux, de boire les eaux les plus dures, « les plus crues et légèrement salées, qui sont, en effet, « très-propres à consumer l'excès d'humidité.

« Les eaux qui sont les meilleures pour la cuisson et les « plus dissolvantes sont aussi celles qui relâchent le « ventre et l'humectent le mieux ; celles qui sont crues, « dures et impropres à la cuisson resserrent davantage et « dessèchent les organes digestifs.

« On se trompe, en effet, par inexpérience, sur les vertus « des eaux salées; on les croit laxatives, et cependant elles « contrarient le plus la régularité des évacuations alvines; « car, étant crues et impropres à la cuisson, elles exercent « sur le ventre une action bien plus astringente que relâ- « chante.

« Telles sont les observations à faire sur les eaux de « source.

« La pierre , la gravelle, la strangurie, la sciatique et « les hernies sont surtout fréquentes là ou les habitants « boivent des eaux de la nature la plus diverse , telles que « celles des grands fleuves qui reçoivent d'autres rivières , « celles des lacs oîi se déchargent quantité de ruisseaux « de toute espèce ; enfin toutes les eaux qui , arrivant, non « du voisinage, mais de lieux éloignés, deviennent hétérogènes « dans le long trajet qu'elles parcourent, etc., etc. »

Ainsi donc, Hippocrate considère comme les plus mauvaises les eaux échauffées par le soleil en été, et pénétrées, en hiver, par la gelée, la neige et la glace.

Les meilleures sont celles qui coulent des lieux élevés; elles sont douces, claires, chaudes pendant l'hiver et froides pendant l'été ; ce qui prouve qu'elles proviennent des sources les plus profondes.

Pour ces eaux de source, Hippocrate pense que Y homme bien portant et robuste ri a aucun choix à faire; il peut boire tout ce qui se présente.

Quant aux eaux de rivière, Hippocrate les condamne formellement comme étant des eaux de la nature la plus diverse, qui deviennent hétérogènes dans le long trajet qu'elles parcourent. Elles engendrent une foule de maladies.

Il est impossible d'être plus explicite : Hippocrate donne hautement la préférence aux eaux de source sur les eaux d'étang, de marais et de fleuve, et nous sommes pleinement autorisé, en dépit de Cornarius, à dire à M. Jolly : Si vous persistez à nous menacer du goitre, de la carie des dents et du cancer d'estomac pour le cas où nous aurions l'audace de boire les eaux de la Dhuis, nous, de par Hippocrate et Molière, nous vous prédisons que les eaux de rivière vous donneront la pierre, la gravelle, la strangurie, la sciatique et des hernies l

Après nous avoir foudroyé avec Hippocrate , M. le docteur Jolly a recours à un autre genre de personnages qui

lui paraissent des autorités imposantes. Comme on ne nous croirait peut-être pas sur parole, tant la chose est originale, nous rapporterons tout entier le texte de l'auteur.

« Mais il y a du moins un autre témoignage vivant que « j'admettrais plus volontiers en preuve de la supériorité « des eaux de rivière sur les eaux de source pour l'ali- « mentation ; c'est le choix bien marqué que l'instinct des « animaux leur suggère constamment pour les eaux de « rivière. Et sur ce point, il faut bien le reconnaître, l'esprit « des bêtes est souvent plus éclairé que celui des savants- Si « vous voulez prendre la peine de vous assurer par vous- « même de la valeur de ce fait, vous le trouverez saisissant « de vérité, tout près de Ville-d'Avray que vous citez, « dans la présence des deux sortes d'eaux et dans la pré- « dileclion toute particulière que les animaux affectent « pour les eaux troubles d'une mare toute voisine d'une « source d'eaux vives, fraîches et limpides qu'ils dédai- « gnent. »

En vérité, Monsieur Jolly, vous m'affligez. Ce qui vient avant ce passage, dans votre longue lettre, m'avait préparé à toutes sortes d'excentricités; mais celle-ci dépasse tout ce que j'aurais pu imaginer. Ce n'est pourtant pas que je prenne pour moi et mes amis ce que vous dites d'obligeant pour les savants. Comme voire lettre a pour objet, avant tout, de démontrer que vous êtes, à vous tout seul, plus savant que nous tous, et comme il n'est guère d'usage de se dire à soi-même des choses désagréables, il est évident que ce n'est ni moi ni vous qui sommes des savants dont l'esprit est moins éclairé que celui des bêtes. Les savants de cette espèce prendront la chose comme ils voudront, et vous aurez à vous arranger avec eux.

Mais vous avancez ici des choses bien autrement hasardées. Où donc avez-vous vu, Monsieur Jolly, que les bêtes montraient une préférence bien marquée et constante pour les

eaux de rivière? Pour le savoir, il aurait fallu comprendre leur langage, et je ne crois pas que vous en soyez arrivé là. Mais enfin, l'assurance avec laquelle vous parlez de cette préférence a ébranlé mes convictions fondées sur une expérience de plus de trente ans. J'ai eu recours à celle de collègues qui élèvent des animaux depuis leur enfance et ne cessent pas de les étudier. Tous m'ont répondu que cette prétendue préférence n'est qu'une chimère, et que c'est pour la première fois qu'ils en entendent parler. Tout ce qu'on peut dire, c'est que des animaux habitués à s'abreuver dans une mare n'acceptent pas du premier coup l'eau de la rivière, et vice versa. Ceux qui ont toujours bu ou qui ont bu pendant un certain temps l'eau d'un puits ou d'une source refusent d'abord les eaux d'une mare ou d'un étang. Voilà ce qu'apprend aux fermiers, aux cultivateurs une longue expérience. Du reste, tous attestent que ce changement de régime n'a jamais eu, à leur connaissance, le moindre inconvénient, aucune influence sur la santé des animaux. Lorsque ce changement survient, les animaux font quelques façons pour accepter la nouvelle eau, qu'ils ne reconnaissent pas pour leur boisson habituelle ; mais la soif a bientôt vaincu leur répugnance et toute hésitation cesse.

Quant aux circonstances et aux dispositions des lieux qui permettraient à des animaux de choisir entre une source et une mare ou une rivière, en vérité, Monsieur Jolly, vous avez dû avoir peu d'occasions de rencontrer cette disposition, et c'est probablement votre imagination qui l'a créée.

Je connais aussi bien que vous les environs de Villed'Àvray; j'ai habité ou fréquenté tous les villages qui sont à quelque distance de cet agréable séjour : Sèvres, Saint- Cloud, Garches, Villeneuve-l'Étang, Marnes, Chaville , Meudon, etc.

Je vous défie de me faire voir en aucun de ces lieux une source ou une rivière qui se trouvent à proximité d'une mare, de telle façon que les animaux qu'on mènerait boire puissent choisir entre ces eaux ou témoigner une préférence quelconque pour l'une d'elles.

Dans la crainte de m'abuser ou d'avoir mal observé, je me suis bravement mis en campagne et j'ai visité de nouveau Ville-d'Avray et ses environs. Je me suis enquis partout des mares, des sources et des rivières, et peu s'en est fallu que mes questions me fissent prendre pour un homme dont le sens commun avait éprouvé quelque dérangement.

En effet, comment se passent les choses quand il s'agit de faire boire des bêtes? On les conduit soit à la rivière, soit à l'étang ou à la mare , bien rarement h la source ; quelquefois on les abreuve à la ferme avec l'eau d'un puils ou d'une pompe. Mais je déclare ne pas connaître aux environs de Paris un seul endroit où l'on pourrait laisser aux animaux le soin de choisir entre deux eaux.

En vérité, je vous le dis, Monsieur Jolly, ceci n'est qu'une plaisanterie, et la preuve, c'est le peu de soin que vous avez mis à l'écrire. Vous commencez par nous parler de la prédilection des animaux pour les eaux de rivière, et vous citez, comme exemple et comme preuve, les eaux troubles crime mare qu'ils auraient préférées aux eaux vives , fraiches et limpides d'une source! Vous voyez que vous n'étiez pas bien sûr vous-même de ce que vous vouliez dire.

Quant à Y appétence bien connue de toutes les plantes pour les eaux de rivière et les eaux de pluie bien aérées, plutôt que pour les eaux crues de source , je n'aurais jamais cru que j'aurais à vous rappeler que, partout où une source sort du sol, la végétation d'une foule de plantes est si active autour d'elle, avant même qu'elle ait été insolata, illustrata

et castigata (comme le dit à peu près Cornarius), que la source disparaît sous cette luxurieuse végétation, et, si les jardiniers préfèrent l'eau insolata, c'est tout bonnement parce qu'ils ont appris, par expérience, que de Y eau fraîche active moins la végétation que de l'eau réchauffée. Mais, quand le jardinier veut boire de cette eau, il la prend à la source même , non insolata , afin de l'avoir fraîche et pure.

Permettez-nous de faire comme le jardinier.

Mais nous arrivons, quoique assez péniblement, à une remarque pleine d'insinuations malveillantes, auxquelles il nous paraît nécessaire d'opposer l'irrésistible logique des faits ; la voici :

« Il n'échappera sans doute à personne que si l'eau de « la Seine est devenue si malsaine, si indigne des habitants « de Paris, à cause de toutes ses impuretés, elle ne doit « pas être bien meilleure pour toutes les populations qui « s'en abreuvent au delà de la capitale jusqu'au Havre, et « il faudra bien aussi les prendre en pitié, leur préparer « également un nouveau régime d'eau. C'est une simple « remarque que je livre à l'attention de la Commission « spéciale des eaux. »

Et, d'abord, nous n'avons jamais dit que l'eau de la Seine fut devenue malsaine et indigne des habitants de Paris. Nous avons dit que le besoin du progrès s'était fait sentir pour l'eau livrée aux populations, tout aussi bien et plus justement peut-être que pour des objets d'une moindre importance; que si l'on s'était contenté pendant longtemps de l'eau de la Seine plus ou moins filtrée, chaude en été, glaciale en hiver, il fallait désormais assurer un service plus satisfaisant sous tous les rapports et surtout plus abondant. De là de nouveaux projets, dont les eaux de source sont la base.

Mais, quels que soient ces projets, il est évident qu'ils

ne sauraient modifier en rien un état de choses irrémédiable en lui-même.

Personne, pas même M. le docteur Jolly, ne peut faire que Paris ne soit pas assis sur les rives de la Seine avec ses 1,600,000 habitants; et, quels que soient les inconvénients qui peuvent en résulter pour les populations en aval de Paris, il n'y a guère de remèdes à ces inconvénients. Mais nous allons démontrer que ces inconvénients n'existent pas, ou sont insignifiants.

Premièrement, en ce qui concerne la nature de l'eau de la Seine, il est prouvé, depuis longtemps, que les impuretés déversées dans le fleuve par les émonctoires de la ville sont déposées ou décomposées même à une assez faible distance, ou après un parcours peu étendu. Cela est si vrai, que l'eau de la Seine, puisée àMarly pour les services de Versailles, est presque aussi pure que l'eau du fleuve puisée à Port-à-T Anglais, au-dessus de Paris. Nous nous en sommes encore assuré il y a peu de jours.

L'eau de Seine, puisée à Poissy, ne laisse plus apercevoir la moindre trace de son passage à travers la grande ville. Cette eau, mise en bouteilles, se conserve intacte pendant deux mois, à l'abri du soleil, toutefois.

Il s'ensuit que ce serait bien à tort que l'on s'apitoierait sur le sort des populations qui vivent au-dessous de Paris, sur les bords de la Seine, à Marly et plus bas; à plus forte raison, à Mantes, Rouen et le Havre.

En second lieu , on s'est beaucoup 'récrié sur les inconvénients qui peuvent résulter du déversement de toutes les eaux d'égouts de Paris sur un seul point, à Asnières.

C'est encore là une erreur. D'abord remarquons que, en dirigeant les eaux de ses égouts entre Asnières et Saint- Ouen, la ville de Paris affranchit de ces inconvénients une bonne partie d'elle-même, et, entre autres, les eaux puisées

par les machines de Chaillot, distribuées à la plus grande partie de la population. Elle en débarrasse Passy, Auteuil, Sèvres, Saint-Cloud, Suresnes, Puteaux, Neuilly etÀsnières lui-même.

Quant au dépôt que formera, sur le bord du fleuve, l'eau du grand égout collecteur, nous pensons que ce dépôt, bien loin d'être un inconvénient, sera, au contraire, un résultat heureux de la nouvelle combinaison. Plus il restera de matières en un point restreint, moins il s'en mêlera aux eaux du fleuve, et plus il sera facile de les enlever par le dragage.

Pour être persuadé de la justesse de cette manière de voir, il suffit d'observer ce qui se passe à l'embouchure de plusieurs des grands égouts de Paris et notamment à l'embouchure de la Bièvre. Il se forme là des amas considérables de matières immondes , qu'on enlève de temps en temps avec les dragues. Plus ces amas seront considérables, et mieux cela vaudra, puisque ce sera autant d'impuretés soustraites au lit du fleuve et à son courant. L'expérience apprendra si ces boues peuvent être utilisées par l'agriculture. Dans le cas contraire, on s'en débarrassera autrement.

Ajoutons que l'extrémité du grand égout est garnie d'une grille qui arrête et ne laisse point arriver jusqu'au fleuve les corps flottants entraînés par les eaux des égouts, tels que les débris de légumes et les animaux morts.

Enfin , pour compléter ce système , MM. les ingénieurs étudient un système d'appareils qui arrêteront au passage les sables et les corps lourds, de manière à les séparer des eaux d'égouts, avant l'arrivée de celles-ci à la rivière.

Faut-il maintenant répondre d'avance à l'objection qu'on pourrait nous faire que, quoi qu'on fasse, on n'enlèvera

pas à l'eau des égouts, et l'on n'empêchera pas de se mêler à l'eau de la Seine, les matières dissoutes qui s'y trouvent? Si quelqu'un de nos adversaires a résolu ce problème, nous serons charmé de connaître son procédé. Nous savons bien qu'il y a une théorie et un projet à cet égard; nous y reviendrons à propos des objections formulées par M. Barrai.

Il faut convenir que nous avons affaire, dans M. le docteur Jolly, à un rude jouteur. Toutes les faces de la question lui sont familières; il ne manque que des vers à son éloquente philippique ; mais il y a de la prose qui vaut bien des rimes, en voici la preuve :

Après avoir contesté que les plus habiles ingénieurs puissent trouver de l'eau dans une certaine vallée de la Champagne, M. le docteur Jolly continue ainsi, en passant , de l'impossible au pathétique :

« Mais je sais, du moins, qu'il y a dans cette vallée « même où vous avez déjà jaugé vos eaux problématiques, « un lieu saint, un lieu de prière et de triste souvenir que « personne n'oserait profaner : c'est la tombe de deux « bataillons entiers de volontaires armés pour la défense « de leur territoire en 1814, et qui sont restés anéantis « sous les masses de l'armée russe; tombe sacrée ( s'écrie « M. Jolly) où vous ne pourriez toucher sans commettre « un sacrilège aux yeux du pays, qui ne vous demanderait « pas seulement grâce pour ses eaux, grâce pour ses « champs et ses moissons, mais pitié pour la tombe de ses « enfants martyrs ! »

Hâtons-nous de rendre justice à M. Jolly, sur qui nous ne voudrions pas laisser peser la responsabilité d'un appel aux passions, dans lequel le ridicule le dispute à l'odieux.

Ce pathétique tableau n'est pas de M. Jolly; notre collègue Ta pris dans une brochure publiée par M. Fulgence

Maillard (1), à l'occasion de l'enquête ouverte au mois de juin 1861 dans le département de la Marne.

Maintenant, est-il besoin de dire que ce champ où reposent des braves est au fond d'une vallée; que ce n'est pas assurément au fond de cette vallée tourbeuse que les ingénieurs iront chercher de l'eau et que, dussent-ils exécuter des travaux quelconques près de ce lieu, il serait évidemment bien facile de respecter une terre, objet de la vénération du pays. Supposer le contraire, c'est adresser gratuitement une injure, non -seulement à tous ceux qui auront à délibérer sur le tracé des travaux, mais surtout à MM. les ingénieurs des ponts et chaussées, dont le patriotisme et la délicatesse sont assez connus pour que personne ne puisse se croire le droit de leur faire la leçon.

M. Jolly continue ainsi :

« Mais, à ce point de vue même, une chose m'a surtout « frappé ; c'est que, pour défendre le projet, vous vous « soyez inspiré de l'exemple des anciens Romains; car il « n'y a vraiment là aucune analogie à invoquer. Vous « devriez savoir que les aqueducs actuels de Rome ne sont « plus guère l'œuvre antique des anciens Romains, mais « surtout l'œuvre toute moderne des papes. »

En vérité, on croit rêver en lisant de pareilles choses, et nous pourrions nous contenter d'opposer à M. Jolly plusieurs autres critiques , non moins savants, qui cherchent à nous tourner en ridicule en nous accusant de nous livrer à une servile imitation des aqueducs romains. Mais il nous sera facile de répondre à l'un comme à l'autre.

Comment! il n'y a aucune analogie entre les aqueducs projetés de la ville de Paris et les aqueducs des anciens Romains? En quoi donc, je vous prie, différeront-ils?

(1) Maire de Moraios, commune de 90 habitants environ, du canton de Vertus, arrondissement de Châlons-sur-Marue#

Nous aurons des conduits souterrains comme ceux des anciens Romains ; nous aurons des arcades là où ce système sera applicable aux vallées ; nous aurons des ponts pour franchir les rivières, enfin des réservoirs pour recevoir les eaux.

Il y aura, de plus qu'à Rome, le moderne système de siphons en fonte pour franchir les vallées trop profondes ou trop larges. Si M. Jolly s'était donné la peine de lire le second mémoire de M. le préfet, il aurait appris que ce qui a existé et ce qui existe encore à Rome nous était connu autant qu'il est possible de connaître une chose qu'on n'a pas sous les yeux.

Nous saurons imiter ce qu'il y a eu de bon dans les annciens aqueducs et profiter des progrès de l'art en matière de constructions de ce genre. Nous n'imiterons pas servilement les Romains; nous serons Français avec Rondelet et Prony; Romains avec Yicat, l'inventeur de la chaux hydraulique artificielle.

Quant à la qualité des eaux, nous serons, j'en conviens, plus Romains que les Romains eux-mêmes, anciens et modernes. Placés comme nous, sur le bord d'un fleuve qu'Horace a qualifié d'un seul mot : Tibrimflavum(l), les Romains sont allés chercher des eaux de source à une grande distance. Ce n'est que plus tard que le pape Paul V a fait venir les eaux du lac Rracciano.

Or, si la Seine au-dessus de Paris n'est jamais tout à fait aussi flava que le Tibre, il faut convenir cependant qu'elle est souvent trouble, puisque cela lui arrive 179 jours par an, au-dessus du confluent de la Marne; mais, quand cette rivière nous apporte son contingent d'argile jaune, il faut bien reconnaître que la Seine devient alors un nouveau

(1) On voyait, à la dernière exposition des ouvrages des pensionnaires de Rome, un tableau représentant une vue de l'Aventin. Le Tibre y figure avec une eau dont la couleur ne peut être comparée qu'à celle de la boue que forme le macadam un jour de pluie.

Tibrim flavum, surtout pour les habitants de la rive droite, qui pourraient suivre les eaux bourbeuses de la Marne, même au delà du dernier pont de Paris.

Voilà bien, ce nous semble, une véritable analogie avec Rome ; c'est pourquoi nous imiterons servilement les anciens Romains, en allant chercher, où elles sont, des sources d'eau toujours limpide, toujours fraîche, toujours pure pour les offrir à la Ville, qui peut, sous bien des rapports, se glorifier d'être la Rome moderne.

M. Jolly nous reproche encore de faire des aqueducs d'une trop grande longueur. Grand Dieu ! qu'il nous donne donc le moyen d'abréger la distance qui nous sépare des hautes sources de la Champagne ; nous ne tenons pas le moins du monde à faire des aqueducs de 140 et 160 kilomètres.

Nous ne méritons pas davantage le reproche de nous être laissé tenter par une vaine conception de luxe et de splendeur monumentale (1).

M. Jolly devrait savoir que les 14 aqueducs des anciens Romains n'avaient pas moins de 418 kilomètres d'étendue : nous n'en sommes encore qu'au premier aqueduc et à 139 kilomètres, et ce serait peut-être ici le cas de renvoyer à M. Jolly épigramme pour épigramme; mais, nous aimons mieux répondre au reproche renouvelé de l'aqueduc de Roquefavour.

La conception de l'aqueduc de la Dhuis, et de tout autre qu'il sera nécessaire de construire, si le besoin s'en révèle plus tard, n'est point une conception de luxe ni de splendeur monumentale. Que M. Jolly nous permette encore ici de le lui dire, que, s'il avait lu avec un esprit de critique impartiale le rapport de la commission d'enquête, il aurait remarqué ce passage :

(1) Voir le mémoire de M. Fulgencc Maillard, qui a fourni ces belles expressions à M. Jollv.

Page 47. « La commission a pris connaissance avec sa- « tisfaction de projets de siphons, au moyen desquels « MM. les ingénieurs se proposent de franchir les vallées « et les cours d'eau. Elle voit dans l'application de ces si- « phons métalliques, substitués aux aqueducs sur arcades, « une heureuse alliance des antiques monuments, que « leur durée presque éternelle désigne à notre admiration, « avec les procédés modernes. Ceux-ci frappent moins « l'imagination sans doute, mais leur exécution plus écono- « mique permet de multiplier les dérivations et d'étendre « les bienfaits qui en résultent pour les peuples.

« Quoi qu'il en soit, la commission, pénétrée de cette « pensée, que dans les œuvres d'une grande époque et « d'une grande cité on ne doit jamais, tout en se livrant « à des travaux utiles, négliger le côté artistique et monu- « mental des entreprises, a voulu savoir jusqu'à quel « point les siphons pourraient être remplacés par des « aqueducs sur arcades.

« MM. les ingénieurs ont répondu que les siphons « en bonne fonte, tels qu'ils les proposent, ne présentent « aucun inconvénient et sont très-économiques. Il leur « parait très-difficile de déterminer, à priori, quelle aug- « mentation de dépense entraînerait la substitution des « arcades aux siphons, partout où ils se proposent cl'éta- « blir ceux-ci.

« De plus, si l'on voulait traverser toutes les vallées par « le même procédé, la hauteur des ponts-aqueducs at- « teindrait, sur certains points, jusqu'à 60 mètres. Il y « aurait encore clans les vallées des difficultés de fondations « considérables, et les dépenses excéderaient bien certai- « nement de beaucoup le chiffre indiqué ci-dessus.

« La commission, convaincue par ces réponses péremp- « toires, n'a pas insisté. »

Ainsi donc, dans les projets de la ville de Paris, point

de luxe, rien de monumental, point d'aqueducs de Roquefavour ou autres ; rien qui parle aux yeux et qui rappelle à la multitude les sacrifices quelle a dû faire 'pour la gloire des édificateurs ; mais, au contraire, un monument obscur et caché, tout d'utilité pratique (1).

Dans ses flancs coulera un de ces bienfaits qui, se répandant pour ainsi dire goutte à goutte dans la retraite du travailleur et du pauvre, au sein même de sa famille, font vivre les noms de ceux auxquels ils sont dus aussi longtemps que la reconnaissance du peuple.

Cette reconnaissance ne manquera pas à l'édilité parisienne de nos jours, qui aura doté la Ville d'une jouissance qui lui était inconnue.

De Rome M. Jolly saute à Grenoble ; la différence est grande pourtant, puisque les aqueducs romains n'ont pas cessé de donner de l'eau en abondance depuis des siècles, tandis qu'à Grenoble, suivant M. Jolly, après avoir dépensé près de 800,000 fr. pour un service public en eaux de source, la Ville a vu ce service presque entièrement annulé par suite de F action obstruante et destructive de ses eaux sur les tuyaux de conduite.

En conséquence, M. Jolly nous reproche vivement de nous appuyer sur cet exemple plus triste encore que celui de Rome.

Notre réponse consistera dans l'extrait d'une lettre du savant ingénieur lui-même, qui a doté, non sans difficultés il est vrai, la ville de Grenoble d'une belle distribution d'eau; mais ces difficultés étaient de celles qu'il était impossible de prévoir. Nous pensons qu'on lira avec intérêt cette courte relation des péripéties des eaux de Grenoble.

« Après avoir recueilli à Paris, de tous les hommes les « plus compétents , les renseignements qui m'étaient né- « cessaires, je mis la main à l'œuvre.

(1) Voir encore le mémoire de M. Fulgence Maillard.

« Notre conduite principale avait 3,400 mètres de lon- « gueur, 0m,28 de diamètre. La ville fut sillonnée de con- « duites avec des diamètres calculés suivant la longueur et « le débit.

« Mon devis total s'élevait à 399,000 fr., et je fus assez « heureux pour ne dépenser que 392,000 fr. La Ville « comptait que ma dépense serait de 7 à 800,000 fr.

« J'avais bien étudié mon projet et je pus croire que « j'avais fait un travail qui devait durer des siècles, lors- <( que, six ans après, je m'aperçus d'une légère diminution « dans nos fontaines. J'examinai le tuyau vertical du « Château-d'Eau et je m'aperçus qu'il y avait des rugo- « sites qui diminuaient sa capacité ; j'en détachai quelques- « unes, et l'analyse ne me donna que de l'hydrate d'oxyde « de fer.

« Ces espèces de rugosités étaient sphéroïdales, ellip- « soïdales, s'écrasant facilement, parce que cette croûte « était très-mince.

« Je fus effrayé. On composa , sur ma demande, une « commission de tous les savants qui étaient à Grenoble; « nous fîmes des rapports, des mémoires et un appel à « tous les instituts d'Europe. Il ne nous parvint aucune « solution satisfaisante, lorsque, trois ans après, M. Payen « résolut le problème.

« Dans une conduite d'eau en fonte de fer, il y a les « éléments d'une pile : le métal, l'oxyde du métal et les « eaux qui contiennent toujours des sels. L'action élec- « trique varie avec la longueur des tuyaux, le diamètre et « la salure des eaux.

« La cause connue, je fis des voyages dans le sud-est « pour examiner des conduites d'eau. Après deux ans « d'études et analyses chimiques, j'arrivai à cette loi gé- « nérale:

« 1° Dans les conduites d'eau en fonte de fer, il n'y a

« jamais de rugosités ou tubercules, lorsque les eaux sont « légèrement limoneuses ou vaseuses. Il se forme dans « l'intérieur du tuyau, à sa surface, un enduit qui détruit « les effets de la pile.

« 2° Lorsque le litre d'eau évaporée à siccité donne « 0S\22 à Or,25 de résidu (sels anhydres), il n'y a jamais « de tubercules.

« 3° Lorsqu'un litre d'eau donne plus de 08r,25 de sels « anhydres, il se forme dans les tuyaux une incrustation « calcaire.

« i° Toutes les fois que les eaux contiennent depuis « 0sr jusqu'à 0sr,22, il y a toujours formation de tuber- « cules. Ma correspondance en Europe et dans l'Amérique « centrale n'a pas rencontré d'exceptions.

« Après vingt-cinq ans de jouissance, le volume des « eaux à Grenoble étant insuffisant, on a fait des conduites « en ciment de la porte de France. Le succès a été corn- « plel et nous en sommes très- satisfaits. Plus d'accidents, « plus de tubercules.

« Je dois ajouter que dans ma dépense de 392,000 fr. « se trouve comprise celle de notre joli Château-d'Eau, et « les autres fontaines monumentales. Le Châteaù-d'Eau a « coûté 50,000 fr. Je ne sais où Ton a puisé le chiffre de « 800.000 fr.

« Telle est l'histoire de nos fontaines. Les tubercules « m'ont donné bien du chagrin ; mais personne dans les « corps savants n'avait prévu un pareil accident. »

Ainsi donc, nous n'avions pas eu tort de comprendre Grenoble parmi les villes alimentées avec succès par des sources.

Quant à l'eau de la Dhuis, elle se trouve précisément dans les conditions les plus favorables pour éviter les incrustations. On ne pouvait mieux tomber, et M. Jolly nous a rendu un vrai service en nous mettant dans

le cas de demander et d'obtenir du savant ingénieur de Grenoble la note intéressante qu'il a bien voulu nous envoyer.

Continuant tantôt à s'apitoyer sur nos erreurs et sur les chagrins que nous nous préparons, tantôt à nous faire la leçon sur toute espèce de matières, histoire, art, chimie, physique, hydraulique, grec, !alin, etc., M. Jolly arrive enfin à un sujet, la question de droit, qui semble le trouver en défaut ; aussi il débute ainsi : Étranger à l'étude des lois, etc., etc.

Mais nous ne nous sommes pas laissé prendre à cette apparence d'humilité; nous étions bien sûr que M. Jolly traiterait la question de droit avec non moins d'assurance et aussi dramatiquement que la question sentimentale des tombes des deux bataillons de volontaires.

Après avoir donné sa théorie en matière de propriété des eaux, théorie qui, par parenthèse, a fait sourire les vrais jurisconsultes auxquels nous l'avons exposée, M, Jolly nous montre la Champagne tout entière « volée de ses « eaux et menacée de mourir de soif, c'est-à-dire privée de « tous ses moyens d'existence, en la rayant de la carte de « France, après l'avoir vue, depuis soixante ans, donner « le plus admirable exemple de fertilisation d'un sol qui « avait été frappé de stérilité et d'un discrédit populaire « pendant des siècles (1). »

Qui croira qu'une contrée sera vouée à un si triste sort, parce qu'on sera venu lui acheter quelques sources qu'elle a vendues volontairement à beaux deniers comptants?

Voyons d'abord ses prairies.

Nous doutons, Monsieur Jolly, que vous soyez allé récemment sur les lieux, et, bien que vous ayez reçu le

(1 Comme il convient de rendre à César ce qui est à César, nous devons faire remarquer que ce beau passage du fac'.nm de M. Jolly, ainsi que beaucoup d'autres, est aussi tiré du mémoire de RI. Fulgence Maillard.

jour en Champagne, bien que vous ayez écrit, il y a quarante-deux ans, une Topographie physique et médicale de Châlons, ouvrage couronné par la Société académique de Châlons en 1819, je parierais que vous n'avez pas vu les prairies dont il s'agit.

Eh bien ! nous qui les avons vues, nous pouvons vous assurer que ces prairies ne reçoivent pas une goutte d'eau de la Dhuis. Cette petite rivière coule au fond de la vallée, et il n'a jamais été fait de travaux quelconques pour arroser de ses eaux les prairies qu'elle borde; en un mot, on ne s'est jamais avisé de faire des irrigations avec la Dhuis. Quel tort peut donc faire aux prairies, nous ne dirons pas la suppression, mais la réduction du cours de la Dhuis?

En effet, ce cours ne sera pas entièrement supprimé, pas plus qu'on ne supprimerait la Seine et la Marne en détournant leurs sources ; par une raison bien simple : tous les cours d'eau sont au fond des vallées, et ils reçoivent, chemin faisant, toutes les sources qui surgissent des coteaux. On ne fait pas cent pas le long d'une rivière comme la Dhuis sans rencontrer une source qui s'y rend.

Lorsque l'on doit faire quelques travaux dans le lit d'une rivière et qu'on veut la détourner, presque toujours on est dérangé par des sources qui apparaissent au fond même ou sur les bords de son lit.

Les prairies qui longent la Dhuis ne doivent leur fertilité qu'à leur position ; elles reçoivent toutes les eaux pluviales qui descendent du coteau et celles des sources qui s'y montrent ; mais, pour celles-ci pas plus que pour la Dhuis, on n'a fait le moindre effort pour utiliser leurs eaux.

Nous sommes en droit d'en conclure que la dérivation de la source de la Dhuis n'aura aucune influence sur les prairies de ce vallon.

Passons aux moulins à farine.

Nous convenons qu'il y en a sept entre la source de la Dhuis et le moulin de Condé. Le premier, celui de la source, a été payé un prix qui a fait la fortune de son propriétaire. Celui-ci, comme on dit dans les campagnes, se promène la canne à la main, et nous pouvons garantir à M. Jolly qu'il ne se plaint nullement de cette transaction. S'il le faut, la Ville achètera les six autres, et nous pouvons encore rassurer M. Jolly à cet égard, cette acquisition ne ruinera pas la ville de Paris. Mais nous allions oublier la Champagne, qui sera privée de sept moulins.

Nous ne voulons pas prendre la chose au sérieux et nous écrier, comme on le fait dans une autre brochure : Où irons-nous chercher des farines ? mais nous dirons que les moulins voisins ne seront pas fâchés (n'étant pas achetés un bon prix) d'avoir à moudre un peu plus de seigle et d'orge, dussent les valets de meunier faire un peu plus de chemin qu'auparavant pour desservir le pays ainsi déshérité. Et puis enfin comment donc font les pays qui n'ont pas de moulins à eau? comment faisait Paris dans le temps jadis? Il avait les moulins de Montmartre.

Nous prendrons votre eau , Monsieur Jolly ! prenez nos moulins à vent.

Il me reste à me tirer d'affaire avec les scieries et les papeteries ; mais ici j'ai une petite observation. Le pluriel est de trop pour ces deux industries, qui d'ailleurs n'existent en aucune façon sur la Dhuis, dont il est seulement question en ce moment.

Nous ne connaissons qu'une scierie et une papeterie. Pour la scierie, quand on l'aura achetée (si tant est que cela soit nécessaire), il restera au pays la ressource des scieurs de long, industriels qui se transportent très-volontiers, même à de grandes distances, parce qu'on leur donne toujours de l'ouvrage pour un temps assez long.

Reste la papeterie. En vérité, nous ne saurions nous

apitoyer sur un département, parce qu'il sera privé de sa papeterie. Il y a tout au plus vingt départements dans lesquels il existe des papeteries; si le département de la Marne perd la sienne, ce dont nous nous permettons de douter très-fort, les belles industries de ce département trouveront facilement du papier de toutes sortes dans le département des Vosges qui en exporte pour près de 2 millions, ou dans celui de Seine-et-Marne, qui en fait pour plus de 1,500,000 fr.

En nous résumant sur cette partie des critiques de M. le docteur Jolly, nous ne voyons pas comment il a pu se décider à dire que la ville de Paris allait priver une contrée de tous ses moyens d'existence. Cette façon de raisonner nous paraît vraiment dépasser toutes les limites de l'exagéralion, et cependant elle nous rappelle cette autre phrase que nous avons lue quelque part :

« Paris, nous le reconnaissons, a de grands besoins; « mais n'est-ce pas assez de nos produits, lui faut-il en- « core les filets d'eau qui arrosent notre sol? »

Nous voudrions bien savoir qui perdrait au change, si, par impossible, la ville de Paris disait un jour à la ville de Châlons, par exemple : Hé bien, soit, nous ne prendrons pas vos eaux, mais aussi nous cesserons de prendre vos produits, c'est-à-dire vos vins. Nous boirons le Champagne fait en Bourgogne, en Touraine, en Anjou, dans le Bordelais.

11 n'en sera point ainsi. Paris continuera à boire votre vin, parce qu'il est excellent, et boira aussi vos eaux, parce qu'elles sont fort bonnes, et il vous en restera plus que vous n'en pourrez utiliser; nous vous le garantissons.

Nous avons déjà eu occasion de faire remarquer le ton tranchant qui domine dans la lettre de M. le docteur Jolly, mais nous ne savons pas comment qualifier le passage suivant qui passe toute mesure : « Vous avez invoqué des « témoignages que fose à peine vous rappeler, tant ils sont

« insignifiants, tant ils ont peu de valeur, quand ils ne sont « pas complètement erronés. »

Profondément ému de voir que de pareilles expressions étaient tombées de la plume de M. Jolly, nous nous sommes demandé si la commission d'enquête n'avait pas admis, par mégarde, des témoignages peu dignes de la gravité du sujet et de la mission qu'elle avait à remplir. Nous avons été promptement rassuré.

Les témoignages invoqués par la commission lui sont venus de personnes qui peuvent braver le dédain de M. Jolly. Ce sont des collègues de M. Jolly à l'Académie impériale de médecine, ou des correspondants de cette académie, ou de l'Académie des sciences. Ce sont des ingénieurs en chef des ponts et chaussées ou des mines ; des présidents ou secrétaires d'importants conseils d'hygiène ; des membres du conseil de santé de la guerre ou de la marine ; enfin des institutions d'hygiène publique jouissant d'une réputation européenne. Si haut placé que soit M. le docteur Jolly parmi les hommes de science, nous ne lui reconnaissons pas le droit de juger les autres avec cette aigreur qui pourrait être qualifiée sévèrement.

Dans ce qui précède nous avons répondu à M. le docteur Jolly pour les objections étrangères à la médecine. Nous arrivons maintenant à la grosse question des maladies que les eaux de la Champagne portent avec elles et dont elles vont prochainement infester la population de Paris.

Dans la discussion des questions d'art, de chimie, d'hydrologie, nous avons pu, à la rigueur, contester la compétence d'un médecin qui n'a pas fait une étude spéciale de ces matières; mais, lorsqu'il s'agit de maladies, c'est tout autre chose, et c'est à nous que peut revenir désormais le reproche d'incompétence. Nous pourrions même paraître d'autant plus faible, que notre adversaire est une autorité plus imposante en médecine ; il est sur son terrain et parle

en maître.: Les plus simples notions de pathologie vous auraient appris que le goitre n'affecte que par exception les hommes, etc.

Comme on voit, le docteur Jolly ne nous ménage pas; suivant lui, nous ne possédons pas les plus simples notions de pathologie. Heureusement, le coup ne peut nous atteindre. Il porte plus loin et plus haut. Le docteur Jolly semble l'avoir oublié, ce qui n'est pas excusable, puisque cela est dit en toutes lettres dans le rapport.

Il y avait dans la commission d'enquête, coupables de ne pas posséder les plus simples notions de pathologie, outre nousmême, deux autres collègues de M. le docteur Jolly; deux médecins, membres, comme lui, de l'Académie impériale de médecine; l'un doyen.de la Faculté, l'autre inspecteur général des services sanitaires ; il y avait enfin un troisième docteur, membre du conseil de santé des armées, vieilli dans la pratique de l'art et qui a pu observer nonseulement dans toutes les parties de l'Europe, mais aussi en Afrique.

Comment M. le docteur Jolly a-t-il pu jeter à la face de ces confrères distingués que, s ils avaient possédé les plus simples notions de pathologie, ils n'auraient pas parlé comme ils l'ont fait ?

Mais nous ne voulons engager que nous-même dans cette querelle médicale. Nous dirons, à notre tour, à M. le docteur Jolly : « Si vous aviez possédé les plus simples no- « tions de pathologie en matière de goitre, vous vous « seriez bien gardé d'être aussi tranchant. »

Vous avez cru pouvoir vous fier à cette espèce d'omnipotence que vous avez vis-à-vis d'un adversaire qui n'a pas l'honneur d'être médecin. Vous vous êtes égaré. 11 n'est pas nécessaire d'être médecin pour opposer une autorité médicale à une autre autorité médicale. Quelle que soit la vôtre, on peut en trouver à lui opposer. D'ailleurs,

pouvez-vous ignorer qu'il est bien peu de questions médicales sur lesquelles les hommes les plus forts et les plus calmes se soient mis d'accord ? Croyez-vous donc que vos opinions sur le goitre et sur son étiologie sont admises par tous les médecins? En vérité, je vous admire. Il semble qu'il n'y ait plus rien à dire quand vous avez posé en aphorisme : Rien ri est plus vrai; c'est Veau de cette contrée qui donne lieu à des endémies de goitre, à des caries dentaires, et même à des affections organiques de l'estomac (1).

Cependant, bien que vous soyez du pays et compatriote (c'est vous qui le dites) de Jeanne d'Arc, de Turenne, d'Àblancourt, de la Fontaine, de Royer-Collard, etc., bien que vous ayez écrit une Topographie physique et médicale de la ville de Châlons ; bien que vous ayez pris la peine d'aller sur les lieux mêmes pour y prendre des renseignements, vous avez cru devoir étayer votre opinion de celle de deux honorables praticiens. Mais voyez un peu quelle est la puissance de la préoccupation.

En effet, de quoi s'agit-il dans le rapport dont vous combattez les conclusions avec tant de vivacité? des eaux de la Dhuis. — De quelles eaux nous parlent les deux honorables médecins qui vous ont répondu? des eaux de la Dhuis. — Or voici ce qu'on lit dans leurs lettres : Il y a du moins un fait certain et qui est à F abri de toute discussion, cest que personne, les deux moulins de la source exceptés, ne fait usage des eaux de la Dhuis. — Mais, si on les goûte (car rappelez-vous bien qu'on ne les boit pas), on les trouve fades.

Un autre médecin, non moins digne de foi , s'exprime ainsi :

(1) Dans un autre passage, M. Jolly s'exprime ainsi : « Ils n'en sont pas moins « le fruit (le6 goitres) bien manifeste, bien évident de l'usage des eaux des « sources crayeuses de la Champagne, et je n'ai plus besoin de rien ajouter ici « aux preuves que j'en ai données pour vous convaincre. »

« 2° Que les eaux des puits qui sont creusés dans le banc « de craie et qui fournissent des principes fixes incompa- « rablement plus abondants que les eaux des puits forés « dans le terrain d'alluvion de la vallée donnent un nombre « plus considérable de goitreux que dans les villages bâtis « sur un cours d'eau ;

« 3° Que, dans les localités où les habitants puisent dans « le ruisseau même Veau qu'ils boivent9 le goître est à peu près « inconnu, etc., etc. »

Voilà pourtant ce que M. le docteur Jolly a considéré comme des arguments irrésistibles en faveur de la menace terrible qu'il adresse à la population de Paris !

Ainsi donc, de par les autorités mêmes, qu'il invoque, on ne boit pas une goutte d'eau de la Dhuis. Ce n'est donc pas l'eau de la Dhuis qui donne le goître le long de son cours.

Mais ce n'est pas tout. On parle de goitres qui existeraient dans les villages traversés par la Dhuis. Or 1° la Dhuis ne traverse qu'un seul village avant d'arriver à Condé , c'est Pargny ; 2° nous défions qui que ce soit de nous montrer un seul goitreux dans les habitations qui bordent la Dhuis, depuis sa source jusqu'à Condé.

M. Jolly est allé sur les lieux; nous aussi et même deux fois. Nous parlons donc de la Dhuis de visu. Une fois entre autres, c'était un dimanche ; nous sommes resté plusieurs heures dans le village, prenant plaisir à en faire les vues avec un appareil photographique. Les habitants nous entouraient ; nous avons causé avec eux ; nous les avons interrogés; pour eux, toute cette histoire de goître, de carie des dents, d'affections de l'estomac est une fantasmagorie qui les fait rire.

Cependant, ne voulant pas nous en fier à notre seule appréciation, nous avons fait faire une enquête sur les lieux; la voici tout entière :

Château-Thierry, le 6 octobre 1861.

« Monsieur ,

« J'ai parcouru, le 3 octobre 1861, la vallée de la Dhuis, « que je parcours depuis sept ans et les villages qui y sont « situés.

« Je me suis abouché avec les personnes qui font con- « stamment usage des eaux de la Dhuis, principalement à « Pargny, et aucune d'elles, pourvues, du reste, de beaux « et solides râteliers, n'a entendu dire que ces eaux aient « une influence destructive sur l'état dentaire. Quelques « maisons font usage de cidre et de boissons faites avec « des pommes et autres fruits ; et, parmi les personnes qui « en font usage, toutes n'ont certainement pas de très- « bonnes dents, mais on ne remarque pas qu'elles soient « là plus mauvaises qu'ailleurs.

« Les habitants de Pargny, hommes, femmes et jeunes « filles, qui font un usage journalier des eaux de la Dhuis, « ont généralement de très-bonnes dents; qualité d'autant « plus à apprécier, qu'il est reconnu que presque tous les « riverains d'un cours d'eau quelconque sont sujets aux « fraîcheurs et, par suite, aux maux de dents.

« Malgré mes démarches et mes recherches , je n'ai pu « trouver un seul goitreux dans toute la vallée de la « Dhuis, et M. Le Nicolais, officier de santé, a dit, le « 10 septembre 1861, devant M. Guipon, médecin en- « voyé par M. Jolly pour lui faire un rapport, et moi, « qu'il n'en connaissait pas dans le canton de Condé.

« Le village de Pargny, formé de vingt-cinq à trente « maisons, ne possède que sept puits, et c'est une erreur « de croire qu'ils sont alimentés par la même nappe d'eau

« que les sources de la Dhuis. On préfère, à Pargny, « l'eau de la Dhuis à celle des puits.

« L'eau des puits cuit mal les légumes secs, dissout mal « le savon et n'est pas digestive.

« Quelques habitants de Pargny ont été conduits à se « construire des puits pour deux raisons :

« La première, selon moi la meilleure, est que, dans les « temps de pluie, les eaux des ravins d'Artonges et des « autres branches en amont du bassin sourcier du ravin « principal de la Dhuis viennent se mélanger, troubles et « sales , en avant du moulin de la source , aux eaux « claires et limpides des sources de la Dhuis. Alors, dans « ce moment, on conçoit que l'eau des puits soit pré- « férée.

« La deuxième est que lorsqu'on est pressé d'eaux pour « lavages et boissons , presque jamais pour cuire les « légumes secs, on puise l'eau des puits situés, moyenne- « ment, à une distance de 200 mètres du ruisseau de la « Dhuis.

« En résumé, la bonne qualité des eaux de la Dhuis ne « peut être un seul instant mise en doute, et les résultats « de l'enquête que j'ai faite à ce sujet, les 21 et 22 sep- « tembre 1861 , suffiront, je pense, Monsieur, pour vous « mettre à même d'apprécier la valeur des assertions de « MM. Le Nicolais et Jolly, dont l'inexactitude ressort avec « tant d'évidence des certificats que je vous ai remis, le « 23 septembre 1861, du maire et de tous les habitants « présents de la commune de Pargny. »

Nous joignons à cette enquête quelques-uns seulement des certificats qui l'accompagnent.

« Je, soussigné, Prince-Napoléon Colmont, propriétaire

« dans la commune de Pargny depuis cinquante ans et « maire de cette commune depuis huit ans, atteste et cer- « tifie que l'usage que j'ai fait, pour mes besoins personnels, « des eaux des sources de la Dhuis ne m'a produit « aucun mal ni malaise.

« J'atteste, en outre, n'avoir jamais entendu dire ni « connu que des personnes de la commune se soient « trouvées indisposées par suite de l'emploi des eaux de « la Dhuis, qui, du reste, sont préférées généralement par « les habitants de Pargny pour la cuisson des légumes « secs et des savonnages, attendu qu'elles dissolvent par- « failement bien le savon employé à cet usage.

« L'emploi des eaux de la Dhuis, comme boisson, a « aussi été préféré par les habitants de Pargny.»

A Pargny, le 22 septembre 1861.

COLMONT.

« Le soussigné Pierre-Antoine Brajon, déclare et certifie « qu'il a habité, pendant trente-cinq ans, le moulin des « Sources de la Dhuis, et que, durant ce temps, il a con- « tinuellement fait usage, lui et les ouvriers qu'il occupait « journellement, des eaux de la Dhuis, sans avoir reconnu « qu'elles aient produit aucun malaise ni maladie , même « quand , par suite de grandes chaleurs et du travail « manuel, il y avait abus dans la boisson de ces eaux par « les ouvriers.

« Il certifie, en outre, que ces eaux étaient très-bonnes « pour la cuisson des légumes secs, etc., et qu'en outre « cette eau était très-bonne pour les chevaux qui en ont « toujours fait usage.»

A Pargny, le 21 septembre 1861.

Brajon.

« Nous, soussignés, tous habitants de la commune de « Pargny, certifions que nous préférons, pour notre usage « personnel, les eaux de la Dhuis à celles de nos puits, la « trouvant préférable pour la cuisson des légumes secs* « savonnages, boisson, etc.

« Nous certifions, en outre, que l'emploi de celte eau « ne nous a jamais produit aucun malaise ni maladie, et « que nous n'avons jamais entendu personne se plaindre « de son emploi. »

A Pargny, le 22 septembre 1861.

Suivent, au nombre de vingt-six, les signatures des principaux habitants de Pargny.

Ces témoignages, joints à celui de MM. les ingénieurs qui fréquentent le pays pour les études du projet et le nôtre enfin, pourraient suffire sans doute pour convaincre des esprits sans prévention; mais telle n'est pas la disposition de nos adversaires.

En conséquence, nous avons cru devoir pousser plu» loin encore la démonstration de l'innocuité des eaux de la Dhuis.

M. Poggiale a procédé à l'analyse de cette eau dans le laboratoire du Val-de-Gràce, avec tous les soins qu'exigent ces opérations délicates. L'analyse a été rapportée plus haut avec détail.

On y voit un curieux rapprochement entre Veau de la Dhuis et celle de la Seine. Ce rapprochement donne une nouvelle preuve de ce qui avait déjà été démontré par les analyses précédentes (1), savoir que l'eau de la Dhuis a presque exactement la même composition que l'eau de la

(1) Voir les aualyses dans le Rapport de la commission d'enquêl e.

Seine ; elle remporte même sur celle-ci sous certains rapports. Premièrement, l'eau de la Dhuis ne contient que de faibles traces de matières organiques dont l'eau de la Seine se trouve souvent chargée par suite de son mélange avec les impuretés que lui amènent les pluies, les égouts et les usines.

Deuxièmement, l'eau de la Dhuis n'a rien ou à peu près rien à souffrir de l'influence des saisons ; tandis que l'feau de la Seine, plus pure à la vérité, chimiquement, en hiver, mais alors plus ou moins trouble, se concentre, en été, jusqu'au point d'avoir quelquefois l'apparence de l'eau des égouts. C'est ainsi que M. Poggiale a trouvé que le résidu solide de l'évaporation , qui n'était que de 0gr,190 le 11 mars, était, au contraire, de Or,276 le 4 août.

Nous avons pu nous-même nous convaincre de la réalité de ces différences, en comparant les deux eaux le 15 septembre dernier. Tandis que l'eau de la Dhuis ne donnait que 22 à 23 degrés à l'hydrotimètre, l'eau de la Seine, filtrée deux fois, donnait jusqu'à 24 degrés. On ne lui a trouvé plusieurs fois, à d'autres époques de l'année, que 17, 18 et 19 degrés.

Nous croyons pouvoir considérer comme un très-grand avantage cette constance de composition de l'eau de la Dhuis, puisqu'il est surabondamment démontré que l'on ne passe pas impunément de l'usage d'une certaine eau à l'usage d'une eau différente.

Que dirons-nous maintenant de cette singulière prétention qui consiste à assimiler les eaux de la Dhuis à celles des puits creusés à une certaine distance de son cours. A la rigueur, nous aurions pu renvoyer l'auteur de cette assimilation à la notoriété publique, qui ne laisse subsister aucun doute à cet égard. On sait assez que les puits, même ceux qui sont creusés à quelques pas des rivières, donnent une eau qui diffère beaucoup de celle de cette rivière. On

ne trouverait que bien peu d'exemples du contraire. Mais nous avons voulu que chacune de nos réponses se trouvât accompagnée de sa preuve. En conséquence, nous avons puisé de l'eau dans chacun des sept puits qui existent à Pargny.

Voici les degrés hydrolimétriques de ces sept espèces d'eau que nous aurions pu juger à l'instant même par ce seul fait que toutes , une excepté , forment d'abondants grumeaux quand on y mêle la dissolution de savon.

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