DEGRÉS HYDROTIMÉTRIQUES DES EAUX DE PUITS DE PARGNY
Puits de M. Motte cadet 26 degrés.
Puits de M. Verneau 28
Puits de M. Verneau Noël 76
Puits de M. Bichoir 70
Puits de madame veuve Lebon 50
Puits de M. Goret 45
Puits du presbytère, 0§',138 de sulfate de chaux par litre.
Comme on voit, l'enquête faite à Pargny était dans le vrai, lorsqu'elle disait : L'eau des puits de Pargny cuit mal les légumes secs , dissout mal le savon et n'est pas digestive.
Il est cependant remarquable que deux des puits de Pargny approchent beaucoup, par la qualité de leurs eaux, de l'eau de la source elle-même. En effet, au moment où l'eau de la source marquait !23° hydrotimétriques, deux puits marquaient seulement 26 et 28 degrés.
Il ne nous paraît pas inutile d'expliquer ici une contradiction apparente entre M. Le Nicolais, qui affirme qu'on ne boit pas une goutte de l'eau de la Dhuis, si ce n'est dans les deux moulins de la source, et l'enquête, qui établit que l'on boit le plus souvent de cette eau.
M. Le Nicolais a eu surtout en vue les habitants du
coteau et ceux des plateaux qui, en effet, ne se donnent jamais la peine de descendre jusqu'à la Dhuis pour y puiser de l'eau. L'enquête, au contraire, ne s'est occupée que des habitants des moulins et du village de Pargny, qui emploient tantôt l'eau de la Dhuis, tantôt l'eau des puits, suivant les circonstances.
En résumé, nous voyons ressortir clairement, aussi bien des témoignages invoqués par M. le docteur Jolly lui-même que de notre enquête, cette, incontestable vérité que l'usage des eaux de la Dhuis n'a jamais donné le goitre.
Si, plus tard, la ville de Paris doit dériver d'autres eaux, nous sommes dès à présent en mesure de répondre à ceux qui prétendraient trouver des inconvénients à ces dérivations, tant au point de vue hygiénique que sous tout autre rapport.
Par exemple, M. le docteur Jolly parle du village de Yatry, où l'on ne boit que de l'eau de puits et parmi les habitants duquel on compterait 18 cas de goitre.
Nous sommes en mesure de parler de ce village; nous nous y sommes rendu; nous avons vu des goitreux; nous avons rapporté des eaux de ses puits et aussi de l'eau de la Soude qui traverse le village ; mais ce n'est point ici le lieu d'entamer cette discussion. Nous ne dirons que deux mots :
Il y a à Yatry un moulin où l'on ne boit que de l'eau de la Soude, et aucun des habitants de ce moulin n'a la moindre apparence de goitre.
Or, si nous allons chercher de l'eau dans cette contrée, ce n'est pas l'eau des puits apparemment ; et l'eau de la Soude ne donne pas le goitre. Entendez bien cela.
Après Yatry vient Longevat, près de Chàlons, où se trouveraient huit femmes goitreuses sur une population de 60 habitants, soit; nous ne sommes point allé à Longevat, mais, à la suite de cette citation, vous nous donnez une lettre de
M. L. Chevillan, qui répète plusieurs fois, afin que vous n'en ignoriez : En général, les eaux de puits sont les seules que l'on boive dans une grande partie de nos villages de Champagne. — Nos eaux de puits dont on fait un usage à peu près exclusif dans les campagnes, etc.
Or je vous répète aussi moi , et je vous répéterai jusqu'à ce que vous vous déclariez convaincu, que jamais personne n'a eu et n'a pu former le ridicule projet d'amener à Paris des eaux de puits, et si, par impossible, les eaux de source qu'on a désignées comme pouvant être dérivées sur Paris en raison de leur altitude se trouvaient avoir les défauts des eaux de puits, on les délaisserait à l'instant, dût-on se résigner à les remplacer par l'eau de la Seine.
Maintenant, je prévois sans peine votre objection : Et ces eaux de drainage dont il est question dans les mémoires de M. le préfet?
Je vous assure que votre objection ne m'embarrasse guère. Si les sources dès à présent acquises par la Ville et dont la richesse ne saurait plus être mise en doute après une année comme celle-ci ne suffisent pas à la ville de Paris , dans dix ans , vingt ans , cinquante ans peut-être, on essayera ces drainages avec la prudence et la sagesse qui président à tous les travaux entrepris et exécutés par l'illustre corps des ponts et chaussées. Si les eaux provenant de ces drainages ne valent rien, on y renoncera et l'on avisera.
Croyez-vous donc l'administration de la ville de Paris, à quelque époque que vous la preniez, assez légère, assez insouciante pour aller jeter des millions dans une opération douteuse? C'est après huit années d'études sévères qu'on s'est décidé pour la dérivation de la Dhuis.
Rassurez-vous, les drainages du plateau calcaire de la Champagne ne seront entrepris qu'à bon escient. Et que diriez-vous si je vous indiquais un lieu où il existe un de
ces drainages, qui fonctionne avec le plus grand succès depuis plusieurs années ; qui remplit d'eau de charmants bassins creusés sur la pente d'un coteau, et alimente une superbe habitation oii personne, jusqu'à présent, n'a vu ni grossir son cou, ni tomber ses dents, ni diminuer son appétit? J'ai vu tout cela; mais permettez-moi de garder le silence jusqu'au moment où je jugerai à propos de le rompre. J'espère qu'il se trouvera bon nombre de personnes qui me croiront sur parole.
M. le docteur Jolly revient avec complaisance sur un certain certificat rédigé en 174=6 par cinq médecins de l'ancienne faculté de Reims. En vérité, il faut n'être pas difficile pour s'appuyer sur une pareille pièce, qui attribue, sans plus de façon, aux eaux de puits les goitres, les scirrhes (squirrhes, sans doute), les cancers, les écrouelles, les loupes, les mélicéris, les stéatomes, et généralement toutes les maladies comprises dans la classe des humeurs froides.
Les vénérables docteurs de 1746 ont oublié, sans doute, les caries dentaires, les affections organiques de Vestomac et la cataracte; c'est dommage, et nous trouvons que la nouvelle école a été bien modeste en se contentant de mettre le goitre seulement sur le compte des eaux de source; car, il faut bien le remarquer, ce que l'ancienne faculté reproche aux eaux de puits, la nouvelle le reproche aux eaux de source.
Voici son texte : « Cette diminution graduelle du goitre « à Reims, au fur et à mesure que l'eau de la Vesle y a « été plus largement distribuée, s'accorde trop bien avec « toutes les données de la science moderne et de l'obser- « vation médicale, pour que l'on ne doive pas mettre hors « de doute l'influence des eaux de source sur la production « du goitre. »
Est-ce une simple erreur de rédaction, soit en 1746, soit en 1861 ? Je ne sais ; mais ce que je crois avoir appris
à Reims même, où je suis allé aussi étudier la question, c'est qu'il n'existe aucune source à Reims. Par conséquent, si, en effet, la substitution de l'eau de la Vesle aux anciennes eaux a eu pour résultat de diminuer le nombre des goitreux, c'est à la suppression de l'emploi des eaux de puits qu'il faut attribuer ce bon effet et non à la suppression de l'usage des eaux de source. Or, comme ce sont dôs eaux de source que nous prétendons conduire à Paris, et non des eaux de puits, votre exemple de Reims ne prouve absolument rien.
Mais nous avons une autre observation à faire au sujet de la délibération des professeurs de ïécole de médecine de Reims. Nous serions curieux de savoir où et à quel propos les professeurs se sont réunis pour rendre cet arrêt.
Nous avons aussi nos renseignements sur Reims, et voici ce qui nous est écrit le 5 novembre :
« Tous les savants qui affirment la moindre chose en un « pareil sujet se laissent aller à une tendance des plus « fâcheuses. On déclare au public une théorie du goitre « avec la même hauteur et la même solennité que la théorie « de l'oxydation des métaux. Comme si le goitre avait une « théorie! comme si les assertions à son égard étaient « rien de plus qu'une supposition d'homme du monde, une « vaine et quelquefois bien pauvre hypothèse !
« La soi-disant délibération des professeurs de l'école de « médecine de Reims ressemble fort à ces déclarations « pseudo-scientifiques.
« Les eaux de source dont il est parlé dans cette pré- « tendue délibération sont tout simplement des eaux de « puits. »
Quant aux magiques eaux de la Vesle, ce que j'en ai vu s'accorde parfaitement avec la description qui se trouve dans un travail remarquable sur les eaux de la Ville, adressé à M. le maire de Reims.
« Même au-dessus de Reims, au Château d'eau, la Vesle « est trouble dans tous les temps ; elle charrie des détritus « végétaux abondants et quelques matières animales, dont « le dépôt forme une vase épaisse : au moment des « grandes chaleurs, cette vase devient le siège d'une fer- « mentation active, et, si on l'agite, il s'en dégage avec « tumulte un volume considérable de gaz peu odorants. « L'eau présente une odeur et une saveur un peu maré- « cageuses ; elle est légère, douce, plutôt fade que piquante « ou amère. »
Pour qu'une pareille eau fût préférée par les habitants de la ville de Reims, il fallait que les eaux de puits fussent bien mauvaises. Yoici, en' effet, la conclusion du travail mentionné ci-dessus, en ce qui concerne les eaux de puits :
« La quantité des sels minéraux contenus dans l'eau des « puits de Reims est faible en général et ne pourrait « exercer d'action fâcheuse sur la santé. Les mauvaises, « celles dont les médecins de 1746 ont si vivement re- « tracé les effets, doivent leurs qualités délétères à des ma- « tières organiques accidentelles, c'est-à-dire amenées par « les infiltrations des eaux ménagères, des eaux de tein- « ture, et des fosses d'aisances mal construites, des « sources, etc. »
Mais j'en reste là pour Reims.
Une discussion plus approfondie sur les eaux de cette ville tiendrait trop de place ici; elle viendra ailleurs.
Nous avons démontré plus haut qu'il n'y a pas de goitreux, ni plus qu'ailleurs de caries dentaires ou d'affections de l'estomac dans la population qui fait un usage exclusif, soit des eaux de la Dhuis, soit même des eaux des puits voisins de sa source ; c'est tout ce qu'il nous faut pour le moment.
Ne pouvons-nous pas en dire tout autant de la carie des
dents et des affections organiques de l'estomac? M. Le Nicolais s'exprime ainsi à cet égard : « Nous avons des affec-
« tions organiques , des chloroses, même chez les
« hommes ; faut-il les attribuer à l'eau ou à la mauvaise « alimentation des campagnards? Je vous le demande. »
Est-ce assez clair? M. Le Nicolais ne demanderait pas mieux que d'abonder dans le sens de son confrère, M. le docteur Jolly ; mais sa conscience le retient, et, en honnête homme, il dit :je vous le demande. M. le docteur Jolly, lui, n'hésite pas ; il affirme : rien n'est plus vrai.
Mais ici nous n'avons qu'à choisir entre les autorités médicales, pour prouver à M. le docteur Jolly qu'il est à peu près seul de son opinion. Ouvrez tous les traités de pathologie, tous les dictionnaires de médecine, et, si vous avez les plus simples notions de pathologie, vous apprendrez que la plus grande incertitude règne encore sur la part qu'il serait possible d'attribuer à l'eau dans la production de la carie des dents et dans le développement des affections organiques de l'estomac.
Les influences auxquelles on pourrait attribuer la naissance de ces maladies sont tellement multipliées, tellement complexes, qu'aucun auteur n'a osé se prononcer à cet égard, et, ce qui ressort de plus probable de leurs études et de leurs conjectures, c'est le contraire de ce qu'affirme M. le docteur Jolly : les eaux ne joueraient qu'un rôle peu important dans le développement des trois affections qu'il leur attribue.
Yoici, en effet, comment s'expriment des médecins dont l'autorité se fonde sur une étude approfondie de l'étiologie de ces maladies (1 ) :
(1) Èliologie, partie de la médecine qui a pour objet l'étude des causes des maladies.
M. Rullier (Dictionnaire des sciences médicales, Panckoucke,
en 60 volumes, 1817).
« Causes du goitre. — On ignore entièrement quelle est « la cause immédiate ou prochaine du goitre. Un voile « impénétrable couvre le principe de l'aberration qui sur- « vient alors dans la nutrition du corps thyroïde et, par « suite, dans sa composition organique. C'est donc une « vaine hypothèse de faire consister cette affection tantôt « dans l'engorgement ou l'oblitération des conduits sécré- « toires, que quelques-uns se plaisent encore à supposer « dans la thyroïde , tantôt dans la stase du sang qu'y ré- « percuteraient, chez la femme en particulier, la grossesse « et la suppression des menstrues. Quelques-uns assignent « encore pour cause à certains goitres, mais avec aussi « peu de fondement, l'usage des eaux crues, séléniteuses, « chargées de sels calcaires, qui déposeraient sur la thy- « roïde les concrétions analogues que présente quelque- « fois l'engorgement de cette partie. Il en est de même « enfin du prétendu passage de l'air qui aurait lieu par << certains canaux, de la Irachée-artère dans le parenchyme « thyroïdien, à la suite des cris et des efforts violents. Au- « cane de ces causes ne soutient le plus léger examen, et toutes « répugnent plus ou moins aux lumières de la saine ana- « tomie ou delà physiologie.
« Diverses causes hygiéniques ou qui se rapportent au « régime envisagé dans sa généralité ont faussement paru « à quelques-uns disposer au goitre, mais plusieurs autres « donnent véritablement lieu à cette affection. Au nombre « des premières, on avait placé les eaux potables, aux- « quelles on attribua longtemps le goitre endémique, soit « à cause de la température froide, qu'elles devaient à la « fonte des neiges ou des glaces qui en sont la source, soit
« en raison des sels et de leurs éléments chimiques de
« crudité ; mais les observations de Saussure, les remar-
« ques de Cullen et surtout les preuves accumulées par
« M. Fodéré ont clairement établi que l'opinion adoptée
« par les auteurs à ce sujet était fausse et devait être aban-
« donnée. »
M. Ferrus ( Dictionnaire de médecine, 1817 et 1836 ).
« Causes du goître. — On a mis de ce nombre diverses
« qualités de l'air atmosphérique ; ainsi c'est à la chaleur
« humide de l'atmosphère qu'on attribue généralement la
« fréquence et même la multiplicité endémique de cette
« maladie dans les Vosges, le Valais, les gorges des Pyré-
« nées, dans les plaines et sur le revers des Andes, etc
« D'autres pathologistes avancent qu'il est plus probable
« que le goître est dû, dans ces contrées, à l'usage des
« eaux de source , et plutôt encore à l'usage des eaux qui
« proviennent de la fonte des neiges. 77 nous semble qu'on
« ne peut adopter ni l'une ni Vautre de ces causes d'en-
« démicité »
Humboldt [Journal de physiologie de Magendie, 1824, tom. IV, p. 112).
« Après avoir examiné les eaux que boivent les goitreux « dans les régions où les sources sortent des granits, du « micaschiste, du grès, du calcaire alpin ou du gypse; après « avoir réfléchi sur la température des eaux, qui son! « tantôt des eaux de neige, tantôt, comme au Rio Magda- « lena, des eaux dont la température moyenne est de 25 « à 26 degrés centésimaux, on est peu enclin à attribuer aux « propriétés chimiques et à la température des eaux les engor- « gements du système glanduleux, le goître et le crétinage. »
M. Grange avait signalé la ville de Genève, où le goitre a diminué, depuis qu'on se sert de l'eau du Rhône, d'une manière à peu près générale, ce qui indiquerait qu'on faisait usage d'autres eaux; mais M. le docteur Peschier, savant praticien de cette ville, a publié une lettre insérée dans le Bulletin de la Société statistique de Grenoble; en voici un passage :
M. Peschier.
« Le plus grand nombre des auteurs qui ont écrit sur « l'étiologie du goitre ont insisté sur la nature des eaux. « On a dit et redit que les habitants du Valais réfutent « habituellement cette opinion, le haut Valais étant exempt « de goitre, tandis que les goitreux fourmillent dans le « bas Valais, bien que ces deux catégories de Valaisans fassent « usage des mêmes eaux, à quelques lieues de distance et quel- « ques mille pieds de différence de hauteur.
« Mais c'est à Genève surtout que cette question ne « saurait être mise en avant; rien de plus complexe que « l'eau dont tous les habitants font usage : elle est prise « dans le cours du Rhône par une machine hydraulique « qui la porte dans tous les quartiers de la ville.
« Or l'eau du Rhône est le résultat de tous les torrents « et ruisseaux coulant soit des Alpes, soit du Jura, soit « des contre-forts très -inférieurs de ces monts; ces eaux « viennent des faces sud et nord des montagnes et col- « lines ; elles proviennent de glaces, de neiges et de pluies; « elles traversent des terrains de toutes espèce et qualité, « et contiennent en dissolution aussi bien de la silice que « de la chaux, et sont le résultat d'un mélange de tous les « degrés de pureté et d'impureté, recevant les égouts « d'une douzaine de villes et d'une soixantaine au moins
« de villages. De plus, aucune des conditions de ventilation et
« d'insolation ne leur manque Ainsi, à Genève, la ques-
« tion de la nature de Veau ne saurait être soutenue avec
« quelque apparence de raison. »
M. Grisolle (Traité élémentaire et pratique de pathologie
interne, 1848).
« Le goitre .est quelquefois une affection héréditaire. « Il est un peu plus commun chez la femme que chez
« l'homme Le goitre est beaucoup plus commun dans
« les campagnes que dans les villes. La misère, Vusage « d'aller le cou nu et la constitution scrofuleuse sont autant « de causes prédisposantes d'après Bramley. Cependant , « dans la presque totalité des cas, on ignore complètement les « causes soit prédisposantes, soit efficientes, qui président au « développement du goitre sporadique. Dans les pays où la « maladie règne endémiquement , il est probable quelle « résulte de l'action combinée de plusieurs causes. C'est « l'opinion d'ailleurs émise par MM. Cerise et Marchant ; « ces médecins distingués ayant observé le goitre, le pre- « mier dans les Alpes, le second dans les Pyrénées, s'ac- « cordent pour admettre que la maladie peut être le « résultat d'un concours de circonstances diverses, et ils « se sont inscrits contre la prétention de ceux qui veulent « lui assigner une cause constante et toujours nécessaire. « C'est à peu près aussi ce qu'a dit M. Bramley, dans le « travail étendu qu'il a publié, il y a dix ans, sur les causes « du goitre dans le Népaul, où il a vu souvent la maladie « être plus commune sur les hauteurs que dans la plaine ; « il a constaté aussi la fréquence du goitre dans les pays « les plus dissemblables par le climat, la température, « l'alimentation et la qualité des eaux. »
M. Niepce ( Traité du goitre et du crétinisme, 1851, t. I).
« L'analyse des eaux offrait une importance trop grande « pour qu'elle fût négligée , surtout en présence de cette « pensée commune aux populations qui rega?dent les « eaux comme seules causes du crétinisme et du goitre. « J'ai donc multiplié ces analyses le plus possible; je les « ai faites soit en Piémont, dans les vallées infectées, telles « que celles d'Aoste, de l'Orco, etc.; en Savoie, dans celles « de la Tarentaise, de la Maurienne; en France, dans « celles du Grésivaudan, d'Àllevard, de Yaulnaveys, du « Drac, partout où j'ai rencontré des goitreux et des cré- « tins. Mais, pour être certain si les eaux étaient causes « uniques du crétinisme, j'ai fait des analyses compara- « tives dans les lieux des mêmes vallées où le goitre et le cré- « tinisme n'existent pas, et de ces éludes analytiques com- « paralives je suis arrivé à acquérir la conviction la plus « positive que la nature des eaux n est pas la cause unique du « goitre et du crétinisme , mais une cause indirecte qui « peut, cependant, être réunie à celles que j'ai déjà « signalées plus haut (p. 383).
« Quelques écrivains ont attribué le goitre et le créti- « nisme aux eaux de neiges et de glaces fondues. Cette « opinion est fausse, car plus on s'élève près des neiges « éternelles, près des glaciers, moins il y a de goitreux et « de crétins (p. 387). »
M. Niepce examine successivement, au nombre de quinze, toutes les causes auxquelles on a attribué le développemen du goitre ; puis il termine ainsi :
« Aucune de ces causes n'agit seule, et il est facile de s'en « convaincre en suivant la différence des localités, toutes « présentent de nombreuses exceptions; mais il est certain « qu'il en est qui se font sentir d'une manière plus gêné-
« raie et plus constante. L'air, par son humidité excessive, «rvicié par [des miasmes nombreux ; les habitations mal « disposées, mal exposées, tout à fait malpropres et privées « de la lumière solaire; la mauvaise qualité des eaux, des « aliments, le peu de principes réparateurs qu'ils contien- « nent. toutes ces causes, qui exercent une action plus « directe sur l'organisme et ne fournissent que très-in- « complètement les éléments les plus nécessaires à la vie, « doivent avoir sur la santé une influence bien marquée. « Les autres causes doivent être considérées comme seconde daires, et, par leur nombre , elles tendent à augmenter « l'énergie^des autres. »
Ainsi donc, en ce qui concerne le goitre , il y a unanimité parmi les hommes de l'art qui ont étudié cette maladie dans toutes les parties du monde pour déclarer que la plus grande incertitude règne encore sur les causes qui produisent le goitre; que très-probablement ces causes sont multiples, et qu'en tout cas il est impossible d'attribuer cette maladie à une seule cause et notamment à V usage dïeau d'une nature quelconque.
M. le docteur Jolly est donc seul de son opinion, contre tous les médecins qui ont étudié le goitre, lorsqu'il avance, avec un admirable sang-froid, que rien n est plus vrai : cest Veau de cette contrée qui donne lieu à des endémies de goitre.
Passons aux caries dentaires qui doivent aussi résulter de l'usage des eaux de la Dhuis.
Nous sommes vraiment étonné que l'érudition de M. Jolly se trouve ici en défaut. Comment a-t-il pu oublier le proverbe vulgaire qui dit quun doigt de vin, après la soupe, sort un ècu de la poche du médecin pour le faire tomber dans celle du dentiste ? C'est qu'en effet une grande partie de l'histoire de la carie des dents se trouve dans ce dicton populaire.
Lorsque la carie n'est pas un vice héréditaire, ou ne ré-
suite pas de quelque grave affection constitutionnelle, elle résulte presque toujours de cet usage abusif de faire succéder des boissons froides à l'ingestion d'aliments chauds : L'action des substances chaudes est nuisible aux dents, elle le devient surtout lorsqu'elle est tout à coup suivie du contact de corps froids (M. Oudet, M. Delestre).
Cette maladie semble endémique dans certaines contrées, particulièrement dans les pays humides, marécageux, ou situés près dubord de la mer. La Hollande, et surtout la Frise, en offrent un exemple remarquable (M. Oudet).
Nul doute que ce ne soit en grande partie à ïabus que font certains peuples du thé, quils prennent presque bouillant, quon doive attribuer la perte prématurée de leurs dents. (M. Oudet).
Ajoutons à cela, si Ton veut, l'action chimique que peuvent exercer sur l'émail des dents certaines boissons acides, telles que le cidre dont il se fait un usage souvent immodéré, et nous aurons bien assez d'explications de la cause ou des causes de la carie des dents, sans avoir recours à des théories médicales de bonnes femmes, que des faits innombrables viendraient démentir.
Si M. Jolly démontrait que les eaux de la Champagne et celles de la Dhuis en particulier sont d'une nature suspecte, d'une mauvaise qualité, nous pourrions comprendre qu'il se rangeât de l'avis de quelques médecins de l'ancien temps (l'ancien régime a du bon I ), comme ceux de Reims en 1746, par exemple, qui du moins avaient, à l'appui de leur opinion, la preuve de la profonde altération des eaux de cette ville.
Mais M. Jolly n'a ni cette ressource ni cette excuse. Les ^aux de source de la Champagne, les eaux de rivière de 3a. Champagne, et jusqu'aux eaux de puits de la Champagne, sont toutes, dans leur spécialité, de la plus excellente qualité. C'est donc une action blâmable que de venir ainsi,
malgré l'évidence, méconnaître les qualités de ces eaux et de les présenter aux populations qui en font actuellement usage, ainsi qu'à celles qui les auront bientôt, comme une sorte de poison qui doit donner les plus hideuses infirmités.
Nous pensions en avoir fini avec les objections de M. le docteur Jolly, ayant négligé avec intention une foule de petites chicanes, aussi peu dignes d'être produites que d'être réfutées; lorsque nous nous sommes rappelé que notre infatigable adversaire avait inséré dans ÏVnion médicale une seconde lettre, dans laquelle il croit avoir répondu aux courtes observations que nous avons tout d'abord opposées à sa longue dissertation.
Il nous a donc fallu relire cette seconde lettre ; mais nous n'y avons trouvé qu'un passage pour l'appréciation duquel le public pourrait avoir besoin de quelques explications. Le voici :
« Ce qu'il faut regretter à ce sujet, c'est que l'autorité « municipale, dont personne ne pourrait méconnaître les « excellentes intentions, n'ait pas cru devoir s'enquérir de « témoignages plus capables de l'éclairer ; c'est qu'elle ne « se soit point adressée aux autorités locales les plus com- « pétentes; aux médecins des contrées où l'on observe « plus spécialement ce genre d'affection (le goitre) ; c'est « qu'elle n'ait pris aucun avis des corps savants, del'Aca- « demie de médecine, du conseil de salubrité, du comité « consultatif d'hygiène, qui pouvaient aussi, vous en con- « viendrez, lui fournir en pareil cas plus de lumières que « d'honorables banquiers, magistrats, avocats, manufac- « turiers, composant la majorité de la commission, tous « également dignes de la haute confiance dont ils sont « investis , mais bien peu compétents pour apporter des « lumières dans une question spéciale d'hygiène qui in- « téresse à un aussi haut degré la santé publique. »
Il serait difficile d'accumuler plus d'erreurs et même d'inconvenances qu'il n'y en a dans ces quelques lignes.
Nous avons dû faire ressortir la singularité des observations de M. le docteur Jolly au sujet de l'insuffisance des témoignages invoqués par la commission d'enquête ; maintenant il s'agit de l'insuffisance des témoignagesimoquès par l'autorité municipale. Or ces témoignages insuffisants sont ceux des ingénieurs les plus habiles et les plus expérimentés; du conseil municipal, qui a donné trois fois son approbation aux projets de M. le Préfet ; ceux d'une commission d'enquête dans laquelle figurent l'un des secrétaires perpétuels de l'Académie des sciences ; trois membres de l'Académie de médecine, dont un, membre du conseil supérieur d'hygiène ; un médecin en chef des armées; des manufacturiers et des industriels qui marchent justement à la tête de l'industrie parisienne ; des administrateurs municipaux qui jouissent de l'estime et de la confiance générales; enfin le témoignage ou plutôt l'approbation unanime du Conseil supérieur des ponts et chaussées, qui est venu s'ajouter à tous les autres.
On aurait dâconsulter les autorités locales; mais vousignorez donc, Monsieur Jolly, qu'il y a eu des enquêtes solennelles dans tous les départements intéressés ? Vous le savez bien, ma foi, puisque c'est dans le cahier d'observations, rédigé à cette occasion par les maires de quelques communes, que vous avez pris vos plus belles tirades.
Quant aux médecins des contrées oit l'on observe plus spécialement le goître, c'est en Suisse ou en Piémont qu'il aurait fallu aller les chercher ; mais que n'auriez-vous pas dit, Monsieur le docteur Jolly, si Ton avait ainsi déclaré implicitement que vous et les médecins de Paris étiez incapables d'éclairer la question d'hygiène ?
Restent les corps savants qu'on aurait eu le tort de ne pas
consulter. Tenez, voulez-vous, Monsieur Jolly, me permettre de vous dire toute la vérité?
Si la municipalité parisienne était venue naïvement demander à ces corps savants si les eaux de source de la Champagne étaient capables d'apporter à la population parisienne le goitre, la carie des dents, les affections organiques de l'estomac, les scrofules et la cataracte, ces corps savants nous auraient pris pour des fous, et vous-même vous n'auriez jamais eu l'idée d'aller pêcher de pareilles choses dans les eaux limpides de la Champagne, si un journal politique n'avait pris l'initiative de celte absurdité et n'en avait fait un sujet d'opposition administrative.
Voilà, Monsieur Jolly, pourquoi on n'a pas consulté les corps savants; ils se seraient moqués de nous.
Il nous reste à expliquer une chose que vous affectez de ne pas comprendre.
Nous serions très-affligé, si l'on nous administrait la preuve que c'est bien sérieusement que vous demandez comment il se fait qu'on ait introduit dans la commission d'enquête d'honorables banquiers , magistrats , avocats , manufacturiers.
Pensez-vous, Monsieur Jolly, qu'une commission d'enquête composée, d'après la loi, de treize citoyens notables eût été bien apte à donner un avis motivé sur toutes les parties du projet, si elle avait été composée de treize médecins, même les plus honorables? Treize médecins, capables, comme vous, de l'envisager sous tous les rapports et de résoudre, comme vous, toutes les questions de quelque nature qu'elles eussent été, oui; mais je gage qu'on ne trouverait pas ces treize médecins-là à Paris.
Il a donc fallu se résigner à nommer des magistrats et des avocats pour la question de droit ; des banquiers pour la question financière; des manufacturiers, des chimistes, des géologues pour la question hydrologique; des admi-
nistrateurs pour la question communale ; enfin des médecins pour les questions d'hygiène publique.
On ne peut vraiment trouver qu'une chose à reprendre dans cette commission , c'est que M. le docteur Jolly n'y figurait pas.
Nous espérons que M. Jolly regrettera d'avoir attaché son nom, si honorable, à une dissertation -qui a pu donner lieu k autant de remarques sévères, et qui serait capable, si elle avait pénétré dans la population, de faire germer dans les esprits peu éclairés les plus injustes méfiances et les préjugés les plus déplorables.