‹ Eaux-fortes et tailles-doucesChapitre 11 sur 23 · L EGLISE ET LES ARTS · texte numérisé non relu

L EGLISE ET LES ARTS

en son musée du Vatican, qui offre aujourd'hui un tel champ pour l'étude de l'art gréco-romain ^ Ne nous étonnons pas de cet éclectisme. La Beauté n'at-elle pas un caractère de transcendance ? Toute œuvre parfaite n'a-t-elle pas quelque reflet divin ? Si elle est parfaite, n'est-ce pas justement par ce qu'elle contient d'éléments éternels ? Et le catholicisme a trop de lumières pour ne pas reconnaître la marque de l'infini, où qu'elle se trouve. Tout ce qui est bien et beau ne peut avoir qu'une origine, qui est Dieu. Et d'ailleurs, en sauvant le plus possible des souvenirs de l'antiquité, les Papes n'ont pas seulement fait preuve de sage libéralisme, mais encore ils ont rendu possible et hâté l'efflorescence d'un art nouveau, lequel, tout en puisant son inspiration dans le sentiment chrétien et en concrétisant les images du monde surnaturel, avait tout profit à chercher dans les modèles des vieux maîtres les règles qui doivent guider l'exécution. La statuaire chrétienne eût-elle donné si vite de si beaux fruits si l'Eglise n'avait pas eu l'intelligence de conserver quelques restes de la sculpture hellénique ? Car il y a deux choses dans toute œuvre d'art, l'idée, et la forme, ou la technique, le métier. Ce n'est pas tout d'avoir une noble con-

1. Taine dit que le musée du Vatican est probablement le plus grand trésor de sculpture antique qu'il y ait -au monde. Voir Voyage en Italie ^ tome I, page 144.

ception : il faut pouvoir Texprimer. Or, en tout ce qui regarde la technique — je veux dire les proportions, la ligne, le mouvement, l'attitude, le modelé — les conquêtes sont toujours lentes ; et l'on peut se figurer à quels tâtonnements, quelles gaucheries, quels essais grossiers nos artistes eussent été exposés si l'Eglise eût supprimé ou condamné les traditions créées par les maîtres antiques. Tandis que, mises par elle en relief, les artisans d'art chrétien trouvaient dans ces œuvres des lois appliquées en perfection, une science du métier, une habileté technique, qui leur servaient de leçon directe, hâtaient leur formation, et leur permettaient de traduire beaucoup plus vite en beauté leur idéal mystique.

N'est-il pas certain également que des monuments de l'architecture antique ont été utilisés d'abord pour le culte nouveau ? Dès sa sortie des catacombes, l'Eglise n'était pas encore en mesure d'édifier des sanctuaires qui eussent un cachet distinctif des anciens. Ce n'est pas pendant la longue période de sa vie souterraine qu'une école d'art monumental eût pu naître au sein du christianisme. Un penseur n'a-t-il pas dit : « La condition de l'art, c'est la liberté»? Or, l'Eglise était enchaînée et traquée. Enfouie dans les entrailles du vieux sol romain, elle y célébrait, avec une ferveur qui n'a jamais été dépassée, ses rites augustes. Mais la pensée d'édifier là autre chose que des couloirs pour les réunions tou-

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jours plus nombreuses de ses fidèles, et des tombeaux pour ses martyrs, eût bien été vaine. Cependant déjà des préoccupations d'art ont marqué l'époque catacombale ; la Rome souterraine renferme des peintures, par exemple, qui sont les toutes premières manifestations d'une esthétique chrétienne. Et sans doute cela est très primitif et ressort plutôt de l'archéologie religieuse. Les conditions extérieures étaient trop peu favorables à l'éclosion d'un art proprement dit.

En paraissant enfin au jour, le premier mouvement de l'Eglise fut de s'abriter dans des temples qui avaient jusque-là servi aux idoles. Les dieux étaient tombés. Mais l'idée divine demeurait, forte, épurée d'erreurs, débarrassée des superstitions qui l'avaient obscurcie au long des âges. Et le vrai Dieu signalait son triomphe sur le paganisme en installant son culte en esprit et en vérité dans les sanctuaires où l'on avait adoré les mythes. Même les premières Basiliques dites «romaines» que l'Eglise édifia, et dont les plus beaux spécimens sont St-Paul horsles-murs^ à Rome, et St-Apollinaire in classe^ à Ravenne, étaint, sauf quelques modifications accidentelles, la reproduction exacte d'anciennes constructions. Peu à peu cependant, et en même temps que l'Eglise étend son empire spirituel, elle voit se développer tous les éléments qu'elle contenait déjà en germe et qui l'avaient constituée dès l'origine en

vraie et parfaite société. Aux arts d'imitation et d'adaptation vont succéder deux ordres d'architecture, le roman d'abord après Charlemagne, puis, au treizième siècle, le gothique — ordres nés de la pure idée chrétienne, conçus et réalisés par nos pères dans la foi. Il est absolument prouvé que ce sont des moines qui ont inventé les formules et l'application de ces deux genres immortels — merveilleux par leur intime harmonie avec l'essence et l'idéal du catholicisme, ce caractère de force et de solidité qui reflète nos dogmes, ou cette hardiesse et cette élégance symbolisant si bien l'envol de l'âme vers le ciel. Les temps viennent donc où, selon le poète

. . .Cologne et Strasbourg-, Notre-Dame et Saint- Pierre, S'agenouillent au loin dans leurs robes de pierre . . .

et OÙ l'Europe va se couvrir d'une floraison d'édifices vraiment sacrés par leur style, par tous les détails de leur ornementation. L'âme chrétienne s'exprime enfin par des monuments conformes à ses aspirations surnaturelles et qui en même temps sont de magnifiques œuvres d'art. Ah ! que serait l'Europe, et en particulier la France et l'Italie, sans ces poèmes de pierre qui dardent au ciel leurs flèches ardentes, ou dessinent gracieusement dans l'azur l'orbe de leurs coupoles ? C'est un incroyant qui a dit : « Il y a des paysages qui n'ont leur charme que par le clocher

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qui les domine ^ » Or, n'est-ce pas le génie du christianisme qui a trouvé le secret de mettre ainsi audessus des paysages cette note mystique qui les revêt de charme et de beauté, qui achève en quelque sorte en eux l'œuvre de la nature? Ce qui est vrai des paysages l'est également des villes : elles tirent leur plus grand charme des flèches, des tours, des coupoles qui les dominent. Que serait Rome sans Saint- Pierre ? Michel-Ange aurait dit un jour en contemplant la coupole du Panthéon d' Agrippa : «Je veux la prendre et la lancer dans les airs. )) Et son génie a exécuté ce rêve puissant. La coupole est maintenant dans les espaces : elle domine Rome et le monde C'est ce dôme de Saint-Pierre dont la vue, de l'intérieur surtout, donne le vertige. Madame de Staël en a dit : « L'on frémit en contemplant ces abîmes suspendus au-dessus de nos têtes ^ » Et que serait Paris sans sa Notre-Dame et sa sainte Chapelle ? Et Reims, et Rouen, et Chartres sans leurs cathédrales ? Et Cologne ? Et Venise, et Florence et Londres ? Si l'on supprimait de nos musées tout ce qu'ils doivent à l'art religieux, qu'en resterait-il

1. Ernest Renan. Dans ses fragments de roman, intitulés Patrice.

2. « Ce dôme, en le considérant même d'en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes suspendus sur sa tête w — Corinne ou V Italie ^ liv. IV. c. 3. p. 67.

vraiment ? Et si Ton supprimait du sol de la vieille Europe ces innombrables monuments d'un art que l'Eglise a inventé, et dont elle a poussé les applications jusqu'à leur apogée, qu'en subsisterait-il qui valût la peine d'être visité ! L'Europe cesserait d'être la terre des éternels pèlerinages esthétiques et perdrait ses trésors de poésie, pour redevenir telle qu'elle était avant que l'Eglise lui eût mis son empreinte infinie. Et c'est pourquoi, il n'y a pas bien longtemps, en pleine Chambre française, l'on a; entendu M. Maurice Barres plaider, avec une éloquence qui a ému les plus sceptiques, la cause de telles de ces vieilles églises qu'un gouvernement sectaire voulait détruire comme désormais inutiles, la plaider, au nom de l'art, de la beauté, au nom des souvenirs spirituels et patriotiques qu'évoquent ces édifices, au nom d'un idéal dont les manifestations extérieures sont touchantes, majestueuses, expressives de divin.

Esquisses Orientales

A M. Vabhé Louis Doucet

. . . Départ pour Bethléem.

Ciel d'un azur qui va pâlissant, en approchant du bord de l'horizon, ciel de saphirs où étincelle de l'or. A gauche, par une large échancrure, quelques sommets moabitiques apparaissent à demi-voilés sous leur draperie faite de bleu, de pourpre, de jaune, d'argent, de rose. Et comme ce tissu distingué flotte harmonieusement au-dessus de ces hautes murailles de granit, et s'assombrit sur leurs flancs crevassés, se subtilise, se diaphanise en atteignant leurs sommets. . .

Bethléem est située de façon charmante, comme accrochée aux collines où elle s'étage en demi-cercle. Le trésor de cette bourgade est l'église de la Nativité, laquelle est à cinq nefs et forme une croix grecque. La voûte est à pignon et construite en bois de noyer. Cette basilique est bien déchue de sa splendeur première. Seule, sa merveilleuse colonnade a résisté aux injures des siècles. Quarantehuit colonnes monolithes, en pierre que les gens du pays appellent « pierre de feu » à cause des flammes qui semblent s'y dessiner, et couronnées de chapi-

teaux corinthiens, en pierre crème, s'alignent sur quatre rangs. Les Grecs, à qui ce monument appartient, ont posé leur stupide iconostase juste à la naissance du transept, ce qui défigure tout. Les colonnes ont l'air de supporter l'ossature massive d'une salle oblongue. Les nefs sont des couloirs sans issue. Des fragments de mosaïques byzantines sont tout ce qui reste des magnifiques décorations dont s'ornaient autrefois les parois des murs dominant la nef centrale. Mais leurs tons fanés ne ressortent un peu que sous la clarté du matin. A cette heure de l'après-midi, l'on ne distingue qu'un vague enchevêtrement de figures et de feuillages.

... Je traverse le choeur où des sentinelles turques montent consciencieusement la garde et descends à la grotte de la Nativité par une porte de bronze encadrée de fines colonnettes de marbre. . .

Je remonte au jour et j'erre à travers la bourgade sainte en savourant les impressions religieuses que sa vue m'a apportées. Bethléem a une physionomie très douce. Elle est idyllique et sonore : de ses petites maisons carrées s'épandent, en rumeur confuse, les mélopées dont s'accompagnent ses bons enfants, occupés tout le jour à ciseler la nacre dure. Le berceau de Jésus respire paix profonde. . .

. . . Temps clair. Azur intense du ciel où flottent, par endroits, d'élégantes écharpes de gaze transparente et neigeuse. Les toits en terrasses se découpent si nettement sur ce fond très bleu.

Nous allons à Béthanie, le bourg proche de Jérusalem, où Jésus aimait à venir se reposer dans une famille amie, et où, l'avant-veille de sa mort, se passa l'admirable scène du parfum répandu . . .

... Le vent pique un peu. Mais nous avons à peine commencé de descendre vers le Cédron que déjà il fait chaud. Les bois d'oliviers qui s'étalent, un peu partout, semblent rafraîchis, rajeunis, après les pluies abondantes de ces derniers jours. . .

Rien ne subsiste de la Béthanie ancienne. Nous •voyons les ruines encore imposantes d'un monastère bâti par les Croisés, et qui fut transformé, plus tard, en château-fort de défense d'approche contre les incursions des Sarrazins. Ce qu'on donne comme le tombeau de Lazare est une construction englobée dans la bourgade moderne. C'est donc ici, ou dans ce voisinage, que le Christ a frémi dans son esprit, qu'il s'est laissé attendrir par les larmes de Marthe et de Marie, et qu'il a prononcé sur un cadavre en pourriture la parole créatrice de vie. . .

Loin, là-bas, les monts de Moab s'assoupissent dans une lumière veloutée. Le Jourdain déroule son ruban noir parmi le désert brun, et la Mer Morte semble un gigantesque lapis-lazuli serti dans des masses chatoyantes. . .

. . . Promenade archéologique à travers Jérusalem. L'on nous signale, posés ça et là dans les pans de murailles, au petit bonheur, des fûts de colonnes, des chapiteaux, des fragments de corniches, sculptés avec art. Et tout cela est si vieux ! Que de civilisations se sont succédé dans la Cité Sainte. Tous ces débris attestent des siècles et des siècles de vie, de longues périodes historiques très brillantes. L'humanité n'est pas d'hier. Et c'est ici l'une des rares villes du monde qui ait vu s'accomplir les évolutions les plus lointaines de notre race. Or, l'on éprouve une sensation étrange et complexe, quand on arrive d'un pays jeune, presque sans traditions, de se trouver tout à coup en contact avec des souvenirs qui remontent presque à l'aurore de la vie, de toucher du doigt des œuvres qui nous disent l'effort des âges antiques vers la conquête de l'idéal. . .

Nous entrons dans une synagogue. Il y a là beaucoup de Juifs penchés sur le Livre de la Loi, la Thora, Dans le fond, et comme qui dirait dans l'ab-

side de ce temple, un exemplaire de la Thora repose derrière des voiles. Au milieu, est une sorte de tribune ouverte à qui se sent l'inspiration d'expliquer aux assistants tel texte du Livre Sacré.

Un Juif entre en coup de vent, se fraie brusquement un chemin à travers notre petite troupe, se campe devant un pupitre où il ouvre sa bible sale dont il se met à réciter des passages d'un ton plaintif. Il a ramené sur sa tête un pan de son manteau — car il faut se couvrir pendant la prière — et tout son corps se balance plus ou moins gracieusement. Estce pour activer l'émotion mystique de l'âme ? Sur son front est un phylactère — petite boîte carrée renfermant des rouleaux sur lesquels sont inscrits des textes de la Loi. — C'est évidemment un pur, celui-là, un israélite de vieille roche.

Dans un coin de la salle, un vieux rabbin, aux yeux énormes à fleur de peau, à figure rose, à cheveux et barbe blancs comme neige, chaudement emmitouflé dans sa pelisse jaune, explique la Thora à un bel enfant de douze à treize ans. Comme il semble s'intéresser aux questions et aux réponses de ce dernier ! Comme il le couve du regard î Ses gros yeux bons, où brille de la finesse, s'animent et paraissent tout fiers d'assister à l'éveil de cette jeune intelligence ! L'enfant parle beaucoup, et sa voix argentine fuse parmi les rumeurs sourdes et monotones qui emplissent la synagogue.

Notre présence ne dérange aucunement le Maître en Israël, qui continue sa leçon d'Ecriture comme si de rien n'était. En regardant ce groupe suggestif, mon imagination se plaît à évoquer telle scène évangélique. N'avons-nous pas là quelque chose qui rappelle, en petit, Jésus parmi les Docteurs ?

. . . Visite au musée des Antiques des Pères As- '

somptionnistes, sous la conduite du Père G.-D^'*'^, ' qui en est le fondateur et le conservateur. C'est un

vieux savant, le type de l'antiquaire. Il vit au milieu :

des précieuses collections qu'il a acquises au cours de | bien des années de recherches ; il y a son bureau de

travail. Son imagination anime toutes ces choses ;

mortes, leur redonne l'existence qu'elles eurent ou le ;

rôle historique qu'elles jouèrent. Il nous expose 1

aimablement ses trouvailles, sans dogmatisme ni im- i

poser d'autorité ses conclusions. Ce n'est pas un ! esprit absolu. Telle de ses déductions peut sembler

plus attrayante que solide. Il ne nous force pas à j

y croire, et nous la présente pour ce qu'elle vaut, \

d'un air dégagé. Je me laisse prendre à la simplicité i

et toutefois parfaite correction de son langage. Il a |

les plus jolies phrases pour nous expliquer la prove- i

nance de ces débris parfois informes et pour nous |

dire leur signification. Je lui demande s'il n'a pas publié quelque ouvrage. « Des articles seulement, me répond-il, des écrits épars. J'aime à m'occuper de trop de choses pour me spécialiser dans une branche et creuser à fond un sujet. Tout m'intéresse à la fois de l'archéologie orientale : et je n'aurai jamais le courage d'en cultiver exclusivement telle partie au détriment du reste. Je trouve mon bonheur à parcourir en tous sens ce vaste champ, à en classifier les produits. Mon ambition se borne à préparer les matériaux. Un autre viendra qui saura borner sa curiosité à telle époque lointaine et en ressusciter la physionomie »...

Je remarque dans ce musée quantité d'ossuaires. Des plans reproduisent les diverses enceintes de Jérusalem. Et l'on peut suivre ainsi les transformations topographiques qu'a subies la Cité Sainte depuis les temps les plus reculés. Peut-être y a-t-il une bonne part de problématique dans ces reconstitutions, faites pourtant d'après des documents sérieux ? Les écoles voisines offrent des hypothèses différentes. Qui croire ? Mais la certitude mathématique en ces matières n'est pas possible. Dans ce genre de travaux, comment arriver à l'absolu ? Et n'y a-t-il pas de la beauté dans l'effort de ces savants pour établir des probabilités très plausibles ? Et combien de vérités se mêlent à leurs démonstrations î L'on nous signale encore une statue de

Vénus Astarté, une tête de Chananéen, et de nombreuses sculptures datant des Croisés. Le Père G.-D''*'** insiste sur l'activité fébrile déployée par les Croisés durant leur règne assez court en somme ; ils ont imprimé aux arts, en ce pays, surtout à l'architecture et à la sculpture, un élan vigoureux, y élevant partout de superbes monuments. L'on s'étonne qu'ils aient pu réaliser tant d'œuvres. Leur architecture nous frappe par son caractère de solidité. C'est l'essai du gothique. Leurs sculptures sont fines. Chapiteaux d'une ornementation jolie, et très fouillés.

Du musée, notre guide nous conduit voir les fouilles qu'il a fait exécuter sur les pentes du mont Sion, à l'endroit où, croit-on, s'élevait la maison de Caïphe ; là devait se trouver aussi la prison où Notre-Seigneur aurait été détenu pour une nuit. Une Basilique, que l'on n'a pu retracer encore, y avait été construite. Tout ce que l'on a mis à jour jusqu'ici, ce sont des pierres gravées d'inscriptions, des restes de thermes romains, des débris d'atrium ou d'édicules, des fragments de voies anciennes, d'escaliers, des vestiges de la primitive enceinte, et enfin une grotte dont les parois sont ornées de sept croix peintes en rouge. . .

. . .Nous sommes dans l'ombre, une ombre épaisse, froide, tandis que le mont des Oliviers et du Scandale s'illuminent des mélancoliques rayons du soir.

La chaîne de Moab est imprécise, elle s'éloigne dans une sorte de vapeur aux nuances très délicates. Et l'on me dit que c'est le signe de pluies prochaines. . .

O le mysticisme, la ferveur de ces figures orientales ! Comme elles révèlent l'habitude des concentrations longues, expriment l'intense vie intérieure. Il y a des lointains, des profondeurs infinies dans ces regards. . .

Entendu, dans l'après-dîné, une conférence sur les migrations successives d'une tribu bédouine chrétienne du désert. Traits de grandeur d'âme chez ces peuples, culte de la parole donnée, large exercice de l'hospitalité, promptitude à se mettre en colère, mais en colères courtes, tôt apaisées, rares qualités d'intelligence, sagesse dont certains axiomes rappellent ceux de Salomon par leur bon sens parfait, leur raccord aux vérités éternelles. . .

Je vais marcher parmi les bazars encombrés et sordides. Au sortir de ces couloirs obscurs, ce n'est déjà plus le jour, et peut-on appeler nuit ces ardentes blancheurs que la lune épand ? Il fait très clair. Les choses se sont comme vêtues d'hermine. Et les étoiles, par milliers, et tout près, suspendent leurs globes vifs dans l'atmosphère saturée d'argent. . .

. . . Toujours ému. Je verserais pour un rien des larmes. Que signifie cet état d'âme ? En visitant le saint Sépulcre surtout, je succombe presque sous le poids de sentiments trop violents et trop intenses. Mon cœur se fond, se liquéfie. Des impressions inconnues jusqu'ici me pénètrent. Des sources nouvelles d'enthousiasmes jaillissent de mon être.

. . . Temps horrible depuis plusieurs jours. Vent d'ouest, pluie glacée, même grêle. Ah ! me voilà bien renseigné sur les hivers judéens. Ils ont, sur ces hauteurs du moins, un incontestable caractère d'âpreté. Tout à l'heure, aperçu, çà et là, dans le ciel lourd de nuées, quelques magnifiques lambeaux d'azur, qui ont bientôt disparu sous les flocons opaques. Nous allons à Bethléem, y faire nos préparatifs pour la Noël. Il y a en ce jour surabondance de pèlerins. Si l'on ne s'y prend à l'avance, l'on s'expose à ne trouver d'abri nulle part. Les horizons sont gris, enveloppés de bruine. Comme nous approchons du bourg, le soleil diamante quelques collines, là-bas, à notre gauche, puis tout rentre dans le terne.

A la Casanova, un franciscain hollandais, qui habite ici depuis des années, nous renseigne sur les mœurs et coutumes des Bethléhémitains. Voici ce

que j'ai retenu de tant de détails donnés avec une volubilité charmante et sans façons : les femmes de Bethléem sont généralement belles d'une beauté de primitives, et avec cela inconscientes de leur perfection plastique. Leur coiffure, cette espèce de voile blanc recouvrant un képi rond et retombant très bas de chaque côté des épaules, fait qu'elles ont grand air d'élégance non cherchée. Surtout elles sont très bonnes. Les jeunes filles aussi sont la modestie même. Toute la population de la bourgade est catholique, à quelques exceptions près. La religion musulmane n'est représentée ici que par de rares fonctionnaires. Et peut-être l'église grecque comptet-elle quelques membres dispersés. Tout le reste forme un seul troupeau et un seul pasteur. Tous les samedis, il y a grand nombre de confessions ; à la grotte du lait et à l'église, chaque premier dimanche du mois, les communions se chiffrent par centaines. La plupart de ces bonnes gens gagnent leur vie à travailler la nacre et le bois d'olivier ; d'autres cultivent la vigne ; et les femmes sont renommées pour leurs ouvrages de broderie. Tous se montrent satisfaits des petits salaires que cela leur vaut. Le labeur les conserve simples et bons. Il règne parmi eux une grande pureté de mœurs. Jérusalem s'européanise, hélas ! et c'est pourquoi elle devient si dissolue. Mais Bethléem résiste aux influences modernes, à toutes les suggestions du dehors. Elle a comme

une jeunesse éternelle. Il semble que le Christ ait voulu que son berceau conservât à travers les âges quelque chose de la pureté de l'enfance : en naissant ici, Jésus a consacré cette bourgade et lui a versé une fraîcheur infinie... O Bethléem, tu demeures attendrie par la rosée de ton matin. Les chants des anges bercent le sommeil de tes nuits. Tes collines baignent dans une lumière plus diaphane. Les esprits de ténèbres n'ont pas d'empire sur toi. Reste jeune et aurorale dans la décrépitude du monde. Je revois la grotte du mystère. L'impression est plus profonde qu'à ma première visite. Je m'abîme dans l'adoration ...

... Je me sens triste depuis quelques jours. N'estce pas simplement parce que le ciel a perdu ses admirables teintes saphirines et que je n'y vois plus passer que des nuages bas et lourds, chargés d'orages ? Qu'il est insensé de se laisser affecter par le cours naturel des saisons ! La pluie est une bénédiction pour ce pays qui n'en a pas eu depuis neuf mois. L'on attendait après pour faire les semailles. Tout va reverdir sous son action. Les monts arides vont se couvrir de pousses. Les oliviers y laveront leurs feuilles trop grises. Le sol sentira meilleur. L'atmosphère en sera clarifiée... Et pourtant cela

m'ennuie. Je voudrais revoir l'ardent soleil, rêver devant les enchantements qu'il sème ici à profusion. La Judée doit tout son charme à sa lumière. Quand elle manque, l'âme des paysages s'évanouit. Et l'on reste en face d'une nature rugueuse, stérile, aux lignes dures, à l'aspect sévère, de laquelle émane seulement de la tristesse. . .

Je me rends au saint Sépulcre dans l'après-midi, et là, je demande à Jésus de relever mon courage. Le front appuyé sur la pierre tombale, je songe à l'ennui terrible qu'éprouva le Maître, la veille de sa Passion : cœpit tœdere et nioestus esse. Ah ! comment comparer nos petites dépressions d'âme plus ou moins chimériques, sans cause précise, à l'immense douleur qui le submergeait ? Non, il n'y a pas de relation possible de l'une à l'autre. Le chagrin du Christ reposait sur des réalités. Et ce qui l'affaissait tellement, c'était moins sans doute la perspective des tourments matériels auxquels il allait être soumis que l'inutilité de son sacrifice pour des millions d'âmes, l'ingratitude qu'il en recueillerait. N'ai-je pas honte de me laisser abattre pour des futilités, quand je devrais gémir uniquement sur mes propres fautes, qui ont eu une si grande part dans l'agonie par laquelle le Divin Maître a passé ? C'est ici que Jésus a reposé dans la mort. Ah ! que je voudrais soulever ce marbre et baiser l'endroit même où il fut enseveli. Mais pourquoi ces aspirations

vaines ? Si sacré que soit ce sépulcre, il ne renferme qu'un souvenir. Tandis que Jésus même est ici et partout présent dans son Sacrement auguste. O Dieu, faites que je vous cherche et que je vous goûte là où vous êtes réellernent ! Il est bon de vénérer les lieux sanctifiés par votre attouchement corporel. Il est mieux de vous adorer dans le mystère suprême de votre amour.

... Ce Saint Sépulcre ! Des pèlerins venus de partout l'encombrent journellement. La piété la plus discrète y voisine avec les plus grotesques manifestations de ferveur religieuse. Il faut « tout comprendre pour tout aimer ». Ne nous étonnons pas des salamalechs que tant de bonnes gens y font. Ne jugeons pas de tout d'après nos notions de froid et correct occidental . . .

. . . Nous allons à Bethléem pour la messe de minuit. J'espérais qu'il ferait un nocturne plus charmant ; j'espérais voir un ciel idéalement chargé d'étoiles. Or, il tombe en abondance une pluie glacée. Des nuages lourds nous cachent les luminaires de là-haut. Comme Jésus a été plus à plaindre encore, s'il est né en une nuit pareille ! La petite ville est cependant pleine d'agitations et de rumeurs. C'est sa grande fête. Tout le monde est sur pied.

Il y a quelques boutiques d'ouvertes. L'on rencontre beaucoup d'étrangers, surtout des Anglais. Dans le couvent franciscain, c'est un vrai désordre : un embarras de Turcs, d'enfants, de gens du pays, de pèlerins de toutes nations, au milieu desquels vont et viennent les bons moines affairés. Je vais faire une courte visite à là grotte. Il faut passer d'abord par l'église latine, édifice extrêmement simple qui s'élève parallèlement à la Basilique primitive. Mais quelle ferveur mystique l'imprègne. Quels accents de prières s'échappent des lèvres des Bethléhémitaines à genoux sur le parquet des nefs ou assiégeant les confessionnaux ! On dirait que leur dévotion s'anime encore à l'éclat et à la chaleur des cierges qui flambent. Tandis que la véritable église de la Nativité est froide et sombre, absolument déserte. L'on n'y entend résonner que le pas grave des sentinelles musulmanes. Pauvres Grecs ! vous avez transformé en un tombeau la Basilique merveilleuse construite par la piété d'une sainte. Depuis que les vrais fidèles n'en foulent plus les dalles, que leurs élans religieux ne montent plus sous ses voûtes, c'est une chose quelconque, sans âme. Pourquoi ne pas rendre à leur vraie destination et à la vie ces murs sanctifiés par la foi de nos Pères ? Et pourquoi ne pas revenir vous-mêmes à cette unité catholique sans laquelle est vaine votre croyance?... Autant la Basilique est vide et nue, autant il y a foule dans les

couloirs qui conduisent à la grotte de la Nativité. De pauvres femmes se sont endormies sur les degrés de pierre par lesquels on y descend. Elles étaient venues pour prier. Mais la fatigue des longues attentes, l'atmosphère étouffante ont triomphé de leur dévotion. Et voici qu'elles se sont assoupies, confiantes, insoucieuses de qui passe et repasse. Leur sommeil n'est pas pour déplaire à Jésus. Elles ont déjà veillé plus d'une heure avec lui dans cette crypte où l'air manque, où l'odeur des cires qui brûlent alanguit. Qu'il leur soit permis de fermer un peu les yeux en attendant le lever de son aurore. Leurs lèvres entr'ouvertes disent leur bonne volonté de prier toujours. Leurs songes sont sans doute traversés par l'image enfantine de ce Dieu dont elles viennent célébrer la naissance dans la chair. . .

Mon adoration finie, je retourne à l'église latine. Elle est bondée. Les Bethléhémitaines y tiennent la plus grande place. Noël, c'est leur fête, la fête de la maternité. L'ofïîce canonial — prélude de la messe — commence, chanté par le chœur des moines, rehaussé de voix d'enfants. Comme j'aime le mode lent et doux, antique, naïf, sur lequel on entonne le verset de l'Invitatoire :

Christus natus est nohis^ Venue adoremus. . .

Cela semble venir du fond des âges. C'est à peine de la musique. Cela a quelque chose de pastoral. Cela doit ressembler à ces airs que les bergers improvisent sur leurs chalumeaux. Je sens que cette mélodie primitive m'entre dans le souvenir, qu'il sera délicieux, bien plus tard, de me rappeler son allure berçante. Quand, le couplet psalmodié, la petite phrase revient, lancée par des voix jeunes auxquelles se mêlent quelques notes graves, je ne sais ce que j éprouve d'infiniment tendre.

Mais le reste de l'office est exécuté de façon plutôt prosaïque. Et c'est un va-et-vient dans l'église. Impossible de s'y recueillir. Je pense aux messes de minuit dans nos campagnes, à leur caractère paisible et si profondément religieux. Ici, les coutumes sont tout autres. Ces bons orientaux sont comme des enfants. Leur attitude dans le lieu saint laisse parfois beaucoup à désirer. Ce n'est pas qu'ils y mettent de la mauvaise volonté. Oh ! certes, non. Surtout cette nuit, ils veulent célébrer de leur mieux l'auguste anniversaire. Jésus, qui voit les cœurs, accueille, j'en suis sûr, avec bonté, les hommages assez peu conformes à notre étiquette que lui apportent les gens de Bethléem. N'a-t-il pas voulu recevoir autrefois tout d'abord ceux des bergers ? N'est-ce pas les humbles qui montèrent les premiers à la crèche, attirés par le chant des anges ? Leur adoration fut naïve et fruste, mais sincère ; c'était

toute leur àme qui s'inclinait devant T Enfant-Dieu. Et parce que les Bethléhémitains d'aujourd'hui fêtent la Noël le plus bonnement du monde, de façon patriarcale, et toutefois de plein cœur, sans cérémonies, mais avec tout leur être, Celui qui demeure toujours leur frère par droit de naissance s'en réjouit et les en bénit. . , Et in terra pax hominihus bonœ voluntatis, . .

... Ce matin, j'ouvre mes persiennes sur un ciel qui présente de belles teintes douces où le bleu et le vert se fondent en^ nuance merveilleuse. Le faîte des oliviers là-bas est or. L'aurore les lame d'or, d'un or frais et rose, d'un or jeune et limpide. Quels charmants bouquets d'or ! Le précieux métal s'agite de frissons qui le font irradier et bruire. Le jour ne sera pas cependant aussi beau qu'on pouvait l'espérer, après un lever si royal. Peu à peu, les nuages se sont glissés sur le tendre saphir, et voici qu'ils remplissent tcfut le firmament. Mais tandis que, surtout vers l'occident, ils sont désespérément gris ou blafards, au-dessus des monts de Moab ils se colorent d'un rose infiniment délicat ; leur ouate se sature de rose. Dans ce rose se profile la porte de Damas, avec ses petites flèches, ses aiguilles, ses pointes archaïques dont quelques-unes sont tom-

bantes. C'est charmant de voir ces vieilles pierres se dessiner dans la clarté neuve et comme s'appuyer sur un fond de satin rose, s'encadrer dans une tapisserie très riche. Plus loin, un sommet rond et bleu apparaît, — pelote d'azur immobile, flottant dans le silence et le rêve des hauteurs. . .

. . . Depuis Noël, je ne sais quoi de délicieux m'emplit l'âme. C'est une joie tendre, une intime suavité. Tout cela vient de vous, ô Jésus. La vie orientale me pénètre lentement de son charme : cette civilisation antique et pittoresque diffère si absolument de la nôtre que son premier contact nous étonne. On se sent comme perdu au milieu de toutes ces formes d'existence auxquelles rien ne nous avait préparés. Les descriptions qu'on en lit n'en rendent pas le caractère singulier. Il faut voir par soi-même. Et l'impression étrange qu'on en éprouve... L'on se croirait vraiment dans un autre monde. Peu à peu la séduction profonde de cette nature, de ces coutumes, tout ce qui fait la poésie de l'Orient opère en vous par des infiltrations mystérieuses. Et un bon matin Ton se réveille avec une nouvelle âme, primitive et indolente, faite à tous ces entours, amoureuse de soleil. . .

Très belle fête au couvent de St-Etienne. Au matin, il fait sombre et froid. Mais des signes indiquent que la pluie va cesser. Le ciel s'égoutte. A des pâleurs, une lumière diffuse épandue, l'on pressent la clarté prochaine. La messe est intime et distinguée. M. le Consul général de France y assiste en tenue officielle. Le Prieur, en étole, était allé le recevoir aux portes de la Basilique, pour lui présenter l'eau bénite et l'encens : coutume d'ancien régime qui a un charme tout nouveau pour moi. Ai-je jamais vu rendre de pareils honneurs à d'autres qu'à des dignitaires de l'Eglise ? Je remarque l'air émerveillé, la simplicité émue des bonnes femmes et des gens du pays venus pour assister à la glorification du premier diacre.

Vers le soir. Vêpres solennelles. L'assistance est nombreuse. Le soleil qui décline, après une course devenue brillante, emplit les verrières de féeries. Peu à peu, les rayons s'éteignent, les splendeurs s'évanouissent. C'est le demi-jour, la pénombre, qui, en s'accentuant, fait ressortir l'éclat des lustres en bronze ciselé suspendus aux voûtes. Le chant des moines est sobre, précis ; les psaumes se déroulent en une harmonie profondément religieuse. Le panégyrique de saint Etienne, prononcé par un Père Assomptionniste, est pieux et sympathique. Les données scripturales sont assez abondantes touchant ce diacre. Et il y avait un beau parti à tirer

de son rôle de secoureur zélé et discret à l'égard des premiers fidèles. Et puis, quels tableaux que sa grandeur d'âme dans la lapidation, les absolus pardons dont il absolve ceux qui le font mourir, les cieux qui s'ouvrent, l'apothéose de ce premier martyr !

Quand tout est fini, je sors voir un peu de nature. Le firmament est d'argent et d'opale. Au-dessus des collines, là-bas, il y a des reflets lunaires. Un ourlet vert encercle l'horizon. . .

. . . Nous allons au champ des pasteurs, situé au pied de la colline de Bethléem. Le ciel est d'abord opalin et argentin, et extrêmement limpide. Puis le soleil qui se lève rosit l'olivette en face du cloître ; des jeux de lumière et d'ombre s'entrecroisent dans les branches et sur le sol. Des écharpes rose-pâle pendent là-haut. Et c'est bientôt l'azur qui remplace les nuances indécises du matin, un azur plein, d'une transparence absolue. Des vapeurs blanches flottent mollement dans ce bleu, virginalisent ce saphir. . . Je vois venir, à notre gauche, par la cîme des ondulations, une caravane de chameaux : chameaux et chameliers se détachent sur le fond or et bleu de l'horizon avec une si extraordinaire netteté qu'on ne

perd pas un détail. Même la petite corde, qui relie les bêtes Tune à l'autre et les maintient en ligne, s'évoque. En un mouvement lent et régulier la caravane s'avance, mettant dans ce paysage une note de vie antique. Le firmament, là où sa courbe semble toucher la terre, est d'un opalin infiniment doux. Un coin de la mer brille par une échappée de collines : on dirait un morceau de verre dépoli sur lequel frapperaient des rayons. Les monts de Moab s'enroulent en une gaze de plus en plus violette. O lumière orientale, que tu es transfigurante !

Nous voici dans Bethléem. La bourgade est riante. Du haut des terrasses, des gens nous regardent passer et nous saluent très aimablement. Je remarque parmi eux des visages bien réguliers, d'une beauté saine. Le type en est court et rond, le teint frais et tout près d'être coloré. C'est peut-être que l'air est assez vif, ce matin. Et que leurs yeux sont donc étincelants et profonds ! A quoi les comparerai-je ? Ce sont des diamants noirs tout allumés d'éclairs.

Visite à quelques ateliers de nacre. La nacre est une essence très dure, presque aussi difficile à travailler que le métal, dit-on. Pour l'attendrir, on la laisse tremper d'abord longtemps dans de l'eau tiède mélangée de savon. Elle perd ainsi un peu de sa résistance. Et c'est alors que les bons ouvriers l'entament avec leurs instruments qui m'ont paru assez

primitifs, mais par lesquels ils réussissent à exécuter tout de même des merveilles d'ingéniosité. Quelle patience il leur faut pour ciseler leurs croix en finesse, pour dessiner là-dessus leurs petits tableaux d'un art si naïf, ou encore pour arrondir cette matière en beaux grains de chapelets ! Tout en travaillant, ils s'accompagnent de mélopées traînantes dont l'accent contraste avec le cri strident des limes, le son aigre des machines à polir ou à percer. Ah ! ce qu'il faut avoir les nerfs solides pour supporter tout cela.

Nous descendons au champ des pasteurs, voisin de celui de Booz. Bethléem ressort en clair derrière nous. Je puis très bien juger de sa conformation. Elle est disposée en demi-cercle sur deux flancs de collines. Elle s'est agrandie depuis le temps de Jésus. La grotte où, faute de place dans les hôtelleries— non erat eis locus in diversorio — Joseph et Marie se réfugièrent au sein de la nuit que la naissance du Verbe allait rendre éternellement auguste, se trouvait alors à l'extrémité du bourg, à quelque distance des dernières maisons. Aujourd'hui, elle en occupe le centre.

Le champ des pasteurs est planté de beaux oliviers. De gracieuses collines l'enceignent, qui s'ouvrent seulement à l'est sur les crêtes veloutées des monts de Moab. C'est donc ici qu'ont retenti les chants des anges ; c'est d'ici que les bergers sont partis

pour aller là-haut adorer T Enfant-Dieu. Il semble qu'un écho des voix célestes vibre toujours dans le ciel pur.

Une autre scène pastorale avait déjà marqué ce lieu : l'admirable poème de Ruth la Moabite, si beau dans sa forme purement biblique que les vers de Victor Hugo sont loin de déparer :

On était dans les mois où la nature est douce, Les collines ayant des lys sur leur sommet

; Therbe était noire ;

Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ; Une immense bonté tombait du firmament ; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été. Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles . . .

. . . Dans l'après-midi, des écharpes laineuses voguent en nombre dans le ciel. C'est l'annonce du vent d'est, le sirocco.

Cependant, l'atmosphère est toujours saturée d'or, et le bleu du firmament est plus profond, parmi les taches de blancheur. Les monts de Moab se rap-

prochent, se font distincts. Leurs cavités, leurs moindres échancrures sont visibles, idéalisées par la gaze violette. Cette nature, de près, est sans doute très quelconque. A distance, d'incomparables nuances la sublimisent.

Nous revenons par le village de Beit-Saour. Et là j'observe à nouveau comme ces orientaux vivent près de la terre, en communion avec le soleil, la nature, en intime harmonie avec l'ambiance, êtres et paysages. Une caravane de chameaux s'avance dans le jour qui décline. Là-bas, au couchant, les laines se sont muées en un champ de roses effeuillées sur une couche d'opales. . .

Maussade jour de l'an. Vent d'ouest, pluie glacée, ciel terne, gros nuages laissant voir, par leurs trouées, des morceaux d'azur délayé. Cependant il fait beau dans mon cœur. Je me sens plein de courage. Il me semble que j'apprécie mieux la valeur du temps. Je voudrais ne pas perdre une minute, m'enfoncer jusqu'au cou dans les vivifiantes études sacrées.

Relu, ce matin, et comme dans une lumière nouvelle, le livre d'Esther. Assuérus fait preuve d'une grande droiture de jugement. Il a ses faiblesses, mais du moins il ne badine pas sur le point d'honneur. Un

moment aveuglé par la perfidie d'Aman, il se reprend, arrête les effets de Tédit injuste porté contre les Juifs. . . Par un touchant sentiment de gratitude, il fait rendre des honneurs à ce Mardochée qui, en révélant le complot, lui a sauvé la vie. Et de quelle noblesse est empreint le caractère d'Esther ! Au milieu des splendeurs de la cour royale, et des faveurs dont on la comble, elle n'oublie pas non plus ce même Mardochée à qui elle doit tant. Du haut de sa gloire toute fraîche, elle continue à s'inspirer des conseils de son ancien protecteur et père. Un trait tout à fait typique, et qui se retrouve constamment dans l'histoire du peuple juif, un trait dont nous avons des exemples frappants, même de nos jours, c'est qu'elle ne renie pas sa race, maintenant opprimée. Au contraire, dans un magnifique élan de patriotisme, consciente qu'if y va de sa fortune et peut-être même de sa vie, elle prend la résolution de pénétrer jusqu'au roi, malgré toutes les défenses de l'étiquette, pour dévoiler la perfidie de son favori Aman, pour venger les droits de sa nation outragée et empêcher le massacre de la ville. Son amour pour les siens est plus fort que tout. Elle joue son avenir pour sauver son peuple. Et sa grandeur d'âme reçoit immédiatement sa récompense. Tant il est vrai qu'il n'y a jamais de risque à se montrer fidèle à ses origines, et d'une façon générale, à se montrer en toute chose noble et grand. Qui donc a

dit : « L'honnêteté est encore la souveraine habileté. Le moyen le plus sûr d'arriver aux honneurs ou de s'y maintenir est encore de ne rien faire contre l'honneur » ? La solidarité nationale, si marquée chez les Juifs, fait le fond de ce livre d'Esther. . .

Dans l'après-dîné, j'erre à travers les bazars juifs. C'est obscur et sordide. Dans l'une des boutiques, un Israélite, au galbe très pur, est en train de carder de la laine. Il se sert pour cela de quelque chose qui a la forme d'un arc. Assis au beau milieu d'un antre où le jour peut à peine entrer, il procède à son travail avec lenteur et en s'accompagnant d'un rythme monotone. Les blancs flocons se sont amoncelés peu à peu autour de lui, de sorte qu'il a l'air enfoncé dans leur neige souple. Comme il paraît indifférent à tout ! Ce qu'il accomplit ne lui im-

» porte pas. Sa pensée est ailleurs, car il doit y avoir de la pensée dans cette tête d'un dessin si délicat et si ferme. C'est le premier juif que je rencontre dont le visage me séduise par la perfection de sa ligne et aussi par son expression douce. . .

. . . Incomparable ciel : c'est pur, éclatant, d'une limpide profondeur, « comme un ouvrage de saphir transparent», ainsi qu'il est dit au livre de l'Exode

(XXIV-10). Tout brille. L'or palpite par toute cette gemme immense du firmament. Les arceaux de notre cloître se découpent majestueusement dans cet infini de gloire. Les coupoles de Jérusalem ruissellent l'or. Des sons de cloches vibrent, mêlent leurs oscillations lentes à l'idéal étincellement : ils sont comme la voix de la lumière. . .

. . . Départ dans la nuit. Le jour ne va pourtant pas tarder à se lever, mais l'on s'en croirait encore bien loin. Sous un dôme de lapis flamboient des luminaires d'or. L'atmosphère est calme. Comme nous descendons le Cédron s'annonce l'aurore, en tons très doux. Au-dessus de la ville quelques petits nuages se colorent de rose. Et puis c'est la sévère enceinte du Temple qui se velouté des plus fraîches nuances. Les frimas posés par la nuit se fondent, s'évaporent en fumée légère. Des pentes du mont des Oliviers que nous suivons maintenant, j'observe les jeux de la lumière sur les parois en porcelaines de la mosquée d'Omar. Tout Jérusalem baigne dans des blancheurs roses qui la font paraître jeune. Les pousses vertes qui tapissent l'Ophel ont une extraordinaire vigueur de ton.

Nous voici à l'entrée du désert de Juda. Les

monts de Moab ne présentent, ce matin, qu'une ligne floue, embrumée. La conformation de ce désert est étrange : suite d'ondulations que recouvre un épais velours brun. Tout au bout la Mer Morte étend sa plaque d'argent. A notre droite, là-bas, Bethléem étale son diadème de maisons blanches du sein desquelles fusent quelques élégants campaniles. D'un cône très élevé que nous venons de gravir, et sur lequel l'impératrice Eudocie avait fait construire un monastère dont il ne reste plus trace, l'œil embrasse de vastes espaces : V Alexandreion que couronnait un château-fort, œuvre d'Alexandre Jannée, le désert avec ses reliefs capricieux, la vallée où le Jourdain coule dans un encaissement profond, la Mer Morte qui, à ce moment du jour, a l'air de lapis-lazuli, la chaîne de Moab plus distincte derrière son voile de moire. Et puis, ô merveille ! dans des lointains inaccessibles, dans les profondeurs de l'horizon, une tache blanche avec des reflets bleus et roses : les neiges éternelles de l'Hermon. Ah ! jusqu'où le regard ne peut-il se porter à travers cette atmosphère si pure ? Il n'y a plus pour lui de distances. . . . Descente au couvent de Mâr-Saba, dont nous apercevons les tours d'entrée. Un pâtre nous indique en riant le chemin. Nous passons près d'un campement de bédouins, au fond d'un ouady. Les tentes en peaux de chèvres sont noires et rapiécées. Toute la tribu est dehors à se chauffer au soleil,

Personne ne fait attention à notre caravane. Ils en voient sans doute tous les jours. Et qu'est-ce que cela peut bien leur faire, des européens ? Peut-être que nous leur sommes dignes de pitié. Nous sommes les pèlerins, les étrangers. Il nous faut visiter à la hâte ce pays, en recevoir une impression fugitive. Car bientôt le devoir quotidien nous reprendra, à la place marquée. Eux sont libres, ils possèdent la terre, ils errent à la suite de leurs troupeaux, sans soucis des lendemains, sans ambitions, ivres de lumière. . .

Aux portes du monastère. D'une fenêtre de la tour, un moine laisse descendre un panier où nous mettons nos passe-ports et certificats d'entrée délivrés par le Patriarche de Jérusalem. Car c'est toute une affaire que de pénétrer dans cette espèce de forteresse. Nos papiers sont en règle, et l'on nous ouvre. Mâr-Saba est une des curiosités de la Palestine. Le monastère primitif, c'était ces anfractuosités du rocher qui tombe ici presque à pic dans le Cédron. Les solitaires vivaient dans ces grottes naturelles que l'on voit toujours. L'on nous indique celle qu'aurait habitée saint Jean Damascène. C'est un trou. Un homme ne peut s'y tenir debout. L'on vivait sans doute en plein air, et cela servait seulement pour le repos de la nuit. Dans une autre « cellule » est entassée une multitude de crânes et d'ossements. Le nombre des moines s'étant accru,

il a fallu pourvoir à les abriter, car les grottes naturelles ne suffisaient plus. Dans ces conditions, le cénobitisme pur n'était plus pratique : la vie en communauté s'imposait. L'on peut suivre ici en quelque sorte l'évolution de la forme monastique, depuis les premiers essais en des constructions très humbles, aussi voisines que possible des habitations fournies par la nature, jusqu'au couvent moderne dont l'ampleur supplée à l'élégance.

Je ne sais rien de plus pittoresque ni de plus âprement solitaire que le lieu où s'élève Saint-Saba. Il domine l'abîme au fond duquel coule le torrent. Aux alentours, c'est le désert le plus nu, montagnes et vallées d'où la vie est absente. Mais l'ardente lumière poétise cette désolation . . .

Au retour, la nuit nous prend quand nous sommes encore loin de Jérusalem. L'abondante clarté de la lune nous guide. Oh ! que ses pâleurs ont de charme ! Dans le silence et le rêve de ce nocturne, le Cédron que nous longeons met un bruit de source. . .

. . . Au matin, le ciel est gris, et d'une monotonie désespérante. Dans l'après-midi, quelques éclaircies se font dans ce terne. Ourlets d'ouate très blanche ou amoncellements violets ; entre, des mor-

ceaux d'opales, des fragments de saphirs et de turquoises, ou encore des retailles d'émeraudes. Et toutes ces teintes sont d'une discrétion infinie. . . Je vais marcher dans la vallée de Josaphat. Quelle nature abrupte, tourmentée ! Rien pour reposer la vue au sein de cette gorge où tout respire la mort. C'est étroit et profond. Les archéologues nous disent qu'elle s'est exhaussée beaucoup à force d'engloutir des débris. Alors, qu'était-ce donc autrefois ? Un puits sinistre. Quand le Temple s'élevait làhaut, comme ce bijou de marbre et d'or devait avoir une étrange beauté dans ce paysage ! N'avait-il pas quelque chose d'exotique ? Sa finesse, sa merveille divine ne contrastait-elle pas avec ce cadre d'un dessin si farouche ? Je rencontre des aveugles, et beaucoup de lépreux : spectacle horrible ! La vue est blessée par cette absolue misère humaine, et aussi l'odorat. Ces lépreux exhalent un relent fétide qui empoisonne l'air tout autour d'eux. On a beau vouloir les secourir, leur faire l'aumône, leur dire un bon mot : le dégoût vous surmonte, le cœur vous manque, et vous vous enfuyez comme devant la mort. Que dis-je. Un cadavre a sa majesté. Tandis que ces pauvres êtres difformes, tordus, au visage rongé, aux membres qui pourrissent, aux plaies distillantes, n'inspirent que l'effroi. Il semble que ce n'est plus là la forme humaine. Ah ! que devient notre pauvre nature sous l'empire de ce mal ?

Tous les âges sont représentés parmi ces victimes : des enfants à côté des vieillards, des jeunes femmes avec leurs maris et leurs bébés. Chose étrange î Tandis que dans d'autres pays on isole les lépreux, on les ostracise de la société, ils peuvent ici circuler en toute liberté. Ou du moins,, si je n'en ai pas vu à l'intérieur de la ville, on n'a qu'à en sortir pour en apercevoir. Leur place accoutumée est près de la porte dite des « Brebis » par où les pèlerins descendent vers le Cédron et le jardin de Gethsémani. Ils s'échelonnent un peu tout le long de la route, pleurent, se lamentent, font des gestes de désolation pour exciter notre pitié, comme si de les voir et surtout de les sentir ne nous suffisait pas. De leurs loques infectes s'allongent vers nous leurs bras et leurs mains, si défigurés que cela « n'a plus de nom dans aucune langue », pendant que leurs voix éraillées crient : « Bacchiche, bacchiche ! » Se trouventils réellement bien malheureux ? Ont-ils conscience réelle d'être les rebuts du monde ? Ou ne se mêle-til pas à leur plainte beaucoup de comédie ? N'est-ce pas un jeu pour provoquer des aumônes plus abondantes ? Car la plupart n'ont pas connu d'autre état que celui qui est le leur à jamais. Dans ce pays on est lépreux de père en fils. J'allais dire que c'est une condition comme une autre. Le petit village de Siloë, sur l'autre versant de la vallée de Josaphat, si pittoresque — de loin — avec ses maisons grises

dont les reliefs s'accusent à peine dans les lignes générales de la montagne, ne se compose que de lépreux. Ils y forment une colonie en quelque sorte autonome et ont le privilège de se marier entre eux, et par conséquent de propager sans fin leur triste héritage de dégradation. C'est de là qu'ils partent chaque matin pour venir se poster le long des routes que suivent les étrangers pour aller au mont des Oliviers. Et le soir, la moisson faite, ils s'en retournent, les uns sur de petits ânes, mais presque tous à pied, vers leurs taudis. Et c'est, dans les rayons du couchant, une procession d'êtres maudits qui regagnent leur enfer d'où est aussi bannie toute espérance humaine. Car la lèpre ne se guérit pas. Pour ces misérables, la fin de leurs maux n'est que dans la mort. Quelle existence ! Et se peut-il que l'Etat pousse l'incurie au point de ne pas se soucier de ces gens qui sont une menace pour le corps social tout entier ? Pourquoi ne leur ménage-t-il pas des hôpitaux spéciaux où ils recevraient du moins quelque soulagement ? Surtout, pourquoi leur permetil de contracter entre eux des alliances par le moyen desquelles se propage indéfiniment leur mal ? — Ah ! le Christ Jésus n'est plus là pour s'apitoyer sur cette épouvantable misère et prononcer sur elle la parole de salut ! . . .

. . . Visite à ce que l'on appelle le « Tombeau des Rois )). C'est une merveille égale, par certains côtés, à celle des Pyramides. Un large escalier, à plusieurs marches, taillées à même le roc. Au bas, dans la paroi d'en face, deux grandes cavités servant de citernes. La paroi latérale gauche est percée en forme d'immense arche cintrée, donnant sur une sorte de cour intérieure, ou de salle carrée, à ciel ouvert. Dans l'une des murailles, ou plutôt l'un des pans du rocher qui la borde, a été pratiqué comme un vestibule ou portique, lequel est surmonté d'une corniche et d'une frise très fines où les grappes de raisins s'enlacent aux feuilles d'acanthe à travers les métopes ; je distingue aussi deux couronnes et une admirable guirlande toute en feuilles d'acanthe. Ce morceau de sculpture, encore qu'à moitié brisé, me ravit par sa perfection. Deux colonnes, dont les chapiteaux et les fûts gisent à terre, encadraient ce portique. A droite, un bassin creusé dans le roc contenait l'eau nécessaire aux ablutions qui étaient de rigueur avant la visite des tombeaux. Et cela explique également la provenance des citernes ménagées près du grand escalier et alimentées par la pluie du ciel. Dans le flanc gauche du portique est une ouverture d'à peu près un mètre de haut et que l'on fermait avec une pierre taillée comme une meule de

moulin. La pierre, qui est encore là, se trouve en- ' gagée dans une sorte de rainure ou rigole où il était ; relativement facile de la faire rouler. La pierre qui scellait le tombeau de Jésus devait être ainsi ; et je î comprends maintenant le mot des saintes femmes j venues pour oindre le corps du divin Maître : (n Et ^ dicebafit ad invicem : guis revolvet nobis lapident ah \ ostio monumenti P. . , Elles se rendirent au sépulcre i de grand matin, comme le soleil venait de se lever, j Elles disaient entre elles : qui nous roulera la pierre j loin de l'entrée du sépulcre ? Et levant les yeux, ^ elles aperçurent que la pierre, qui était très grande, \ avait été roulée. » (Marc XVI-2-3-4.) Cette porte '. basse franchie, nous nous trouvons dans une im- / mense salle, laquelle conduit à une infinité d'autres, l servant comme d'antichambres à des tombeaux ; j fours ou lits de pierre dans lesquels les cadavres i étaient couchés enveloppés dans leur linceul. Que ■ de temps il a dû falloir pour achever cette nécropole ! Et combien de vies humaines ont été dépensées pour ^ édifier ces tombeaux de rois ! L'on se demande i comment l'exécution d'une pareille chose a été pos- | sible. C'est titanesque. ;;

Mais il me tarde de revoir le jour. Les œuvres \ des hommes peuvent être étonnantes. Je leur préfé- | rerai toujours celles de Dieu. Le ciel me paraît plus j beau au sortir de ce palais funèbre. Et je trouve l'air délicieux. L'horizon, au couchant, est comme un \

champ de roses. Aux portes du couvent, deux bédouins, amis de nos Pères, viennent nous saluer. Ils arrivent de leur désert, du pays de Moab. Ce sont des hommes superbes ; leur physionomie est fine et profonde ; leurs yeux noirs et calmes réfléchissent comme des lointains. L'on me dit des merveilles de leur intelligence et de leur loyauté. Ils sont armés de pied en cap, et si naturellement élégants dans leurs amples burnous. . .

... Le jour s'annonce très beau. Le firmament, entièrement libre de vapeurs, est d'un azur plutôt pâle. Un étincellement remplit l'atmosphère. Je remarque les plus charmants effets d'ombre et de lumière dans le bois d'oliviers qui s'étale sous mes fenêtres . . . Voici que le ciel se clarifie de plus en plus. Impossible d'apercevoir une tache blanche dans la vaste coupole bleue. Pas une note discordante. C'est pur et d'une sérénité divine, c'est éclatant d'or.

Je m'en vais vers le mont des Oliviers tout baigné de clartés chaudes, tandis qu'une ombre violette descend des murs de Jérusalem jusque dans le lit du Cédron. Par une échappée je vois un coin de la Mer Morte ; l'onduleux désert où les mêmes con-

trastes de lumière et d'ombre sont si saisissants ; et là-bas, fermant l'horizon, les remparts de Moab. Comme ils se dessinent avec netteté ! Leur ligne sévère semble se fondre, s'attendrir sous la draperie dont elle est tendue et dans laquelle entrent les nuances les plus fines. Quelle surnaturelle poésie empreint ce paysage !

... Je pars pour Jaffa, d'où je me rendrai par mer en Galilée. Le ciel est d'une limpidité absolue. Les sommets se détachent en clair sur le saphir de l'horizon. Que le mot d'infini s'applique bien à ce firmament dont l'orbe s'enfonce dans les espaces ! Par l'échancrure des vallées, le regard se pose sur un lit de vapeurs bleutées dans lequel s'enroule Moab. Ah ! cette chaîne d'Arabie ! Quand il n'y aurait que cela à voir dans toute la Palestine, le voyage en vaudrait encore la peine. L'on ne se lasse pas de contempler cette forme immuable où flotte avec tant de grâce aisée un tissu idéal.

... Le petit chemin de fer circule entre les monts, suit les sinuosités des ouadys. De chaque côté, des pentes qui s'élèvent insensiblement jusqu'à des sommets arrondis trônant dans une gloire teintée d'azur. Dans notre compartiment est un rabbin. Il lit sa bible dans un texte encadré de commentaires. Je lui

trouve Tair très juif, je le prends pour un pur fils d'Israël. Sa figure, pas belle, est assez douce. Nous échangeons quelques mots. Il se montre poli, courtois, presque obséquieux. Or, peu d'instants après, l'on m'apprend que ce monsieur n'est juif que par. . . vocation. C'est tout simplement un Allemand qui, de ministre protestant, est passé au rabbinisme. Il apporte à ses nouvelles fonctions un zèle de converti. Le monsieur qui l'accompagne, véritable israélite celui-là, et directeur de la banque juive de Jérusalem, a dit tout à l'heure à quelqu'un : « Nous n'avons guère confiance en ces sortes de conversions. Nous les soupçonnons d'être intéressées. »

A mesure que nous descendons, l'air s'attiédit. Par une fenêtre ouverte entre une brise qui est comme un velours. Partout des anémones et des touffes d'asphodèles. Les montagnes s'écartent. Nous débouchons dans la magnifique plaine de Saron qui ne demanderait qu'à être intelligemment cultivée pour produire au centuple. Je vois, de ci de là, des oliviers ; quelques rares laboureurs préparent le sol ; plus loin, des bergers font paître leurs troupeaux. Par endroits s'élèvent de longues haies de nopals. Et toute cette nature baigne dans une splendeur douce.

A Jaffa, nous logeons à l'hôpital français, situé sur une hauteur. C'est un bâtiment à trois ailes, avec cloître ouvrant sur la mer qui est d'un bleu léger et

brillant, pâle saphir semé d'or. Dans Taprès-midi, visite à un baron russe, qui a une riche collection d'antiques. Il y a là des choses fort belles, des sculptures par exemple, à côté d'autres dont la valeur est surtout archéologique. Dans le jardin fusent les essences des tropiques. De là l'on domine une immense étendue d'orangers dont le feuillage sombre s'étoile de fruits vermeils. . . Je reviens par le long de la rade. Le brisement éternel des lames sur les récifs m'émeut. Le soir, la lune argenté la ville et les flots. . .

. . . Lever d'assez bonne heure. Des caravanes de chameaux passent sous nos fenêtres. Leurs clochettes font une musique très douce dans la douceur du matin. J'aime à voir passer ces bêtes lentes et tranquilles en lesquelles s'incarne une part de la poésie orientale. Le ciel est voilé comme les musulmanes : un peu de bleu ou de vert ou d'opale perce à travers le tissu de neige. Nous pensions ne nous embarquer que demain. Or, le domestique vient nous avertir que le paquebot partira aujourd'hui même, à onze heures. Cela nous désappointe. Car nous voulions visiter JafFa tranquillement. Mais le voyage offre de ces imprévus. Après déjeuner, course à la tour des Grecs, qui s'élève haute et roide

parmi des cyprès, des palmiers et des orangers. Du sommet la vue est charmante. On est là comme dans un îlot encerclé d'émeraude. Des milliers d'orangers partent de ce centre et déroulent sur de vastes espaces leur verdure mate tachetée de points d'or. Que j'aime cette fraîcheur ! Depuis des mois je n'ai contemplé que des rochers transfigurés, il est vrai, par l'adorable lumière. Ici, c'est du printemps. Quelle vigueur, quels parfums dans cette végétation qui ondule à mes pieds ! De loin en loin, des palmiers émergent de la foule des orangers et vont porter très haut leurs panaches aristocratiques. Ils ont l'air de sentinelles gracieuses au milieu d'un jardin de roi ; ils versent autour d'eux une protection sereine. En somme, Jaffa est noyée dans la verdure dont les tons tranchent sur les sables qui lui font comme une ceinture d'or. . .

Et nous voici à bord du paquebot. L'on nous signale, mouillant au large, le yacht de John Alexander Dowie Le fondateur du sionisme est venu en Palestine puiser ans doute de nouvelles inspirations. Ce « second Elie » — comme il s'appelle modestement — voyage plus confortablement que son grand ancêtre, car son yacht est fort beau et grand. Et de peur que le vent de l'esprit ne manque dans la voile, il a pourvu son bateau d'une puissante machine à vapeur : on n'est pas plus prévoyant. Ce restaurateur du prophétisme est donc, par certains côtés.

très moderne. Je doute qu'il ait beaucoup de succès en Orient. Au scepticisme gouailleur avec lequel on en parle, je vois que l'on estime à sa valeur sa parodie de religion. D'ailleurs les gens d'ici ne sont pas assez riches pour être l'objet de son zèle. Ce prophète nouveau genre aime en effet à se faire des rentes et cultive surtout les bonnes bourses. N'est-ce pas incroyable qu'il ait pu exploiter tant d'adeptes ? La bêtise humaine n'a vraiment pas de limites. . .

Et le départ est retardé de bien des heures. C'était bien la peine de tant se presser ! Le commissaire du bord vient causer avec nous. C'est un homme aimable et un grand artiste. Il voyage surtout pour son art. Il va à la conquête de la lumière orientale, du divin ciel. Nous allons voir ses études. Il en a d'admirables avec leurs vermillons, leurs pourpres ardentes, leurs saphirs, tout le chatoiement des teintes. Mais qui exprimera jamais les mystères inaccessibles de la clarté orientale ?

Vers le soir, bel effet de soleil sur la mer calme. Il se dérobe derrière des nuages légèrement bleus à travers lesquels filtrent ses rayons : c'est, dans l'infini où il s'endort, une projection de tubes cristallins, très fins à leur sommet, et qui s'évasent en touchant les flots . . .

. . . Dans la baie de Caïffa. Il n'est que sept heures. Le ciel est assez triste. On dirait que le soleil est tout enveloppé de langes. Le mont Carmel apparaît avec ses belles taches de verdure, ses rochers blancs, sa route tracée en diagonale et conduisant à la cîme célèbre. Là-bas, Ptolémaïs ou Saint-Jean d'Acre, d'une seule couleur grise, tantôt ressort en clair et tantôt s'efface. La baie est superbe comme harmonie de ligne. C'est, je crois, le seul port de toute la côte de Syrie. Et tant de souvenirs dorment dans ce cadre. Bonaparte a poursuivi jusqu'ici son rêve oriental. Entre Caïffa et Ptolémaïs, comme au milieu de la courbe majestueuse dessinée par le rivage, des palmiers s'élèvent parmi les sables des dunes : c'est une évocation du désert. Mais la lumière n'est pas bonne, ce matin. Par les très beaux jours, par les levers roses ou les couchants embrasés, cela doit être charmant à voir, ces ondulations dorées d'où fusent ces longues tiges couronnées d'un bouquet de feuilles déchiquetées.

. . . Dans l'après-midi, nous allons par la grève — seule route praticable — à Saint-Jean d'Acre. Des chameaux, chargés d'outrés suintant l'huile d'olive, arrivent des régions du Hauran et de Galaad ; ils s'en vont à la file, lentement, harmonieusement.

Ces bêtes font si bien dans les paysages orientaux ; leur forme pittoresque s'accorde avec tous les entours. Le Cison, où le prophète Elie a fait jeter les cadavres des prêtres de Baal, se jette ici dans la mer. (I. Reg. XVIII). Ce n'est qu'un gros ruisseau. Nous n'avons aucune peine à le traverser à son embouchure, qui peut avoir une centaine de pieds de large . . . Voici la ville, avec ses murailles sévères et archaïques qui plongent jusque dans les flots. La population est aux portes, les hommes prenant leur café et fumant le narghilé sous de vastes abris, tandis que les femmes et les enfants vont se promener dans un cimetière voisin, tout plein de tombes bleues ou blanches. Nous entrons dans la ville, la citadelle plutôt. Car Saint-Jean d'Acre est une forteresse. Et c'est une réserve de Turcs. Le mur extérieur qui donne sur la mer est relativement moderne. Dans l'enceinte se voient encore des restes fort imposants de fortifications élevées par les Croisés. Et je crois que l'on aurait beaucoup de mal à abattre ces murailles voûtées qui ont l'air faites pour défier les siècles. Je visite un grand cloître dont les quatre ailes sont bordées d'une colonnade riche mais lourde. C'était autrefois, paraît-il, un couvent dominicain. C'est maintenant un marché. Je n'aime pas Saint- Jean d'Acre. Elle a une physionomie rébarbative. L'on étouffe dans son atmosphère saturée de fanatisme musulman. Il n'y a presque pas de chrétiens

ici, et leur situation est précaire. Les Turcs sont les maîtres. Leur haine de notre nom fermente à l'aise, et l'on sent que pour un rien elle déborderait. ... Je suis content de quitter ces lieux. Nous revenons par la même route et sous un brouillard qui va s'épaississant. Comme cette côte est triste, privée de ses couleurs magiques. La mer, sur laquelle descend un voile épais, exhale une plainte. . .

. . . J'ouvre la fenêtre de ma cellule antique. De bons parfums de sol montent jusqu'à moi. Le ciel ne s'est pas libéré de ses voiles, qui là-bas pendent sur la Méditerranée, en limitant l'infini. Ce couvent du Carmel est aussi un château-fort. Il a été bâti à une époque où le voisinage était peu rassurant. Et Ton a voulu parer à l'éventualité d'un siège toujours possible, d'attaques imprévues. Dans le bas, il y a une porte étroite de percée dans chacune des façades du quadrilatère, et des œils-de-bœuf munis de grillages solides. Les fenêtres commencent à la hauteur du premier étage et sont également grillées. Les murailles sont d'une énorme épaisseur. Tout cet appareil nous fait sourire à présent, car nous vivons dans des temps pacifiques. Quelle bonne hospitalité l'on reçoit ici ! Un vieux Père espagnol, qui parle le

français à la façon des gens du midi, prend soin de nous avec beaucoup d'entrain et de délicatesse. Voilà trente ans qu'il habite au Carmel. Et il nous raconte avec force gestes les péripéties de sa vie sur le sommet auguste, nous décrit quelques-uns des étrangers illustres qu'il a hébergés. Sa conversation est vive et pleine de souvenirs intéressants.

La chapelle du monastère est d'une grande richesse . . .

Aïn-Tabga.

. . . J'ouvre la porte donnant sur la terrasse d'où l'on descend à la grève. Dans le firmament très pur flotte un reste de nuages tout blancs. Moab se dessine. Ses reliefs ont quelque chose de doux et de fléchissant, en ces régions... Nous allons dans l'instant partir pour Capharnaiim ! Le soleil darde. Le ciel est comme un immense saphir. Plus aucune de ces laines qui tantôt y voguaient encore. Elles se sont toutes amoncelées au delà de la chaîne d'Arabie, où elles se saturent de rayons. Une barque nous prend. Nous glissons sur le lac si calme et qui se pare de chauds reflets. Cette nature galiléenne est idyllique. . . Nous voici à Capharnaiim, qui fut le centre d'action de Jésus. Il n'y a ici que des ruines, car il fallait que le prophétie du Sauveur

s'accomplît : « Malheur à toi, Capharnaum ! Parce que tu n'as pas voulu croire en Celui qui t'a été envoyé, ton orgueil sera anéanti ! » Et nous ne foulons, en effet, que des débris. Des fouilles récentes ont permis de retrouver les restes encore grandioses de la synagogue qui avait si souvent retenti des accents du Verbe fait chair. Elle était à sept nefs. Les dalles en sont intactes. L'on distingue la base des murs. Et c'est partout une confusion de colonnes tronquées, de chapiteaux bien ouvragés, de corniches ornées de décorations végétales — seul motif qui fut permis par les traditions judaïques — de volutes.

... Le soir, à Tibériade, de la terrasse de la Casanova, un spectacle extraordinaire se déroule sous mes yeux. Tandis que le soleil décline, une voilette lilasrose se pose sur la chaîne de Moab. Au-dessus de la partie méridionale du lac le firmament revêt des tons cuivrés. Des nuages mordorés, rose-vif, s'entassent à l'est. D'autres morceaux de ciel sont vert-tendre. Et tout au loin, dominant les plus hauts pics, le grand Hermon dresse dans une gloire ses neiges éternelles qui se dorent, se rosissent, se bleutent...

^ Vers un Mausolée

... Il est quatre heures.

Le soleil sort enfin de ses brumes. Et je puis voir du bleu, du beau bleu tendre, lavé, clarifié par les pluies. Et cet azur est de bonne qualité, mais il n'a rien de plus rare que celui qui plane en notre ciel. Là-bas, au firmament de mon pays, les tonalités sont tout aussi délicates et tout aussi finement nuancées, avec je ne sais quoi peut-être de plus arrêté et de plus précis, ou je dirais de plus ferme.

— Allons, dit Henri, au Rock Creek Cemetery. Je vous y ferai voir une statue de Saint-Gaudens. C'est mon pèlerinage favori. Quand je veux me reposer un peu, me rafraîchir l'esprit, je vais contempler ce bronze. Sa vue éveille doucement ma pensée. Quelle merveille ! Il n'y a rien qui l'approche dans tout Washington. A cette heure surtout, vers le déclin du jour, elle vous fera impression profonde. Je lui dois bien des inspirations. Tenez, voici quelques vers d'une pièce que je lui ai consacrée, tout dernièrement :

Ton Image demeure au fond de ma mémoire, Et le Temps ne saurait l'envelopper d'oubli ; Voiles de crêpe et de tristesse, écharpes noires, N'ensevelissez pas mes rêves sous vos plis. . .

L'automobile nous prend donc et nous roule à

travers les avenues de la Capitale : ces avenues qui ;

ont quelque chose de souple, de moelleux. Et des ,

arbres les bordent, si pressés, si feuillus, que l'on se \

croirait presque dans un bois. C'est à peine si les \

palais se laissent deviner, par delà leurs frondaisons i

épaisses ... -

Tout en allant, nous causons art, littérature, et. . . j diplomatie. Mes compagnons Henri et Emile sont, ,

en effet, dans « la carrière » ^ .

Depuis ces quelques heures où je suis leur hôte, I

j'observe avec plaisir extrême le cachet si particulier

que la formation diplomatique imprime au caractère, ^

l'espèce d'élasticité qu'elle donne à l'esprit. Leur ^j

conversation, toute en nuances, contourne si adroi- i

tement les questions, n'avance rien avec trop de ï

force, évite de s'aventurer sur les terrains brûlants. ]

Comme ils savent bien écouter aussi ! Et leur tem- !

pérament semble si malléable. Ils ont comme une •

aptitude à se plier, à se mouler à tout. Mais l'on ^

sent parfaitement que, sous une grande souplesse de '

1. M. Henri Martin, alors secrétaire de la Légation Suisse. *[ M. Emile Casteur, alors secrétaire de la Légation de S. M. le

Roi des Belges. ^,)^

procédés dans leurs relations, la liberté de leur jugement sur les hommes et les choses au milieu desquels ils évoluent demeure intacte et active. Derrière leur sourire engageant, conciliant, se cachent sans doute une volonté sûre d'elle-même et des idées très arrêtées.

Hier soir précisément, je disais à Henri : a Je vous en prie, ne brisez aucune de vos habitudes journalières à cause de moi. » — Et lui de me répondre : (( Oh ! moi, je ne brise jamais rien. » Or, il m'a paru que ce mot si simple trahissait vraiment le diplomate. Un diplomate est tout le contraire d'un briseur de vitres. Il attend, patiente, ne heurte jamais de front les hommes, laisse se dénouer d'ellesmêmes les situations compliquées et profite pour intervenir du moment psychologique.

. . . Au tournant d'une route, nous apercevons dans le lointain, calme, majestueux, dominant tout, le monument Washington. « C'est le triomphe de la ligne droite », nous dit Henri. Assurément. Et moi, pourtant, ce n'est pas pour cette simple raison géométrique qu'il m'impressionne et que je l'admire. Cette longue aiguille de pierre qui se profile solitaire sur le ciel où pendent des laines grises, où va mourir la lumière, met là, au dessus de tout ce neuf, de toutes ces choses fraîches qu'anime une vie récente, je ne sais quoi de très reposant et de très antique. Elle évoque l'Egypte, elle nous reporte vers des âges

et des peuples disparus. J'oublie un moment tout ce qui m'entoure, je me laisse prendre à l'illusion de profond passé qu'elle nous donne. . .

Hors de la ville maintenant, par des chemins d'or, à travers des collines richement boisées. Je remarque des essences particulières aux climats doux : arbres aux larges feuilles imprégnées de sève. Et le soleil d'été n'a pas encore altéré leurs teintes, d'un vert cru et d'un rouge sombre. De la campagne trempée émanent les senteurs des moissons jeunes. Une rivière aux eaux jaunes coule rapide à notre gauche. Et cela serait beau n'était la couleur affreusement terne et sale. Mais la musique en est charmante — ce large bruit de flot qui se mêle au bruit du vent dans les branches, aux notes fluides et perlées des oiseaux saluant la fin du jour. . .

Et nous Voici aux portes du Rock Creek Cemetery* Les monuments qui s'étalent sur les pentes ou dans les vallons de cette nécropole, n'ont rien qui puisse séduire beaucoup le regard : — pierres quelconques, colonnes plus ou moins élégantes, statues taillées par des maîtres maçons, — tout le faste habituel et sans art des cimetières américains.

Non, rien de ce qu'il y a ici n'est propre à nous émouvoir. Aussi bien ce n'est pas pour voir un spectacle si banal que nous sommes venus. « Regardez, dit Henri, c'est là-haut ! » Et il indique au

VERS UN MAUSOLEE [ 147

sommet d'une colline une tache sombre. A je ne sais quelle vibration dans sa voix, quel éclair dans ses yeux, quelle fièvre de toucher enfin le but de notre pèlerinage, je devine l'emprise que la statue dont il nous a parlé exerce sur lui. Son seul voisinage le rend tout frémissant. Qu'est-ce donc que ce bronze peut avoir de si extraordinaire ? Il me tarde de le comtempler aussi. Va-t-il me ravir ou me désenchanter ? J'aimerais qu'il me fît l'impression que j'en attends et que sa vue me secouât d'une véritable sensation d'art. D'un pas rapide nous nous acheminons vers le rideau de feuillage derrière lequel il se dérobe.

. . . Un enclos de cyprès.

Les arbres, d'un vert presque noir, fusent très droits. Ils ont l'air de gardes funèbres, de sentinelles de la mort, conscientes de leur rôle austère, jamais lasses de veiller sur un tombeau. Leurs branches compactes sont immobiles, silencieuses. Le vent léger du crépuscule les frôle sans les agiter, y éteint son murmure. On dirait qu'il craint de troubler le recueillement en lequel elles s'absorbent.

Le sol à l'intérieur est pavé de larges dalles humides. Il a plu la nuit dernière et ce matin. Et les rayons tardifs n'ont pu encore sécher ces pierres. D'ailleurs le soleil pénètre-il jamais dans ce puits d'ombre ? Par où la lumière dorée pourrait-elle y descendre, en égayer un peu la mélancolie ? Car

par-dessus les cyprès un orme déploie sa frondaison plus claire, les recouvre de son dôme aux mille nervures.

Un banc de porphyre à forme antique s'adosse aux arbres, en suit la ligne irrégulière.

Au fond de ce bois sacré, plus ténébreuse encore que le feuillage sous lequel elle s'abrite à demi, la statue est assise. Et ce que l'on ressent tout d'abord, en présence de cette forme étrange, mystérieuse, c'est de la stupeur. L'on s'imagine qu'il y a là quelqu'un vraiment, une femme en deuil et en pleurs. Ou mieux, l'on croit à quelque apparition d'outre-tombe. Oh ! que je ne voudrais pas me trouver seul ici, fûtce en plein jour. Henri y vient souvent, lui. Il passe des heures face à face avec cette vision. Il se propose même de la visiter la nuit. Ce que cette ombre doit être effrayante, fantastique, par un clair de lune et d'étoiles !. . .

• Elle est assise — le buste presque rigide, le bras droit relevé, le menton appuyé sur deux doigts tandis que les autres se posent le long de la joue — attitude ordinaire dans la méditation. De longs voiles l'enveloppent de la tête aux pieds. Et il y a là, au point de vue technique, un effet de draperie qui est merveilleux. La forme humaine disparaît, elle est comme prostrée, anéantie, sous cette étoffe à la fois lourde et souple. Et cependant on la sent qui vit et qui respire, l'on devine la justesse des pro-

VERS UN MAUSOLEE [ 149

portions, rharmonie des lignes, le modelé des membres. Les plis retombent avec une simplicité extrême ; mais quelle grandeur, quelle majesté ils lui donnent. Ce n'est pas cherché, ce n'est pas arrangé. Rien qui ressemble aux coquettes parures de deuil où se complaît notre vanité. De larges ondulations, quelque chose d'ample, de fort, de massif, et avec cela de l'élégance, de la grâce, une mollesse fine et flottante. Oh ! que cette écharpe noire revêt la statue d'une distinction souveraine !

J'ai parlé de deuil et de pleurs. Et de fait cette forme est ensevelie sous des

« voiles de crêpe et de tristesse. . . »

C'est apparemment l'image de la douleur ou de la mort. Pourtant, à la bien regarder, sa figure n'est pas abattue. Elle ne verse aucune larme. Ses yeux demi-clos sont bien secs. Vers quoi donc regardent-ils? Une vision plutôt intérieure, diraiton, une réalité lointaine. Et pourquoi ce pli un peu amer aux lèvres et par toute la physionomie cet air d'avoir souffert en même temps que de scepticisme dégagé ? Toujours est-il qu'elle reflète un sentiment extraordinairement complexe et qu'elle a une expression singulièrement énigmatique. L'artiste n'a mis aucun nom au bas de son œuvre. Et cela laisse le champ libre à nos interprétations. Que signifie-t-

elle donc ? que veut-elle nous représenter ? L'un après l'autre nous cherchons à nous le définir, à pénétrer son secret. Bronze pensif, qui donc évoques-tu ?. . .

D'après la légende, ce mausolée serait un acte de réparation tardive. La morte qui repose là, sous ces dalles, aurait aimé avec passion le compagnon de sa vie et aimé sans retour. Sa vive affection n'aurait été payée que de froideur. Et ainsi elle aurait langui auprès d'un foyer sans flamme, dans un palais que sa tendresse incomprise, dédaignée, transformait en lieu d'exil, gardant pour elle sa douleur, subissant sa destinée comme une chose fatale, sans se plaindre, sans la maudire, mais heureuse de quitter enfin une existence infiniment cruelle à son cœur de femme.

Son martyre à peine consommé, comme un remords s'éveilla dans l'âme de celui qui en avait été la cause peut-être assez inconsciente. Il voulut cultiver son souvenir, adoucir sa mémoire obsédante, l'éterniser dans un réel monument d'art. Et c'est au grand sculpteur Saint-Gaudens qu'il confia le soin d'ériger une statue à celle dont il avait brisé la vie, une statue qui symbolisât le drame tragique, l'intime désespoir où elle s'était consumée.

Quel sujet ! Comme l'artiste en a bien saisi et rendu la portée psychologique ! Comme il l'a élargi encore pour lui donner une signification plus universelle ! Ah ! je crois comprendre maintenant l'énigme concentrée dans cette physionomie.

Ce n'est pas là un portrait. Cette figure est humaine ; mais l'on sent qu'elle n'appartient plus au monde des contingences. Elle a gardé de son passage parmi nous les traits essentiels à notre race et s'est dépouillée de ces caractères qui individualisent, qui circonscrivent l'espèce et la constituent en personnalité. C'est du dehors, de Tau delà, qu'elle revit le songe sans rayons de son existence évanouie. Et sans doute les souvenirs qui se pressent dans sa pensée imprègnent son visage d'une intense mélancolie— mélancolie corrigée pourtant, tempérée par une sérénité qui n'est pas de la terre.

Ses lèvres entr'ouvertes semblent dire: «J'ai souffert, mais je tâche d'oublier. L'immense repos est venu. Désormais inaccessible au chagrin, pourquoi en voudrais-je aux hommes de mes malheurs ? Aussi bien les déceptions qui m'ont conduite au tombeau ne venaient-elles pas de mon enfantine naïveté ? J'avais demandé à la vie ce qu'elle ne peut pas donner. Est-ce que tout n'y est pas chimère et illusion ? Mes folles aspirations m'avaient portée trop haut. C'est un peu ma faute si la réalité m'a surprise, déconcertée, et si j'en ai été navrée jusqu'à en mourir. J'aurais dû être mieux préparée à ses coups. O vous qui me visitez et qui vous apitoyez sur l'histoire lamentable et pourtant si brève de mes jours, votre sympathie ne peut plus me toucher. Tout passe. Et ma triste existence, comme les plus

riantes et les plus comblées, s'est évaporée. A ramertume éphémère a succédé un rêve très doux et qui sera éternel. D'ailleurs ai-je été plus infortunée que tant d'autres ? Mon cas a-t-il rien eu d'unique, d'extraordinaire ? Les victimes du sort ne se comptent-elles pas par milliers ? Qui donc peut trouver vraiment que la vie lui est bonne et lui rend tout ce qu'il en espérait ? Qui peut se nourrir de ses vanités d'une heure ? Qui est assez peu psychologue pour n'en pas percer le néant ? Ne vous fiez pas à ses mensonges. En me donnant en partage la douleur, elle n'a fait que remplir son rôle. Car elle est naturellement cruelle. Apprenez du moins de mon ombre, maintenant si tranquille, à n'être pas étonné si elle vous frappe. Jugez-la telle qu'elle est et vous ne serez pas trahi. »

Voilà pour moi le langage que tient cette statue, I voilà ce qu'exhale sa bouche demi-close, tout ce qui se peint sur sa physionomie creusée par la méditation. Leçon amère ! Philosophie désabusée ! Certes elle contient une grande part de vérité. Mais que le pessimisme en est froid et décevant. Et où est dans tout cela la note mystique ? Où est l'hymne de surnaturelle consolation ? Où est l'allusion à la paix infinie au sein de Dieu ? Pas un mot d'espérance et d'amour. Seulement des idées qui rappellent le stoïcisme antique. Aucun reflet du doux évangile de Jésus.

Eh ! quoi, la pauvre morte n'a donc pas eu pour la réconforter dans son abandon la religion divine, que rien dans cet écho d'outre-tombe n'en porte la trace ? Ou bien est-ce l'artiste qui aurait oublié d'illuminer un peu cette sombre vision, de la baigner de clarté tendre et céleste ? Car la pensée chrétienne en est absente. C'est un monument superbe au point de vue de l'art, de la facture, mais d'un paganisme absolu. Je l'admire. Mais combien une petite croix, avec ces seuls mots dessus : « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! » ferait davantage plaisir à mon cœur, le toucherait jusqu'aux larmes, déploierait devant mon regard les perspectives illimitées de la foi. Tandis que j'ai seulement ressenti une émotion esthétique — bien forte il est vrai — et que ma curiosité humaine, piquée par l'énigme que pose la figure si étrangement mystérieuse, est plus ou moins satisfaite de l'avoir peut-être résolue . . .

Le soir est tombé. Tout est plus silencieux et plus grave. L'ombre s'épaissit dans l'enceinte funèbre. La ligne des cyprès revêt une majesté plus lugubre. Le mausolée se fond dans de la nuit.

C'est le temps de reprendre notre route vers la grande ville, là-bas, qui déjà commence à se parer d'étoiles. . .

Un Poète du terroir Pamphile LeMay

La caractéristique de Pamphile LeMay est de n'avoir puisé son inspiration que dans les choses et les gens de « chez nous » et d'avoir comme cristallisé les côtés les plus pittoresques de notre vie campagnarde. Tous ses poèmes sont faits « d'étoffe-dupays ». Et il me semble qu'on peut lui appliquer ce que Rostand fait dire à son Chantecler :

. . . mis en contact avec la bonne terre,

je chante ... et c'est déjà la moitié du mystère,

faisane, la moitié du secret de mon chant,

qui n'est pas de ces chants qu'on chante en les cherchant,

mais qu'on reçoit du sol natal comme une sève !

La terre parle en moi comme dans une conque^

Et je deviens, cessant d'être un oiseau quelconque,

le porte-voix en quelque sorte officiel,

par quoi le cri du sol s'échappe vers le ciel !

L'œuvre de LeMay est assez considérable et assez diverse. Ce poète a beaucoup chanté et beaucoup écrit ; il s'est exercé en des genres bien différents.

Le vieil Ovide, parlant de l'éclosion de son talent, disait : « quidquid scribere tentabani^ versus erat, La vocation poétique était en moi si marquée que tout ce que je voulais écrire prenait aussitôt, et comme

naturellement, la forme du vers. » Sans doute tout ce qu'a voulu écrire LeMay a pris aussi le plus souvent forme de vers. Le plus souvent, et non pas toujours. Car nous avons de lui des romans et un volume de contes en prose. Mais un vrai poète peut ne pas aimer, à l'occasion, à enfermer ses rêves dans le cadre prosodique ou même ne jamais les y astreindre, et n'en demeurer pas moins poète. Et je n'apprendrai rien à personne en disant que Jean- Jacques Rousseau, qui n'a jamais fait un traître vers, est cependant l'un des plus grands poètes de la langue française. Que si LeMay parfois, au gré de son caprice, a écrit en prose, cela ne veut nullement signifier que la poésie soit absente de ses œuvres. Sa muse l'a suivi partout. L'on reconnaît son accent même quand elle parle, non la langue des dieux, mais celle de tout le monde.

Sa traduction en vers de X Evangéline de Longfellow ne nous retiendra pas longtemps. Non qu'elle soit sans mérite. Longfellow lui-même l'a goûtée et l'a louée. Or ce poète américain savait bien le français, si bien que, quelque part dans son œuvre, il y a une petite pièce française — un badinage intitulé Noël^ envoyé à M. Agassiz la veille de Noël 1864, avec un panier de vins divers ^

1. Cf. The complète Poetical Works of Henry Wadsworth Longfellow — (Cabinet Edition. Houghton, Mifflin and Com-

Si LeMay a cru devoir apporter à la trame originale du poème quelques changements pas toujours heureux, il a su trouver pour sa traduction des vers généralement bien frappés. Et c'était un tour de force que de transposer en bonne poésie française l'idylle touchante qui se détache sur un fond si tragique et qui est devenue comme le symbole de tout un peuple frère — les Acadiens. Car Evangéline incarne les aspirations et les destinées malheureuses de sa race. Je ne doute pas que notre poète n'ait, par cet exercice difficile, augmenté son vocabulaire, et ne s'y soit rompu aux secrets d'une métrique plus savante, n'en ait acquis plus de « métier )). Toutefois, sa pensée personnelle n'a guère pu s'y refléter. Aussi n'insisterai-je pas sur cette œuvre.

De la même époque à peu près, c'est-à-dire de 1867 — nous avons deux poèmes qui ont reçu la médaille d'or à un concours ouvert par l'Université Laval de Québec. Le premier intitulé : La découverte du Canada^ est long, d'une conception noble, et tout plein de fort beaux vers. L'auteur donne à ce grand fait une origine céleste et nous montre l'Ange du Canada intéressant Dieu aux destinées de notre patrie naissante. Ce début est profondément mystique ; le surnaturel y joue une grande part ; ce

pany. The Riverside Press, Cambridge. Autumn 1899 — Page 381, col. 2.)

sont de constants échanges entre le ciel et la terre. Par son caractère merveilleux, il conviendrait mieux peut-être à une épopée chrétienne embrassant toute notre histoire qu'à la seule évocation de nos origines. Il me semble qu'il déborde en effet son cadre... Puis le sujet se développe mêlant la vérité à la fiction ; il y a de belles descriptions de tempêtes, de paysages ; et des figures gracieuses ou terribles d'Indiens primitifs traversent le récit — Polaninala-brune ou le rusé Domagaya — tandis que l'ensemble est dominé par la physionomie chevaleresque de Cartier. Ce poème a vraiment de la valeur au point de vue du plan et de l'exécution et il est bien supérieur à Hymne National^ dont le lyrisme à jets continus renferme cependant des notes senties.

Nous devons encore à LeMay un recueil de Fables^ tout près de quatre-vingt-dix, je crois.

La gloire formidable de La Fontaine écrasera à jamais tous ceux qui voudront après lui prêter aux animaux des sentiments humains et les faire parler. Il semble que cet immortel fabuliste ait fait dire aux bêtes tout ce qu'elles avaient à dire et dans un langage tel, si naturel et si savoureux, si éternellement jeune comme si profondément philosophique qu'il n'y ait plus rien à glaner après lui. Se lancer dans ce genre que son génie a épuisé, n'est-ce pas s'exposer à un échec certain ? Et pourtant cette considération n'a pas découragé notre poète. Ce serait bien

mal le connaître que de supposer qu'il a voulu rivaliser avec le Bonhomme. Mais il s'est peut-être dit quelque chose comme ceci : Madame de Sévigné a écrit des lettres inimitables, et cela n'a pas empêché bien d'autres de s'essayer aussi dans la correspondance. Est-ce donc une raison, parce que les fables de La Fontaine sont absolument incomparables et définitives, pour que personne n'en fasse plus ? Toujours est-il qu'il s'est mis à en faire. Comme ingénument il avoue, dès le seuil de son ouvrage, qu'il n'a pas prétendu faire oublier ses devanciers :

J'offre ces fabliaux au vieil âge, à l'enfance. On dira, si l'on veut, qu'ils sont bien imparfaits. Je ne discute pas. Je cherche ma défense Dans les humbles discours que mes bêtes ont faits.

L'on n'est pas plus modeste. Il était bien libre d'ailleurs, de représenter, sous une forme symbolique, les travers qu'il avait observés chez les hommes vivant autour de lui, de chercher sinon à les redresser du moins à en prémunir les autres, par de petites leçons de morale familière. Son expérience de la vie lui en avait sans doute appris de belles touchant les défauts auxquels on est plus particulièrement porté parmi nous. Et il s'en est moqué sans amertume ; il a voilé son ironie d'honnête homme sous la

peau des bêtes ou sous Técorce des arbres, pour nous faire entendre des paroles de sagesse pratique.

La psychologie de ces fables n'a rien de fouillé ni de subtil, rien qui révèle une observation profonde de la nature humaine. La morale n'en est pas non plus transcendante. Elle est simple et saine. Et il semble bien que parfois l'on y entende une note personnelle, et que l'auteur se raille des hommes par qui il a souffert.

Toutefois, ce n'est pas dans ses Fables que LeMay a donné toute sa mesure, ni peut-être dans son long poème, tout en alexandrins, intitulé d'abord Les Vengeances^ et réédité, par la suite, sous le titre de TonKourou^ du nom du personnage, un huron authentique, qui y joue le premier rôle. Le fond de l'ouvrage serait une opposition entre la vengeance indienne et la vengeance chrétienne : d'où le titre primitif. La donnée essentielle est une histoire d'enlèvement. TonKourou, pour se venger d'une jeune blanche qui n'a pas voulu accueillir son amour, lui ravit l'enfant qu'elle a eu de son mariage avec Jean Lozet. Et puis le drame se déroule à travers toute sorte d'épisodes, sombres ou idylliques, pour finir par le retour de l'enfant volé, maintenant homme fait, et par le repentir de l'infâme TonKourou, auquel il est pardonné — le pardon étant la seule vengeance qui soit permise à des chrétiens. — Cette histoire me passionne assez peu. Si j'y insiste, c'est à cause de

tout ce que l'auteur a fait entrer dans la trame de son récit : paysages, tableaux de mœurs, scènes villageoises, choses rustiques, langage de nos gens. Il y a une fête de sainte Catherine où

« Ton mange de la tire »,

suivant la coutume. Et l'on assiste au « battage du grain » :

Alors on entendait, sur les épis serrés, Avec des mouvements rapides, mesurés, Les battes de bois dur retomber en cadence.

Et c'est « la mère Simpière », espèce de vieille sorcière, qu'on va consulter comme « tireuse d'horoscope ». Et Ruzard qui se rend chez Jean Lozet pour

« faire la grand'demande ».

Et c'était le temps où les vieux aimaient à jouer au « Quat'Sept : »

Pour eux le quatre-sept est le plus beau des jeux.

Et c'est la « visite du curé », et « le brayage du lin », et la fête en l'honneur de « la grosse gerbe » :

Seule au milieu du champ, sur la planche uniforme, Se dresse avec orgueil, comme un panache énorme, Une gerbe de blé.

Et c'est la « reine de la noce ». Plusieurs chants sont aussi consacrés aux batailles de St-Denis, de

St-Eustache et de St-Charles, auxquelles quelquesuns des personnages prennent part. Et le nom de Papineau est salué avec enthousiasme :

O Papineau, ton nom, comme un aigle v^ainqueur, Plane majestueux sur ta jeune patrie.

Il porte l'espérance à son âme flétrie. . .

Çà et là, dans le poème, il y a de petits croquis de nature dans une note assez fraîche. Par exemple, ces vers du début :

Que j'aime à vous revoir, forêts de Lotbinière, Quand vous ouvrez, ainsi qu'une immense bannière, Aux vents légers du soir, aux rayons du matin, Votre feuillage épais sur les coteaux lointains ! Que j'aime à vous revoir, quand le printemps se lève. Et que vos troncs puissants se tordent dans la sève !. . .

TonKourou est aussi une œuvre de jeunesse, je crois. Que si l'auteur avait à la refaire, je pense qu'il en serrerait l'intrigue d'un peu plus près, qu'il en élaguerait certains détails un peu touffus, qu'il s'efforcerait de mieux nous faire voir où nous conduit le drame, en en mettant mieux en relief les ressorts essentiels, en dégageant le nœud de l'action. Dans l'ensemble, en effet, c'est un peu « noyé ». Mais il lui serait bien difficile d'apporter plus de ferveur et de sincérité dans la description de notre sol, l'évocation de nos coutumes archaïques, et de mieux ex-

primer tout ce qu'a de particulier, de « local », notre province, ce qui fait qu'elle a toujours une physionomie, une senteur bien à elle.

L'on connait ces très beaux vers d'Alfred de Vigny, dans son petit poème La Neige :

Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires,

Des histoires du temps passé.

Quand les branches d'arbres sont noires,

Que la neige est épaisse et charge un sol glacé !

Je me les murmurais à moi-même, en lisant le volume de LeMay, intitulé Contes vrais.

Je suis heureux, pour l'honneur des lettres canadiennes, que notre poète ait eu l'idée de cultiver ce genre, qui n'a pas vieilli. Pour trouver des contes, en effet, il n'est pas nécessaire de remonter à La Fontaine et à Perrault, ou même à Charles Nodier. François Coppée en a écrit ; et, sans parler de ceux de M. Anatole France, qui sont merveilleux comme forme, mais d'une mentalité un peu spéciale, le conte semble être le cadre flottant que M. Jules Lemaître préfère, pour y verser sa pensée aux nuances infinies, et si étrangère à tout dogmatisme. On lui en doit de délicieux : il a, en quelque sorte, renouvelé cette forme d'art, et l'a merveilleusement adaptée à l'esprit moderne.

Ce n'était donc pas, de la part de LeMay, ressusciter une forme archaïque que de s'exercer dans le

conte : C'était, au contraire, marcher de pair avec les plus raffinés des auteurs français contemporains. Nous quittons ici les vers pour la prose. Cela ne signifie pas qu'on dise adieu à la poésie. La poésie, on la rencontre presque à chaque page. Elle déborde de ces récits, et tantôt mystique comme une élévation ; — voyez dans Sang et Or^ — Le Bœuf de Marguerite^ — Mariette :

(( Noël ! Noël ! Partie de l'orient en fleur, au milieu de la nuit profonde, une vague d'amour et de lumière s'est avancée jusqu'à nous ... Et nos épaisses neiges et nos vents glacials ne l'ont point refroidie. Elle roule maintenant, pleine de mélodies suaves, vers le couchant qui veille dans l'attente. Sur son passage, tour à tour tressaillent les mers et les rivages ; les peuples, tour à tour, se prosternent et adorent. Noël ! Le ciel est sans nuages, et, dans l'azur sombre, parmi les étoiles, la lune promène son croissant orgueilleux. Nul souffle ne berce les rameaux, et des ombres étranges dorment çà et là sur la couche immaculée de la neige. Noël ! »

Tantôt purement et fraîchement idyllique, — voyez Le baiser fatal ou Fantôme :

« Henriette la folle, comme on l'appelait ordinairement, faisait souvent de longues promenades à pied sur les routes solitaires qui traversaient les prés et les bois. Au temps de la floraison, elle errait dans les prairies, où se berçaient, comme des ailes de

papillons, la renoncule d'or, le bluet d'azur et la blanche marguerite ; dans les champs ensemencés où se déroulaient les nappes odorantes du sarrazin et les vag-ues blondes de l'avoine et du blé. Ici, elle prenait un épi qu'elle mettait dans ses cheveux ; là, elle cueillait une marguerite qu'elle effeuillait ...»

Tantôt satirique, comme un peu partout, mais particulièrement dans Les Marionnettes^ qui commence par cette histoire de chantres au lutrin, se rengorgeant et prenant des airs d'importance, depuis qu'ils savent qu'ils parlent grec toutes les fois qu'ils chantent le « Kyrie eleison » ; — et encore dans Fontaine vs Boisvert ; et tantôt traversée d'un souffle d* héroïsme, comme dans Petite scène d'un grand drame et Patriotisme. LeMay est né en 1837, l'année terrible. Son âme d'enfant à nécessairement été impressionnée par les échos de la lutte trop inégale que nos pères livrèrent alors contre l'Anglais. Et ce sont des souvenirs de ces temps malheureux qui revivent dans ces pages, souvenirs agrémentés d'une pointe de drôlerie.

Le style de ces contes est simple, facile, élégant, imagé, et coule de source. Il n'est peut-être pas indispensable, pour arriver à bien manier la prose, d'avoir fait des vers ; et l'on pourrait même me prouver, par l'exemple de tant de bons auteurs, que cela ne l'est pas du tout. Je soutiens quand même que quiconque s'est exercé longuement à la discipline du

vers, s'est rompu aux exigences de la métrique, est mieux préparé qu'un autre à bien écrire en prose. Son oreille s'est formée à l'harmonie et la cadence de la phrase ; son vocabulaire est plus nombreux. Les expressions se présentent sous sa plume avec des délicatesses, des subtilités, des nuances et aussi des qualités mélodiques qui sont la récompense de ses efforts pour plier, pour assouplir et mouler sa pensée aux règles sévères de la prosodie. Je n'avancerai donc rien de risqué ni de paradoxal en affirmant que, chez LeMay, le prosateur est grandement redevable au versificateur et au poète.

Quoi qu'il en soit, la forme de ses contes est charmante. La narration rapide et entraînante vous emporte doucement ; le dialogue est spirituel et animé. Il faut féliciter l'auteur d'avoir mis un vêtement élégant et aisé à ces légendes du « coin du feu » qui font partie de notre patrimoine et qui sont comme une émanation vague de l'âme populaire. Bienvenus les écrivains qui fixent dans une bonne langue ces images confuses qui flottent autour de nos chaumières et qui donnent une vie impérissable à des récits qui ont bercé ou apeuré notre enfance — récits de maisons hantées, de loups-garous ou de croquemitaines — et qui portraiturent ces types saillants et primitifs que l'on rencontre encore dans nos campagnes !

Cela aide singulièrement à l'intelligence de la men-

talité d'une province ; cela est de la psychologie historique qu'il ne faut pas dédaigner. Les historiens à venir qui voudront pénétrer dans le cœur de notre population, telle qu'elle était encore au siècle dernier, avec son originalité, sa naïveté, son primitivisme, sa finesse paysanne, devront lire les Contes de LeMay, auxquels je ne vois de comparable dans notre littérature que Les Anciens Canadiens et les Mémoires de Philippe-Aubert de Gaspé. Vraiment, ces contes, il semble qu'ils aient le privilège rare de nous refaire, à nous jeunes, une âme plus canadienne et de nous imprégner davantage de l'esprit de notre race. On les lirait d'ailleurs avec un plaisir extrême, quand ce ne serait que pour y revoir, y toucher, y sentir certains de nos paysages dans ces campagnes du « bordde-l'eau », de Lotbinière à l'île d'Orléans. Ah ! que notre terre y exhale son parfum particulier !

Voici maintenant que LeMay nous donne son « chef-d'œuvre ». Je n'ose pas dire chef-d'œuvre absolument parlant, car c'est un si grand mot, cela, et que l'on a trop prodigué de nos jours, suivant la réflexion piquante de je ne sais plus quel académicien ; mais son «chef-d'œuvre» à lui — œuvre sérieuse, longuement et lentement conçue et exécutée, à laquelle ses essais antérieurs l'avaient comme inconsciemment préparé et qui nous offre la fleur de sa pensée, la synthèse de son talent, le couronnement de ses rêves et de son labeur poétiques.

Cet ouvrage s'appelle Les Gouttelettes^ et ne renferme que des sonnets. Il y en a, je crois, cent quatre-vingt-quinze. Tous ces petits poèmes de forme égale s'alignent sous des rubriques diverses. Et d'abord, le poète chante quelques souvenirs bibliques et évangéliques. Et l'on éprouve à ce sujet quelque surprise. Sans dpute, il avait bien le droit de s'inspirer de ces choses augustes desquelles il a tiré un assez bon parti. Et l'on sait comme il est difficile d'être original en cette matière que tant d'artistes ont exploitée. Mais LeMay ne nous avait pas habitués à ces envols en dehors de l'atmosphère canadienne. Je ferai la même remarque à propos de quatre sonnets dont l'un est consacré aux Pyramides et les autres à l'antiquité romaine. L'on est un peu dérouté en voyant notre poète du terroir abandonner nos rivages pour s'en aller si loin. Puisque ces derniers sonnets devaient entrer dans son ouvrage, leur place n'était-elle pas toute marquée après les sonnets bibliques ? N'est-ce pas par une petite erreur de composition qu'ils se présentent après «Souffle religieux» et «Hommage», — séries qui nous transportent dans des domaines bien différents ?

Consolons-nous toutefois. Cette excursion lointaine ne devait pas durer longtemps. Notre poète nous revient tel que nous l'avons toujours connu, et pour ne plus nous quitter. Il rentre dans son ambiance naturelle et va retrouver, pour peindre les

choses et les gens de chez nous, des accents dans lesquels passera la ferveur qui anime ses premiers poèmes, mais contenue, concentrée et d'autant plus intense, d'autant plus nourrie. C'est une œuvre de maturité que Les Gouttelettes, Au point de vue de l'essence comme au point de vue de l'art, elle marque une ascension considérable sur les précédentes. C'est toujours la même âme qui y vibre et qui y chante les mêmes amours et les mêmes rêves ; mais cette âme a réfléchi, a vieilli. Son enthousiasme premier a plus de profondeur ; ses analyses plus de psychologie et de vérité humaine. Son expérience de la vie s'y traduit en une forme plus voisine de la beauté. Et je ne sais quels rayons mélancoliques de soleil couchant viennent dorer tels de ces petits tableaux de nature et nous les rendre plus attrayants. Le charme indéfinissable des choses qui vont finir, de la « terre qui meurt », est épandu sur tous ces poèmes. C'est comme un adieu que dit le vieux poète à tout ce qui l'a charmé, et ces Gouttelettes sont faites de ses larmes discrètes. Et c'est à travers ces larmes qui s'irisent qu'il promène une dernière vision sur notre sol, sur nos mœurs rustiques, sur ses illusions d'autrefois.

A partir du moment où LeMay chante son foyer, c'est-à-dire depuis la page 81 jusqu'à la page 227, qui est la dernière, il ne s'écartera plus du genre où il excelle. Il glanera dans notre histoire et puis

nous dispensera des grains de philosophie. Ce seront les « sonnets rustiques », les plus beaux peut-être, où quelques-unes des scènes déjà évoquées dans TonKourou revivront, mais ramassées, ciselées en finesse. Le domaine politique ne sera qu'effleuré, car le poète a toujours eu l'âme trop paisible et trop tendre pour se complaire dans les luttes de partis. Un souffle d'amour léger comme la brise du matin et comme elle virginal, viendra redire l'éveil de sa jeune âme à ce sentiment qui a chez lui quelque chose de religieux. Et comme elles sont exquises, et fraîches, et pures, ses notations sur ce point ! Et après, le poète, comme Dante, sera « pur et prêt à monter aux étoiles » ^

Il en redescendra bientôt pour se jouer dans quelques fantaisies. Car LeMay, on l'a bien vu dans ses contes, est un peu humoriste. Sa mélancolie se relève d'une pointe de gaieté. Puis quelques paysages, des marines, et enfin le très bel « Ultima Verba » qui clôt ses chants. Mieux que toute analyse, une citation ou deux vous donneront la note de cet ouvrage :

1. Puro e disposto a salire aile stelle. Purg. cant. xxxiii-48.

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