LES BLES
Une fraîche rosée a mouillé vos épis.
Et, sous leurs cils luisants, rudes comme des armes. Les grains drus sont pareils à ces brûlantes larmes. Que gardent bien longtemps nos chagrins assoupis.
Parfois le vent se joue en vos mouvants tapis, Et vous semblez la mer d'où montent tant d'alarmes ; Parfois, enveloppés d'un calme plein de charmes. Vous semblez le sommeil des grands fauves tapis.
Quand la brise s'élève, en flexions profondes, Inclinez devant moi, blés mûrs, vos têtes blondes. Avec le bruit troublant des longs baisers d'adieu.
Et moi, la moisson faite, en habits du dimanche. J'irai, vieux paysan, pencher ma tête blanche Devant l'ostensoir d'or où vous serez, mon Dieu.
A propos de ces Gouttelettes^ un critique européen qui s'est assez longtemps occupé de notre jeune littérature, a évoqué les Trophées et a laissé entendre que LeMay avait été hanté par le souvenir des augustes sonnets qu'Hérédia avait composés avec un art infini, et que peut-être il avait voulu, par endroits, les imiter ^ C'est là une assertion tout à fait gratuite. S'il y a dans la poésie canadienne un poète qui soit vraiment original et personnel, c'est bien LeMay. Il ne marche sur les brisées de personne. Et Ton peut justement lui appliquer ce vers de Musset :
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
L'on ne saurait, dans toute son œuvre, relever des traces d'influences étrangères, tandis qu'il est assez facile d'en rencontrer dans les poèmes de Crémazie, et aussi de Fréchette. Hérédia a fait tout un volume
1. Charles Ab der Halden. Nouvelles Etudes de littérature canadienne, Pamphile LeMay.
de sonnets, et LeMay aussi. Voilà tout. Mais cela ne veut pas dire que l'un soit le pastiche de l'autre. Il y a sonnet et sonnet, comme il y a roman et roman. Il me semble, d'ailleurs, que rien ne ressemble moins à l'âme de Hérédia que l'âme de LeMay. Et s'il fallait à tout prix chercher des affinités françaises à notre poète du terroir, c'est à tel poète (c régionaliste » que je le comparerais plutôt. Comme ces derniers, il est tendre, impressionnable, il aime à se replier sur lui-même, à vivre de la vie intérieure, à chanter les intimités, à analyser ses sentiments les plus subtils, et son œuvre baigne aussi dans une mélancolie très douce. Même aux endroits où elle est purement objective, je ne sais quel accent trahit son cœur ; quelque chose de lui se mêle aux visions et aux descriptions les plus impersonnelles. Tandis que l'âme de Hérédia, sonore comme l'airain, en a aussi peut-être la fermeté et la dureté.
Mais les comparaisons sont toujours odieuses. Et je préfère dire que LeMay est resté lui-même et n'a eu besoin, pour chanter, que de regarder en lui et autour de lui. Ses Gouttelettes^ en particulier, par leur inspiration locale, leurs finesses psychologiques aussi bien que par l'éclat discret, l'émotion sincère de la forme, leur beauté verbale, constituent peut-être le plus magnifique joyau de la poésie canadienne.
Outre les ouvrages que nous venons d'analyser.
LeMay en a fait bien d'autres ; des romans, Picounocle-Matidity L'Affaire Sougraine ; un opéra comique, Les Moissons ; un vaudeville, Entendons-nous^ duquel il m'écrivait que c'était « un de ses moments de gaité » ; et aussi nombre de poésies éparses dont il opère le triage et qui, je l'espère, seront bientôt réunies en volume. L'étude de ces productions diverses nous entraînerait trop loin. D'ailleurs, il me semble que nous en avons vu assez pour nous faire une idée adéquate de la nature de son talent. Le jugement de la postérité n'a pas commencé pour LeMay, encore qu'il considère sa carrière comme finie et que le sonnet « Ultima Verba », sur lequel se ferment ses Gouttelettes^ semble nous conférer le droit de parler de son œuvre comme s'il n'était plus là pour nous écouter. :
Mon rêve a ployé l'aile. En l'ombre qui s'étend, Il est comme un oiseau que le lacet captive. Malgré des jours nombreux, ma fin semble hâtive ; Je dis l'adieu suprême à tout ce qui m'entend.
Je suis content de vivre, et je mourrai content. La mort n'est-elle pas une peine fictive ? J'ai mieux aimé chanter que jeter l'invective. J'ai souffert, je pardonne, et le pardon m'attend.
Que le souffle d'hiver emporte avec la feuille
Mes chants et mes sanglots d'un jour. Je me recueille
Et je ferme mon cœur aux voix qui l'ont ravi.
Ai-je accompli le bien que toute vie impose ? Je ne sais. Mais l'espoir en mon âme repose, Car je sais les bontés du Dieu que j'ai servi.
Sans vouloir devancer le jugement de l'avenir à son égard, je crois qu'il n'y a aucune témérité à prédire qu'il donnera à LeMay une bonne place à côté de Crémazie et de Fréchette, et qu'il enveloppera ces trois noms dans le même lumineux amour. Ils auront été, à peu près, de la même génération. LeMay seul survit, mais il a été leur contemporain. Chacun se présente avec sa note personnelle, son caractère distinctif. Crémazie a chanté nos malheurs, nos regrets de l'abandon de la France, nos soupirs après son retour, et il a admirablement synthétisé les sentiments de toute la génération qui a suivi nos désastres. Fréchette a été appelé « le chantre de l'épopée française en Amérique ». Quant à LeMay, c'est son mérite, et ce sera sa gloire, d'avoir reflété notre sol, nos mœurs rustiques, nos types primitifs, nos légendes campagnardes, l'âme paysanne de chez nous, (( le terroir ».
Ce dernier mot le peint tout entier.
La Poésie de Lamennais
Avant le dix-huitième siècle, l'on ne s'était pas avisé, dans notre littérature française, que la poésie pût être indépendante de la forme du vers. L'on semblait croire qu'il fallait que le langage, pour être poétique, se coulât dans le moule traditionnel de la prosodie. Sans doute, l'on n'allait pas jusqu'à voir de la poésie dans toute œuvre, pourvu qu'elle fut exécutée selon les règles de la métrique et de l'harmonie ; et l'on a toujours eu assez de goût pour reconnaître dans certaines réalisations une entente parfaite du métier, un habile exercice de versification, de l'art même, mais rien de ce que suggère ce mot de (( poésie », lequel, comme on le sait, signifie « création ». Si donc l'on n'a jamais été tenté de donner comme nécessairement poétique tout ce qui portait la livrée de la poésie, en revanche l'on ne paraît pas avoir pensé qu'un vrai poète put s'exprimer autrement qu'en syllabes régies par les lois inflexibles du nombre et du rythme musical. Le vers était comme l'instrument obligé de quiconque voulait faire entendre ce que l'on appelle la langue des dieux.
C'est tel auteur du dix-huitième siècle qui a été le premier à faire accepter des idées plus larges et plus justes sur ce point, et à prouver par l'exemple que la poésie essentielle ne perd rien à être sertie dans de la prose, et que, lorsqu'on a l'âme vraiment inspirée au point que les images et les symboles en débordent, la forme habituelle du langage peut très bien se plier à en prolonger l'écho. L'on ne saurait trop louer le service signalé qu'il a rendu par là aux lettres françaises. Loin de nous l'intention de faire l'apologie des doctrines de cet auteur qui fut, selon le mot d'Anatole France, « un pauvre philosophe ». Mais son action littéraire a été immense et dure encore. Il a répandu des notions qui sont devenues courantes. Et personne n'a plus le droit de s'étonner aujourd'hui que l'on puisse être poète sans avoir jamais ciselé un seul vers. M. Emile Faguet n'a-t-il pas dit spirituellement que le plus beau vers de la langue française était cette phrase de prose de Renan, qui termine la Prière sur l'Acropole'^ «dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts » ? Et un autre critique, M. René Doumic, n'a-t-il pas affirmé que Pierre Loti était l'un des plus grands poètes de notre temps ?
Deux écrivains du dix-neuvième siècle se sont chargés, à leur tour, de prouver magnifiquement que la poésie sait se passer des entraves archaïques, et que la simple prose maniée par le génie prend un
nombre, un rythme, une sonorité, un souffle qui régalent aux vers les mieux frappés. Je veux parler de Lamennais et de Chateaubriand. Lamennais, en particulier — car c'est de lui seul que nous nous occuperons — a, dans son originalité incontestable, un tour d'esprit qui rappelle étonnamment celui de Jean-Jacques. L'un de ses biographes nous le montre tout jeune, s'enfermant dans la bibliothèque de son oncle et y dévorant les auteurs du dix-huitième siècle, Rousseau surtout. Que cela explique, dans une grande mesure, les ressemblances de pensée et de manière que nous constatons entre lui et ce philosophe, je le veux bien. Car Lamennais était impressionnable au delà de l'ordinaire ; et la fréquentation de tels ouvrages ne pouvait qu'imprimer une marque indélébile sur son esprit malléable, et aussi le fausser pour toujours. Mais l'influence de cet auteur eûtelle été sur lui si irrésistible, s'il n'y eût eu entre eux comme des « affinités électives », et si la nature ne les eût créés pour ainsi dire de même ordre ? Notons ici, d'ailleurs, une fois pour toutes, que ce qu'il y a eu d'anormal, d'aventureux, dans la formation intellectuelle de Lamennais, ne justifie que trop ses égarements finals. Une âme comme la sienne aurait eu besoin d'être sévèrement guidée dès ses premiers pas dans la carrière de la pensée. Ce n'est pas en vain qu'il est entré de bonne heure en intimité avec un libre rêveur dont les doctrines s'enveloppaient de
formes enchanteresses. Il a puisé dans ce contact des germes qui ont mûri lentement et fini par éclater. C'était fatal. Qu'importe que son talent d'écrire ait gagné et se soit développé dans ce commerce ! Est-ce qu'il n'est pas essentiel d'apprendre d'abord à penser juste ? N'avons-nous pas dans notre langue des modèles qui, mieux que Rousseau encore, ont atteint l'idéal de l'art d'écrire, sans compter que leur mentalité ne peut qu'être profitable aux jeunes esprits qui les prennent pour maîtres ? D'ailleurs, Lamennais ayant un vrai génie, avait moins besoin qu'un autre d'avoir devant les yeux une image exemplaire et pouvait sortir toutes ses ressources par le seul mouvement du travail et de la vie.
Quoiqu'il en soit du maître qui a présidé à l'éclosion de sa pensée, Lamennais a été un très grand écrivain, et l'un de ceux dont on peut dire avec le plus de certitude qu'ils étaient poètes dans l'âme, poètes par-dessus tout. Lamennais poète ! Il ne paraît pourtant pas que ce breton ait jamais songé qu'il l'était ni aspiré à le devenir. La couronne de lauriers était bien la dernière dont il eût voulu ceindre son front redoutable. Il se croyait sincèrement d'autres destinées. L'on pourrait répéter à son propos ce que le Rossignol dit au pauvre Chantecler, dans l'une des dernières scènes de ce drame célèbre :
Sache donc cette triste et rassurante chose Que nul, Coq du matin ou Rossignol du soir, N'a tout à fait le chant qu'il rêverait d'avoir !
Non, Lamennais n'a pas été, il s'en faut de beaucoup, ce qu'il avait rêvé d'être. Autant qu'on peut le conjecturer, son idéal était bien de devenir un pur théologien, un apologiste profond, un des plus grands penseurs du christianisme. Or, l'un de ses historiens— Monseigneur Ricard, je crois — fait remarquer précisément avec quelle imperfection il a été un peu tout cela et, en général, ce qu'il y a d'incomplet, d'inachevé dans tous ses ouvrages. Je veux bien admettre que sa rupture avec Rome a brisé ses espérances et ne lui a pas permis de remplir le rôle religieux qu'il s'était assigné pour la gloire de l'Eglise. Car Lamennais est un personnage tragique : il se dresse comme un chêne où courait d'abord une sève abondante et dont les ramures promettaient d'ombrager et d'abriter les oiseaux du ciel, c'est-à-dire la multitude des âmes croyantes. Et tout à coup un éclair du ciel s'est abattu sur ce géant, le foudroyant, en ravageant les frondaisons magnifiques. Il y avait tant de vie dans ce colosse, ses racines avaient puisé dans le sol chrétien un suc tellement fécond, qu'il a continué tout de même à végéter, à pousser des feuilles. Mais son existence n'avait plus désormais que l'âpre beauté des ruines. Laissée à elle-même, près de terre, couchée au lieu d'être debout, ne
sentant plus passer sur elle les souffles de l'espace, elle a fini par s'éteindre, mêlée à des mousses et à des plantes parasites où ce qui restait de son énergie primitive s'était évanoui.
Alors même qu'il fût resté fidèle à son noble idéal et que son orgueil se fût courbé devant les sacrifices qui lui étaient imposés, aurait-il été à la hauteur de la tâche qu'il voulait remplir ? Aurions-nous trouvé en lui un véritable docteur et serait-il monté au rang de moderne Père de l'Eglise ? Il est permis d'en douter. Il n'avait pas la solide préparation théologique qu'il eût fallu pour cela. Et aussi, il embrassait trop ; et je crois que Rabelais a été le premier à formuler dans notre langue le fameux proverbe : « Qui trop embrasse peu estrainct », (liv. I, c. XLVI). Lamennais en voulait trop faire; il était dans son tempérament de se livrer à une grande variété d'entreprises intellectuelles. Il s'y donnait avec ardeur, avec fougue ; il amassait de nombreux matériaux et commençait à élever des édifices aux lignes imposantes. Puis son élan se ralentissait ; et le monument n'était pas terminé qu'il en concevait un autre et passait à un genre différent de travaux. Et c'est pourquoi ce qu'il a laissé porte un cachet de grandeur, de force et de beauté, et aussi un manque d'unité dans l'inspiration et l'effort, je ne sais quoi qui trahit l'inconstance de l'ouvrier et comme un arrêt subit de son action. Son rêve généreux d'apos-
tolat l'emportait en des sphères qu'il ne savait pas explorer jusqu'au bout, ni creuser à fond. Son tort était de ne pas se circonscrire en des limites bien définies. Nous ne voulons pas diminuer la puissance et la pénétration de sa pensée, les dons merveilleux d'éloquence qu'il a apportés à défendre la cause qui lui fût d'abord si chère. Et sans l'événement qui a donné une orientation funeste à son génie, il eût sans doute produit des œuvres dont le monde chrétien se fût fait honneur. Dans celles mêmes qui ont précédé sa révolte, il y a beaucoup de choses dont nous pouvons faire notre profit au point de vue religieux. Elles étaient surtout de circonstance, l'auteur y traitait de questions d'actualité, s'y attaquait à un mal qui était éminemment celui de son époque, et c'est pourquoi elles ont vieilli. Mais il faut y reconnaître aussi la part de l'éternel, qui y est considérable ; et les âmes de tous les temps trouveront dans certaines pages de Lamennais apologiste ou guide spirituel, des lumières et des consolations surnaturelles, bien propres à les fortifier dans la foi et à leur faire apprécier les grandeurs de l'ordre divin.
Sans rabaisser le mérite de ces écrits et tout en déplorant qu'il ait renoncé à sa véritable vocation, nous ne pensons pas qu'il eût jamais atteint à la gloire solide d'un Bossuet. En revanche, la poésie, cette poésie qu'il n'a pas cherchée et dont il n'a jamais paru faire grand cas, étoile ses œuvres d'alors
et de toujours. C'est surtout par ce qu'elles contiennent de poésie que l'immortalité leur est promise. Platon chassait les poètes de sa République idéale. Or, comme le dit un auteur, la poésie se venge de cet ostracisme en entrant de toutes parts dans ses dialogues et en les fleurissant de roses. Lamennais semblait surtout viser à l'idée et se préoccupait de forger des systèmes philosophiques ou sociaux capables, selon lui, de préparer le nouvel avenir et d'assurer le bonheur des peuples ; son esprit était tout plein de grands problèmes desquels devait découler la régénération de l'humanité. Mais tandis qu'il se perdait en des conceptions le plus souvent chimériques, la Muse, à son insu, tissait là-dessus son voile léger et charmant et semait de broderies gracieuses les théories sévères ou les utopies philanthropiques du penseur. C'était la seule vengeance, bien digne de sa nature céleste, qu'elle tirait du dédain où il la tenait. Et il s'est trouvé que les inspirations qu'elle lui a fournies, qu'il traduisait avec une sorte d'inconscience et sans y attacher autrement d'importance, sont peut-être ce qu'il y a de plus pur et de plus durable dans son œuvre, et ce que l'on peut admirer sans réserve, où qu'on le rencontre. Car, si le Lamennais de la seconde et dernière époque, hélas ! fourmille d'erreurs doctrinales et de rêves dangereux, à chaque instant se présentent des oasis où l'on peut se reposer sur l'herbe fraîche, parmi les
parfums, au bruit des sources. Ce génie dévasté et dévoyé, était si naturellement poète qu'il s'élevait comme de lui-même à la sphère transcendante, oubliait un moment ses spéculations étranges et obscures pour moduler des hymnes de lumière où la vérité et la beauté se fondaient en une harmonie parfaite. Devant ces joyaux d'un lyrisme tout à fait supérieur, nous nous consolons que Lamennais n'ait pas eu (( le chant qu'il rêvait d'avoir ». Ils suffisent à la gloire.
Lamennais a donné, de la poésie, une définition qui n'est ni plus ni moins juste que celles que nous devons à l'antiquité et aux modernes : « La poésie, a-t-il dit — et je crois que c'est dans les célèbres chapitres de V Esquisse dune Philosophie qui traitent de V Art et du Beau — consiste à saisir les secrets rapports des choses. » Car il est impossible de renfermer la poésie en une sentence. N'échappe-t-elle pas, par essence, à nos définitions ? C'est tout le mystère, tout l'infini qui y est enclos. Rencontrer la poésie, c'est frapper le divin ; et le divin ne se laisse guère analyser. L'on sent la poésie ; et quand elle imprègne vraiment une œuvre, sa présence ne trompe pas. Mais qu'il est donc impossible de dire au juste ce qu'elle est ! Pour nous en tenir toutefois à la phrase déjà citée, la poésie est surtout faite d'intuition. Et c'est pourquoi les anciens n'avaient qu'un mot pour désigner le devin et le poète ; ils
disaient de tous deux : vates. Est-ce à signifier que le poète a nécessairement le don de prophétie et peut lire dans l'avenir ? Ce n'est pas que nous soyons en peine de trouver cette condition dans Lamennais ; bien au contraire. S'il est un auteur qui ait prévu la marche du siècle, annoncé l'avènement de la démocratie, par exemple, calculé les conséquences fatales du nouvel ordre de choses issu de la Révolution et saisi en quelque sorte les conclusions les plus lointaines des principes sociaux posés alors, c'est bien Lamennais. Et voulez-vous des preuves, entre mille, de l'extraordinaire pénétration de son esprit ? Voici ce qu'il écrivait en 1826, quatre ans avant la révolution de Juillet :
« Mon âme n'est pas dans le présent ; je n'y cherche qu'une chose, le devoir. Le mien me paraît extrêmement clair, et je le remplirai sans qu'il m'en coûte d'effort, parce qu'il ne serait pas en mon pouvoir, quand je le voudrais, d'attacher quelque prix au jugement des hommes de ce temps... Nous touchons à de grands événements ; le désordre des esprits en est l'annonce, et ce n'est pas aujourd'hui que le langage de la raison peut être entendu.. Il faut que l'Europe aille où elle doit aller. »
En 1827 il est plus pressant encore :
(( Très certainement, l'avenir oifre un aspect sinistre. . . Au reste, la catastrophe que vous redoutez
(il s'adresse à la baronne Cottu qui, par son mari, était liée aux destinées de la Restauration) et qui arrivera, ne nous menace pas immédiatement. Elle approche, mais elle n'est pas venue. Il n'y a point à présent de remède possible à nos maux. Le principe social a été détruit dans les esprits ; le temps seul peut le faire renaître après de longues calamités . . . ))
Le régime inauguré par les événements de Juillet ne lui semble que transitoire. Le regard de Lamennais va plus loin, et comme chercher au fond de l'avenir des formes de vie, dont quelques-unes ont paru déjà, et dont les autres, pour se faire attendre, n'en sont pas moins en marche vers nous. Voici en effet ce qu'il disait, en 1833 :
« Attendez-vous à un bouleversement complet, qui précédera l'établissement, lointain peut-être, d'une société toute différente de celle qui s'écroule. Les vieilles monarchies sont condamnées, etc., etc. . . »
Lamennais rêvait donc d'une République universelle. Sa prédiction s'est réalisée pour la France et pour bien d'autres nations ; et le mouvement vers cette condition politique est tellement général aujourd'hui, qu'il n'y a plus grand mérite à l'annoncer comme prochaine chez presque tous les peuples. Et quand, parlant de la France en particulier, Lamennais disait qu'elle n'arriverait à un mode définitif
d'existence « qu'après avoir passé par une tyrannie plus horrible encore que n'était le tyrannie des royautés, » n'était-ce pas l'image du Second Empire qu'il évoquait ainsi vingt années à l'avance, qui se dressait devant les yeux, despotique et fragile, sans caractère durable, destinée à s'effacer bientôt, à s'effondrer devant l'auguste liberté enfin souveraine ^ ?
Par ces citations, comme par bien d'autres qu'il serait facile de multiplier, l'on se rend compte que Lamennais a été un voyant. Le sens prophétique qu'il a eu à un haut degré n'a-t-il pas été en partie cause de ses malheurs ? Car, en ce qui concerne l'Eglise, il aurait voulu qu'elle adoptât immédiatement des conclusions auxquelles elle devait lentement aboutir et qui devaient lui être imposées, en quelque sorte, par l'effet d'une sage évolution. Il considérait, lui, comme bonnes et immédiatement réalisables, des idées qu'il fallait au contraire laisser mûrir et qui, appliquées trop tôt, eussent manqué leur but. Ce prophète ne se contentait pas de parler, d'indiquer les voies où le catholicisme finirait par s'engager. Il était pressé d'agir ; et, s'érigeant en manière de pontife, il voulait à toute force supprimer les années et donner au présent la figure de l'avenir. C'est là recueil où a sombré son génie.