V. Hugo. Les Châtiments. Liv. III, c. XII
Si éminente qu'ait été sa faculté de pénétration, elle ne constitue pas, à proprement parler, ce que l'on entend par poésie. Et l'on ne demande pas tant au poète que de prédire l'ordre futur des sociétés. C'est plutôt là le rôle du penseur. Lorsqu'on désigne le poète par le mot vates, devïn, l'on veut simplement signifier que c'est un être tout d'intuition, extraordinairement impressionnable, et qui reçoit des choses des sensations auxquelles, je ne dis pas seulement le commun des mortels, mais même de solides esprits sont inaccessibles. Le poète a des sens d'une extrême subtilité ; les réalités se transforment en lui ; son imagination est comme un prisme qui décompose les objets, en change l'essence et la couleur ; et sa vision des choses est telle qu'il les aperçoit comme dans une lumière à part, avec des entités qui nous échappent, et qu'il découvre, de l'une à l'autre, des liens mystérieux dont la finesse, la ténuité sont insaisissables à l'œil ordinaire. Les écrits de Lamennais sont pleins de ces qualités qu'on ne pourra jamais bien définir parce qu'elles dépassent trop la raison et qu'elles sont ce qu'il y a de plus divin parmi les œuvres humaines : ils débordent d'essentielle poésie. La vie, la mort, les aspects de la nature, l'art, l'amour, certains états de la condition humaine, les problèmes de la destinée, les mystères de Tau delà, la prière, toutes ces éternelles questions ont été touchées par lui et en quelque sorte renouvelées, recréées
par son inspiration. Et souvent il se joue en de délicieuses chimères, il se perd en des rêves qui ne sont que des rêves, mais combien beaux ! Et parfois il trouve pour peindre sa propre situation, sa vie brisée, des accents dont on peut dire avec Musset :
Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Ecoutez, par exemple, ceci :
« Mon âme, pourquoi es-tu triste ? est-ce que le soleil n'est pas beau ? est-ce que sa lumière n'est pas douce, à présent que l'on voit les feuilles et les fleurs avec leurs mille nuances éclore sous ses rayons, et la nature entière se raminer d'une vie nouvelle ? Tout ce qui respire a une voix pour bénir celui qui prodigue à tous ses largesses. Le petit oiseau chante ses louanges dans le buisson, l'insecte les bourdonne dans l'herbe. Mon âme, pourquoi es-tu triste lorsqu'il n'est pas une seule créature qui ne se dilate dans la joie, dans la volupté d'être, qui ne se plonge et ne se perde dans l'amour ? Le soleil est beau, sa lumière est douce ; le petit oiseau, l'insecte, la plante, la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne, et s'en abreuve : et je soupire, parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé sur la région des âmes, qu'elle est demeurée froide et obscure. Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'enve-
loppe de ses frimas, comme d'un suaire éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps. »
Vous avez bien senti la beauté de ce morceau et l'ineffable enchantement du cri douloureux par lequel il s'achève. Aussi bien, la mélancolie qui en fait le fond se retrouve dans toute la poésie de Lamennais. Indépendamment des raisons toutes personnelles qu'il avait d'être triste, il incarnait trop l'âme bretonne pour entonner la note joyeuse ; et pas plus dans ses écrits que dans ceux du grand René, l'on ne pouvait s'attendre à voir se dérouler les imaginations sereines.
Déjà, dans l'œuvre qui a fondé sa renommée, son Essai sur V Indifférence^ certains traits décèlent le poète. C'est pourtant un traité d'apologétique; l'auteur s'efforce de s'y montrer purement doctrinal. Mais la matière abstraite prend sous sa plume une vie et un éclat singuliers. L'on parle souvent d'éloquence à propos du style du Lamennais, et l'on a parfaitement raison. Les périodes ont chez lui je ne sais quoi d'entraînant. \J Essai est, à ce point de vue, extrêmement caractéristique. D'ailleurs, tout ce qu'il a laissé est empreint des meilleures qualités oratoires. Or, qui définira la limite qui sépare l'orateur du poète? L'on connaît l'adage classique: nascuntur poetœ^ fiunt oratores. Et ceci peut vouloir dire peut-être que l'orateur est un poète qui, au lieu
de s'évader dans le rêve et les fictions irréelles, applique ses puissances créatrices à un ordre de questions pratiques et d'utilité immédiate. Mais dans les débats les plus positifs il y a grande chance pour que la source originelle se trahisse et fasse entendre son mélodieux murmure. Si, comme quelqu'un le dit dans une belle étude qu'il a consacrée à Lamennais, (( le mouvement de sa pensée est plus oratoire que lyrique », il n'en reste pas moins que seul un véritable poète a pu écrire les merveilleux chapitres r de \ Esquisse d'une Philosophie^ consacrés à V Art et au Beau, Quoi qu'il en soit du tour et de la manière, et pour nous ils sont la perfection même, l'essence est d'une poésie intense. Les idées y sont toujours très justes et forment une complète théorie de l'esthétique ; elles sont exposées avec un enthousiasme, une richesse de comparaisons, un sens des choses d'art, une harmonie de langage qui ne sauraient être dépassés. On est emporté par le souffle supérieur qui traverse ces pages, en même temps que ravi par leur musique simple et majestueuse. Et je ne crois pas que l'alliance de l'éloquence avec la poésie ait jamais produit d'œuvre à la fois plus savoureuse et plus forte. Dans les Affaires de Rome, habile plaidoyer du maître en faveur des doctrines sociales et religieuses prônées ouvertement par son journal L' Avenir ^ il y a un peu partout des descriptions de paysages et de monuments, des études de mœurs, jetées là comme
en passant, au milieu de la discussion et de la défense de ses idées. Ces visions de nature auxquelles il s'attarde un moment le reposent des agitations qui dévorent son âme; et nous, qui les contemplons à notre tour, comme elles nous charment par leurs teintes douces et voilées :
(( Les couvents des capucins et des camaldules nous ont surtout frappés par la profonde paix qu'on y respire, et par l'admirable grandeur du paysage dont ils font partie. Les camaldules occupent chacun une petite maison séparée et composée de plusieurs pièces. Nous arrivâmes chez eux vers le soir à l'heure de la prière commune : ils nous parurent tous d'un âge assez avancé et d'une stature au-dessus de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent, après l'office, à genoux, immobiles, dans une méditation profonde : on eût dit que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tête chauve ployait sous d'autres pensées et d'autres soucis : nul mouve? ment d'ailleurs, nul signe extérieur de vie: enveloppés de leur long manteau blanc, ils ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux. Nous concevons très bien le genre d'attrait qu'a pour certaines âmes, fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? qui n'a pas, plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en un recoin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel ? »
Et ailleurs :
« La cathédrale d'Orvieto, d'une architecture antérieure à la Renaissance, mérite à plusieurs égards d'être vue. Elle est achevée, chose assez rare, et l'ensemble en est harmonieux. Sa façade couverte de bas-reliefs offre une des œuvres les plus curieuses de l'école de Pise et de Fiesole. Vous avez sous les yeux un poème immense commençant avec l'univers et finissant avec le jugement dernier. Sans être égal partout, le travail de l'artiste est plein de naïveté, d'expression, de vie, et quelquefois de grandiose. Nous nous rappelons particulièrement une tête d'Abraham endormi. Le patriarche voit dans son sommeil les destinées de sa race liées à celles du monde : son regard interne embrasse les siècles avec une puissance en quelque sorte créatrice : l'avenir entier du genre humain semble éclore sous les plis de ce large front. Lorsqu'au plus haut de sa course le soleil commence à frapper de ses rayons horizontaux ces marbres d'une belle teinte jaune, soudain les reliefs projetant leur ombre sur les plans inférieurs qui se creusent profondément, on dirait que ces innombrables figures, immobiles jusque-là, s'animent tout à coup et sortent de la pierre. »
Et encore :
« L'impression que produit Venise dépasse tout ce qu'on avait pu se promettre. Cette impression ne tient pas uniquement aux beautés de la nature et de l'art. . . Mais, différente de tout ce qu'on a vu, elle
apparaît comme une sorte de rêve, de vision fantastique. La mer sur laquelle elle semble flotter, le lacis de canaux qui la découpent tels que les nervures d'une feuille, ses légères gondoles se jouant, se croisant en mille sens divers sur l'onde transparente, l'architecture presque arabe de ses palais dont le pied baigne dans les eaux, son aspect demi-oriental, la voluptueuse douceur de l'air, mille autres influences qui se sentent et ne sauraient se dépeindre, jettent un trouble singulier dans les sens et dans l'imagination mollement enivrés de ces merveilles, »
Mais peut-être que l'œuvre la plus véritablement poétique de Lamennais, celle qui en est aussi la plus désordonnée et la plus étrange, est Paroles d'un croyant. Voici comment un critique la caractérise :
(( Tout ce qu'il y avait dans son âme de passion concentrée, d'orages longtemps maîtrisés, de piété et de tendresse, lui monta au cerveau comme une ivresse, et s'exhala en une apocalypse sublime, véritable sabbat de colère et d'amour. Les deux qualités essentielles de Lamennais, la simplicité et la grandeur, se déploient à leur aise dans ces petits poèmes, où un sentiment exquis et vrai remplit avec une parfaite proportion un cadre achevé. Renonçant au rythme poétique, il créa avec des réminiscences de la Bible et du langage ecclésiastique cette manière harmonieuse et grandiose qui réalise le phénomène unique dans l'histoire littéraire d'un pastiche de génie. . . Les singularités du caractère breton, où
l'austérité confine à la langueur, et où, sous une apparence de rudesse se cachent des tendresses infinies, expliquent seules les brusques passages, les retours étranges, qui mêlent à de sanglantes paraboles des rêves d'une ineffable douceur, véritables îles fortunées semées dans un océan de colère. »
Nous n'avons pas à juger ce livre au point de vue du fond : c'est l'œuvre d'un esprit en délire. Il est bien impossible d'approuver d'abord les conceptions religieuses que l'auteur y émet : c'est tout ce qu'il y a de plus déraisonnable et de plus subversif dans l'ordre surnaturel. L'Eglise avait d'autant plus le droit de condamner cet ouvrage qu'aucun homme de sens ne peut considérer comme plausibles les systèmes politiques et sociaux qui y sont ébauchés. Rien ne donne mieux l'image du chaos que l'avenir qui y est dessiné en traits de feu ; et il n'est pas facile de se débrouiller au milieu de toutes ces visions incohérentes. Les facultés prophétiques que nous avons reconnues en Lamennais et qui, bien dirigées, eussent pu lui permettre de remplir un rôle si utile à ses semblables, sont là dans un complet désarroi et le promènent à travers les temps et l'éternité en une chevauchée qui a quelque chose d'infernal. Et tout cela est dit avec un acent irrésistible. S'il faut plaindre Lamennais d'avoir dépensé si vainement de tels trésors d'inspiration, l'on ne saurait nier les extraordinaires qualités littéraires de cet ouvrage. Dans cette
série de chants sortis d'un cerveau malade, composés dans le paroxysme de l'exaltation, il s'en trouve heureusement où l'orthodoxie la plus scrupuleuse n'a rien à reprendre et où la justesse de l'idée et du sentiment, parée de grâce exquise et forte, réalise le chef-d'œuvre. Tel est le poème quarante-et-unième où s'exprime la plainte de l'exilé. On peut dire que Lamennais, comme toutes les grandes âmes, s'est toujours senti seul ; il souffrait d'une incurable nostalgie. Loin de sa Bretagne, il se trouvait comme dépaysé, perdu ; son regard revenait avec amour vers la terre natale, et voici les notations attendries qu'elle lui inspirait :
« Rien ne saurait jamais remplacer la patrie. Notre berceau nous attire toujours, et, près de lui, les douleurs sont plus douces que les joies ailleurs. Combien de fois, loin de ma terre natale, n'ai-je pas aspiré, avec une sorte d'émotion inexprimable, le souffle de l'ouest qui, en passant, avait caressé nos bruyères et qui m'arrivait tout chargé de souvenirs ! Le plus beau ciel ne vaut point le ciel qui a souri à notre enfance, ni les plus délicieuses contrées les âpres campagnes où errèrent nos premières rêveries. »
Et cependant, rendu à la Bretagne et à son domaine de la Chesnaye, le désir d'autre chose le prenait ; et pour tout dire, il s'ennuyait sur la terre et soupirait après la patrie définitive. Le poème
dont nous parlons traduit admirablement cette souffrance, non pas seulement celle que l'on éprouve loin de son pays, mais celle qu'endure tout homme supérieur sur cette terre qui n'est, après tout, qu'un lieu d'exil, « une vallée de larmes », pour employer une expression liturgique. La plainte du poète prend ainsi un caractère de grandeur, d'universalité, où se reflète la tristesse de la condition humaine. Vous connaissez les vers où Dante peint le sort de l'exilé :
Tu proverai si come, corne sa di sale Lo pane altrui, e com'è duro calle Lo scendere e il salir per l'altrui scale.
« Tu éprouveras combien est amer le pain de l'étranger, et quel dur chemin c'est de gravir et descendre l'escalier d'autrui. » — Par. XVII — 55-60.
Cela est profondément touchant, ce sont des expressions vécues ; mais elles ne décrivent qu'un état particulier. Le point de vue de Lamennais est plus large et plus haut car, pour lui, la vie, où qu'on la passe, est exil. Ecoutons ces accents :
« Il s'en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !
J'ai passé à travers les peuples, et ils m'ont regarder, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L'exilé partout est seul !
Lorsque je voyais, au déclin du jour, s'élever du
creux d'un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disais : Heureux celui qui retrouve le soir le foyer domestique, et s'y assied au milieu des siens. L'exilé partout est seul.
Où vont ces nuages que chasse la tempête ? Elle me chasse comme eux, et qu'importe où ! L'exilé partout est seul.
Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles ; mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays. L'exilé partout est seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ; mais son murmure n'est pas celui qu'entendit mon enfance ; il ne rappelle à mon âme aucun souvenir. L'exilé partout est seul.
Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L'exilé partout est seul.
On m'a demandé : Pourquoi pleurez-vous ? et quand je l'ai dit, nul n'a pleuré, parce qu'on ne me comprenait point. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des vieillards entourés d'enfants, comme l'olivier de ses rejetons ; mais aucun de ces vieillards ne m'appelait son fils, aucun de ces enfants ne m'appelait son frère. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes filles sourire, d'un sourire aussi pur que la brise du matin, à celui que leur amour s'était choisi pour époux ; mais pas une ne m'a souri. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, s'étreindre comme s'ils avaient voulu de deux vies ne faire qu'une vie ; mais pas un ne m'a serré la main. L'exilé partout est seul.
Il n'y a d'amis, d'épouses, de pères et de frères que dans la patrie. L'exilé partout est seul.
Pauvre exilé ! cesse de gémir ; tous sont bannis comme toi : tous voient passer et s'évanouir pères, frères, épouses, amis. — La patrie n'est point ici-bas ; l'homme vainement l'y cherche ; ce qu'il prend pour elle n'est qu'un gîte d'une nuit. Il s'en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé ! »
Ce poème si parfait n'est pas une exception. Il en est beaucoup d'autres, tout aussi simples et tout aussi magnifiques, soit dans le même ouvrage, soit dans Une voix de prison^ qui est de la même époque à peu près, et conçu dans le même esprit sombrement visionnaire, tout à coup traversé d'inspirations attendries. Par exemple, ce Souvenez-vous des Morts^ où s'exhale ce souhait vers le repos dans le sein de l'infini :
« Vos tombes verdissent là-bas sous le vieux if du cimetière. Quand les soufiles du couchant murmurent entre les hautes herbes, on dirait des esprits qui gémissent. Epoux de la mort, est-ce vous qui tressaillez sur votre couche mystique ? Maintenant, vous êtes en paix : plus de soucis, plus de larmes ; maintenant luisent pour vous des astres plus beaux, un soleil plus radieux inonde de ses splendeurs des campagnes, des mers éthérées et des horizons infinis. Oh ! parlez-moi des mystères de ce monde que mes désirs pressentent, au sein duquel mon âme fatiguée
des ombres de la terre, aspire à se plonger. Parlezmoi de Celui qui l'a fait et le remplit de lui-même, et seul peut remplir le vide immense qu'il a creusé en moi. »
Et aussi son Hymne à la Pologne :
« Dors, ô ma Pologne, dors en paix dans ce qu'ils appellent ta tombe : moi je sais que c'est ton berceau. ))
Et son Hymne des morts :
(( Ils ont aussi passé sur cette terre ; ils ont descendu le fleuve du temps ; on entendit leur voix sur ses bords, et puis l'on n'entendit plus rien. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! »
Ah ! que tous ces chants remuent en nous de fibres, et qu'il fut poète incomparable celui qui les a modulés !
En février 1911, comme j'achevais de lire \qs Lettres inédites de Lamennais à la baronne Cottu^ j'ai noté en une page l'impression que cette merveilleuse correspondance m'avait faite. Que l'on veuille bien me permettre de la citer. Il me semble qu'elle résume notre pensée sur cet auteur, et que tout ce que nous en avons dit au cours de cette étude s'y trouve en substance : (( Je viens de finir la lecture
de ce livre. Il m'a non seulement ravi par sa beauté littéraire, exempte de recherche, très simple et très riche, mais surtout édifié. Les pensées chrétiennes les plus élevées en forment la trame. Et même dans celles de ces lettres écrites après la rupture de Lamennais avec Rome, les noms de Dieu, de Providence, les espérances éternelles, les échappées sur le divin reviennent souvent, non comme des souvenirs du passé, mais comme de vivantes réalités en lesquelles l'auteur croit toujours. Se peut-il que celui qui a eu de telles envolées mystiques n'habite pas maintenant la terre de la vision ? Ne le jugeons pas. Ces Lettres renferment une poésie abondante. Lamennais a aimé passionnément la nature. N'a-t-il pas écrit quelque part :
(( Je n'aime de ce monde que la nature, et c'est dans son sein que je veux me reposer. Tout ce qui me rappelle les hommes me fait mal. »
Eh ! bien, quand ses difficultés ont commencé, que n'a-t-il regagné pour toujours sa solitude de la Chesnaie ? Que ne s'est-il établi à jamais parmi ses souvenirs ? Le calme des bois et des champs aurait fini par l'apaiser peut-être. La paix l'aurait rendu à Dieu, lui aurait fait retrouver son ancien idéal, tandis que l'atmosphère de Paris lui a été fatale. Par certains côtés, cet homme supérieur est toujours demeuré enfant ; dans la grande ville tumultueuse, il
a été accaparé par des relations douteuses qui ont achevé de le fourvoyer. Il est triste qu'il n'ait pas su s'en défendre, qu'il n'ait pas vu, lui, si intuitif pourtant, que la solitude lui permettrait d'oublier, de se rasséréner et de se reprendre peut-être, dans l'humiliation, le silence, la prière, à son noble rôle d'éveilleur d'aurore ! Dans ce livre, il y a de la piété, de la tendresse, des considérations théologiques, de l'histoire, de la politique, des vues d'avenir ; il y a aussi, et dans une large mesure, de la poésie : poésie intime et délicate, paysages traités avec fraîcheur, sensations d'art, élans de l'âme vers l'infini. Poésie ! Poésie ! tu jaillis ici en flots puissants. » Voilà ce que j'écrivais en fermant cette Correspondance où Lamennais se présente sous ses aspects les plus séduisants. Et, pour que l'on ne m'accuse pas de vain enthousiasme, j'en citerai au hasard quelques extraits. Il dit, par exemple, dans sa lettre du 18 novembre 1833 :
(( Nul horizon entre ces rudes montagnes de la Suisse qui vous écrasent de leur poids. Or, un paysage sans horizon est une vie sans avenir. J'aime que ma vie se perde dans le lointain sur des objets qui fuient et se fondent dans je ne sais quel vague mystérieux, comme l'homme lui-même et ses espérances. L'âme s'en va là, doucement portée par ses rêveries indéfinissables. . . » — Et un peu plus loin : « Les Orientaux, plus sages que nous, appellent leurs
maisons des caravansérails ; ils savent qu'ils peuvent avoir à en partir à chaque instant, et que ce n'est pas là le gîte du soir. Celui-ci du moins on le trouve partout, à l'heure où, comme disait ce sauvage, le soleil descend derrière les collines de l'Ouest. Le mien décline au milieu des nuages, et le vent qui agite mes cheveux à demi blanchis est âpre et violent. »
Cette dernière phrase est à rapprocher de la parole célèbre de Chateaubriand, dont Lacordaire a tiré un développement magnifique : « Le vent qui souffle sur un front dépouillé vient rarement d'un rivage heureux ^ »
Ailleurs, il y a ce passage où se révèle son amour intense de la nature, sa nostalgie de la Bretagne. C'est écrit de Paris, le 26 mars 1834 :