Voici le morceau
w M. de Chateaubriand, courbé sous le poids de la gloire et des années, se retrouvait un jour aux abords solitaires du Lido, à l'extrémité des lagunes de Venise. Le ciel, la mer, l'air, le rivage des îles et l'horizon de l'Italie, tout se présentait aux regards du poète comme il l'avait autrefois admiré. C'était bien Venise avec ses coupoles sortant des eaux ; c'était le lion de saint Marc avec sa fameuse inscription : Paix à toiy Marc y mon évangéliste. C'étaient les mêmes splendeurs obscurcies dans la défaite et la servitude, mais empruntant aux ruines un charme qui n'avait point péri : c'était enfin le même spectacle, les mêmes bruits, le même silence, l'orient et l'occident réunis en un point glorieux, au pied des Alpes illuminées de tous les
(( Je pars dans quinze jours pour la Bretagne, avec l'intention d'y passer deux ou trois ans, intention que mille circonstances pourraient néanmoins déranger. J'aspire aux champs, à leur air si doux, à ce calme qui vous enveloppe comme un vêtement moelleux. Même dans les beaux pays, je n'aime point les villes. J'étais né pour tracer mon sillon en plein air, sous un ciel libre, et borné seulement par quelques arbres à l'horizon. Les murs m'écrasent. Ils me déplaisent partout, jusque dans les parcs et les jardins. Oh ! qu'ils devaient respirer à l'aise dans le vaste désert du monde nouveau, ceux qui virent les premiers le soleil se lever sur les jeunes forêts et les prairies sans bornes ! A présent la terre couverte de maisons, coupée de fossés, de murailles, de haies, n'est plus guère
souvenirs de Rome et de la Grèce. Cependant le vieillard demeurait pensif et triste ; il ne pouvait croire que ce fût là Venise, cette Venise de sa jeunesse qui l'avait tant ému, et comprenant que c'était lui seul qui n'était plus le même, il livra aux brises de la mer qui le sollicitaient en vain cette parole mélancolique : « Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient d'aucun rivage heureux ».
Pour moi, en me retrouvant en présence d'une scène qui fut ma première initiation à la vie publique, je n'éprouve point, malgré la différence des âges, un si cruel désenchantement. Il me semble que ma jeunesse revit dans celle qui m'entoure, et au bruit de vos sympathies pour nos heureux triomphateurs, à la pensée des joies plus intimes et plus profondes qui vont sortir du cœur de tant de mères, je me dirai à moi-même, content et consolé : « Le vent qui souffle sur une tête dépouillée vient quelquefois d'un rivage heureux ! » — Discours prononcé à la distribution solennelle des prix de V Ecole de Sorèsse^ le 7 août i8$6.
qu'une prison pour Thomme. Etes-vous toujours contente de la vôtre ? N'éprouvez-vous point quelquefois le regret de la patrie ? Vos yeux ne se tournentils pas tristement vers elle ? Ne la cherchent-ils point au delà de ce beau lac qui déroule à vos pieds ses eaux limpides, dans ce lointain si plein d'émotions, où, quand le regard s'est arrêté, l'âme pénètre et pénètre encore ? Ulysse, assis sur le rivage de l'île de Calypso, désirant d'apercevoir la fumée de son pays et puis de mourir, est une des choses qui m'ont toujours le plus profondément touché. »
Que l'on me permette une dernière citation, où j
Lamennais analyse la sensation mystérieuse et trou- !
blante que l'on éprouve à relire des lettres écrites à ;
des personnes qui ne sont plus : -i
« Je n'irai point cette année à la campagne, à cause du temps que cela me ferait perdre. Heureusement que j'ai, dans mon petit logis, grand air et soleil, et
une vue des champs qui fuit dans le lointain, comme l
tout ce qu'on désire et qu'on aime, un rêve de joie j
dans un rêve de vie. Rêve, c'est encore trop dire, i
mais la langue n'a pas de mot pour exprimer ce je ^
ne sais quoi si vain et si fugitif. i
« J'avais désiré revoir ma correspondance avec cette
excellente famille de Sennfft ; on me l'a renvoyée à ',
partir de 1826. Je relisais ces lettres écrites à qui ? ' à des morts. Cette muette parole faisait sur moi
une impression étrange ; il me semblait que j'étais i
plongé dans une atmosphère de tombeau, que j'en- ••
tendais, non pas des sons, mais une sorte de murmure, saisissable par l'âme seulement. Et l'œil interne voyait des ombres, des formes flottantes passer et repasser, à travers une lumière indécise et pâle, semblable au reflet d'un fantôme ; et tout cela produisait en moi un mélange de douceur et de tristesse inexprimable ...»
Si tout cela n'est pas de la poésie, et de la meilleure, de la plus essentielle, où donc y en a-t-il ? Lamennais, comme son compatriote Chateaubriand, reste l'un des plus grands poètes de notre langue ; et c'est comme poète qu'il vivra.
Mistral
Dans notre dernier article, nous avons étudié un poète dont la vie fut éminemment tragique et sur lequel l'on pourrait à bon droit entonner la ballade des (( poètes maudits », chantée par le pauvre Lélian. Lamennais tenait de ses origines un penchant marqué vers la mélancolie ; la tristesse qui fait le fond de l'âme celtique l'avait imprégné dès le berceau, et jeté ses voiles sur sa jeune imagination. Appelé à incarner fortement sa race, il en portait donc le caractère inquiet et tendre, chimérique et passionné ; il devait ressentir et exprimer superbement cet incurable ennui qui fait qu'elle est comme exilée sur la terre, qu'elle aspire vers les mystères de l'au delà et qu'elle souffrira toujours de la nostalgie d'ailleurs. L'âpre destinée qui attendait le maître, à un moment de sa carrière, a eu pour effet de pousser au noir son génie, déjà suffisamment orienté vers les idées graves, par nature. Aussi peut-on dire de la poésie de Lamennais qu'elle s'avance, comme la plaintive élégie, en longs habits de deuil. Elle n'est jamais riante, certes;. et, même quand elle daigne sourire, l'on distingue au coin de sa lèvre le pli de l'amer-
tume, ce petit lézard dont parle Henri Heine. Toutes ces gracieuses idylles, semées comme des oasis dans Paroles d'un croyant^ par exemple, ont je ne sais quoi d'ineffablement triste. La phrase si belle que nous citions, « Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps ! » peint son oeuvre autour de laquelle, comme autour des horizons humains, selon le mot d'un poète, (( un sanglot vibre et roule. » Aujourd'hui le décor change et aussi le personnage. Descendons au pays où fleurit l'oranger. Nous nous y enivrerons de lumière et de parfums subtils. Nous y entendrons chanter la cigale. Nous y ferons connaissance avec un poète que la vie a comblé, et dont les inspirations sont d'azur et d'or comme le ciel provençal. Depuis le jour déjà lointain où Paris et la France saluaient, par la voix de Lamartine, l'éclosion de Mireille comme un miracle et disaient de son auteur : « c'est un Homère », Frédéric Mistral n'a cessé de cueillir le bonheur. D'autres poèmes, tout aussi frais que le premier, et encore plus achevés dans la forme, se sont succédé régulièrement, tressant peu à peu au jeune maître une parfaite couronne. Et tandis qu'autour de lui se levaient des disciples, que ses accords enthousiasmaient et qui voulaient à son exemple ressusciter l'idiome natal, et rappeler la période brillante du gai savoir et des cours d'amour, Paris l'invitait à venir siéger sous la Coupole. A plusieurs reprises, l'Académie Française lui offrit-elle
l'un de ses nobles fauteuils. Alors que tant d'autres font de l'entrée à l'Académie l'objet des aspirations et des travaux de toute leur existence, Mistral, par fidélité à un principe, n'a pas voulu de l'immortalité qu'elle promet à ses élus. Il en attendait une autre, plus conforme à ses désirs, et qui ne lui a pas manqué. Sans compter que le monde entier connaît son nom depuis longtemps et le vénère, son peuple, le peuple de cette Provence dont il s'est consacré à faire revivre le langage antique et harmonieux et les légendes dorées, voit en lui sa vivante image et le regarde presque comme un demi-dieu. Il y a deux ans, à l'occasion du cinquantenaire de Mireille^ il lui érigeait, à Arles, sous ses yeux mêmes, sur la place du Forum, une superbe statue de marbre, où l'aède, un bâton à la main, s'en va chantant sous le soleil les vieux airs de son pays. Il n'y a pas beaucoup d'exemples de poètes, achevant ainsi, dans la faveur de tous, une carrière constamment glorieuse. Sur le sol de la France gallo-romaine. Mistral est le dernier des Césars triomphateurs, et son char est porté par une foule d'autant plus enthousiaste qu'il n'est fleuri que de lauriers pacifiques.
J'ai rencontré Mistral une fois, à Arles même, et c'est l'un des charmants souvenirs de ma vie. J'arrivai dans cette ville un matin de la fin de mars. La neige tombait à flocons larges et mouillés. Et c'était tout un événement, dans ce pays de lumière, à pareille
époque surtout, de voir tomber du ciel de la fourrure d'hermine. Ma première visite fut pour les arènes. « Grand privilège, me dit le gardien, en m'ouvrant, de contempler les arènes sous la neige. Cela n'arrive pas une fois tous les dix ans. » Comme je descendais à l'Hôtel du Nord, bâti sur l'emplacement du Forum, et dans la façade duquel sont encastrées des ruines authentiques du monument romain : « Mistral est ici, me dit le propriétaire. Il est à déjeûner. Vous le reconnaîtrez parmi les hôtes. Il a son chapeau. Je vous présenterai à lui tout à l'heure, si vous le désirez. Il sera sans doute heureux de voir quelqu'un qui porte le nom de sa bonne ville. » J'entrai dans la salle à dîner, et tout de suite mes regards cherchèrent celui qu'on appelle partout là-bas, avec un accent d'amour, « le cher Maître ». Il ne me fut pas difficile de le distinguer. Son grand feutre mou jeté sur le côté de la tête, il était assis à une petite table, et causait avec un monsieur qui avait voyagé avec moi. Il parlait dans la langue du pays, le sonore et doux dialecte provençal. J'entendais monter ces syllabes, que je ne comprenais pas, mais qui fusaient dans l'air comme une musique. Et j'avoue que j'éprouvais une sensation délicieuse de me trouver dans le voisinage de l'un des plus grands hommes de notre temps. Le déjeûner fini. Ton eût la bonté de donner ma carte et de me présenter à ce géant. Et je ne parle pas ici au figuré. Car Mistral est un
colosse. Il est taillé en hercule. Ses larges épaules ont l'air faites pour supporter un monde. Et n'est-ce pas, en effet, tout son pays qu'il a soulevé, qu'il a pris sur la pente où il déclinait et auquel il a voulu faire remonter les sommets ? Elle doit être bien forte, la race qui a pu produire un pareil type de vigueur et de souplesse. Et je comprends qu'elle se soit reconnue en lui et qu'il ait incarné pour elle ses espérances de renouveau. Et comme, d'autre part, son génie n'était pas moins puissant ni moins généreux que sa nature physique. Mistral a pu accomplir cette tâche, unique et auguste, redonner une âme, une physionomie à sa Provence, recomposer ses traits primitifs qui allaient se perdant, se fondant dans le grand tout égalitaire et démocratique.
Avec quelle bonté, simple et parfaite, le poète m'accueillit et me serra la main, je ne saurais le rendre. Il voulut tout savoir de moi, d'où je venais, où j'allais, et comment il se faisait que j'avais nom : Henri d' Arles, Et il me pressait de questions déjà amicales, paternelles, et sur sa figure, dans le son de sa voix, je sentais une sympathie vraie, profonde, pour l'étranger, le pèlerin tout à l'heure encore inconnu, qu'il semblait déjà prêt à admettre parmi les siens, ses frères éternels. « Je m'en vais à mon musée, me dit-il, après quelques moments. Voulezvous venir me rencontrer là ? je vous le ferai voir.
Cela vous intéressera. Ainsi je vous y attends, à trois heures. » Comme l'on pense, je me serais bien gardé de manquer à un tel rendez-vous. A la minute précise, j'étais aux portes du Museon Arlaten, C'est le nom que porte le monument où Mistral, aidé de collaborateurs dévoués, entasse les souvenirs de tous genres qui se rapportent à l'histoire et à la vie provençales : tableaux, meubles, figurines, dentelles, habits d'autrefois aux modes si pittoresques et bien autrement esthétiques que les vêtements modernes, bijoux, colliers, tout ce qui distinguait les Provençaux, soit dans l'intérieur de leurs maisons, soit dans leurs costumes dont on ne voit plus guère les pareils, maintenant, qu'aux jours de fêtes, sont classés avec ordre et avec un soin pieux dans ce musée si original.* Le Maître me promène à travers toutes les salles de ce reliquaire de sa grande famille. Il y a une pièce entr'autres qui offre un charme spécial. C'est la reconstitution exacte, minutieuse, de la chambre où Mistral est né : le grand lit maternel avec ses couvertures aux tons fanés ; le berceau où l'on endormait les premiers rêves du futur poète ; aux fenêtres, les rideaux qui tamisaient la lumière trop forte pour ses jeunes yeux ; la veilleuse qui présidait, comme une étoile, à son sommeil ; tous les menus objets dont s'ornaient les demeures patriarcales et qui furent les premières choses avec lesquelles joua l'imagination enfantine du créateur de Mireille, Adorables sou-
venirs auxquels le temps ajoutera une valeur sans prix ! Dans une autre salle il me montre, encadré et appendu au mur, un sonnet en provençal que lui avait dédié son ami Clovis Hughes. Le texte en est imprimé en larges onciales. Et pendant qu'il me déroule le sens de cette poésie toute fraternelle, sa voix a des tremblements et je remarque des pleurs dans ses yeux. Ce héros est la tendresse même, et tout ce qui évoque l'âme de sa Provence le touche jusqu'aux larmes et fait jaillir de son cœur des accents où passe un amour comme jamais peut-être le patriotisme n'en a inspiré.
Ma visite s'achève, émue, délicieuse. Au moment de prendre congé de ce grand homme qui s'est fait avec moi, comme avec tous ceux qui l'approchent, si simple et si bon, je lui demandai la permission de lui envoyer mes humbles écrits : « Oh ! je les recevrai avec gratitude, me répondit ce noble vieillard. Et surtout, n'oubliez pas de me donner votre adresse bien exacte, afin que je puisse vous en remercier. » Rendu chez moi, mon premier soin fut de lui adresser l'un de mes ouvrages : Pastels, Et voici l'accusé de réception que le poète daigna m'écrire. Je vous le cite sans aucune prétention, et uniquement pour vous éclairer sur son caractère : « Merci et compliments à Henri d'Arles pour sa délicieuse collection de pastels. C'est, en claire miniature, le « génie du christianisme » rénové. » — Inutile de vous l'assurer.
ce mot me rendit fier. Et ce serait peut-être l'occasion de répéter ici la réflexion d'un psychologue : « Les compliments, on n'y croit pas, mais ça fait toujours plaisir. » — Un dernier trait finira de vous faire connaître Mistral. En je ne sais quelle année, l'Académie décerna à son poème de Mireille un prix de trois mille francs. Beau denier dans la caisse plutôt légère du troubadour. Sa mère — les femmes sont toujours ainsi pratiques — voulait qu'on employât cette somme pour faire tapisser et plafonner la chambre du poète. — «Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est l'argent des poètes, on n'y touche pas !» — Et il n'y fut touché, en effet, que pour aider des confrères pauvres et tout ce qui pouvait donner plus de lustre et d'essor à l'œuvre des félibres. N'est-ce pas que ce désintéressement a quelque chose de majestueux ?
J'ai parlé du musée où le Maître prend plaisir à recueillir les souvenirs provençaux. Or, ce que ses mains opèrent ici, dans l'ordre matériel, ses poésies le réalisent dans l'ordre de l'idéal. Il n'est pas un de ses chants qui n'ait pour but de fixer, pour les générations futures, les traditions antiques de son pays, d'en faire aimer la langue, les mœurs pastorales, d'en cristalliser la nature si particulière, d'en faire revivre l'histoire. Appeler Mistral un « poète régionaliste », ce serait trop peu dire. Sans doute il faut louer ces derniers de vouloir varier la physiono-
mie littéraire de la France en y introduisant des traits locaux qui avaient été négligés, et d'en enrichir la langue par un mélange de vocables qui fleurent le terroir, tel coin méconnu du sol. Toutefois leur œuvre, pour avoir son mérite, ne saurait être mise en parallèle avec l'entreprise originale et gigantesque à laquelle « l'Homère provençal » a consacré tous ses efforts. Car leur rôle, à eux, consiste à accentuer et à mettre en relief des caractéristiques individuelles qui étaient en train de se fondre dans l'ensemble et, en faisant ressortir l'image distinctive de la (( petite » patrie, à accroître d'autant l'éclat de la «grande», à montrer les inépuisables ressources de l'âme française, à la fois une et diverse. L'ambition de Mistral fut bien différente. Elle ne tendait à rien moins qu'à supprimer quelques siècles d'histoire et à renouer par-dessus les âges, ces traditions d'art, de vie heureuse, de gai savoir, qui avaient fleuri chez les ancêtres et que la guerre des Albigeois était venue si barbarement interrompre. Il rêva d'une renaissance complète de sa Provence, de refaire un sang et une âme à son pays natal. Cette âme s'était éteinte bien avant le quinzième siècle, alors que le royaume et comté de Provence s'était annexé à la France, « non comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un principal », selon ses propres expressions. La croisade que j'ai signalée avait donné le coup de grâce à cette enchante-
resse, et supprimé avec elle Tune des civilisations les plus originales que le monde ait vues. Ecoutons-le nous dire ce qu'était autrefois sa patrie et ce qu'elle devint par l'iniquité des hommes :
« Comme une île entre les vagues apparaissait le pur profil de la Provence, comme une île fortunée, pleine de danses et de chansons. Depuis la Loire jusqu'aux plages salées, et de la terre généreuse où croît le cédratier, aux plaines sablonneuses où les hommes, sur des échasses, gardent les bœufs et vont chasser, cent villes libres, et fortes et fières de leur sang, vivaient contentes et loyales sous la protection de nos Comtes. Et, ivre de son indépendance, jeune, plein de santé, heureux de vivre, lors on vit tout un peuple aux pieds de la beauté et, par leurs los ou vitupères, cent troubadours faisant florès, et, de son berceau dans les vicissitudes, l'Europe souriante à notre gai savoir. . . O fleurs, vous étiez trop précoces ! Nation en fleur, l'épée trancha ton épanouissement ! clair soleil du midi, tu dardais trop ! et les orages sourdement se formèrent ; détrônée, mise nu-pieds et bâillonnée, la langue d'Oc, fière pourtant comme toujours, s'en alla vivre parmi les pâtres et les marins. A son malheur, nous, gens de terre et gens de mer, sommes restés fidèles. Brune, aujourd'hui, elle manie la rame et le râteau ; mais la nature est son palais, pour couronne elle a les étoiles et pour miroir les ondes, et pour rideau les pins. . . Langue d'amour, tant que le Mistral farouche bramera dans les roches, nous te défendrons à boulets rouges, car c'est toi la patrie et toi la liberté ! »
Voilà sous quelles couleurs apparaissait au poète rimage ancienne de sa Provence adorée. Et le mot de la fin indique énergiquement le programme qu'il s'était tracé. Certes, Mistral aime la France, et ridée ne lui est jamais venue de protester contre le sort qui unit sa petite patrie à la grande par les liens politiques. Il accepte le fait duquel il tire une légitime fierté. Il s'en explique nettement dans l'un de ses poèmes qu'il a intitulés: Les Iles d'Or, — A propos, je me permettrai de noter de suite combien les titres des ouvrages de Mistral sont choisis avec goût et sonnent joliment: Mireille^ — Calendal^ — Les Iles d'or^ — La Reine Jeanne^ — Le Poème du Rhône^ — il y a, dans ces noms, toute une musique vive et gaie, et comme un écho des aubades naïves d'autrefois. Et n'allez pas sourire et me dire qu'après tout le titre d'un livre c'est un détail, et que cela est tout à fait secondaire. Est-ce qu'en art il y a quoique ce soit de négligeable? Un titre élégant, surtout pour un volume de vers, ne prédispose-t-il pas en sa faveur, n'indique-t-il pas qu'il est tout plein de choses idéales et qu'il nous réserve des impressions exquises?— Donc, dans l'une des Iles d'Or^ le poète s'exprime ainsi :
« Les Provençaux, flamme unanime, nous sommes de la grande France, franchement et loyalement. Car il est bon d'être nombre, il est beau de s'appeler
les enfants de la France, et, lorsqu'on a parlé, de voir courir sur les peuples, de soleil en soleil, l'esprit de renaissance. . . »
Voilà qui est parler sans détours.
Et pourtant, union territoriale et politique, fédération sous un même gouvernement, cela signifie-t-il nécessairement abandon de sa personnalité, de sa langue maternelle, renoncement aux coutumes ancestrales, sacrifice entier des traditions locales à l'idée centralisatrice, nivellement absolu des formes pittoresques de vie créées par la nature, fusion dans le grand tout commun ? Le vrai patriotisme demandet-il, lorsqu'on tient du sol et de l'histoire un tempérament particulier, qu'on se laisse jeter dans un même moule au sein duquel s'élabore un type uniforme ? Servirait-on moins bien les intérêts de la patrie générale en gardant son cachet originel et en restant fidèle à sa langue native et à tous les usages propres à son coin de terre? — Grave problème ethnologique que Mistral a résolu à sa façon, c'està-dire en poète qui se sent investi d'une mission supérieure. Et, si ses vues ne concordaient pas avec celles du pouvoir, ni peut-être avec la loi fatale de révolution des peuples ; si, à cause de la part de rêve qu'elles contenaient, elles ne pouvaient avoir une grande portée pratique, du moins faut-il reconnaître qu'elles étaient éminemment généreuses ; elles nous ont valu des œuvres remarquables ; elles ont
retardé — nous ne savons pour jusqu'à quand, mais qu'importe ! — cette chose, qui provoque toujours un sentiment de mélancolie en nous rappelant le néant de tout, je veux dire l'absorption, l'assimilation complète d'une race par une autre. Le génie de Mistral a insufflé de la vie dans la « terre qui meurt ».
Et voulez-vous connaître comment, dès la première heure, il a entendu son rôle, et ce qu'il voulait faire pour entraver l'action des forces dissolvantes, menaçant de toutes parts son royaume natal, et achevant d'en effacer la phyionomie si curieuse ? « Une fois licencié, lisons- nous en ses AIémoz7'eSy fier comme un jeune coq qui a trouvé un ver de terre, j'arrivai au Mas à l'heure où l'on allait souper sur la table de pierre, sous la tonnelle, aux derniers rayons du jour. — Bonsoir toute la compagnie! Dieu te le donne, Frédéric ! — Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j'eus rendu compte de ma .dernière suée, mon vénérable père, sans autre observation, me dit seulement ceci : Maintenant, mon beau gars, moi, j'ai fait mon devoir. Tu en sais beaucoup plus que ce qu'on m'en a appris. . . C'est à toi de choisir la voie qui te convient : je te laisse libre. — Grand merci! répondis-je. Et là même — à cette heure j'avais mes vingt-et-un ans — le pied sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et de moi-même, je pris la résolution de relever, de raviver en Provence le sentiment
de race, que je voyais s'annihiler sous l'éducation fausse et anti-naturelle de toutes les écoles ; secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de la langue naturelle et historique du pays, à laquelle toutes les écoles font une guère à mort ; troisièmement, de rendre la vogue au provençal, par l'influx et la flamme de la divine poésie. » — Il y a dans ce morceau de la ferveur, et comme un accent mystique. La mission qu'il assumait ainsi, la vocation qui se dessinait à ses yeux, dans la splendeur douce d'un crépuscule estival, prenait un caractère religieux. C'était comme un sacerdoce. Le poète se sentait devenir un être sacré. Autour de lui, ont eut dès lors le respect de sa fonction auguste. « Pauvre père ! dit encore Mistral, quelquefois, quand le travail était pressant, qu'il fallait donner aide, soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l'eau de notre puits à roue, il criait dehors : où est Frédéric ? — Bien qu'à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait : « il écrit ». Et aussitôt la voix rude du brave homme s'apaisait en disant : « ne le dérange pas ». Car pour lui, qui n'avait lu que l'Ecriture Sainte et Don Quichotte en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux. »
Or, le programme si noble qu'il s'était fixé. Mistral l'a exécuté avec une fidélité absolue. Il n'y a
pas de vie qui présente une plus admirable unité que la sienne. Dominé par son idéal, il Ta réalisé dans une grande mesure. C'est par la parole, par la plume et par l'action, qu'il a travaillé à l'œuvre de restauration de sa Provence. Son propre effort en a suscité d'autres qui ont produit des résultats surprenants. C'était, en particulier, « par la flamme de la divine poésie » qu'il s'était proposé de reconstruire le château de rêve où logerait l'âme de son pays. Et il s'est trouvé qu'il a créé des visions transcendantes et enrichi de magnifiques joyaux la littérature de l'humanité. Mireille est sa première œuvre, sa plus savoureuse aussi peut-être, sa plus populaire dans tous les cas, celle qui tient le plus au cœur du vieux maître et pour laquelle les gens de Provence ont le plus de tendresse. Mais voilà longtemps que ce poème est devenu en quelque sorte mondial. Paris l'a accueilli dès le berceau et lui a fait fête. Et depuis, la musique de Gounod et les arts plastiques ont répandu sa renommée par l'univers. Tous ne l'ont pas lu, mais tous connaissent au moins de nom ce chant épique qui va rejoindre sur les rayons des librairies les grandes odyssées. « Mireille, nom fortuné, qui porte en soi sa poésie ! )>, a dit Mistral, en rappellant avec émotion la genèse de ce premier-né de son amour. Qu'est-ce que Mireille ? L'histoire d'une provençale, fille d'un riche fermier, Maître Ramon, qui s'éprend d'amour pour Vincent, fils d'un
pauvre vannier, Maître Ambroise. « Elle était dans ses quinze ans, la gentille fermière... Côte bleue de Font-Vieille, et vous, collines baussenques, et vous, plaines de Crau, vous n'en avez plus vu d'aussi belle ! Le gai soleil l'avait éclose ; et frais, ingénu, son visage, à fleur de joues, avait deux fossettes. Et son regard était une rosée qui dissipait toute douleur. . . Des étoiles, moins doux est le rayon, et moins pur ; il lui brillait de noires tresses, qui tout le long formaient des boucles. . . Et folâtre, et sémillante, et sauvage quelque peu ! . . . Ah ! dans un verre d'eau, en voyant cette grâce, toute à la fois vous l'eussiez bue!» — C'est en entendant Vincent lui raconter, d'une « parole qui coule, abondante, comme une ondée subite sur un regain de mai », tout ce qu'il a vu, en errant çà et là pour raccommoder les paniers, de châteaux antiques, de lieux sauvages, de fêtes, de pardons, que l'enfant, « impressionnée au fond de l'âme », déclare à sa mère « qu'il parle merveilleusement, qu'elle passerait, à l'écouter, ses veillées et sa vie ! » Ensemble, ils vont cueillir, un jour, des feuilles de mûrier pour les vers à soie. Vincent dit à Mireille qu'il la trouve plus belle que sa sœur Vincenette. « Et qu'ai-je de plus, demande Mireille ? » Le vannier de répondre : « Comme l'eau de mer, Vincenette a les yeux bleus et limpides. . . Les vôtres sont noirs comme jais ; et quand sur moi ils étincellent, il me semble que je bois
une rasade de vin cuit. . . Vous êtes faite comme les fleurs de l'asphodèle ; et la main hâlée de l'Eté n'ose caresser votre front blanc. » Or, voilà que dans un creux de mûrier, les jouvenceaux découvrent un nid de mésanges bleues. Mireille éclate de rire. (( Ecoute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ouï dire ? Lorsqu'on trouve, à deux, un nid au faîte d'un mûrier, l'année ne passe pas qu'ensemble la sainte Eglise ne vous unisse. — Oui, réplique Vincent, mais il faut ajouter que cet espoir peut se fondre, si, avant d'être en cage, s'échappent les petits. » Mireille reçoit la gentille nichée, la couvre de caresses et de baisers ; mais les mésanges bleues s'envolent bientôt, hélas ! et c'est pourquoi son rêve d'amour pur ne se réalisera pas. La petite fermière mourra comme une sainte, et montera en paradis, sans avoir rempli le vœu de son printemps. L'idylle se continue pourtant, fraîche et riante d'abord. « Vincent, veux-tu le savoir ? je suis amoureuse de toi ! » Le fils du pauvre vannier reste interdit devant cette déclaration : « Oh ! ne dites plus des choses pareilles ! De moi à vous il y a un labyrinthe. -Du mas des Micocoules, veus êtes, vous, la reine devant qui tout plie... Moi, je ne suis qu'un batteur de campagne ! » Il n'ose croire que celle qu'il adore le voudrait pour époux, (c Je t'aime, ô jeune fille enchanteresse, au point que si tu disais : « Je veux une étoile ! » il n'est ni traversée de mer, ni bois, ni
torrent fou, il n'est ni bourreau, ni feu, ni fer qui m'arrêtât ! Au bout des pics, touchant le ciel, j'irais la prendre, et dimanche, tu l'aurais pendue à ton cou ! » — Et le poème, en douze chants, se déroule, à travers une série de scènes gracieuses, où toute la vie rustique, toutes les légendes, toutes les imaginations, toute l'histoire de Provence sont évoquées. C'est d'abord la vision des récoltes provençales, où une joyeuse réunion de jeunes filles détache des rameaux les cocons des vers à soie. Les dépouilleuses de cocons, pour passer le temps, font des châteaux en Provence, rappellent les ombres des reines du pays, la fière Laure, reine de Pamparigouste, Clémence, reine des Baux, — parlent de la cour d'amour. L'on demande à Nore, qui chante si bien, de chanter l'air de Magali, Magali qui se faisait pampre, oiseau qui vole, rayon qui brille, et qui tomba pourtant, amoureuse à son tour. Et la voilà qui commence l'aubade fameuse : « O Magali, ma tant aimée ! mets la tête à ta fenêtre ! Là-haut, le ciel est plein d'étoiles. Le vent est tombé, mais les étoiles pâliliront en te voyant ». Puis, dans la saison des violettes, trois prétendants briguent la main de Mireille. Ils sont éconduits tour à tour : le riche berger Alarie, qui offre à la jeune fille une coupe de buis, qu'il a taillée et sculptée avec son couteau ; car il est vraiment artiste, et « seulement avec son couteau il fait des œuvres divines » ; — le gardien de cavales, Véran ;
Ourrias, le toucheur de taureaux. Il est trop tard ; le eœur de Mireille ne s'appartient plus. Comme, dans la Légende des Siècles^ il y a un duel formidable entre Roland et Olivier, au sujet de la belle Aude, Ourrias et Vincent, les deux rivaux, combattent à mort dans la Crau déserte. Vincent triomphe, mais le toucheur malheureux, pris de rage, le perce d'un coup de trident. Des porchers recueillent Vincent, et l'apportent tout sanglant au mas des Micocoules. Mireille fond en larmes en le voyant ainsi. De suite elle cherche à le ranimer avec de l'agriotat, elle panse sa blessure, pendant que d'autres courent à l'Alpille chercher les herbes salutaires. Comme son mal est dangereux, l'on décide de conduire Vincent à la grotte des Fées, sise au Val de l'Enfer. Et c'est ici, entremêlées aux traditions merveilleuses qui se rattachent à cet endroit, des descriptions de nature, qui ont quelque chose de dantesque. Aussi bien, le grand Florentin avait-il séjourné à Arles, et visité le Val d'Enfer, dont la physionomie tourmentée lui avait fourni des décors pour son Inferno, Au chant septième, les amours de Vincent et de Mireille se dévoilent à leurs familles. Et comme le maître vannier traite d'impossible chimère l'aspiration de son fils à la main de la fille d'un maître-fermier, Ramon et sa femme s'indignent à la pensée que leur Mireille épouserait un «gueux couchant aux meules!» « Garde tort chien, je garde mon cygne » dit, furieux.
Ramon à Maître Ambroise qui est venu lui exposer la demande de Vincent. Mireille, alors, de désespoir, s'enfuit, la nuit, de la maison paternelle, en toilette d'arlésienne, et s'en va au tombeau des Saintes-Mariés, supplier ces patronnes de la Provence de fléchir ses parents. « C'était l'heure où les constellations aux nautoniers font beau signe. Le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles. Comme un éclair à ras des claies, Mireille passe. Les beaux et grands chiens, blancs comme des lis, la reconnaissent et ne bougent pas de leur repos. Elle file comme un esprit. Ses pieds ne touchent pas le sol ». Toute sa famille part à sa poursuite. Mireille passe le Rhône dans la nacelle d'Andreloun, et continue sa course à travers la Camargue. Sur les bords de l'étang de Vaccarès, elle est frappée d'un coup de soleil. Rappelée à la vie, elle se traîne jusqu'à l'église des Saintes-Mariés : « O Saintes-Mariés, s'écrie la pèlerine d'amour, qui pouvez en fleurs changer nos larmes, je suis une jouvencelle qui aime un jouvenceau . . . De loin je suis venue chercher ici la paix. Ni crau, ni landes, ni mère émue, qui arrête mes pas ! Et du soleil, qui darde ses clous et ses épines, je sens les rayonnances qui poignent mon cerveau. Mais vous pouvez me croire, donnez-moi Vincent ; et gais et souriants, nous viendrons vous revoir tous deux ensemble. » La prière est à peine finie qu'elle a une extase : elle
voit descendre du ciel, blanches dans l'air limpide, les trois Maries lumineuses. Et celles-ci parlent à Mireille de la vanité du bonheur de ce monde, de la nécessité et du mérite de la souffrance, lui donnent une leçon de divin mysticisme. Elles en profitent pour faire toute l'histoire légendaire de l'évangélisation de la Provence. Puis « elles s'envolent ; leurs paroles s'éteignent peu à peu, de nuée d'or en nuée d'or, pareilles à un écho de cantique, à une musique éloignée, qui s'en serait allée avec la brise ». Pour elle, « il semble qu'elle dort et qu'elle rêve agenouillée, et qu'un étrange rayonnement de soleil couronne son front de nouvelles beautés ». Ses parents sont cependant accourus, mais pour la voir mourir. Elle tombe ; son pèlerinage va finir dans une sorte d'apothéose surnaturelle ; au lieu des roses, vite fanées, de l'amour humain qu'elle était venue chercher ici, le ciel va couronner son front de lys immarcescibles. Vincent, le cher Vincent arrive à son tour. « Mon bel ami, d'où viens-tu ? lui dit Mireille. Heureuses, heureuses les âmes que la chair sur terre ne retient plus. » Puis, une dernière vision : la nacelle des saintes-Mariés qui s'avance vers la mer, dans les profondeurs de l'air bleu. « Les voici, les voici venir dans leurs robes de lin ! Ma mèie, donnez-moi ma parure blanche. Non, je ne meurs pas ! D'un pied léger, je monte déjà sur la nacelle. Adieu ! Déjà nous gagnons le large, sur la mer ! La mer, belle
plaine agitée, est l'avenue du Paradis. Ah ! comme l'eau nous dodeline !. . . Parmi tant d'astres là-haut suspendus j'en trouverai bien un où deux cœurs amis puissent s'aimer librement !. . . Saintes, est-ce un orgue, au loin, qui chante ? Et l'agonisante soupira, et renversa le front, comme pour s'endormir. .. » L'âme de Mireille est partie pour le ciel, pour l'éternelle patrie des mésanges bleues, que sa main virginale avait laissé s'envoler. . .
Voilà un précis de ce merveilleux poème qui eût suffi à immortaliser le nom de Mistral. La conception en est simple et grandiose. Les images du passé y sont serties dans un cadre agreste, autour duquel, comme autour de la coupe de buis ciselée par le berger Alarie, s'épanouit « un ciste bien fleuri » ; et les figures sont également « bien vivantes dans cet ouvrage » d'un pâtre de génie. L'on a parlé, et je crois que c'est Anatole France, de « goût antique » à propos des poésies de Mistral, et l'épithète d'homérique s'attache à sa gloire. Je dirai même que leur saveur idyllique fait penser à la Bible. Mireille, en particulier, semble venu de l'Orient ; il offre avec nos pastorales des traits frappants. Tel chant, par exemple le VI 11% semble un écho de la genèse, dans répisode d'Agar et d'Ismaël au désert. Il n'y a cependant pas d'imitation : entre Mistral et nos poètes sacrés, l'affinité est naturelle. Il est le repré-
sentant attardé de la poésie primitive du monde. Et, quand on songe qu'il lui a fallu se créer sa langue, qu'avant lui le provençal n'était plus qu'un patois, qu'il en a ramassé les débris et lui a refait une existence homogène et indépendante, notre admiration pour lui redouble. Grâce à son énergie et à son labeur, la langue provençale a retrouvé la vie. Et les poèmes que nous devons à ce maître, déjà beaux dans une transposition, prennent tout leur charme dans le parler, sonore et magnifique, dans lequel ils furent patiemment forgés, — ce parler du Midi, frère de celui de Dante et de Pétrarque.
Je me rappelle avoir vu dans l'atelier d'un sculpteur célèbre — Pierre Feitu — une symbolisation en marbre du mythe dramatique de Sisyphe. Le géant, à l'ossature et à la musculature puissantes, soulève son rocher qui éternellement retombe. Son effort est vain mais superbe, et nous arrache des cris d'enthousiasme.
Cette conception figure peut-être le rôle accompli par le restaurateur de l'âme provençale. C'est tout un monde qu'il a pris sur ses épaules gigantesques, et qu'il a voulu arracher à la mort et à Toubli. Quel sera le résultat définitif de sa colossale entreprise? La Provence résistera-t-elle longtemps, après lui, aux forces qui l'enserrent depuis des siècles, et qui préparent sa dissolution ? Sa résurrection n'aura-telle pas été factice et temporaire ?
Quoi qu'il en soit de l'avenir qui l'attend, la littérature de l'humanité aura, grâce à ce mouvement patriotique, acquis des poèmes immortels, et Frédéric Mistral restera, jusqu'aux âges les plus lointains, un demi-dieu.
Poètes français contemporains
Il est devenu un lieu commun de dire que le caractère de la civilisation actuelle est, par-dessus tout, matériel, que notre âge se distingue par des inventions utiles dont l'effet est d'améliorer le côté pratique^ de l'existence. Je me garderai bien de nier que les merveilleuses découvertes, dans l'ordre des sciences physiques, que nous devons à notre siècle, ne soient à l'honneur du génie humain. L'essor que ces sciences ont pris a produit des résultats étonnants. Et qui sait ce que l'avenir nous réserve dans ce domaine ? Pourtant, si portée qu'elle soit vers les choses de la mécanique et de l'électricité, notre époque est loin d'être stérile en poètes. A côté, ou plutôt au-dessus de ces esprits positifs qui appliquent toutes leurs puissances à scruter les mystères de la nature et, pour employer le mot de Victor Hugo, « à sculpter le réel », il y a des êtres divins qui s'évadent dans le rêve et qui « sculptent l'idéal ». Ces derniers sont plus nombreux que vous ne pensez peut-être. Il y a quelques années, François Coppée, dans une étude sur ses jeunes confrères, répétait la parole célèbre :
(( Ils sont trop. » Loin de diminuer, les disciples
des Muses n'ont fait que grossir depuis leur légion. C'est en 1909, je crois, que les candidats aux couronnes Académiques envoyèrent aux Immortels une mrdritudëi ûô i\fôlùrhes de- verà, pârini; lèsquîels il >y en avait deux cents qui sortaient de chez un seul éditeur, Alphonse Lemerre, du passage Choiseul. Et ces dçjif^x^n^t^j V5il^na^s,.:qijiii;^^^ fornx^eîi|:,.d^ÇC,^Ujpne
$mp,^4ifficile sur le choix des manusçrjt;^{;flj ^^p^ipjt P^j92ik ^P.n?^ÎX^FrÀ^ haute ^ renommée de^^^fcy{,
h génje.fr^ç^i^ i^tajt .ç^iqçgig^i^|^^§(|afQsif^,çl^.^^
-aiuq aiu^I z^Ujoi m^uDilaoB iup gtijfaoa aJnq?.^ aaoab Je tiens de ma patrie unxœurqui la déborde/
si ie>jq[u'j?. /> )' '"r^:i[jTÎ 'lOJjiV ^jL iorn -..-i ir/olqrns of Gf'l^Çft wrtout par l^rî^0l|il?^î5l€fe^JP^te;B [franchi* qu'elle a rsvscités à rétr)angqr,jiq§*f|fl;<în p^ ^ffirm^r de l'âme française qu'elle est largement hunaainef^ civilisatrice. De Belgique, de la Sui^sie RQpiaia4§j fdÇîRjc)4^manie, de Grèce, 4^ notre CapadarS9nt;Sor|:i;S d^ ,p0^j:e5f^qui pntirpri^ i:^.ng,^armi l^s ,po^e,s frftn^
POÈTES FRANÇAIS COJ»TEMPORAINS [ 243
çais,^ €t dont les inspirations rent-rent dans ^le patrie moine littéraire de la France. Il en est même vemi» des Etats-Unis. La Virginie et l'Arkansas ont pro* duit deux poètes qui, pour n'avoir pas une goutte de §ai|g latin dans leurs yeines, sersoiit si bien assimilé Biks» i'iocables et notre mentalité, que cleurs œuvrer sont parmi les plus en viiie delà jeune école françaiseï^ L'on a dit de Francis Viélé-Griffin qu'il était venu faire à Paris sa petite guerre de l'indépendance en matière poétique. Et cela montre bien qu'il n'a pas £ait> que suivre le mouvement, mais qu'il se sentait assez sûr de lui pour inventer des rythmes noui Veaux, et contribuer sa part à l'évolution nécessaire dfe> V^^^ antique. Quant à sStuîart-^ Merrill, il connaît siv parfaitement les iressources tde !n<0trei ilangué et lei^ EBch esses de notre vocabulaire^ rqùei même 'îm!! lettré nei î peut guère lejUice^xqu'en s'aidantud'unb' lexique) li affecte, en effet, d'employer les termes raresj?^ archaïques, les mots désuetSii ^ Etxeci est. ppur vouis' indiquer à quel point le génie français est pénétrable^ puisqu'un poète étranger a pu lui arracher ses secrets les plus intimes, que seuls les initiés par nature sembleraient devoir posséder. Nous sommes trop près de la poésie contemporaine pour en bien juger J Il serait difficile de déterminer exactement ce que: la postérité gardera de toute cettç floraison. -Nous manquons du recial ! nécessaire pariM* opérer lane sélection définitive parmi 'aqs poè ni ejsridïJi}] heure ,présef^t©,l
et pour dire quels sont ceux qui possèdent suffisamment d'éléments éternels pour durer. Mais, en présence de la gerbe magnifique qu'ils composent, et dont les couleurs et les parfums charment nos sens, il est permis d'affirmer, à la gloire de notre temps, que s'il est épris de commerce et d'industrie, il sait aussi courir après « l'oiseau bleu ».
Par quel poète commencerons-nous notre étude ? Nous n'avons vraiment que l'embarras du choix. Sully -Prud homme est tout-à-fait digne d'ouvrir la marche, de guider le chœur des modernes fils d'Apollon. Voici un poète de pensée, d'analyse psychologique fine et profonde. L'on a dit de l'auteur des Odes funambulesques j Théodore de Banville, qu'il a eu plusieurs idées dans sa vie, dont la plus tenace et la plus persistante a été de ne mettre aucune idée dans ses vers. Sully-Prudhomme, au contraire, a versé le plus possible d'idées dans ses poèmes. Je ne parle pas seulement de ses vastes conceptions, comme le Zénith^ la Justice ^ le Bonheur, Ce sont là d'admirables thèses, de solide substance, et où son génie philosophique déploie tout son vol. Car cet homme a réalisé pleinement ce qu'André Chénier avait essayé dans son Hermès : il a plié la science à la poésie, sans que ni l'une ni l'autre ait souffert de
cette alliance, opérée pour la première fois peut-être dans notre langue. Et son œuvre offre une synthèse logique revêtue d'une forme divine. Mais même ses poèmes minuscules renferment toujours une pensée forte ou délicate, ou l'analyse aiguë, pénétrante, d'un sentiment absolument subtil. Voici, par exemple, une preuve qu'il apporte, nouvelle autant qu'expressive, de l'existence, et de l'immatérialité de l'âme humaine :
Partout scintillent les couleurs, Mais d'où vient cette force en elles ? Il existe un bleu dont je meurs, Parce qu'il est dans les prunelles.
Tous les corps offrent des contours.
Mais d'où vient la forme qui touche ?
Comment fais-tu les grands amours, Petite ligne de la bouche ?
Comme tous les poètes, Sully-Prudhomme s'est beaucoup promené dans les astres. Notons toutefois que ses courses les plus éthérées ont- toujours pour frein ou pour cadre une donnée scientifique, que, derrière ses fictions, les images qu'il entrevoit, les rapports secrets qu'il découvre, il y a une certitude positive. Ainsi, dans La Voie lactée :
Aux étoiles j'ai dit un soir :
« Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir.
Ont des tendresses douloureuses ;
246] '^' n^El/VUX-PORTKS
311^-3 U3q Et^s-vous toujours en .prière ?
9?.'jft)nv^ ■gff.^-yft"^ 'Jf?.asî':«fiWessés? ,^^,.^^, ^.jj^.j ^„^.jj
■ Car ce sont des pleurs de lumière,' 29^ SfnstnN^iii^fesraybh's'.'qdé^WSiisH/ètfeii.'^'J'^''»'' 9"P'?ol aèafiaq ariu «n.oiii i id jrrn'jlft rr «'jluaaunirn aaméoq
Des créatures et des dieux, ,9lqm3X. V6T^ aVéz /es pleura iTany'fé^Véfe^^. >^"^"''^"^^ -e-siqxs'iJif Uesin'x>nt^it: «Nou^ sommes seuler^j avi/siq sna
om^'I ab àjilKfièjHfnrni'l ^b J9 ^aonajaixs /;-'
Chacune de nous est très loin
Des sœurs dont tu la crois voisine ; * ^"'^'^'^f*
Sa clarté caressante et fine
Dans sa patri^i^est^ san^itétildifv; - -- !
-^ -.jfis riD a'j-;o'î '^ij-jj Inc^iv l'jo'b «iijîl/.
Et l'intime a;rdeur dé ^es flammés?-- '-^^ fi Expire aux cieux indifférents. » 'p ':.'jtk1 Je leur ai dit : «Je vous comprends !
Car Viyvté'héksei^èi^'^^âèsmës'^f '"^'''^
\ 'jn.^wjo! iui^ 'jfrn-'.-i r>i u\--j'r/ ùo'b ^riiI/
Loin des sœurs tjùisémt/lé^Àtltil^èii d^élle; Et la solitaire immortelle 12-3 2 arnfi'Birûle en silence "dans 'la nt^it.^I ?.iJOÎ ommoD
^iol^tfJo1 p.noloVi .?.3i1?.r ?.5[ Rn^b snamoiq quoQUKsd Tiji\^rainient, plus, Q9-\jCrf^M3ei.çjes> petite) poèmes d|EJ
l'auteur des Solitudes et des Vaines Tendresses ^ plus
on est frappé [^ei.Ja^belte ejt.ifecme qualité ^:,ile^PC
essence^^ 3{n; e y li ^o-ivuo'j'jb li up ajaiosa aJnoqqfiT
•. ViVia\ Acljii^sifcl anBb .laniA .sviîiaoq
/(a2^/ Verlaine a été incontestablement un maître de la poésie contemporaîn,fe..^^^"^^^ par
être parnassien pur jet^>fQonime il disait, « par ciseler
POÈTES FrMçÂIS CONTEMPORAINS [ 24f-
les mots comme des coupes )j. Mais il ne tarda pas à se libérer des entraves de çi^tte eçple hautaine. Et* c'est quand il eut lâché la bride à tous ses instincts que la poésie sortit aussi de son coeur en flots palpitants. La vie de ce poète a été coupable et malheureuse, et ce n'est pas sans raison qu'on la rapproche de celle de François Villon. Pourtant, et il y a ici un mystère que person^Ç^^ gi^|,uç^era, il faut bien pardonner à celui qui, par lirn^i anagramme de son nom, aimait à s'z.'^^^X^x PaUtte \Lélian^ toutes ses faiblesses, puisque nous leiir devons des inspirations, généralement si touchantes et si extraordinairement humaines. Quand il eut trouvé sa voie — et c'est là une expression qui semble paradoxale, à propos d'un poète qui a mené la vie la plus débraillée et la plus irrégulière que l'on puisse imaginer — Verlaine formula son art poétique^ oîi il voulait rcd'e la musique avant toute chose, et, « pas la couleiar',^ r^en/xjue la nuancé»)^ n^io/ ^Qupiîho asi sibupsl ansb js ^èonsm fâVi i\uh noir^--^y*iqxQ'l -nis} jolulq ^i^iitèm ub ^èbsD -iulni'l laf^M» M»^« seule fiknce ,;,,^^ j^^q ^^^^^.^ ^^^^
, Le K-éve au Rêve et la flûte au coi*C . . ^\ 12 J3 }iKbn5)ijB i ujp 'j.:fji>i:j<<iin 'ùh{\\v*^.^h fîf sb rioiî
eÇ'fîf'éhièMrê ju^cjti^âra^fih îëè aé^tits-léfe |)rU:^^^m sonnels. Sa poésie est sincère et nous livre sort cœur par lambeaux. Tout n'y est pas d'un égat mérite, mais certaines dé ces Vibrations se prolongent en échos infinis. Voulez-vous entendre cet air de Mandoline plaintive ?
La lune blanche Luit dans les bois ; De chaque branche Part une voix Sous la ramée . . .
O bien-aimée !
L'étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure . . .
Rêvons : c'est l'heure.
Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise . . .
C'est l'heure exquise.
Il y a, de Verlaine, une Chanson (T automne^ qu'il avait composée avant que ses malheurs aient commencé, et dans laquelle les critiques voient du procédé, du métier, plutôt que l'expression d'un réel état d'âme. Qui sait s'il n'y faut pas trouver l'intuition de la destinée misérable qui l'attendait et si le poète n'a pas rendu ici, à l'avance, ce qu'il ressentirait quand il se serait abandonné au sort méchant ? En tout cas, cette pièce, par sa facture, est annonciatrice de la poétique qu'il devait formuler :
Les sanglots longs Des violons De l'automne, Bercent mon cœur D'une langueur Monotone.
Tout suffocant Et blême, quand Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens, Et je pleure ;
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte '
De çà, de là,
Pareil à la
Feuille morte.
Non seulement Verlaine a créé, pour sa part, des rythmes d'une nouveauté imprévue et charmante, mais son Art Poétique a en quelque sorte régénéré la prosodie et continue d'exercer une influence heureuse sur nos contemporains. Grâce à lui, nos peètes ont fait produire aux mots des effets d'une subtile et rare musicalité, auparavant inconnus. L'impression des choses n'avait jamais été rendue en des termes moins chargés de matière et plus directement voisins de la secousse nerveuse. Et c'est à <c pauvre Lélian » que revient le mérite de cette trouvaille.
250 ] «^ÏAflO^I^ EAUX-FORTES
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Edmond Rostand n'est pas 'seitlétnent dramaturge célèbre, il est grand poète. Et Chantecler est précisément son meilleur poème ; c'est moins un drame qu'un poème. Et c'est pourquoi la représentation en est si difficile. Dàris 'kè^|'dè'ïiWes antérieures, il s'était surtout montré dram^t^rgJ? ; :ici c'est le lyrique qui l'emporte. Tant pis pour- lô théâtre, et tant mieux pour l'art pur. Rostand est complexe. Pour expliquer le côté chevaleresque de sa nature, et qui paraît assez dans ses conceptions, il se réclame de sang espagnol : « Ma grand' mère était de Cadix », dit-il dans Les Musardises, Quant à l'esprit de blague qui émaille son œuvre, et notamment Chantecler— car le Merle dans ce drame n'est qu'un g-avroche infiniment spirituel— ^ son origine màVseillaisé, presque gasco'ri'îië; ' ert donné îa tài^tin.'^ "D^bt? qu'il vienne, sort i5^Hsibè est supérieur et d'iiftè t^!x^ lité qui rappelle beaucoup Celui de la génék^âfibrtî de 1830, ce qui fait que Ton appelle volontiers RostaM le dernier des romantiques. Et ce lyrisme ti'a jamais mieux éclaté que tout au îôrig- de Ce noble drartié dé Chantecîer ç[\x\ est un rêve beau et douîourëtiiV * un rêve qui se héufte à là réalité saris s^y briser titiféfôi^^ Je h^eh V^ux pour preuve X^iié "ces strophes èrifjyfflfli iétdV^HymneaufSolezî'\'''^' ^"P ' ''^'^^^ ^iviisq >.^
'-•y^ Toi qui sèches les pleurs des moindres gramitié^/ ^rrnoi
^.^, \ Qui fa^is d'uj:^e.fle,i:^r. piorte un yivai^t papillon, ; agmsoq
, tiorsqu'oa voit» s'efFeuillant conime des destinées. ,
Trembler au vent des Pyrénées, *
?.nâ ,ljes amandiers du Rpussillon.!!/ i'jioV /<!.^à\i'r:isWrv^
Tu fais tourner les tournesols du presbytère, Luire le frère d'or que j'ai sur le clocher. Et quand'|3âr le§ tnlfeuïs tti'vièii^'kv^è'tt^tè^ëf ^'^^"^ ^^ 'Tu fais bouger des ronds p£r tefré^'^'^^'^'^ «nimorb eoJ Si beaux, qu'on n'ose plus marchen''"^^'^^^^^ ^^^^ '''^^^
gulq j^9 n îijp ^^jaoflD slIt^O .S'ijb'Bk k no'I ionp k liov r'-Jvrcm.àis Jçtmme$ e?t Un ■ étrange, et i déconcertanlt poète. Et, c'est à .signifier qu'il n'a jamais voulu^ sàjuf rarementi-et comme sans y penser, couler ses rêve;$pcq:u;is^,ses paysages; ^iffr^^,; .ses idylles naïves, d^l^Svl^i iWMle traditionnel 4^! l^,;pr,osodie.i II ^Wj^ ?■ Ç3t n^^met , p^s soumis, si pe j|i'§st. pai* accident, \ à l'art poétique moderne, où les licences les plus larges so^nt pourtant concédées.- ; Qar vil semblq bien ; qu^ l'inscription que Rabelais a mi^e à l'entrée de sa fameuse abbaye de Thélème pourrait figurer au fronton de notre Temple des Muses : « Fais ce que veux». Et pourtant, les libertés que les poètes de nos îours ont prises avec les lois de la versification ne suffisaient pas à,: Frjai>çis;J|anîmes,!q.^i,-iî»ii,[r§ enfreint toutes les règles, même les plus souples et les plus indulgentes, au point qu'il est tout près d'être un poète en prose. Rien ne se rapproche plus d<^ I9.
forme ordinaire du langage que la plupart de ses poèmes réunis sous les titres suivants : De V Angélus de r aube à V Angeltcs du soir^ le Deuil des Primevères* Voici un exemple de sa manière, pris au hasard :
Ce pays a la fraîcheur molle des bords des eaux.
Les chemins s'enfoncent obscurément, noirs de mousses,
Vers des épaisseurs bleues pleines d'ombre d'amour.
Pareille forme est troublante. L'on aimerait savoir à quoi l'on a affaire. Cette chose, qui n'est plus de la simple prose, et qui n'est pas encore des vers, rend perplexe. Pourquoi Francis Jammes ne se décide-t-il carrément pour l'une ou pour l'autre ? Et puisqu'il est vraiment poète, que ne se plie-t-il au mode d'expression habituel chez les disciples des Muses ? Oh ! il sait, quand il lui plaît, très bien tourner le vers ; l'on en relève dans son œuvre de frappés. Par exemple ceux-ci, auxquels il ne manque guère que la rime pour être parfaits :
Je n'espère plus rien, mon Dieu, je me résigne.
Je sens la nuit sur moi comme elle est sur les champs,
Quand le soleil s'éteint, le soir, comme une lampe.
Je ne vois plus en moi. Je suis comme le soir
Qui fait qu'on ne voit plus les glaneuses d'azur . . .
Les jolies choses éparses en ses livres eussent gagné à être encloses dans les rythmes consacrés.
POÈTES FRANÇAIS CONVEMPORAINS [ 253
Sa dernière œuvre, Clairières dans le ciel^ marque un progrès réel de sa pensée. La lyre du poète est devenue religieuse. Il ne lui reste plus que d'obéir aux lois de l'harmonie. . .
Voici, par contre, l'un des plus accomplis musiciens que nous ayons. C'est Albert Samain^ mort beaucoup trop jeune, mais en laissant des poèmes définitifs. A u jardin de l'Infante^ Le Chariot d'or^ Aux flancs du Vase, sont des œuvres de grand art. Samain a adopté la poétique de Verlaine, et avec un bonheur dont vous pourrez juger par cet Accompagnement :
Comme de longs cheveux peignés au vent du soir, L'odeur des nuits, d'été parfume le lac noir. Le grand lac parfumé brille comme un miroir.
La rame tombe et se relève,
Ma barque glisse dans le rêve,
Ma barque glisse dans le ciel.
Sur le lac immatériel ...
Là-bas, la lune écoute, accoudée au coteau,
Le silence qu'exhale en glissant le bateau . . .
Trois grands lis frais-coupés meurent sur mon manteau.
Il est légitime de regretter que Albert Samain n'ait pu accomplir toute sa tâche. Mais ceux qui meurent jeunes ne sont-ils pas aimés des dieux ?
254 ] MiAMO*ir/::PAVXrF0^TES
Çt,,4'^illeurs, , son ^. œuvre;-. a.^tpvsJ:^ car^tctières qui as^ur^Q^j la pérenaitjé. Xians! Le Deuil d^s Primer V^tt^s, [Frm^i^ ; J[awT)^s [ ^ çpn^acré Mne^ pièc^r i à »SGn ami Samain, de laquelle nous 4^taçlaotn$ Ja Mrophe? suivante qui est très juste comme pensée, et où — chose rare chez Jammes ! — la cadence et les règles normales du vers sont à peu près respectées :
?^6>rn66»mmejla veiiôt^aÀi^eiit>qwâife&i?ce1^feilil^sqoit qiioouBsd
,^K^'^^<WH»s^Foi>"î' }^m^^m^^^^\^>^^ 4frann.4^linaèb
Sans les mêmes lilas qii'pn avait cru fanés,
nu Ise6/ferifanteiqa^idé(à'rivûpi8^tfaqsi^ïisiëf?à fiiiifnHë
-wQ'i'^K Jî?'j TKq 'i9§u(. stiTiuoq 8UO/ inob luadnod
Un pméùr}{mk x4smiëi!:4uM'l$,m'mgei-
/^Vr, que nous avons perdi^f^irP^ni^i pas lo^temps, a vécu parmi les âges morts^^ îljes"tf ois voulûmes intitulés : Dans la Lumière ànézquè^évoimè^^ certains aspects de la civilisation gçe<;qpe/r^u^tp,vtfrp Les personnages se meuvent dans un décor reconstitué avec une habileté "qui "dbnne'Hïlu^l^dn^ld^ entendre les maximes de la sagesse hellénique? ,, Avec son livre de sonnets : A V Amie perdue^ Angellier revieiîït- parnfiti/ now:?; pour, chjan^r vm rêv0 ^amlôur qui a sombré 'dans Jk, deuil. -Cet homme, dont nous erjg)jyi<aos.-qUe 4^ .pejiséejhaUtftm^ h^Jbil^aitijM»çiqH^îiï3jQftfc
les époques disparues, et tressaillait aux seulsiS0U7 venirs du monde antique, a montré qu'il était bien de notre temps ou plutôt de. tous les temps, par sa facilité à accueillir leSjjoie:^; courtes de la vie, et son frémissement d^va.ntrl\^r,'(i^^l^y^r^l^G^> poète n'est jarnai9,,.§qrti 4f>ivl)alô^andrin, ^uJîlô martèle ili .e^st jVpai, ^yep ^vy^i î^tocopsommé, tns^s jdotit la Q^ntinni^é finit par donner à l'ensemble de ses poèmes Uncs^çh^t d^ monotonie. Voici la note bien humaine, par? IbIquelle se; termine le volume où il a retracé les divers €pisode§ii4'wîebiidyJkiig«ij:^'iest dénouée dans les tejOT^îfeb anoaifîa 29b zooUhb ^^k ,,.^v.^... . ,. ......... .a
^bnoo92 9nu *iu9:ïub'1 luoq sunsvsb SDnBiH' sb sll 9mrï^j-î?h^5^ ^^^1^^:44 §4ÇMiÇeïfe^ri!ési^^^
Vous quç j'ai recueillies, ô corolles séchées* r ^
)uo1t^d 9-11190 noa ^m^.^^uoùin^Knop. .; 9bnom 91 JuoJ Farce que vous g-ardez le parfum des dois verts
j \j Il^ù i^ous-av^Jj^i^iyyé ^ous lés bràiW:fîes pench^è§?i9iqr"t8
./;/il ;• M-^ .fe99finfi 291 'liî/l JriKvov fî9 ,9ilo9n£l9m Vous êtes quelques fleurs au Jiasard détaché€;s ^
. , Ub rameau iretir^ des profondes jonchées r: :^f 9up ainBil
^9 ^^rêîes^yÂ^c^fetif ^ôWrmS^^ ^^^^^ ^'^^
9b j6©iqu'est un bouton d'or emporté daWS'iïniliSipqenu 9fn9m .èili^V^'ir^^ 9^ le,l>Finter^s^rép^nd p^^lJ^^^. ^j -jjj^j
anj^Q .riivlb ub ^\'^{B^^on bI 9mB no8 anBb JnBJî9fn n9
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uiBq 2£q JîbvbVi 9119 :rnob ^msiQ. 219v nftn9 9b-iB'g9T / rParfni^ le!S^> [poètes, étrangers! qui: fseoi^MOït s^>p*qp¥ië Home >fitol '/idiiJme de 'ia Franoe,j laki-; Jk)i'ntnque! 4i^urs
œuvres ne se distinguent pas, ou à peine, de celles des poètes français proprement dits, Madame la comtesse Mathieu de Noailles tient une place d'honneur. M. René Doumic a dit de cette roumaine qu'elle était « artiste jusqu'au bout des ongles )). Ses poèmes. Les EblouissementSy Le Cœur innombrable^ débordent de la joie de vivre, et chantent, sur un mode qui rappelle le plus beau temps du paganisme, la nature et l'amour. Ne cherchons pas ici les fortes pensées ; elles y sont plutôt rares. Mais il y a surabondance d'exaltation et comme une ivresse devant la bonté des choses, les délices des saisons dans cette Ile de France devenue pour l'auteur une seconde patrie. Pourtant, Madame de Noailles vieillit comme tout le monde ; son enthousiasme, son délire de tout simplement se sentir vivre, s'atténue, se voile de mélancolie, en voyant fuir les années. Son livre, L'Ombre des jours ^ renferme des accents plus pénétrants que les autres, parce que le néant de l'existence s'y reflète ; l'on est agréablement surpris de voir cette bacchante devenue enfin plus sérieuse et même un peu triste, en présence de l'écoulement de tout. La tristesse l'a presque ramenée à la vérité, en mettant dans son âme la nostalgie du divin. Dans ses toutes dernières œuvres, Madame de Noailles regarde enfin vers Dieu, dont elle n'avait pas paru jusque-là soupçonner l'existence, et selon sa propre expression, « elle lui tend la main ». La vie ne sufiit
plus comme autrefois à remplir son cœur désabusé ; elle cherche plus haut une consolation. Et comme elle est très expansive, elle nous dira sans doute, en de fort beaux vers, ce qu'elle aura entrevu dans cette orientation nouvelle de sa pensée et de ses aspirations. Je ne vous citerai qu'un vers de Madame de Noailles, et qui vous montrera jusqu'où elle peut atteindre. Parlant du tombeau de l'Empereur aux Invalides, elle termine sa description par un alexandrin qui est loin d'être banal :
Au fond du puits de gloire où dort Napoléon.
Madame Hélène Vacaresco, roumaine également, a un talent qui me semble plus souple et plus nuancé que celui de Madame de Noailles. Pour faire moins de bruit dans le monde des lettres, je pense qu'elle occupe une situation plus sérieuse. Voici, de cettte femme-poète, une inspiration à laquelle je trouve une allure majestueuse. C'est intitulé : Coucher de soleil :
Quelqu'un est en prière au fond du ciel, ce soir. Le soleil fuit avec un si long nonchaloir. Son auréole d'or si mollement incline Vers les bois frémissants la lueur opaline De l'horizon où tremble une poussière en feu. Ce n*est pas un départ, ce n'est pas un adieu,
C'est une halte exquise au penchant de la route. Quelqu'un est en prière au fond du ciel, sans doute. Quelque grande pensée est là, contre le bord De l'abîme où la nuit prend le jour, et l'endort . . .
Comme dans les tableaux de Rubens, la grasse vie flamande s'étale dans beaucoup des poèmes de Emile Verhaeren. Et je vous assure que lorsqu'il chante le côté rustique de son pays, ce poète appelle un peu trop les choses par leur nom. La crudité de ses expressions offense nos oreilles plus délicates ; nos yeux sont blessés par les couleurs violentes dont il charge ses tableaux. Mais les cloîtres et les moines ont aussi fourni à son pinceau des demi-teintes reposantes :
Sur le couvent qui dort, une paix d'ombre blanche Plane mystiquement, et, par les loins moelleux, Des brouillards de duvet et des vols nébuleux Egrènent en flocons leur neigeuse avalanche . . .
Et encore :
Il est des moines si doux, avec des traits si calmes, Qu'on ornerait leurs mains de roses et de palmes . . .
D'une façon générale, c'est moins la grâce que la robustesse et l'opulence des formes qui distingue Emile Verhaeren, dont le génie est aussi peu latin
que possible. Dans une espèce de légende des siècles en raccourci, qu'il a tentée et qui a nom Les Rythmes souverains^ on voit qu'il a été attiré surtout par les faits énormes et les figures gigantesques de l'histoire. Son imagination se plaît aux choses de puissance, Et ses vers ont l'air d'avoir été martelés sur l'enclume.
Un autre flamand, Charles Van Lerberghe^ nous a laissé, entr'autres poèmes, La Chanson d' Eve. C'est une dramatisation du grand fait biblique par lequel s'ouvre le Livre Eternel. La simple vérité n'a pas suffi au poète ; il y mêle la légende et surtout la mythologie. La Chanson d'Eve^ de Van Lerberghe n'est de nature à nous faire oublier ni le récit de la Bible, ni le Paradis perdu, de Milton.
Passons de suite h. Jean Moréas ;
Moi, que la noble Athène a nourri
dit-il, dans Le Pèlerin passionné. C'était, en effet, un pur grec et qui, de son vrai nom, s'appelait Papadiamantopoulos, ce qui est un vocable d'une respectable longueur. Cet hellène se déclarait
L'élu des Nymphes de la Seine, Et, par le rite que je sais, Sur de nouvelles fleurs les abeilles de Grèce Butineront un miel français.
Et Jean Moréas est devenu, par vocation spéciale, un grand poète de France. Ce n'est pas qu'il soit toujours clair. Il composait ses poèmes de nuit, à la belle étoile, quand il y a des étoiles sous le ciel de Paris, ou à la lueur falote des réverbères, et il s'en allait, scandant ses strophes, les rythmant sur son pas magistral. Car il faisait école, il était suivi de disciples qui voyaient en lui l'un des chefs du symbolisme. Si ce n'est donc parce qu'il a puisé ses inspirations dans les nocturnes, du moins parce qu'il était l'une des fortes têtes du symbolisme, et que les symbolistes chargent de voiles leurs conceptions, Moréas affecte souvent d'être obscur. Et ce n'est pas une petite affaire que de deviner le sens de ses énigmes. Mais il est toujours très fin. Et c'est quand il lui arrive d'être simple et tout ainsi que nous le goûtons le mieux :
La feuille des forêts Qui tourne dans la bise Là-bas, par les guérets, La feuille des forêts Qui tourne dans la bise, Va-t-elle revenir Verdir — la même tige ?
L'eau claire des ruisseaux Qui passe claire et vive A l'ombre des berceaux, L'eau claire des ruisseaux Qui passe claire et vive, Va-t-elle retourner Baigner — la même rive ?
Poétiquement parlant, la vie de Jean Moréas a été une ascension. Il n'a cessé de monter vers les plus hauts sommets de l'art, qu'il a atteints avec sa dernière œuvre. Les Stances^ où toute sa philosophie de l'existence est formulée en vers superbes :
Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ; Ou c'est d'un esprit sot ou c'est d'une âme basse. Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ; C'est d'un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
Riez comme au printemps s'agitent les rameaux. Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève. Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ; Et dites : c'est beaucoup et c'est l'ombre d'un rêve.
Et Les Stances se déroulent en une suite d'élégies largement humaines, où les grandes pensées se drapent dans un manteau royal.
La Suisse Romande a enrichi de belles œuvres récrin de la poésie française. Il suffit de lire Charles
Fuster et Henry SpiesSy entr'autres, pour se convaincre que la flamme de l'inspiration n'est pas éteinte au pays de Jean-Jacques Rousseau. Je sais aussi un Genevois qui, par une modestie excessive, et peut-être aussi à cause de sa situation officielle, ne se décide pas à publier ses poèmes. Henri Martin est dans la diplomatie — étant premier secrétaire de la Légation Helvétique, à Washington ^ — et les diplomates vivent dans une grande réserve, ils s'enveloppent de mystère. Ce poète a des inspirations vraiment exquises. Je les ai lues en manuscrit. J'en ai admiré l'abondance de sentiment et la fluidité de forme. Je vous en citerai une, qui n'est pas la moins belle de ce recueil dont je souhaite qu'il ne reste pas plus longtemps inédit :