QUELQUES ETATS D'AME
26 mai 191 .. .
. . . Me voici dans la solitude la plus absolue. Je suis en plein bois, non loin d'un lac que je peux apercevoir par-dessus le faîte des arbres. Mon habitation est des plus primitives : c'est une simple cabane de planches.
J'avais besoin de silence, d'isolement. Ici, il me semble que je vais retrouver mon âme, rassembler mes facultés qui s'étaient dispersées dans l'exercice des œuvres extérieures. Depuis longtemps, je n'ai fait que donner de moi-même. N'était-il pas raisonnable que je pusse m'abstraire un peu de tout ce qui me prend habituellement, me tire hors de moi ? La solitude seule renouvelle l'esprit, rafraîchit la pensée. C'est dans la solitude que Dieu parle.
Je suis arrivé ici par le plus gai soleil. Tout était si calme sous la douce lumière. Vers le soir surtout, tout paraissait divinement apaisé. Pas un souffle dans les branches. Les bois se teignaient d'or, tandis que les oiseaux faisaient entendre l'adieu nocturne. Au sortir de la ville, quelle impression de se voir
tout à coup face à face avec la grande nature. C'est comme un rêve. A cette heure, rien ne me parvient que le cri monotone des grenouilles, accentuant le silence solennel de l'espace. Dans le ciel sombre il y a des étoiles. Ah ! comme leurs lueurs ici sont plus belles, plus mystérieuses qu'au-dessus des cités. Aucune clarté diffuse ne monte de la terre, pour se mêler à leur éclat, en atténuer le charme tranquille. Avec quelle grâce elles veillent sur moi. Parfois, une note perce le feuillage. C'est quelque oiseau qui sera inquiet pour sa nichée, ou qui voudra murmurer son amour. Je ne sais quelle influence sereine émane de tout, s'étend jusqu'à mon âme, l'enveloppe, la berce . . .
mai.
Le ciel a été voilé tout le jour. Et il a fait froid. N'était la grande verdeur des feuillages, l'on aurait dit l'automne. Les oiseaux ont à peine chanté. J'espérais que leur ramage me réveillerait, ce matin. Mais non. De çà de là, quelques sons furtifs. Et ce fut tout. Quand le soleil ne se montre pas, que la température est maussade, les oiseaux restent au nid. Aussi mes bois semblaient déserts. J'ai fait comme les oiseaux, je suis demeuré chez moi. Je n'ai quitté ma cabane que pour aller manger chez le fermier voisin. J'ai lu beaucoup, auprès de mon
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feu. Y a-t-il rien de plus beau au monde qu'un feu de cheminée ? J'aime à observer les mouvements des flammes, à suivre leurs formes agiles et sinueuses. Et quelle musique saine que le crépitement des bûches ! . . .
C'est la nuit. La pluie tombe. Tout le paysage est une masse d'ombre impénétrable et glacée. Je n'en trouve que meilleur mon abri, avec son feu qui chante et qui l'éclairé. Ce feu est quelque chose de si vivant. Sans lui, le silence serait trop profond, je me sentirais trop seul. J'ai là un compagnon, un frère subtil. Bon feu, verse-moi ta lueur et ta chaleur pendant toute cette nuit.
29 mai.
Temps humide. Pas un soufile. Mes bois sont muets aujourd'hui encore. J'entends des oiseaux qui s'appellent. Mais pas de ces mélodies heureuses qu'éveille seul le soleil. Cette mélancolie des choses a toutefois sa beauté. La nature est toujours pleine de charme pour qui sait la voir, la sentir.
D'assez bonne heure je suis descendu au lac. Que tout était odorant ! Quel parfum s'exhalait des feuillages mouillés ! Sur la rive opposée, les arbres flottaient dans une buée qui leur donnait une imprécision exquise. Non loin du bord est un îlot formé
par un rocher couvert de mousse, un arbre au pied duquel de hautes herbes, des pousses nuancées s'arrangent en corbeille : jolie miniature. Cette tache verte fait si bien au milieu des eaux grises. Le long du sentier qui mène au lac, un ruisseau coule sur un lit tantôt moelleux, tantôt semé de cailloux où s'attache une chevelure d'émeraude. J'écouterais indéfiniment son murmure régulier et argentin. Des violettes croissent sur ses pentes. . .
30 mai
Dans l'après-dîné, j'ai dû aller en ville pour quelques affaires. Elle m'a paru laide. Tout me semblait étroit et mesquin. Au sortir de la forêt, toutes ces maisons s'alignant le long de rues coupées à angle droit étaient une vision blessante. Combien vaut mieux le pittoresque imprévu, l'abandon de la nature ! Et je plaignais les gens obligés d'habiter là toute l'année, au milieu du bruit, de la poussière, n'ayant à respirer que les fades relents qui montent de partout.
C'est avec hâte que j'ai regagné ma solitude. J'y suis revenu par le lac, sous la pluie battante. Les lointains étaient noyés de brouillard : cette atmosphère chargée augmentait les perspectives, donnait à tous les plans successifs plus de profondeur. Des