ère Eglogue
lards, tous ces paysages comme irréels que Loti a si artistement évoqués, dont il nous a donné la sensation.
La position géographique de l'Angleterre explique dans une bonne mesure les aptitudes très spéciales que l'on remarque chez ses fils, le tempérament de la race. C'est M. de Vogue qui, dans une fine analyse de l'œuvre de Daniel de Foë, observe qu'il y a chez tout anglais un Robinson Crusoë, et que les fabuleuses aventures de ce héros représentent en raccourci ou mieux synthétisent les qualités d'énergie, d'ingéniosité, de savoir-faire qui caractérisent toute la nation. Ce chef-d'œuvre littéraire, j'allais dire cette épopée, serait donc une œuvre de haut symbolisme. Robinson dans son île, aux prises avec des difficultés de toute nature dont il sait toujours se tirer, en arrivant, à force de travail, de constance, d'esprit de suite, à se faire un « home » confortable où rien ne lui manque de ce qui peut rendre la vie douce, observant rigoureusement le Sabbat, lisant sa Bible, personnifierait l'ensemble de la race. Pourquoi pas ? Toute grande nation n'a-t-elle pas ainsi son poème où ses qualités essentielles se reflètent ? Le malheur est que ces vertus d'initiative très appréciables, tout à fait incontestables, qui ont permis aux Anglais de se créer un si bel empire, sont souvent poussées jusqu'à l'égoïsme, jusqu'à tout subordonner au propre intérêt. . .
C'est la nuit. Là-bas, bien loin, luisent des feux bleus ou rouges. Ces clartés petites qui percent l'ombre embrumée nous indiquent les rivages de France. Je ne puis rendre ce que j'éprouve en apercevant ces points mystérieux. Tout mon être se porte dans cette direction.
. . . Nous abordons à Douvres. Les ténèbres sont épaisses. Et j'essaie de distinguer la physionomie de cette ville à travers ces masses d'ombres. Il y a comme un amphithéâtre piqué de clartés jaunes et tranquilles, dont l'éclat a quelque chose de terne, de « passé ». On dirait que quelques-unes sont dissimulées dans des bosquets. Mais y a-t-il vraiment des bosquets sur le flanc des collines où la cité s'étage en demi-cercle ? Ce que je prends pour des feuillages ou de la verdure ne serait-il pas tout autre chose, rien que des murs de briques ou de pierres ? Impossible de m'en rendre compte. Que cette ville doit avoir une allure antique. Les réverbères à la mine surannée ne donnent que des lueurs falotes, des lueurs comme de cierges. Et comme tout est calme. Il n'est que sept heures pourtant. Aucun bruit ne monte des rues. La vie est déjà éteinte à l'extérieur. Elle se concentre placide, recueillie dans ces (( homes » échelonnés partout au-dessus du port. Sur les quais de froids sergents de ville en longue redingote bleue, de corrects douaniers. J'ai l'impression qu'un ordre parfait règne ici. Tout a l'air
soigneusement entretenu. Les anglais sont méthodiques ; ils administrent très bien. On en a une preuve nouvelle dans la manière peut-être un peu sèche et rigoureuse avec laquelle tout est rangé . . .
Un certain nombre de passagers nous quittent, entr'autres un juif servile dont je n'ai jamais aimé la figure si peu franche — ah ! comme il semblait y avoir de fanatisme étroit sous ses manières obséquieuses, d'arrière-pensées dans ses paroles mielleuses, insinuantes ! — et un petit colonel anglais, retour des Indes. Autant l'israélite affectait de libéralisme et de souplesse, autant ce dernier à montré de roideur. Il n'a pas daigné se mêler à notre petit cercle. Nous ne le voyions paraître qu'à table. Il passait au milieu de nous, sans regarder personne, droit comme une barre, avec un air d'en vouloir à la vie, toujours mis pour le dîné en grande tenue, et s'en allait s'asseoir près du Commandant à qui il faisait un petit salut. De temps en temps, sa voix résonnait, vibrante, cassante : c'était pour appeler le garçon de service, et pour lui signifier impérieusement ses ordres.
Pauvre petit colonel ! Ses façons maussades eurent vite fait de provoquer l'antipathie générale. Que de réflexions malveillantes s'est-il attirées ! Pour nos bons américains à l'esprit égalitaire, démocratique, il avait beaucoup trop gardé le pli professionnel, les habitudes autoritaires. Ce souci du rang était au
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moins déplacé parmi nous. Il y avait quelque chose de ridicule dans son attitude qui eût été à peine bonne à l'armée. Le devoir social exigeait ici de tout autres manières. Voilà quelqu'un qui nous aura donné une idée plutôt défavorable de sa nation. J'aurai pu me rendre compte, par ce seul exemple, de la différence radicale qui existe entre le tempérament anglais et le tempérament américain! Les influences du milieu ont à la longue creusé un abîme entre ces frères. . .
Mardi, 24 octobre.
Quelle affreuse déception m'attendait au réveil ! Aussitôt levé, je regarde par le hublot, bien persuadé que la ligne du continent est là, tout près, que nous y touchons presque, que dans une heure ou deux commencera mon pèlerinage à travers le vieux monde, les civilisations archaïques. Hélas ! un brouillard épais s'est formé pendant la nuit. Il nous presse aux vitres. Tout indique qu'il est encore en pleine ferveur. Le navire ne bouge, prisonnier de cette brume intense. Je me dis toutefois que tout espoir ne doit pas être perdu, que sans doute une éclaircie se fera. Un officier de bord que j'interroge me répond, avec un sourire flegmatique, que rien ne fait présager meilleur temps et qu'il pourrait arriver que
nous fussions retenus deux ou trois jours à l'entrée du port. . . Alors, pour quelques minutes, je me sens vraiment malheureux. Je comptais tellement que c'en serait fini ce matin de cette longue traversée, qu'aujourd'hui même mes yeux s'ouvriraient à d'autres formes de vie, aux manifestations de la pensée, de l'âme antique. Quoi ! Etre si près de cette terre de désirs — l'Europe — et ne pouvoir y atteindre, et languir encore dans une attente dont le terme ne peut être fixé, et n'avoir d'autre espace à parcourir que ce navire dont j'ai déjà tant de fois fait le tour, quelle ironie du sort ! Que dire ? que faire ? Les sujets de conversations sont épuisés entre passagers. Ah î que le temps va me durer. Je m'en veux d'avoir pris ce paquebot, d'avoir choisi cette ligne plus lente. Il y avait tant d'autres voies plus courtes et plus directes. J'en veux au capitaine et au pilote à qui je reproche intérieurement de manquer d'audace. Serait-il donc si périlleux de marcher quand même ? Je ne sais quelle envie me travaille de demander, d'exiger que l'on descende une chaloupe et que l'on me porte à la rive prochaine. Un moment il me semble que tous mes espoirs étaient de vains rêves, et que rien ne va se réaliser de mes longues aspirations. . .
Newman
Ayant choisi de traiter de John-Henry Newman, nous voudrions que notre étude eût un caractère purement objectif, s'inspirât uniquement des faits, et mît en lumière une âme supérieure, sans trop laisser deviner de nos sentiments personnels à l'égard de la crise qui a orienté définitivement sa vie dans le sens que vous savez ^ C'est à peine même si nous pourrons le suivre jusqu'au bout de l'évolution qui l'a fait passer successivement, de l'anglicanisme le plus absolu jusqu'à une sorte de compromis entre la confession anglicane et la religion romaine, pour le jeter enfin
1. Ce travail sur Newman a été préparé pour le « Salon français » de Boston. L'auditoire que nous avons rencontré là se composait surtout de personnes appartenant à diverses confessions religieuses. Il y avait bien quelques catholiques, mais la grande majorité était protestante, avec toutes les nuances que comporte ce mot. Nous savions à l'avance à qui nous devions nous adresser, et nous avons mis cette phrase pour ne pas effaroucher certaines susceptibilités. Ce n'était pas le lieu d'ailleurs de donner à notre étude une tournure apologétique. Aux Etats- Unis, la classe cultivée est prête à tout entendre et à accueillir les expressions d'opinions les plus opposées à ses propres idées, pourvu qu'on ne la heurte pas de front. Les circonstances nous faisaient donc un devoir d'user de cette précaution oratoire avant d'aborder la question délicate qui allait se poser.
dans le sein du catholicisme. Car sa conversion s'opéra avec une lenteur infinie K Et la route qu'il a parcourue pour y arriver est semée de tant d'incidents, les états intérieurs par lesquels il a passé alors sont tellement riches en matière psychologique, qu'il est assez difficile de faire tenir tout cela dans le cadre d'une simple conférence.
Quelles que soient nos convictions à chacun, il est un point sur lequel nous sommes sûrs de nous ren-
1. C'est le 9 octobre 1845 qu'il se fit catholique, par les soins du Père Dominique, un Passionniste italien. Plusieurs de ses disciples et amis l'avaient déjà précédé dans la vraie Eglise. Par ses exemples de piété, par ses discours et ses écrits, il avait été pour eux l'instrument de la grâce divine avant de se rendre lui-même entièrement à son suprême appel. — Trois jours auparavant, le 6 octobre 1845, Ernest Renan avait descendu les escaliers du séminaire de Saint-Sulpice pour ne jamais les remonter. Cette coïncidence a été signalée plusieurs fois. La conversion de Newman apparaît comme une compensation que la Providence accordait à son Eglise en retour d'une défection qui devait lui causer tant de mal.
Voir Lettres intimes de Ernest et Henriette Renan. Lettre XXIV, datée de Paris, 13 oct. 1845. 3^ édit. p, 311 et seq. Calmann Lévy, édit. — Voir y. H. Newman^ Letters and Correspondence. Vol. II, pp. 418-419 et al. de l'édit. de 1911. Surtout le billet à sa sœur Jemima, daté de Littlemore, le 8 oct. 1845 : a I must tell you what will pain you greatly, but I will make it as short as you would wish me to do. This night Father Dominic, the Passionist, sleeps hère. He does not know of my intention, but I shall ask him to receive me into what I believe to be the one fold of the Redeemer. This will not go till ail is over. »
contrer et de nous entendre : celui d'une commune admiration pour la parfaite sincérité de Newman,son désintéressement et sa droiture. A quelque croyance que l'on appartienne, la seule équité oblige à rendre hommage à un homme dont l'existence fut tout idéale, et qui, en toutes choses, n'a cessé d'écouter les inspirations de sa conscience et de se laisser guider par ce qu'il pensait être la vraie lumière. Et quand un pareil personnage se trouve en outre avoir du génie, de merveilleux dons d'orateur et d'écrivain, au point que la littérature anglaise ne compte pas de prosateur aussi purement classique, et qu'elle met ses poésies au nombre de ses chefs-d'œuvre lyriques, il ne peut y avoir que charme et profit à l'observer, à prendre contact avec lui ^ Mettons donc en scène
1. Ce serait un beau sujet à traiter que celui de Newman écrivain. Nous ne sachons pas que personne l'ait encore abordé ex professa. En passant, ses divers biographes et critiques nous parlent bien de son style, de sa manière, de ses procédés de travail, mais aucun n'a consacré de thèse proprement dite au côté littéraire de son œuvre immense. Il est inconcevable que Taine, qui a poussé V Histoire de la littérature anglaise jusque très près de nous, n'ait même pas mentionné le nom de Newman. Est-ce à cause du caractère religieux de la plupart de ses ouvrages ? Mais qui oserait omettre Bossuet d'une Histoire de la littérature française sous prétexte que le génie de Bossuet fut purement religieux ? J'ai beau chercher, je ne vois pas de raison qui excuse Taine d'avoir oublié un auteur aussi remarquable ; et cet oubli crée une lacune considérable dans son beau travail. C'est une opinion très réparidue que Newman est le
John-Henry Newman, et accompagnons-le aussi loin que possible dans la première phase si dramatique de sa longue carrière.
Né et élevé dans l'anglicanisme, Newman était persuadé que son église était catholique et apostotolique ^ Du protestantisme, il a toujours repoussé le mot et la chose ^ Pour lui, la religion anglicane
plus classique et le plus pur des prosateurs anglais. Son goût de l'analyse psychologique le rapproche peut-être de Bourdaloue tandis que l'élégance de sa forme et son onction font penser à Fénelon.
1. Pour se faire une idée juste de la manière de penser de Newman, à ce sujet, l'on peut consulter ses principaux historiens, Wilfrid Ward, Georges Grappe, William Barry, Henri Brémond, etc. ; mais je crois que le mieux est de recourir à ses propres ouvrages, entr'autres VApologia pro vitâ suâ, qui est plus que l'histoire de ses opinions religieuses, — un livre de confessions que la littérature psychologique réclame comme l'un de ses chefs-d'œuvre. « That the Church of England was a part of the catholic Church had been maintained by the great Anglican divines of the sixteenth and seventeenth centuries, but their view had fallen into comparative disrepute in the eighteenth. The writers of the Tracts were bent on restoring its prédominance ». W. Ward, Lt/e of cardinal Newman. Vol. I, c. II, p. 56.
2. A preuve, son attitude dans la question de l'évêché de Jérusalem, et sa dénonciation d'une alliance qu'il considérait comme sacrilège entre l'Eglise d'Angleterre et le luthéranisme.
était l'un des rameaux de ce tronc puissant qui s'appelle l'Eglise universelle. La véritable Eglise s'était manifestée sous trois formes dont l'essence était la même, surnaturelle et divine, mais que séparaient des divergences malheureuses créées par les hommes : c'était l'Eglise orientale, l'Eglise romaine et l'Eglise anglicane. L'Eglise romaine, entr'autres, avait au cours des âges laissé s'altérer sa pureté. Si dégénérée qu'elle fût, elle n'en descendait pas moins du Christ et des apôtres. Hélas ! son intolérance avait grandi avec les superstitions, et, comme il disait, les « mômeries » dont elle s'était chargée. Et il comprenait d'autant moins qu'elle ne voulût pas reconnaître la légitimité de l'Eglise d'Angleterre qu'elle avait davantage besoin elle-même d'indulgence et de pardon. Il écrira un jour :
(( Rome est la cruelle Eglise qui nous demande des choses impossibles, qui nous excommunie à cause de notre désobéissance ; et maintenant elle nous surveille et elle exulte en voyant s'approcher le moment où elle nous jettera par-dessus bord ^ »
Des trois, l'Eglise anglicane était la plus parfaite.
1. Lettres et Correspondance. Tome I, p. 338. Lettre à sa sœur Jemima, datée de Naples, le 11 avril 1833. « She (Rome) is the cruel Church asking of us impossibilities, excommunicating us for disobedience, and now watching and exulting over our approaching overthrow. »
celle dans laquelle le christianisme primitif s'était le mieux conservé. Grâce à une réaction salutaire qui s'était opérée dans son sein, elle s'était dégagée des influences qui avaient plus ou moins corrompu les autres et avait gardé intactes la foi et la morale antiques ^
Voilà, aussi bien que nous pouvons la définir, quelle fut à l'origine et pendant bien des années la mentalité de Newman. Il en changera. Par l'effet d'un lent travail intérieur, à force de réflexions profondes, d'études impartiales qui le feront remonter aux sources, il en arrivera à une conviction toute contraire. Et alors commencera de se produire cette
1. Cependant, il considérait qu'elle avait besoin d'une régénération. Et le mouvement d'Oxford est né précisément d'un désir sincère d'insuffler à l'Eglise établie une nouvelle vie religieuse. L'occasion de ce mouvement fut la suppression par l'Etat de dix évêchés en Irlande. Newman et ses amis s'en indignèrent comme d'un attentat aux droits sacrés de l'Eglise. Ce fut alors que Keble prononça, le 14 juillet 1833, son fameux sermon sur « l'apostasie nationale », où était dénoncée vigoureusement cette ingérence de l'Etat dans les affaires ecclésiastiques et l'incurie des évêques qui laissaient spolier leur inaliénable domaine. La bataille commençait. Elle dura plusieurs années. Les « Tracts for the times » en furent les principaux épisodes. C'est du mouvement d'Oxford que date la renaissance catholique en Angleterre. Et nous devons ajouter que l'anglicanisme même lui doit un regain de vie, et que c'est à partir de ce moment que l'Eglise d'Angleterre a commencé à copier les cérémonies de notre culte et à imiter nos formes extérieures.
sécession qui finalement l'amènera vers Rome et dans Rome. Il n'en reste pas moins qu'il s'est cru catholique longtemps avant de faire la démarche suprême qui devait briser toutes ses attaches avec son Eglise. Aussi les œuvres qu'il a composées durant sa carrière anglicane sont curieuses, et, par bien des côtés, se rattachent à celles qui sont nées par la suite. Leur orthodoxie à peu près rigoureuse nous permet de les utiliser avec fruit. L'auteur n'a eu que peu de retouches à leur faire subir, qu'à en retrancher çà et là certaines expressions inspirées par les préjugés de son éducation première, pour les rendre dignes de figurer parmi les plus belles créations de notre littérature religieuse. C'est là un phénomène extraordinaire et peut-être unique dans l'histoire, que cet homme ait pu passer du plus pur anglicanisme au catholicisme intégral sans avoir à désavouer dans leur ensemble les écrits qu'il avait conçus alors qu'il semblait si éloigné de nos formes de vie et de pensée. Son œuvre a ainsi un caractère d'unité qui est tout à fait singulier. Témoignage d'une âme naturellement catholique ! dirons-nous pour rappeler le mot célèbre de Tertullien.
Il ne faudrait cependant pas se figurer que cette transition s'est effectuée sans secousses et sans déchirements.
A partir du moment où Newman sentit s'éveiller en son esprit les premiers doutes concernant la suc-
cession apostolique dans son Eglise jusqu'à celui où, vaincu par la lumière, il s'en sépara à jamais, son âme fut troublée, inquiète d'abord, et finalement en proie à une véritable agonie. Selon qu'il l'a écrit admirablement :
« J'avais vu l'ombre d'une main sur le mur. Celui qui a vu un esprit ne peut plus être comme auparavant ^ »
Et encore : « Vers la fin de 1841, j'étais sur mon lit de mort, comme membre de l'Eglise d'Angleterre»^, et le pauvre agonisant n'avait même pas la consolation de « mourir en paix ».
II avait vu « l'ombre d'une main sur le mur ». Instant fatal ! Ses jours et ses nuits en seront comme hantés. Son intelligence ne pouvait plus croire déjà à la vérité de l'anglicanisme que son cœur y était encore fidèle et repoussait l'évidence qui le détachait de tout ce qu'il avait aimé. Newman a eu son chemin de Damas, long et épineux. Ce n'est pas d'un seul coup qu'il a été terrassé et transformé, ainsi que Saul.
1. Apologia^ c. III, p. 118 : « I had seen the shadow of a hand upon the wall. It was clear that I had a good deal to learn on the question of the churches, and that perhaps some new h'ght was coming upon me ; He who has seen a ghost, cannot be as if he had never seen it. »
2. « From the end of 1841, I was on my death-bed, as regards my membership with the anglican Church, though at the time I became aware of it only by degrees »... « I was not allowed to die in peace »... Apolog.y c. IV, p. 147.
Il a fallu pour cela des années pendant lesquelles des forces opposées tiraillaient son âme en tous sens et récartelaient. Quelqu'un a dit que son existence alors fut un drame de Shakespeare en action. Et nous croyons qu'il a souffert en effet autant que l'on peut souffrir sans mourir ^ Il a tout fait pour empêcher ou pour retarder le dénouement qu'il voyait s'approcher avec une sorte de fatalité ; il a essayé de tous les compromis. Sa Via media^ qui a d'ailleurs fait banqueroute ^ n'était-elle pas comme un effort désespéré pour combiner, pour concilier des doctrines adverses ? Ne s'imaginait-il pas que ce nouveau système allait lui permettre de garder l'équilibre entre l'anglicanisme et le catholicisme, et de satisfaire ses convictions secrètes sans avoir à renier son passé ?
L'on se souvient des pages pénétrantes où M. Maurice Barrés analyse avec tant d'acuité et d'émotion ce qu'il appelle «l'angoisse de Pascal » ^ Le grand
1. (c Peu de conversions ont été plus lentes, embarrassées de plus de scrupules et de délicatesses. Peu d'entrés elles, sous une apparence plus unie et plus calme, nous ont laissé deviner plus de déchirements intimes. » J^-H, Newtnan, par Georges Grappe, c. IV, p. 105. Paris, Libr. P. J. Béduchaud, édit. 1907.
2. (( . . . The theory of the Via Media was absolutely pulverized. » Apologin^ c. III, p. 117.
3. C'est une conférence donnée à Paris, à l'Université des Annales, en l'année 1909, je crois. Elle a été publiée d'abord dans \q Journal de V Université des Annales y où nous l'avons lue, et depuis il en a été fait un tirage à part, à petit nombre. De
penseur Pascal a conçu des doutes sur la certitude de son salut, et il a eu pour les exprimer de ces mots à lui que M. Emile Faguet nomme si bien des « mots d'éternité » ; il a exhalé ses terreurs en des paroles comme saignantes de l'agonie qu'il en éprouvait. Mais l'angoisse de Pascal avait quelque chose de maladif et de chimérique. Quand on va au fond, l'on s'aperçoit qu'elle résulte un peu de l'ébranlement cérébral auquel cet «effrayant génie», ainsi que l'appelait Chateaubriand S était sujet depuis l'accident
quelques paroles de Pascal, M. Barrés a tiré un eflfet extrêmement dramatique en en faisant bien ressortir toute V âme.
1. Génie du christianisme^ IIP partie, ch. VI. Suite des Moralistes^ p. 213 de Tédit. Garnier :
« Il y avait un homme qui à douze ans, avec des barres et des rondSy avait créé les mathématiques ; qui à seize avait fait le plus savant traité des coniques qu'on eût vu depuis l'antiquité ; qui à dix-neuf réduisit en machine une science qui existe tout entière dans l'entendement ; qui à vingt-trois ans démontra les phénomènes de la pesanteur de l'air, et détruisit une des grandes erreurs de l'ancienne physique ; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s'aperçut de leur néant, et tourna ses pensées vers la religion ; qui depuis ce moment jusqu'à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort ; enfin, qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du dieu que de l'homme : cet effrayant génie s'appelait Biaise Pascal. >•*
qui avait mis sa vie en danger ; elle porte aussi la marque de l'idée redoutable et exagérée que l'école de Port-Royal se faisait de la justice de Dieu ^
Tandis que l'esprit de Newman était l'un des mieux pondérés et des plus lucides qui aient jamais existé. Et son angoisse n'avait rien du délire mystique ; elle n'était pas le fruit d'une imagination en désarroi. Elle reposait sur des causes solides. C'était le produit d'investigations sincères qui lui montraient toujours plus clairement que l'édifice sur lequel il avait pensé appuyer son élan vers l'infini n'avait qu'un fondement d'argile. Plus tard, bien plus tard, quand ce cher grand homme sera parvenu à «. la bienheureuse vision de paix » -, il tâchera de décrire pour
1. ((Le Dieu de Port-Royal a le visage dur et fermé de l'antique Destin ». (( . . . Ces messieurs de Port-Royal ne pensaient au jug-ement de Dieu qu'avec tremblement. » Louis Bertrand, Saint Augustin^ Revue des Deux mondes du V^ avril 1913, p. 500 et du 15 mai 1913, p. 268.
2. (( Such were the thoughts concerning the (( Blessed Vision of Peace », of one whose long-continued pétition had been that the Most Merciful would not despise the work of His own Hands, nor leave him to himself . . . »
Ces mots se trouvent dans le post-scriptum que Newman ajouta à son ouvrage Development of Christian Doctrine. L'on sait que ce livre, le plus (( travaillé » de tous ses écrits, est le dernier qu'il ait fait avant sa conversion. Il se termine par une série de points de suspension . . . La plume tomba des mains de l'auteur avant qu'il fût allé jusqu'au bout de tous ses raisonnements. A quoi bon continuer ? La grâce était la plus forte ; il avait la foi.
la postérité Tétat tragique duquel il n'était sorti qu'après en avoir épuisé toute Tamertume. Si vivantes que soient ses évocations, si douloureuses que soient ses analyses, il n'a pu rendre toute l'horreur du drame qu'il avait vécu, en dévoiler tous les sombres aspects, les multiples péripéties ; il a dû en emporter avec lui le mystère, parce que la langue humaine, pour souple, et subtile, et savante qu'elle soit, se refuse à peindre, dans toute leur vérité profonde, certain ordre de sentiments.
John-Henry Newman est né à Londres le 21 février 1801. Des biographes ont voulu qu'il fut, par son père, de descendance juive ^ Je crois que \ Encyclo-
1. (( The writer was at pains to ascertain the évidence for the alleged Jewish descent of the Newman family, and it proved to be a curious instance of how stories grow out of nothing. It is stated definitely in Dr. Barry's Cardinal Newman « that its « real descent was Hebrew ». Dr. Barry, in answer to my inquiries, referred me to the article on J.-H. Newman in the Encyclopœdia Britannica as his authority, and undoubtedly that article first broached the suggestion. I happened to know personally the writer in the Encyclopœdia Britannica and communicated with him. In reply he pointed out that he had in his article never alleged Jewish descent as a fact, but only suggested its possibility. « There is no évidence for it », he added, « except « the nose and the name ». For those, then, who agrée with the présent writer that the nose was Roman rather than Jewish, the évidence remains simply that the name « Newman » betokens Hebrew origin — a bold experiment in the higher criticism. I may add that in a more récent correspondence Dr. Barry agrées with me that no satisfactory évidence on the subject has been
pédie britannique a été îa première à émettre, sans preuve, cette opinion. M. William Barry, dans son gros ouvrage sur Newman, s'est empressé de l'adopter et d'échafauder là-dessus tout un système extraordinairement fantaisiste : le caractère de son héros, les particularités, les nuances de son esprit, s'expliquent à ses yeux par l'hérédité israélite. Ces déductions étranges ont le tort de reposer sur une erreur. Il est aujourd'hui hors de doute que le père de Newman était de souche purement anglaise. M. Barry lui-même en a convenu d'ailleurs ^ M. Wilfrid Ward, à qui nous devons une histoire absolument définitive du grand cardinal, écrivit à l'auteur de
adduced. » — Wilfrid Ward. Life of Cardinal Newman. Vol. I, c. \\^ ad calceni, p. 27.
1 . Voir à l'article Newman^ au tome X*" de la Catholic Encyclopœdia, page 794, col. 2®
L'auteur, William Barry, après avoir dit : « It is stated that the name was at one time spelt Newmann ; it is certain that many Jews, english or foreigfn, hâve borne it ; and the suggestion has been thrown out that to his Hebrew affinities the cardinal owed, not only his cast of features, but some of his decided characteristics, — e. g. his remarkable skill in music and mathematics, his dislike of metaphysical spéculations, his grasp of the concrète, and his nervous tempérament », — ajoute : « But no documentary évidence has been found to confirm the suggestion. »
Par le fait même s'écroule donc tout le magnifique échafaudage d'hypothèses servant d'appui au Newman de M. le Dr. William Barry.
l'article paru dans X Encyclopédie britannique pour lui demander quelles raisons il avait eues de soutenir sa première théorie. Et celui-ci de répondre : « Deux choses m'ont influencé : ce nom de Newman, lequel devait s'écrire autrefois avec deux «, ce qui est un nom bien juif, et son nez. » Il faut avouer que ces arguments n'ont rien de bien sérieux, et qu'ils ne suffisent pas à déterminer avec certitude une origine. Newman avait des traits fortement accentués, un nez très prononcé qui donnait à l'ensemble de la figure beaucoup de caractère. Il n'y a cependant là aucun de ces indices infaillibles qui dénotent le sémite. Newman avait l'une des plus belles têtes de penseur qui se puisse voir, un masque sculptural ^ Et quand l'étude, les méditations silencieuses, la souffrance et les années eurent achevé de le modeler, il prit une noblesse presque surhumaine. Le P. Pope
1. Voici comment l'un de ses contemporains nous le dépeint : James Anthony Froude, in an article in Good Words for 1881, says : « My présent letter will be given to a single figure. When I entered Oxford, John Henry Newman was beginning to be famous. His appearance was striking. He was above the middle height, slight, and spare. His head was large, his face remarkably like that of Julius Caesar. The forehead, the shape of the ears and nose, were almost the same. I hâve often thought of the resemblance, and believed that it extended to the tempérament. . . » Cité dans Newman — An AppreciaHon par Alexander Whyte. (Longmans, Green & Co., New York, 1902, p. 41.)
qui nous a laissé le récit de la remise de la barrette cardinalice à Newman, ajoute : « Il y avait là des dames romaines qui ne purent s'empêcher de s'écrier en le voyant : « Quel beau vieillard ! quelle figure ! {( oui pâle, mais superbe ! — Che bel vecchio ! che « figura ! pallido si^ ma bellissimo ! ^ »
S'il faut renoncer à trouver à Newman des attaches israélites, en revanche il avait du sang latin par sa mère, Jemima Fourdrinier, dont la famille avait émigré de France en Angleterre après la révocation de redit de Nantes. Et l'on peut se demander si ce goût pour les idées générales qui le distinguait, la netteté de sa vision, la tournure si classique de son intelligence, bien des traits de sa physionomie spirituelle, n'ont pas eu leur source dans l'âme maternelle.
Chose étrange chez un homme que l'idée religieuse devait passionner toute sa vie, sa première enfance fut plutôt froide, indifférente à cet égard. Jeune, il lisait la Bible, mais le plaisir qu'il y trouvait était plutôt de nature esthétique. Jusqu'à l'âge de quinze ans, il n'eut pas de convictions ni de croyances nettement définies. Il savait son catéchisme à la lettre, sans voir dans ses formules autre chose que des mots. La foi calviniste de sa mère n'avait pas de prise sur son âme.
1. The life of Cardinal Newman, by Wilfrid Ward. Vol. 11^ :. XXXIII, p. 463.
Ce qui nous frappe le plus en lui, dès les premières années, c'est une tendance singulière à la rêverie : « Je pensais que la vie était peut-être un rêve, et le monde extérieur une apparence seulement. ^ » Déjà, pour lui, les vraies réalités sont les imaginations, les pensées. Cette indication, qu'il a consignée à la première page de son Apologie^ est très précieuse comme donnée psychologique. L'avenir ne fera que développer cette disposition initiale. En mai 1828, il écrira en effet : « Je ne sens jamais si fortement la nature transitoire de ce monde que quand je suis le plus charmé par ses paysages . . . quel voile, quel rideau est vraiment ce monde ! un beau voile, sans doute, mais un voile. ^ » Newman vivra toujours plus pour la pensée que pour l'action. Toutes ses
1. « I thought life might be a dream, or I an angel, and ail this world a déception, my fellow angels by a playful device concealing themselves from me, and deceaving me with the semblance of a material world. » ApoL, c. I, p. 2.