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To his sis ter Jemima

Oriel Collège, May 10, 1828.

«... It is so great a gain to throw off Oxford for a few hours, so completely as one does in dining out, that it is almost sure to do me good. The country, too, is beautiful ; the fresh leaves, the scents, the varied landscape. Yet I never felt so intensely the transitory nature of this world as when most delighted with thèse country scènes . . . What a veil and curtain this world of sensé is ! beautiful, but still a veil ! « — Letters and Correspondence. Vol. I, p. 161.

énergies seront en quelque sorte tournées en dedans et consacrées à la culture intensive de l'être intérieur. Ce doux rêveur exercera cependant sur ses contemporains une influence qu'aucune autre ne saura contrebalancer. Du fond de ses retraites studieuses, il lancera des idées qui mettront les âmes en mouvement et transformeront la face de l'Angleterre moderne.

C'est dans l'automne de 1816 que se produisit chez lui ce qu'il a appelé d'un mot grave : sa « conversion », et qui fut plutôt le premier éveil de sa conscience aux choses de l'au delà ^ L'adolescent reçoit comme une illumination surnaturelle. L'ordre divin se manifeste à son âme avec précision. Dieu n'est plus pour lui un être abstrait et lointain : il le sent, il le touche. Tout s'efface à ses yeux pour ne plus laisser en présence que ces deux termes : son Créateur et lui. Et son cœur se fond sous une ardeur inconnue ; il aime à prier, il trouve une saveur à la dévotion. Et en même temps cette idée s'empare de son imagination

1. « When I was fifteen, (in the autumn of 1816), a great change of thought took place in me. I fell under the influences of a definite creed, and received into my intellect impressions of dogma, which, through God's mercy, hâve never been effaced or obscured ... 1 believed that the inward conversion of which I was conscious, (and of which I still am more certain than that I hâve hands and feet) would last into the next life, and that I was elected to eternal glory. I hâve no consciousness that

avec force, que c*est la volonté de Dieu qu'il vive toujours seul ; il a comme le pressentiment d'une vocation supérieure à remplir, d'une œuvre missionnaire, qui implique le sacrifice du célibat, le renoncement à tout amour humain. Et sur ce point son esprit n'éprouvera jamais de fluctuations. A travers toutes les circonstances, toutes les luttes de sa carrière anglicane, quand il sera las, découragé, quand il passera par ces crises d'abattement où les plus forts sentent si vivement le besoin d'une affection intime et délicate qui les console et les soutienne, Newman ne doutera cependant jamais de son appel à une existence solitaire. Lorsqu'il aura été fait ministre d'une église où le mariage est de règle, jamais il ne pensera aux douceurs d'un foyer. Il demeurera inébranlable dans sa résolution et sa persuasion. En revêtant plus tard la majesté du sacerdoce catholique, il comprendra sans doute le sens et le pourquoi de de cet appel à la virginité qui avait retenti dans son

this belief had any tendency whatever to lead me to be careless about pleasing God ... I believe that it had some influence on my opinions, in the direction of thèse childish imag-inations which I hâve already mentioned, viz, in isolating me from the objects which surrounded me, in confirming me in my mistrust of the reality of material phenomena, and making- me rest in the thought of two and two only absolute and luminously selfev^ident beings, myself and my Creator. . . » — Apologia^ ch. I, p. 4.

cœur de bonne heure, et il y verra la récompense de sa fidélité à cultiver cet idéal surhumain ^.

A seize ans, Newman entre à Oxford. Il y fait des études brillantes et solides. Mais, le 20 novembre 1820, alors que tous escomptaient son succès, il échoue à l'examen pour le titre de bachelier de Trinity Collège, Un incident quelconque avait mis en émoi sa timidité naturelle, et l'avait empêché de donner sa mesure ^ Cet échec aura un bon effet. Le candidat malheureux annonce à ses amis qu'il concourra à la

1. « I am obliged to mention, though I do it with great reluctance, another deep imagination, which at this time, the autumn of 1816, took possession of me, — there can be no mistake about the fact ; viz, that it would be the will of God that I should lead a single life. This anticipation which has held its ground almost continuously ever since, — with the break of a month now and a month then, up to 1829, and, after that date, without any break at ail, — was more or less connected in my mind with the notion, that my calling in life would require such a sacrifice as celibacy involved ; as, for instance, missionary work among the heathen, to which I had a great drawing for some years. It also strengthened my feeling of séparation from the visible world, of which I hâve spoken above. » — Apologia^ ch. I, p. 7.

2. A propos de ce fait, le Dr. Barry fait une citation, sans en indiquer la source. . . . Mais, « convoqué un jour plus tôt qu'il ne s'y attendait, il perdit la tête, fut tout décontenancé, et n'eut plus qu'à se retirer. » — Voir Newman^ par W. Barry, traduct. Albert Clément, ch. I, p. 23, Paris, P. Lethielleux.

M. Wilfrid Ward, lui, dit ceci : « Newman's failure in the schools, in 1820, from exhaustion brought on by overwork, produced a disappointment which no subséquent success effaced

prochaine saison pour un grade supérieur ; le Fellowship d'Oriel, Cette ambition semble bien hardie ; l'on n'ose y croire. Et pourtant, le 18 avril 1822, après des études acharnées, — Newman se montrera toujours un travailleur infatigable, il écrira jusqu'à quatorze heures par jour, debout à son bureau, ainsi que faisait Victor Hugo\ et déploiera toute sa vie une activité intellectuelle prodigieuse, — donc, le 18 avril 1822, il sera élu au poste éminent qu'il convoitait ; et cet honneur le mettra du coup sur un pied d'égalité avec les plus célèbres professeurs de la Grande Université.

Ayant renoncé à la carrière du droit à laquelle il semble que sa famille l'avait d'abord destiné, Newman entre dans les ordres en 1824, et devient tour à

from his mind. » — Life of Cardinal Newman. Vol. I, ch. II, p. 34.

La citation faite par M. Barry est tirée de Autobiographie al Memoir, Voici ce que j'y trouve à ce sujet : « He had over-read himself, and being suddenly called a day sooner than he expected, he lost his head, utterly broke down, and, after vain attempts for several days, had to retire. « Newman en écrivait à son père, le 1" déc. 1820 : «... my nerves quite forsook me, and I failed. » — Voir Letters and Corresp. Vol. I, ch. I of the Autob. Mem.^ p. 40.

1. Victor Hugo faisait, bon an mal an, ses quatre-vingts vers par jour. Je me rappelle un joli mot qu'a dit à son propos Alexandre Dumas, je crois, dans un discours prononcé à l'Académie Française : « A vingt ans, Victor Hugo monta dans son cerveau et n'en redescendit plus. »

tour vicaire de Saint-Clément, vice-principal de St. Alban's Hall, « Tutor » d'Oriel, et enfin, en 1828, curé de Sainte-Marie d'Oxford, la paroisse de l'Université. Il occupera cette charge jusqu'en 1843, où il donnera sa démission après un sermon d'adieux qui est resté dans toutes les mémoires comme l'une des expressions les plus achevées de la parole humaine ^

1. En voici la péroraison : « O ma mère, d'où vient donc que tant de belles choses furent répandues sur toi sans que tu saches les conserver ? D'où vient que tu portes tes enfants et que cependant tu les renies ? Comment ne sais-tu pas utiliser leur zèle et n'as-tu pas l'âme de prendre de la joie à leur amour ? Pourquoi tout ce qu'il y a de noble dans la parole, d'attendri et de subtil dans la dévotion, tes fleurs et tes espérances, se détache-t-il de ton sein sans trouver un refuge entre tes bras ? qui t'a marquée de ce destin d'avoir « des entrailles qui avortent « et des mamelles desséchées ? « Qui t'a fait l'étrangère même de ton sang- ? qui a rendu ton regard cruel à tes petits ? Tes enfants, le fruit de tes entrailles, qui t'aiment, qui voudraient se sacrifier pour toi, tu les regardes toute tremblante, comme de mauvais présages, tu les tiens en aversion comme s'ils t'offensaient, ou au mieux tu ne fais que les supporter comme s'ils n'avaient droit qu'à ta patience. * Tout le jour, tu les fais venir oisifs : tu les supportes uniquement ainsi. Ou bien encore, tu les presses d'aller où ils seront mieux reçus ; tu les vends pour un rien à l'étranger de passage ... à quoi donc veuxtu finalement en venir ? Et vous, ô mes frères, bons cœurs pleins de tendresse, amis fidèles et très affectueux, si vous connaissez^quelqu'un qui par la plume, ou par la parole, vous ait aidés un peu à bien agir, s'il vous a jamais révélé de vous-mêmes ce que vous saviez et ce que vous ignoriez, si dans vos âmes il a lu vos besoins, deviné vos sentiments et s'il vous a fait du

C'est dans la chaire de Sainte-Marie que Newman a prononcé cette série de sermons qui ont rendu son nom à jamais célèbre et ont fait de lui le premier personnage de l'Angleterre.

Chaque dimanche, vers les quatre heures, la fleur d'Oxford se portait dans le vieux temple gothique pour y assister à un office religieux qui consistait surtout en une homélie ou un discours donné par le jeune ministre. La curiosité d'abord l'y avait attirée. L'on avait voulu voir si le prédicateur soutiendrait ce renom de talent original qu'il s'était fait pendant ses études universitaires. Et voici que la réalité dépassa toute attente. D'année en année, l'on se pressait plus nombreux aux pieds de sa chaire. Sa parole était un événement. Un frisson sacré parcourait l'assemblée distinguée et recueillie quand on le voyait paraître dans le chœur, grand et mince, avec un visage pâle, des traits creusés par la méditation, un front tout plein de pensées, une attitude où tout annonçait la conscience d'un rôle surnaturel à remplir. Quel était donc le caractère de son éloquence ? Chaque peuple a peut-être un genre d'éloquence à lui. Pour ce qui est des anglo-saxons, il ne semble

bien ainsi. . . celui-là, gardez son souvenir dans les temps futurs, lorsque vous n'entendrez plus sa voix et priez qu'en toutes rencontres, il reconnaisse la volonté de Dieu et soit prêt à l'accomplir ! » — (Ce sermon fut prononcé le 25 septembre 1843, dans la chapelle de Littlemore.)

pas qu'ils se fassent de l'orateur le même idéal que nous. Nous, ce que nous demandons à la parole, c'est la vie, le mouvement, les envolées magnifiques. Nous ne sommes pas toujours très sévères pour les idées, et nous passons à la forme des défaillances, pourvu que l'orateur nous fasse vibrer, nous soulève et nous emporte. Il y a cependant un genre, cultivé dans les académies, et qui diffère beaucoup, par la noblesse constante des idées, l'élégance et même la recherche du style, du ton ordinaire des discours. Les sermons de Newman pourraient se rapprocher de notre éloquence académique s'il était permis de dire que l'orateur avait, en les préparant, visé à l'effet littéraire. Peut-être est-il plus simple d'admettre qu'ils ne sont pareils à rien de ce que nous avons chez nous, dans le genre sacré ou profane, et qu'ils portent la marque d'une originalité profonde qui n'est semblable qu'à elle-même.

Ces sermons étaient écrits d'un bout à l'autre. L'orateur ne se contentait pas d'en élaborer avec soin la substance ; il les rédigeait et leur donnait une forme définitive. Ils se distinguaient par une grande pénétration psychologique. L'on s'étonnait que cet homme qui vivait assez à l'écart, qui se plaisait dans la solitude, pût connaître si bien le monde, analyser avec tant de sûreté et de finesse les contradictions et les subtilités de la nature humaine. Comme s'il fallait absolument se mêler à la société

pour en comprendre la vie ondoyante et diverse ! comme si le plus sûr moyen d'arriver à connaître les autres n'était pas de se replier sur soi-même et de parcourir les détours les plus fuyants de son être !

Quant à la forme, elle était aussi près que possible de la perfection. De tous les classiques anciens, Cicéron est celui que Newman étudia le plus. Il chérissait le prince des orateurs antiques pour l'élévation de sa philosophie, et pour la beauté du moule dans lequel il avait coulé ses pensées. Son style se ressent de ce commerce : style à la fois fluide et précis où il n'y a pas un mot, pas une expression qui ne soit au service de l'idée, style qui se déroule en périodes admirablement cadencées, style plutôt harmonieux que plastique, moins coloré que. sonore. Et à travers tout cela courait un souffle de piété naïve et tendre, un accent religieux souvent prophétique, qui semblait comme l'écho d'un verbe intérieur tout embrasé de foi et d'amour.

L'action oratoire était nulle, j'entends que l'orateur ne faisait aucun geste, n'avait recours à aucun de ces moyens qui nous paraissent pourtant d'un si puissant effet. Il lisait son discours : chaque phrase était débitée avec une certaine rapidité, puis il y avait une pause, et ainsi jusqu'à la fin. Mais sa voix était si extraordinairement musicale, d'un timbre si doux, si clair, si argentin, si pur, que c'était un enchantement pour l'oreille. Et la passion voilée, concentrée, qui

l'animait, se communiquait à tous, et le rendait irrésistible. Newman a été le plus grand orateur sacré de l'anglicanisme. C'est par son éloquence, faite d'âme et de génie, nourrie de la moelle des Ecritures, traversée d'éclairs infinis, qu'il est devenu l'homme le plus marquant de son église, et qu'il a été porté à la tête d'un mouvement qui devait avoir pour son avenir personnel et pour celui de milliers d'âmes des conséquences si imprévues ^

1. C'est dans l'ouvrage intitulé : Newman — An appréciation^ par Alexander Whyte, (Longmans, Green, and Co. 1902, p. 38 et seq.), que nous avons puisé le plus de renseignements concernant son talent oratoire. En voici quelques extraits :

(c It was from the pulpit of St. Mary's that he (Newman) began to conquer and to rule the world. . . Principal Shairp, for one, has a most admirable picture of Newman in the pulpit. He begins by telling us how simple and unostentatious the service in St. Mary's was when Newman was the preacher. « No pump, no ritualism », are Shairp's words, « nothing but the silver intonation of Newman's magie voice. Newman's delivery had this peculiarity. Each sentence was spoken rapidly, but with great clearness of intonation, and then, at the close of every sentence, there was a pause that lasted for several seconds. Then another rapidly but clearly spoken sentence, foUowed by an other pause, till a wonderful spell took hold of the reader. The look and the bearing of the preacher were as of one who dwelt apart, and who, though he knew his âge well, did not live in his âge . . . The subtlest of truths were dropped out as by the way in a sentence or two of the most transparent Saxon . . . and the tone of voice in which ail this was spoken sounded to you like a fine strain of unearthly music. »

L'auteur cite encore un passage d'un article paru il y a plus

Avant de s'engager dans cette période troublante, Newman va cependant visiter un millieu qui ne laissera pas d'influer sur l'évolution future de sa mentalité. Il n'est pas encore sorti de son île ; il n'a même pas fait ce traditionnel tour de France qui semble obligatoire pour les fils de l'aristocratie anglaise. Sa connaissance du monde extérieur est toute livresque. Or, l'occasion va lui être offerte de prendre contact avec de très vieilles civilisations et de les observer, non plus à travers le prisme des histoires plus ou moins déformantes, mais de ses propres yeux.

de quarante ans dans la Saturday Review et qui avait pour auteur Dean Church :

« Dr. Newman's sermons stand by themselves in modem English literature ; it might even be said, in English literature generally. . . We hâve learned to look upon Dr. Newman as one of those who hâve left their mark very deep on the English language. Little, assuredly, as their writer originally thought of such a resuit, the sermons hâve proved a permanent gift to our literature, of the purest English, full of spring, clearness and force. Such English, graceful with the grâce of nerve, flexibility, and power, must always hâve attracted attention ; but his English had also an ethical élément which was almost inséparable from its literary characteristics. »

Et Whyte ajoute : « It is Froude's description of Newman in the pulpit I am specially in quest of». Cette description se trouve dans la Revue Good WordSy pour 1881 :

« No one who heard his sermons in those days can ever forget them. . . a sermon from Newman was a poem, formed of a distinct idea, fascinating by its subtlety, welcome — how welcome ! — from its sincerity, interesting from its originality ; even to those who were careless of religion, and to those who

Son ami de cœur, Hurrell Froude, est très souffrant de la poitrine. C'est le mal romantique. Son père, qui occupe une haute situation dans l'église officielle, décide de le conduire dans un climat plus doux, et il invite Newman à les accompagner ^ Et les

wished to be religious, it was like the springing of a fountain out of a rock. »

Et enfin, il y a ce témoignage tombé d'une plume anonyme :

(( Action in the common sensé there was none. His hands were literally not seen from the beginning to the end. The sermon began in a calm, musical voice, the key slightly rising as it went on ; by and by the preacher warmed with his subject, till it seemed as if his very soûl and body glowed with suppressed émotion. The very tones of his voice seemed as if they were something more than his own. The great church, the congrégation ail breathless with expectant attention. . . »

Voir aussi Newma?iy par William Barry, traduct. Clément, (Paris, Lethielleux), p. 61 et seq.

1. Hurrell Froude mourut le 28 février 1836, chez son père, au presbytère de Darlington. « Au printemps de 1838, parut la première partie de ses Remains^ et en 1839, la seconde. C'est le journal intime de ses crises d'âme, sa correspondance, quelques sermons, et des fragments d'études diverses. . . Les deux premiers volumes, publiés en 1838, contenaient les documents les plus significatifs, entr'autres le journal intime et la correspondance. Là, presque à chaque page, se rencontraient des propositions hardiment catholiques, des condamnations prononcées d'un ton tranchant et méprisant contre le protestantisme, des hommages rendus à l'Eglise de Rome, et surtout des malédictions irritées contre les Reformers anglais du XVP siècle. Dans le monde protestant, l'émoi fut grand et prit le caractère d'un scandale. » — Voir La Renaissance catholique en Angleterre au XIX^ siècle, par Paul Thureau-Dangin, P partie, ch. III, p.^145-146, (Paris, Pion, 1908).

voilà qui partent pour les pays a où fleurit l'oranger ». Le but du voyage est une croisière dans la Méditerranée, avec escale à ses principaux ports. Le onze décembre 1832, tous trois s'embarquent à Falmouth sur un paquebot de la compagnie de Malte, \ Hermès y nom bien choisi pour un navire destiné à sillonner une mer gréco-latine. A ce moment, l'esprit du jeune pasteur de Sainte-Marie n'a encore été affleuré par aucun doute concernant la légitimité de l'anglicanisme ; il se croit bien en possession de la vérité religieuse. Il sera donc très curieux de noter son attitude à l'égard des pays vers lesquels ils s'achemine, de ces populations du Midi sur lesquelles la « superstition romaine » exerce tout son empire. Sous forme de lettres qu'il envoie à sa famille et à ses amis, c'est un véritable journal de route qu'il tient. Préparé comme il l'est par sa forte culture classique, cette croisière vers le berceau du monde moderne lui apporte des impressions rares, de vives jouissances intellectuelles. Il lui semble qu'il reconnaît les monuments de l'art antique, les sites immortalisés par ses auteurs familiers. A chaque instant jaillissent sous sa plume des citations d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Juvénal. Ses yeux s'ouvrent tout grands, et l'on sent qu'il compare la vision purement idéale qu'il avait de ces choses et de ces formes de vie avec leur essence véritable, leurs contours réels, et qu'il s'en étonne ou s'en amuse. Un Newman tout

nouveau nous apparaît dans ces pages. Jusqu'ici, par devoir professionnel, il s'est surtout occupé de spéculations morales, il a appliqué ses rares facultés de perception aux problèmes de l'ordre psychologique.

Voici maintenant qu'il s'éveille au monde extérieur.

Ses dons d'observation ont pour objet la nature, les ruines fameuses, le grouillement des foules dans les ports étrangers.

Il cherche à pénétrer la mentalité religieuse spéciale de ces peuples latins ; plus d'une fois il est surpris de leur trouver des vertus, quand leurs croyances ont pourtant défiguré dans leur âme le christianisme essentiel.

Quiconque n'a pas vu le midi ne soupçonne pas, dit-on, ce que c'est que la lumière.

Les premières impressions de notre voyageur lui viennent précisément des ardentes féeries que le soleil joue le long des falaises du Portugal et sur la mer :

« Ne suis-je vraiment qu'à cinq jours de l'Angleterre ? N'ai-je pas plutôt quitté l'Europe ? Comment se fait-il que, si près de mon pays, ce que je vois en soit si différent ? Ah ! quel abîme sépare le nord du midi ! Quelle richesse de coloris ! Un rouge mêlé de vert tendre, qu'aucune parole ne saurait décrire,

mais tel que j'en ai vu dans des paysages de l'Inde, une couleur extrêmement pure et diaphane K »

Tout au long de ce journal, Newman se révèle comme un admirable descriptif. Les fines aquarelles qu'il dessine et qu'il enlève en quelques touches ont d'autant plus de charme qu'elles ne sont pas d'un homme du « métier, » qu'elles ne trahissent aucunement le procédé littéraire, cet art de peindre avec des mots, que certaine école pousse si loin. A ce seul point de vue, ce journal est donc fort intéressant. Mais ce n'est pas par là qu'il est le plus curieux. « Un amateur d'âmes », pour rappeler le titre que M. Maurice Barrés donne à l'un de ses héros ^ y cueille des renseignements précieux : on y voit de quelle manière ce pasteur anglican se laisse affecter par les manifestations de la foi catholique. Voici par exemple ce qu'il écrit de Rome à la date du 5 avril 1833, jour du Vendredi Saint :

(( Pour ce qui est du système catholique romain^ je l'ai toujours eu tellement en horreur que ce n'est pas ? -

1. <( Am I only five days from England ? Am I in Europe? Is it possible that what seems so unlike home should be so near home ? How is the North eut off from the South ! What colouring ! A pale greenish-red which no words can describe, but such as I hâve seen in pictures of Indian landscapes — an extremely clean and clear colour ! » — Leiters and Correspondence. To his sister Jemima, 13 déc. 1832, vol. I, p. 257.

2. Un Amateur d'ânies^ par M. Barrés, illustrations de L. Dunkî, Paris. E. Fasquelle, édit. 1899. il

de le voir qui peut me le faire détester davantage ; mais je me sens attaché plus que jamais au système catholique, et j'aime beaucoup les petits séminaristes de Rome : ils ont l'air si fins et si purs, les chers enfants ! Mes compagnons et moi nous nous sommes laissé prendre, à un degré ou à un autre, au charme d'un bon nombre de prêtres irlandais et anglais. Et je regrette vraiment que nous n'ayons pu faire connaissance plus intime avec eux ^ ))

Et le 11 avril, après le départ de ses amis Froude pour l'Angleterre, et quand il se sent tout à coup bien isolé en ce pays inconnu, il écrit de Naples à sa sœur Jemima :

« Comment pourrais-je peindre la tristesse qui m'a envahi quand je dus dire adieu aux tombeaux des Apôtres ? Rome, non pas comme ville, mais comme théâtre d'histoire sacrée, est partie de moi-même ; et en la quittant il m'a semblé que mon cœur se fendait en deux morceaux ^. »

1. «As to the Roman catholic System, I hâve ever detested it so much that I cannot detest it more by seeing it ; but to the catholic System I am more attached than ever, and quite love the little monjcs (seminarists) of Rome ; they look so innocent and brig-ht, poor boys ! and we hâve fallen in, more or less, with a number of interesting Irish and English priests. I regret that we could form no intimate acquaintance with them. » Letters and Corresp.^ vol. I, p. 332-333. To his mother.

2. (( How shall I describe the sadness with which I left the tombs of the apostles ? Rome, not as a city, but as the scène of

N'est-ce pas que ces paroles rendent un son assez étrange ? Newman se trouve donc seul. Il a laissé ses compagnons s'en retourner en Angleterre. Lui est resté parce qu'il voulait revoir et visiter à fond la terre de Sicile : caprice de poète et d'artiste. Or, c'est en Sicile que va se passer l'épisode le plus suggestif de tout son voyage, un phénomène intérieur auquel il attribuera toujours un caractère mystérieux. Il a déjà commencé son pèlerinage romanesque à travers cette île qu'embellit la merveille de son printemps, il est tout à ses impressions de nature et d'art, quand une fièvre pernicieuse le force à s'arrêter sur la route de Catane : la maladie prend tout de suite une tournure très grave et se complique d'une angine de poitrine ^ Newman sent venir la mort.

sacred history, has a part of my heart, and in going away from it I am as if tearing it in twain. » — Letters and Corresp.y vol. I, p. 336.

1. Pour tout cet épisode, consulter d'abord : Letters and Correspondencey tome premier, de la page 355 à la page 378 de l'édition de 1911.

Georges Grappe, dans son Newmany au ch. II. p. 34, écrit ceci : «... De sa maladie, (Newman) reviendra tout changé et gardera, sa vie entière, l'obsession de ce moment où trembla sa destinée. Il la considérera toujours avec un respect mêlé d'une sorte de terreur. . . Ses souvenirs sur cette souffrance, qu'il écrira à des instants variés de sa carrière, resteront, comme dit M. Mozley, dreamy and urwertain^ des songes inconsistants. Même dans sa lettre à F. Rogers, la plus explicite, il passera comme des frissons d'un mysticisme tout pascalien. »

Mal soigné, mal logé, absolument seul avec des étrangers dans une auberge de campagne, en proie à une détresse morale absolue, sans espoir, il a cependant l'énergie de régler les détails suprêmes et dit à son domestique comment s'y prendre pour annoncer à sa famille la nouvelle de son trépas et que faire de sa dépouille. Une nuit, au plus fort d'une crise, quand son mal achève en quelque sorte de l'étreindre, il s'assied tout à coup sur sa couche, et l'esprit parfaitement lucide, comme s'il eût répondu à une vision surnaturelle, il s'écrie au milieu de sanglots qui le suffoquent : « Et pourtant, non, je ne mourrai pas ! car une œuvre m'attend dans mon pays. Dieu m'y réserve un travail à faire. . . je ne vais pas mourir, car je n'ai pas péché contre la lumière ! I shall not die for I hâve not sinned against light ! »

Voir aussi Neimnan^ par William Barry, au ch. Il, Les Tractariens^ p. 53. Et Paul Thureau-Dang^in, dans Renaiss. cath, en Anglet. P' v., c. I, p. 69 et seq. Et Wilfrid Ward, au ch. II, p. 54, de sa Life of Cardinal Neimnan^ dit : « For three weeks in Sicily, whither he returned from Rome, he had a dangerous fever. He gave his servant instructions as to what he should do in the event of his death, but added that he did not think he should die, for he believed that God had a work for him to do. This illness he ever regarded as a crisis in his life. He has left a mémorandum of his feelings at the time, in which we find also a searching self-examination. He seems to hâve felt that he was in some sensé chosen by God and might be called to a great work ; yet he trembles lest he should theretore regard himself as a great man ...»

Scène mystérieuse. Paroles prophétiques \ * Le souvenir de cette heure restera toujours profondément gravé dans la mémoire de notre héros. Il le consacrera dans des pages immortelles, bien avant d'en avoir compris la portée lointaine ; et quand l'évolution de sa destinée lui en aura fait voir tout le sens caché, il lui sera impossible de ne pas croire que son âme n'eût été effleurée alors par le souffle divin. Oui, une œuvre allait lui être donnée à faire, qui n'était pas celle qu'il entrevoyait à ce moment. Lorsque de retour dans son pays, en juillet 1833, il

1. Comment ne pas rappeler ici la maladie qui frappa Lamennais, à la Chênaie, dans l'été de 1837, et au cours de laquelle il lui arriva aussi de prononcer des paroles mystérieuses ? Voici en effet ce que Gerbet raconte, dans une lettre datée du 8 septembre 1827 : «... Je suis arrivé à la Chênaie la veille du jour où il est tombé malade. La fièvre l'a pris le dimanche 15 juillet, vers dix heures de l'après-midi. C'était d'abord une fièvre tierce bilieuse, mais elle s'est trouvée compliquée avec une fièvre nerveuse qui a été la principale maladie. Je ne puis vous dire combien il a souffert de ces afi^reux spasmes, ni avec quelle patience. Mais combien n'ai-je pas souffert moimême, surtout lorsqu'à deux reprises, il s'est évanoui presque dans mes bras ; je le croyais mort ! Au milieu de toutes mes angoisses, il m'adressait, de temps en temps, quelques paroles qui me déchiraient et me soutenaient tout ensemble. « De quoi « serviraient les honneurs, les richesses, la réputation quand on « en est là ! » Je lui répondais qu'aussi bien il n'en avait jamais fait grand cas : « Mon ami, m'a-t-il dit, j'ai envie de m'en aller, « j'ai bien assez de la terre ! » Il avait demandé de bonne heure les derniers sacrements. Le jour où il a reçu le saint viatique "B été bien beau par sa vive foi, et par la sérénité de son front,

se remettra avec zèle et vigueur au travail pastoral, il sera loin de se douter du dénouement qui l'attendait au bout de cette seconde étape de sa carrière. Mais il était confiant dans l'avenir, car « il n'avait pas péché contre la lumière )). La lumière ! quand le navire qui le ramenait vers les rives natales s'était immobilisé dans les bouches du détroit de Bonifacio, ne l'avait-il pas, une nuit, invoquée en accents inspirés ? n'avait-il pas exhalé vers elle cette prière d'un lyrisme si pur qu'ont si souvent redite depuis tant d'âmes en marche vers l'idéal :

(( Conduis-moi, bienfaisante lumière. Au milieu des ombres qui m'environnent, oh ! conduis-moi. La nuit est noire, et je suis loin de mon foyer. Conduis-

malgré l'empreinte de la douleur. C'est son frère qui l'a administré. Lorsque ce pauvre frère est arrivé, il lui dit, après s'être entretenu quelques instants avec lui : « Je te lègue la plus belle « chose du monde, la vérité à défendre. » Je me rappelle aussi une nuit où il se trouvait mieux ; je lui disais, pour le distraire, qu'il faisait un superbe clair de lune. Il essaya de se soulever, pour entrevoir, à travers sa fenêtre, cette belle nuit, et me dit en retombant : « Pour tiia paix^ s'il plaisait à Dieu^ ce serait la « dernière / » . . .

Ces dernières paroles n'étaient-elles pas l'effet d'une sorte de pressentiment? Lamennais prévoit confusément l'avenir de tristesse qui l'attend, et c'est pour cela qu'il préférerait mourir Tandis que Newman vetit vivre pour jouir de la pleine lumière que Dieu lui réserve.

Cf. Correspy inéd. de Lamennais avec la baronne Cottu^ publiée par le c** d'Haussonville, Paris, Perrin, 1910, page 187.

moi. Garde mes pas. Je ne demande pas à voir la scène lointaine, un seul pas est assez pour moi. Leady kindly light ^ ! »

Sous le rayonnement de cette clarté mystérieuse, Newman peut entrer dans la lutte, se jeter à plein corps dans ce mouvement d'Oxford qui restera comme l'une des plus grandes choses de l'histoire. Où qu'il aille, où que ce mouvement le mène, il est assuré que l'issue en sera bonne, car « il n'a jamais péché contre la lumière ».

Nous quitterons ici John-Henry Newman, à la fin de cette première phase, si pleine et si attachante

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