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voilà qui partent pour les pays « où fleurit l'oranger ». Le but du voyage est une croisière dans la Méditerranée, avec escale à ses principaux ports. Le onze décembre 1832, tous trois s'embarquent à Falmouth sur un paquebot de la compagnie de Malte, l'Hermès, nom bien choisi pour un navire destiné à sillonner une mer gréco-latine. A ce moment, l'esprit du jeune pasteur de Sainte-Marie n'a encore été affeuré Par aucun doute concernant la légitimité de l'anglicanisme ; il se croit bien en possession de la vérité religieuse. Il sera donc très curieux de noter son attitude à l'égard des pays vers lesquels ils s'achemine, de ces populations du Midi sur lesquelles la « superstition romaine » exerce tout son empire. Sous forme de lettres qu'il envoie à sa famille et à ses amis, c'est un véritable journal de route qu'il tient. Préparé comme il l'est par sa forte culture classique, cette croisière vers le berceau du monde moderne lui apporte des impressions rares, de vives jouissances intellectuelles. 11 lui semble qu'il reconnaît les monuments de l’art antique, les sites immortalisés par ses auteurs familiers. A chaque instant jaillissent sous sa plume des citations d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Juvénal. Ses yeux s'ouvrent tout grands, et l’on sent qu'il compare la vision purement idéale qu'il avait de ces choses et de ces formes de vie avec leur essence véritable, leurs contours réels, et qu'il s'en étonne ou s'en amuse. Un Newman tout
nouveau nous apparaît dans ces pages. Jusqu'ici, par devoir professionnel, il s'est surtout occupé de spéculations morales, il a appliqué ses rares facultés de perception aux problèmes de l'ordre psychologique.
Voici maintenant qu'il s'éveille au monde extérieur.
Ses dons d'observation ont pour objet la nature, les ruines fameuses, le grouillement des foules dans les ports étrangers.
11 cherche à pénétrer la mentalité religieuse spéciale de ces peuples latins ; plus d’une fois il est surpris de leur trouver des vertus, quand leurs croyances ont pourtant défiguré dans leur âme le christianisme essentiel.
Quiconque n'a pas vu le midi ne soupçonne pas, dit-on, ce que c’est que la lumière.
Les premières impressions de notre voyageur lui viennent précisément des ardentes fééries que le soleil joue le long des falaises du Portugal et sur la mer :
« Ne suis-je vraiment qu'à cinq jours de l’Angleterre ? N'ai-je pas plutôt quitté l'Europe ? Comment se fait-il que, si près de mon pays, ce que je vois en soit si différent ? Ah ! quel abîme sépare le nord du midi! Quelle richesse de coloris! Un rouge mêlé de vert tendre, qu'aucune parole ne saurait décrire,
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mais tel que j'en ai vu dans des paysages de l'Inde, une couleur extrêmement Pure et diaphane !, »
Tout au long de ce journal, Newman se révèle comme un admirable descriptif. Les fines aquarelles qu'il dessine et qu'il enlève en quelques touches ont d'autant plus de charme qu'elles ne sont pas d'un homme du « métier, » qu'elles ne trahissent aucunement le procédé littéraire, cet art de peindre avec des mots, que certaine école pousse si loin. A ce seul point de vue, ce journal est donc fort intéressant. Mais ce n'est pas par là qu'il est le plus curieux. « Un amateur d'âmes », Pour, rappeler le titre que M. Maurice Barrès donne à l'un de ses héros’, y cueille des renseignements précieux : on y voit de quelle manière ce pasteur anglican se laisse affecter par les manifestations de la foi catholique. Voici par exemple ce qu'il écrit de Rome à la date du 5 avril 1833, jour du Vendredi Saint :
« Pour ce qui est du système catholique romain, je l'ai toujours eu tellement en horreur que ce n'est pas
1. « Am I'only five days from England? Amlin Europe ? Is it possible that what seems so unlike home should be so near home? How is the North cut off from the South! What colouring ! A pale greenish-red which no words can describe, but such as 1 have seen in pictures of Indian landscapes — an extremely clean and clear colour ! » — Letters and Correspondence. To his sister Jemima, 13 déc. 1832, vol. I, p. 257.
2. Un Amateur d'âmes, par M. BaRRèSs, illustrations de L. Dunki, Paris. E. Fasquelle, édit, 1899,
de le voir qui Peut me le faire détester davantage ; mais je me sens attaché plus que jamais au système catholique, et j'aime beaucoup les petits séminaristes de Rome : ils ont l'air si fins et si purs, les chers enfants! Mes Compagnons et moi nous nous sommes laissé prendre, à un degré ou à un autre, au charme d'un bon nombre de prêtres irlandais et anglais. Et je regrette vraiment que nous n'ayons pu faire connaissance plus intime avec eux |,»
Et le 11 avril, après le départ de ses amis Froude pour l'Angleterre, et quand il se sent tout à coup bien isolé en ce Pays inconnu, il écrit de Naples à sa sœur Jemima :
« Comment Pourrais-je peindre la tristesse qui m'a envahi quand je dus dire adieu aux tombeaux des Apôtres ? Rome, non PaS Comme ville, mais comme théâtre d'histoire sacrée, est partie de moi-même ; et
en la quittant il m'a semblé que mon cœur se fendait en deux morceaux 2, »
manie ommnee ———
1. « Asto the Roman catholic system, I hav so much that | cannot detest it more by seein catholic system 1 am more attached than ever, the little monks (seminarists) of Rome ; th
e ever detested it
Letters and Corresp., vol. 1, P. 332-333. To his mother. 2. « How shall I describe the sadness With which I left the not as a city, but as the scene of
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N'est-ce pas que ces paroles rendent un son assez étrange ? Newman se trouve donc seul. Il a laissé ses compagnons s'en retourner en Angleterre. Lui est resté parce qu’il voulait revoir et visiter à fond la terre de Sicile : caprice de poète et d'artiste. Or, c'est en Sicile que va se passer l'épisode le plus suggestif de tout son voyage, un phénomène intérieur auquel il attribuera toujours un caractère mystérieux. [la déjà commencé son pèlerinage romanesque . à travers cette île qu'embellit la merveille de son
printemps, il est tout à ses impressions de nature et d'art, quand une fièvre pernicieuse le force à s'arrêter sur la route de Catane : la maladie prend tout de suite une tournure très grave et se complique d’une angine de poitrine !. Newman sent venir la mort.
sacred history, has a part of my heart, and in going away from it L'an: as if tearing it in twain. » — Lefters and Corresp., vol. I, p. 336.
1. Pour tout cet épisode, consulter d'abord: ZLetfers and Correspondence, tome premier, de la page 355 à la page 378 de l’édition de 1911.
Georges GRAPPE, dans son V-wman, au ch. II. P. 34, écrit ceci: «...De sa maladie, (Newman) reviendra tout changé et gardera, sa vie entière, l’obsession de ce moment où trembla sa destinée. 11 la considèrera toujours avec un respect mêlé d’une sorte de terreur... Ses souvenirs sur cette souffrance, qu’il écrira à des instants variés de sa carrière, resteront, comme dit M. Mozley, dreamy and uncertain, des songes inconsistants. Même dans sa lettre à F. Rogers, la plus explicite, il passera comme des frissons d'un mysticisme tout pascalien. »
Mal soigné, mal logé, absolument seul avec des étrangers dans une auberge de campagne, en proie à une détresse morale absolue, sans espoir, il a cependant l'énergie de régler les détails suprêmes et dit à son domestique comment s'y prendre pour annoncer à sa famille la nouvelle de son trépas et que faire de sa dépouille. Une nuit, au plus fort d’une crise, quand son mal achève en quelque sorte de l’étreindre, il s'assied tout à Coup Sur sa couche, et l'esprit parfaitement lucide, comme s’il eût répondu à une vision surnaturelle, il s'écrie au milieu de sanglots qui le suffoquent : « Et Pourtant, non, je ne mourrai pas ! car une œuvre m'attend dans mon pays.’ Dieu m'y réserve un travail à faire... je ne vais pas mourir, Car je n'ai pas péché contre la lumière ! Z shall not die for 1 have not sinned against light ! »
Voir aussi Newman, par William BARRY, au ch. II, Zes Tractariens, p. 53. Et Paul Thureau-Dangin, dans Renaïss. cath. en Anglet. 1" V., ©. I, p. 69 et seq. Et Wilfrid Warp, au ch. II, p. 54, de sa Life of Cardinal Newman, dit : « For three weeks in Sicily, whither he returned from Roine, he had a dangerous fever. He gave his servant instructions as to what he should do in the event of his death, but added that he did not think he should die, for he believed that God had a Work for him to do. This illness he ever regarded as a crisis in his life. He has left a memorandum of his feelings at the time, in which we find also a searching self-examination. He seems to have felt that he was in some sense chosen by God and might
be called to a great work ; Yet he trembles lest he should theretore regard himself as a great man...»
Scène mystérieuse. Paroles prophétiques !, Le souvenir de cette heure restera toujours profondément gravé dans la mémoire de notre héros. Il le con- Sacrera dans des pages immortelles, bien avant d'en avoir compris la portée lointaine ; et quand l'évolution de sa destinée lui en aura fait voir tout le sens caché, il lui sera impossible de ne pas croire que son âme n'eût été effleurée alors par le souffle divin. Oui, une œuvre allait lui être donnée à faire, qui
n'était pas celle qu'il entrevoyait à ce moment.
Lorsque de retour dans son pays, en juillet 1833, il
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1. Comment ne pas rappeler ici la maladie qui frappa Lamennais, à la Chéênaie, dans l'été de 1837, et au cours de laquelle il lui arriva aussi de prononcer des paroles mystérieuses ? Voici en effet ce que Gerbet raconte, dans une lettre datée du 8 septembre 1827 : « Je suis arrivé à la Chênaie la veille du jour où il est tombé malade. La fièvre l’a pris le dimanche 15 juillet, vers dix heures de l'après-midi, C'était d’abord une fièvre tierce bilieuse. mais elle s’est trouvée compliquée avec une fièvre nerveuse qui a été la principale maladie. Je ne puis vous dire combien il a souffert dé ces affreux spasmes, ni avec quelle patience. Mais combien n’ai-je pas souffert moimême, surtout lorsqu'à deux reprises, il s’est évanoui presque dans mes bras ; je le croyais mort! Au milieu de toutes mes angoisses, il m’adressait, de temps en temps, quelques paroles qui me déchiraient et me soutenaient tout ensemble. « De quoi « serviraient les honneurs, les richesses, la réputation quand on «en est là!» Je lui répondais qu'aussi bien il n’en avait jamais fait grand cas : « Mon ami, m'a-t-il dit, j'ai envie de m'en aller, « j'ai bien assez de la terre!» I] avait demandé de bonne heure les derniers sacrements. Le jour où il a reçu le saint viatique e été bien beau par sa vive foi, et par la sérénité de son front,
NEWMAN [ 71 se remettra avec zèle et vigueur au travail pastoral, il sera loin de se douter du dénouement qui l'attendait au bout de cette seconde étape de sa carrière. Mais il était confiant dans l'avenir, car «il n'avait pas péché contre la lumière ». La lumière ! quand le navire qui le ramenait vers les rives natal. s'était immobilisé dans les bouches du détroit de B nifacio, ne l’avait-il pas, une nuit, invoquée en accents inspirés ? n’avait-il pas exhalé vers elle cette prière d’un
lyrisme si pur qu'ont si souvent redite depuis tant d’âmes en marche vers l'idéal :
« Conduis-moi, bienfaisante lumière. Au milieu des ombres qui m'environnent, oh ! conduis-moi. La nuit est noire, et je suis loin de mon foyer. Conduis-
malgré l'empreinte de la douleur. C'est son frère qui l’a administré. Lorsque ce pauvre frère est arrivé, il lui dit, après s'être entretenu quelques instants avec lui: « Je te lègue la plus belle «“ chose du monde, la vérité à défendre.» Je me rappelle aussi une nuit où il se trouvait mieux ; je lui disais, pour le distraire, qu'il faisait un superbe clair de lune. Il essaya de se soulever, Pour entrevoir, à travers sa fenêtre, cette belle nuit, et me dit en retombant : « Pour ma paix, s'il Plaisait à Dieu, ce serait la « dernière !n ...
Ces dernières paroles n'étaient-elles pas l'effet d’une sorte de Pressentiment ? Lamennais prévoit confusément l'avenir de tristesse qui l'attend, et c’est Pour cela qu'il préfèrerait mourir Tandis que Newman veu’ vivre pour jouir de la pleine lumière que Dieu lui réserve. ;
Cf. Corresp, inéd. de Lamennais avec la baronne Cottu, publiée par le c'° d'Haussonville, Paris, Perrin, 1910, page 187.
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moi. Garde mes pas. Je ne demande pas à voir la scène lointaine, un seul pas est assez pour moi. Lead, kindly light!»
Sous le rayonnement de cette clarté mystérieuse, Newman peut entrer dans la lutte, se jeter à plein corps dans ce mouvement d'Oxford qui restera comme l'une des plus grandes choses de l'histoire. Où qu'il aille, où que ce mouvement le mène, il est assuré que l'issue en sera bonne, car « il n’a Jamais péché
contre Ja lumière ».
Nous quitterons ici John-Henry Newman, à la fin de cette première phase, si pleine et si attachante