HENRI D'ARLES
T'ailles-Douces
menée Typ. Laflamme & Proulx, Québec
Il a été tiré de cet Ouvrage quatre exemplaires sur papier japon impérial Shidzuoka, numérotés à la presse de 1 à 4.
“ Colligite fragmenta ne pereant. *
.. C'était le soir.
Jésus contemplait la multitude à ses pas depuis l'aurore, beau des enfants des hommes, Parlait comme jamais homme n'avait fait. « Miser- 6or Super turbam, j'az pitié de cette Joule, s'écria le
qui S'était attachée Pour le voir, Lui, Le Llus Pour l'entendre, Lui qui
Maître. Car elle n'a Pas mangé de la journée. Dans sa recherche du royaume de Dieu et de elle en a oublié Les nécessités de la vie corporelle... »
Se faisant alors apporter des pains et quelques Poissons, Jésus Les bénit, les multiplia par sa vertu divine, et les fit distribuer à ce peuple, qui en mangea Jusqu'à rassasiement. Le &este du Maître avait été tellement fécond que la foule ne Put consommer tout le pain mrraculeux, fgura. du sublime mystère de l'Amour Infini. « Qu'on ramasse ce qui en reste, dit Jésus, de peur qu'il ne se perde ! Colligite fragmenta ne pereant ! »
Or, l'homme ne vit Pas seulement de Pain. La Parole, vivante, ou cristallisée Par l'écriture, est aussi un aliment dont il à besoin. La nôtre se trouvait dispersée dans des Journaux et des revues. Nous l'avons recueillie. De ses fragments épars, NOUS avons empli toute une corbeille. Sous cette forme nouvelle, puisse-t-elle servir de nourriture à quelques âmes de bonne volonté ! Avec la bénédiclion du Divin Maître, que nous implorons de tout notre cœur, le pain Le Plus grossier peut Prendre une Saveur el une force inconnues
sa justice,
Le départ. — Samedi, 14 octobre...
* + L'énorme paquebot S'ébranle. C'en est fait. Voici que je quitte le milieu où j'ai été façonné, une terre qui m'est tout, Pour aller observer — ]à-bas __ d’antiques forme de vie, subtiles et supérieures.
Au sein des civilisations très vieilles où j'atteindrai, quelles délices mon esprit va goûter! Tout doit y être si différent de ce que l’on voit dans nos Pays neufs, plus raffiné, plus rare, Chargé de tant de Souvenirs. Ces mondes historiques m'attirent, me fascinent depuis si longtemps. Enfant, j'étais déjà séduit par leur essence mystérieuse ; je subissais leur Charme lointain et sans doute idéalisé, De voir que mon rêve de les visiter se Précise enfin, que j'en touche aujourd’hui l’initiale réalisation, me plonge dans une sorte d’extase,
Les choses prennent une grâce attendrie que je ne leur connaissais pas. Jamais le ciel ne m'avait paru si doux que ce matin, l'air si léger. Quelle souplesse de mouvement et quelles jolies colorations dans les écharpes laineuses suspendues au flanc des falaises du New Jersey ou s'enroulant autour des gigantesques constructions de la métropole, mettant un peu de flou, de vaporeux délicat dans ce décor si éminemment réaliste !
Pour sentir mes attaches profondes avec la terre où j'ai uniquement vécu, il me fallait en partir...
15 octobre. — En Mer.
- L'atmosphère toujours brillante, étincelante, a quelque peu fraîchi. L'océan est calme, de ce calme relatif et mêlé d'inquiétude qui lui est propre. Pas de secousses ni de formidables trépidations. Un bercement plutôt harmonieux et très doux, très régulier aussi. Notre navire vogue paisible sur cette plaine qui ondule, se creuse en mobiles coquilles d'émeraudes teintées d’azur.
Moi qui craignais la mer, me voici bien rassuré. Je vais, je viens, je me promène sur le pont tout Comme sur la terre. Nous glissons sur les flots. Et rien ne m'empêche de contempler à loisir leur infinité si étonnamment riche en variations. Vraiment
je m’apprivoise avec cette puissance que je croyais brutale. Elle se fait tendre, presque maternelle. Sera-t-elle ainsi longtemps? Ne va-t-elle pas se réveiller féroce, se soulever contre nous ? Je ne la redoute plus. Même il ne me déplairait pas de l'entendre gronder sourdement, de la voir se mettre en colère. L'océan doit être si pittoresque de ses tempêtes ! Et le paquebot offre un si sûr abri ! Cela serait étrange et délicieux, se tenir chaudement blotti à l’intérieur, tandis que les vagues en fureur viendraient inutilement battre les hautes Parois d'acier :
Suave, mari mMagno lurbantibus æquora ventis 1. :
Déjà nous nous connaissons les Passagers de première. Tous sont d’une parfaite urbanité. Comme ces américains sont toujours sérieux ! Au cours de deux ou trois premières conversations je remarque leur esprit d'investigation, de recherche. Ils ont une Curiosité intellectuelle assez vive. Je les crois désireux de s’instruire, de se cultiver. Ils découvrent peu d'idées ; leur intuition est presque nulle, Mais ce sont d'opiniâtres chercheurs, des assimilateurs très habiles. Et on les voit apporter à tout travail, de pensée ou autre, ces facultés méthodiques qui les dis-
tinguent surtout. Ils posent beaucoup de questions, ne 1. LucRèce. De naturê rerum. Lib. II. — Je donne à ce
vers de Lucrèce un sens un peu différent de celui qu’il a dans le texte. Mais cela n’a Pas d'importance.